Carême 1983 : La Foi

LA FOI EN DIALOGUE

S’il y a aujourd’hui une crise de la foi qui affecte profondément les chrétiens et les Eglises, il y a aussi une crise du dialogue. On ne sait plus accepter l’autre dans sa différence. Et la force avec laquelle on affirme ses convictions, la passion que l’on met à réduire les arguments de l’adversaire cachent mal, bien souvent, la faiblesse d’une pensée qui se cherche et la pauvreté d’une idéologie en miettes.

Il nous faut mettre en évidence ce paradoxe, cette contradiction qui nous incite à une véritable remise en question (de nous-mêmes et non pas de la foi) : quand les chrétiens se refusent au dialogue, pour quelque raison que ce soit, ils deviennent les faux témoins d’une foi qui ne peut vivre que dans le dialogue.

Nous essaierons donc de réfléchir aux trois aspects complémentaires et inséparables que doit prendre ce dialogue : avec Dieu, entre chrétiens membres d’Eglises encore séparées les unes des autres, avec ceux qui ne partagent pas notre foi.

La foi en dialogue avec Dieu

A l’origine de ce que j’appelle ma foi, il y a un appel et une rencontre.

Mais, pour être communicable, elle implique deux actes simultanés : l’accueil et la compréhension que je réserve à cette rencontre, l’acquiescement personnel à cette aventure par certains aspects unique et inimitable qui me permet de dire « Je crois en Toi » et d’être ainsi engagé dans un dialogue qui concerne toute mon existence et pas seulement une fraction de ma vie. Et, parallèlement, une capacité de communion qui passe aussi par le langage et qui me permet de rendre compte à d’autres, d’une façon intelligible, d’un tel événement en découvrant avec eux que cet événement-là les concerne tout autant que moi.

La foi en dialogue avec Dieu, même si elle s’enracine dans la tradition du peuple d’Israël dont nous sommes tributaires, passe nécessairement, pour un chrétien, par la prière de Jésus.

C’est à travers la relation parfaite, tissée de silences et de paroles, qui unit, en l’Esprit Saint, Jésus à Celui qu’Il appelle son Père et qui devient le nôtre, que nous réapprenons la force et la vérité d’un dialogue essentiel, primordial dont se nourrit la foi.

Nous découvrons alors avec émerveillement que la prière, élan vital de tout notre être, ne se perd plus dans les brumes métaphysiques où l’homme a si longtemps cherché un Absolu fermé sur soi, inaccessible. Elle s’épanouit dans un autre dialogue qui la fortifie et auquel elle participe : celui du Père, du Fils et de l’Esprit.

La théologie traditionnelle s’est donné bien du mal pour rendre compte du mystère de la Trinité sans lequel, je le crois fermement, la foi se réduirait à une pure subjectivité. Mais tant que, dans la prière nourrie de l’Ecriture, nous n’aurons pas fait l’expérience de cette communion de personnes qui élargit le dialogue de la foi, nous ne saurons jamais à qui nous nous adressons. En effet, ce qui caractérise la prière chrétienne, c’est qu’elle s’adresse au Père, par le Fils, dans l’Esprit. Certes, pour beaucoup, ces termes sont vides de sens jusqu’au jour où, dépassant les insuffisances de nos discours, leur est révélée dans toute son ampleur, sinon dans toute sa plénitude (car nous sommes encore dans les tâtonnements et dans la nuit de ce monde-ci, la théologie réformée y insiste...), l’importance de la triple unité de Dieu.

Cette unité, au lieu d’être, comme le sont souvent les nôtres, réductrice et mutilante implique la diversité, la différence. La portée de cette révélation concerne tout particulièrement le dialogue œcuménique, la relation qui doit unir les chrétiens et les diverses Eglises au sein même de la seule Eglise universelle.

La foi en dialogue œcuménique

Pour se parler dans la vérité et dans l’amour, des chrétiens encore séparés les uns des autres doivent d’abord se taire ensemble devant Dieu et l’écouter afin de pouvoir ouvrir l’Ecriture sainte qu’ils se sont mutuellement confisqués. Cela les entraîne d’abord dans la repentance, dans l’expérience de la conversion à Dieu qui seule leur permet de rejoindre les autres et d’être rejoints par eux. Cette « metanoia » n’est jamais un abandon de la foi confessée, mais une redécouverte de la foi qui leur est commune.

Certains textes de « convergence » sont les fruits d’un dialogue qui a duré de nombreuses années. Tel est le cas du récent document de « Foi et Constitution » sur le Baptême, l’Eucharistie et le Ministère. Il peut nous faire mesurer et le chemin parcouru et le chemin qui reste à parcourir. Certes, ces textes paraissent parfois trop ardus, ils donnent aussi l’impression d’être en dissonance avec les modes théologiques du moment ou de s’éloigner des idées reçues et communément admises. Tant que chacun n’y retrouve pas sa propre lecture de la Bible ou les habitudes de pensée et les expressions de foi de la génération précédente, ces textes lui sont suspects. Et pourtant, bien qu’ils ne prétendent pas à devenir une confession de foi œcuménique, ils témoignent aujourd’hui d’une condition essentielle à un dialogue fécond entre les chrétiens : la volonté de comprendre la foi de l’autre pour mieux découvrir la profondeur de la mienne.

Mais aujourd’hui ce dialogue, même s’il se heurte à des difficultés nouvelles, s’élargit à d’autres : orthodoxes, anglicans, évangéliques. Il n’est pas l’apanage des spécialistes et les églises locales qui acceptent d’en faire l’expérience en retirent un grand profit.

Certes, une foi en dialogue est toujours une foi exposée. Mais n’est-ce pas le risque même de la foi ? Si elle ne le prend pas, elle s’étiole et meurt.

La foi en dialogue avec l’incroyance

La vocation de tout chrétien est claire : rendre compte de l’espérance qui est en lui.

La première condition du dialogue avec l’incroyant, c’est que nous ayons quelque chose à lui dire, mieux encore quelqu’un à lui faire connaître. Et que, par conséquent, nous soyons habités par une conviction intérieure seule capable de donner à nos paroles et à nos actes leur authenticité.

C’est une évidence. Mais le silence des chrétiens, quand il n’est pas celui de la prière ou de l’écoute, prend souvent le caractère angoissant d’un vide ou d’une complicité. C’est vrai que l’incroyance aussi nous habite : pour établir le dialogue avec l’autre, il importe que Dieu ait parlé en nous. Sinon, nous sommes de faux témoins. C’est seulement lorsqu’on est saisi par cette persuasion intérieure qu’est l’œuvre en nous du Saint-Esprit, que nous sommes rendus capables d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.

Respecter celui à qui je m’adresse, ce n’est pas seulement l’entendre et partager avec lui la faiblesse et la promesse de la condition humaine. C’est aussi et en même temps le croire capable d’écouter ce que j’ai à lui dire et que je porte en moi.

Notre génération a sans doute estimé un peu rapidement que le dialogue avec ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne exigeait préalablement une « révision déchirante » du vocabulaire traditionnel et notamment du langage biblique.

Mais nous nous sommes parfois mépris sur ce qu’attendaient de nous ceux avec lesquels nous entrons en dialogue. Non pas une adaptation, une réduction à nos limites humaines du Dieu qui a revêtu , et mieux que nous , le vrai visage et la vraie parole de l’homme, un discours complaisant, une Bible expurgée. Mais tout au contraire la rigueur et la simplicité de celui qui témoigne d’un autre dialogue pour que se poursuivent et commencent de nouveaux dialogues. Ils ne seront alors ni des duos, ni des duels, mais une attente commune, élargie à la dimension du monde, de Celui qui vient rendre la Parole à ceux qui l’ont perdue.