Carême 1980 :

LA FOI A L’ÉPREUVE

TROISIÈME ENTRETIEN :

LA FOI A L’ÉPREUVE

Entretien animé par le pasteur Philippe de Robert
avec la participation du pasteur Philippe Soullier

 

PHILIPPE SOULLIER
Chers auditeurs, nous sommes heureux de vous retrouver à l’écoute, ou de vous y rejoindre si vous la prenez pour la première fois. Nous poursuivons ainsi avec vous notre réflexion, qui est aussi une méditation, sur le récit du livre de la Genèse : Abraham sacrifiant Isaac.

Nous ne voyons sans doute pas encore très bien comment nous sommes directement concernés aujourd’hui par ce qu’il faut bien appeler : une étrange et tragique histoire. Mais nous commençons à en situer suffisamment les contours pour maintenant pénétrer plus avant dans l’aventure même d’Abraham, avec Philippe de Robert.

PHILIPPE DE ROBERT
Nous avons réfléchi la semaine dernière à l’ordre stupéfiant que reçoit Abraham, et nous avons senti à quel point ceci remet en question notre conception de Dieu. Pour le croyant, qui voudrait prendre la route sur les pas du patriarche, c’est l’existence tout entière, dans toutes ses dimensions, qui est remise en cause par cette impossible épreuve. Et pour commencer, c’est sa relation à Dieu elle-même, ce que l’on appelle la foi ; n’apparaît-elle pas ici comme une obéissance aveugle et fanatique, ou alors comme la résignation pure et simple devant un destin absurde ? Mais c’est aussi sa relation aux autres : c’est aux affections les plus profondes de ce père par excellence qu’est Abraham qu’il est porté atteinte en la personne de son fils. Enfin, et tout aussi profondément, c’est sa relation à la vie, à l’avenir, à l’histoire qui se trouve ébranlée et même pratiquement niée. Comment donc l’espérance, l’amour et la foi d’Abraham, et à travers lui de ceux qui voudraient partager la même aventure spirituelle, vont-ils résister au choc ? Que vont-ils devenir à travers une telle épreuve ?

Dans Les trois prières d’Abraham, Louis Massignon propose une application audacieuse et suggestive de ces trois dimensions fondamentales de l’existence croyante : « Si Israël est enraciné dans l’espérance, et la chrétienté vouée à la charité, l’Islam est centré sur la foi ». Comme tous les schémas, celui-ci ne peut prétendre exprimer la réalité dans toute sa complexité, et il est clair qu’aucune des trois confessions monothéistes ne peut se laisser enfermer dans une définition aussi simple. Pourtant aujourd’hui, en essayant de comprendre ce que fut la foi d’Abraham, qui reste au fond la référence commune à tous ses enfants, et celle qu’ils proposent encore à tout homme, nous serons bien inspirés de nous laisser instruire par l’Islam. Car l’Islam a fait de cette foi abrahamique l’objet propre de son message, de sa méditation, de sa pratique, c’est d’elle qu’il tient son nom même ; il se veut la religion d’Abraham, millat Ibrahim.

Le Coran (sourate 37,102-109) présente ainsi l’épreuve du patriarche :

« Lorsque l’enfant fut en âge d’accompagner son père,
celui-ci dit : O mon fils !
Je me suis vu moi-même en songe,
et je t’immolais : qu’en penses-tu ?
Il dit : O mon père !
Fais ce qui t’est ordonné.
Tu me trouveras patient, si Dieu le veut !
Après que tous deux se furent soumis,
et qu’Abraham eut mis son fils front contre terre,
nous lui criâmes : O Abraham !
Tu as cru en cette vision...
Voilà l’épreuve concluante.
Nous avons racheté son fils par un sacrifice solennel.
Nous avons perpétué son souvenir dans la postérité :
Paix sur Abraham ! »

PHILIPPE SOULLIER
Ce texte du Coran n’est pas ou est mal connu de nous autres chrétiens. Nous sommes tentés de le comparer à celui de la Bible, et de les juger l’un par rapport à l’autre.

Mais le projet, si je puis dire, et la composition des deux livres sont différents. C’est donc la signification profonde de l’un et l’autre récit, et leur message concernant la foi d’Abraham et de son fils, qu’il nous faut dégager.

Nous pourrons alors, comme chrétiens, découvrir ce qui nous relie à la foi musulmane et ce que nous pouvons en recevoir.

Quels sont les éléments essentiels de ce texte du Coran ?

PHILIPPE DE ROBERT
C’est donc en rêve qu’Abraham se voit en train de sacrifier son fils, ce qui peut s’accorder avec le récit de la Genèse où nous le voyons dès le réveil se mettre en route : mais ici l’ordre divin n’est pas formulé. De toute façon, il ne faut pas chercher à comparer trop étroitement le texte de la Bible et celui du Coran : l’un est un récit, qui se veut partie intégrante d’une histoire ; l’autre est une prédication, et se veut un exemple destiné à l’exhortation. C’est ainsi que le dialogue entre le père et le fils nous présente ce dernier pleinement conscient de ce qui l’attend, adhérant spontanément à la volonté divine et encourageant son père à l’obéissance. Ce fils est anonyme, mais la tradition musulmane y voit Ismaël, puisque l’annonce de la naissance d’Isaac est mentionnée immédiatement après. Le grand enseignement du récit est dans l’attitude commune au fils et au père, exprimée par le verbe aslâma, que nous traduisons un peu maladroitement en français par « se soumettre ». Comme l’indique le contexte, il ne s’agit pas d’une acceptation passive ou résignée, mais d’une adhésion entière, d’une totale remise de soi, qui s’exprime par le geste de la prière : front contre terre. C’est de ce verbe que vient le nom même d’Islam et celui de Musulman, qui veulent donc exprimer l’attitude même d’Abraham devant l’appel divin, la confiance totale du croyant en son Seigneur, avec l’obéissance inconditionnelle qu’elle peut impliquer parfois. L’épreuve d’Abraham apparaît ainsi dans le Coran comme l’acte fondateur de l’Islam, en quelque sorte, « l’épreuve concluante », dont le sacrifice de rachat du fils sera comme le rappel permanent. C’est donc cet acte fondateur qui est célébré dans la grande fête annuelle du pèlerinage à La Mecque, assorti de tous les enrichissements que la tradition, puis le folklore, ont apporté évidemment au texte coranique... Cette épreuve d’Abraham apparaît du même coup comme le point de départ de la foi, dans l’histoire de l’humanité, et le modèle permanent proposé aux croyants. On lit encore dans la sourate 2,124 :

« Lorsque son Seigneur éprouva Abraham
par certaines paroles
et que celui-ci les eut accomplies,
Dieu dit : Je vais faire de toi
un guide (imam) pour les hommes ».

Ni fatalisme ni fanatisme, la foi que nous enseigne le Coran apparaît donc, épurée par l’épreuve d’Abraham, comme un abandon confiant entre les mains de Dieu, une soumission qui apporte au croyant la paix, le salâm.

PHILIPPE SOULLIER
Il est important de souligner ainsi que la foi musulmane ne signifie pas, comme nous le pensons trop souvent, nous chrétiens, soumission aveugle, fatalisme, et même fanatisme. L’Islam n’est pas exempt de ces outrances, mais il n’en a pas l’apanage ; le Christianisme en donne bien des exemples de son côté !

La foi d’Abraham nous apparaît donc dans le Coran, comme vous le soulignez : obéissance totale, abandon confiant entre les mains de Dieu.

Nous prenons maintenant le texte biblique, que je lirai dans la version Segond révisée, puisque nous l’avons déjà entendu dans la Traduction œcuménique de la Bible.

Il faut simplement rappeler que, selon la Bible, Dieu agit et se révèle dans l’histoire, et en particulier dans l’histoire d’Abraham lui-même, dont notre récit n’est qu’un moment, un moment essentiel certes ; et l’une des clés est la promesse faite par Dieu à Abraham, le fait qu’Isaac soit le fils de la promesse.

C’est donc bien toute la foi d’Abraham et sa relation à Dieu qui est là en cause dans l’ordre de sacrifier Isaac ; et Dieu s’implique, s’engage lui-même, met en question sa propre Parole et sa crédibilité.

L’épreuve d’Abraham est totale ; elle n’est pas simplement exemplaire. Elle nous atteint dans notre propre histoire ; elle est pour nous significative !

Lecture de Genèse 22/1-14
1 Après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : Abraham ! Il répondit : Me voici ! Dieu dit : Prends donc ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t-en dans le pays de Moriya et là , offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je t’indiquerai. 3 Abraham se leva de bon matin, sella son âne et prit avec lui ses deux jeunes serviteurs et son fils Isaac. Il fendit du bois pour l’holocauste et partit pour se rendre à l’endroit que Dieu lui avait indiqué. 4 Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit l’endroit de loin. 5 Alors il dit à ses jeunes serviteurs : Vous, restez ici avec l’âne ; le jeune homme et moi nous irons là -haut pour adorer, puis nous reviendrons auprès de vous. 6 Abraham prit le bois pour l’holocauste, le chargea sur son fils Isaac et prit dans sa main le feu et le couteau. Ils marchèrent tous deux ensemble.
7 Alors Isaac adressa la parole à son père Abraham et dit : Mon père ! Il [lui] répondit : Me voici, mon fils ! [Isaac] reprit : Voici le feu et le bois ; mais où est l’agneau pour l’holocauste ? 8 Abraham répondit : Mon fils, Dieu va se pourvoir lui-même de l’agneau pour l’holocauste.
Et ils marchèrent tous deux ensemble.
9 Lorsqu’ils furent arrivés à l’endroit que Dieu lui avait indiqué, Abraham y construisit l’autel et disposa le bois. Il ligota son fils Isaac et le mit sur l’autel par-dessus le bois. 10 Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour égorger son fils. 11 Alors l’ange de l’Eternel l’appela du ciel et dit : Abraham ! Abraham ! Il répondit : Me voici ! 12 L’ange dit : N’étends pas ta main sur le jeune homme et ne lui fais rien ; car j’ai reconnu maintenant que tu crains Dieu et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. 13 Abraham leva les yeux et vit par derrière un bélier retenu dans un buisson par les cornes ; alors Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. 14 Abraham donna à cet endroit le nom de Adonaï-Yireéh. C’est pourquoi l’on dit aujourd’hui : Sur la montagne de l’Eternel, il sera pourvu.

PHILIPPE DE ROBERT
Si nous revenons au récit de la Genèse, nous y voyons que la foi d’Abraham se présente aussi comme une obéissance inconditionnelle : sans discussion, sans révolte, sans même supplication, le vieil homme se lève et applique résolument l’ordre incompréhensible. Cette attitude n’est pas qualifiée dans le texte biblique de soumission, mais de « crainte de Dieu » : à l’issue de l’épreuve, le porte-parole de Dieu constate : « Je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique ». Ce que, faute de mieux, on traduit par « crainte de Dieu » n’est pas de la peur : aucune menace n’accompagne l’ordre divin, et Abraham y souscrit spontanément sans subir aucune pression. Cette « crainte » est en fait la conscience et la reconnaissance de la transcendance de Dieu, le sentiment de se trouver en présence du Tout-Autre, devant lequel l’homme ne peut faire valoir aucune exigence et qu’il doit reconnaître dans l’humilité. Car la foi d’Abraham apparaît aussi comme sans réserve : il ne s’agit pas d’une adhésion réfléchie, et du même coup mesurée, limitée par ce qui resterait le domaine privé de l’individu. La « crainte » d’Abraham, son authentique relation à Dieu, sa foi véritable et totale a comme pierre de touche qu’il n’a pas refusé son fils unique, son affection la plus précieuse, son domaine réservé, en quelque sorte, et finalement sa propre raison d’être. C’est cette pleine disponibilité qui se révèle dans l’épreuve du patriarche, dans cette tentation où il est plongé : car, et c’est là certes une implication de ce qui nous est dit, mais qu’il faut dégager : il pouvait refuser ! C’est sa pleine liberté qui est sollicitée, et c’est elle qui fait de sa réponse un acte significatif et décisif.

PHILIPPE SOULLIER,
Je pense ici à ce texte de Kierkegaard, dans Crainte et Tremblement, que j’aimerais lire :

« Bien des pères ont cru perdre en leur enfant leur plus précieux trésor au monde, et être dépouillés de toute espérance à venir ; mais aucun fils n’a été l’enfant de la promesse au sens où Isaac le fut pour Abraham. Bien des pères ont perdu leur enfant, mais il leur fut pris par la main de Dieu, par l’insondable et immuable volonté du Tout-Puissant. Tout autre est le cas d’Abraham. Une plus lourde épreuve encore lui était réservée, et le sort d’Isaac se trouva dans la main d’Abraham, tenant le couteau. Telle était la situation du vieillard devant son unique espérance ! Mais il ne douta point, il ne regarda point d’un œil angoissé à droite ou à gauche, il ne fatigua point le ciel de ses prières. Donc le Tout-Puissant l’éprouvait, il le savait, et il savait que ce sacrifice était le plus lourd qu’on pà »t lui demander ; mais il savait aussi que nul sacrifice n’est trop lourd quand Dieu le demande , et il tira le couteau.
Qui donna la force au bras d’Abraham, qui tint sa droite levée, et l’empêcha de retomber, impuissante ? Le spectateur de cette scène en est paralysé. Qui donna la force à l’âme d’Abraham et empêcha ses yeux de s’enténébrer au point de ne voir ni Isaac ni le bélier ? Le spectateur de cette scène en devient aveugle. , Et pourtant, sans doute, rare est l’homme qui raconte dignement ce qui s’est passé. Nous le savons tous : ce n’était qu’une épreuve.
Si Abraham avait douté sur la montagne de Morija, s’il avait regardé autour de lui dans l’irrésolution, si, en tirant le couteau, il avait par hasard aperçu le bélier, si Dieu lui avait permis de le sacrifier à la place d’Isaac , alors il serait revenu chez lui, tout serait resté comme avant ; il aurait eu Sara près de lui, il aurait conservé Isaac, et pourtant quel changement ! Car sa retraite aurait été une fuite, son salut un hasard, sa récompense une confusion et son avenir peut-être la perdition. Alors il n’aurait témoigné ni de sa foi ni de la grâce de Dieu, mais il aurait montré combien il est terrible de gravir la montagne de Morija. Alors Abraham n’aurait pas été oublié, ni la montagne de Morija. Elle aurait été citée, non comme l’Ararat où l’arche s’arrêta, mais comme un lieu d’effroi : c’est là , eà »t-on dit, qu’Abraham a douté... ».

Abraham n’a pas douté. Mais Kierkegaard nous montre bien combien le doute est toujours là au cœur de la foi, plus exactement de ce qu’il appelait très justement « le mouvement de la foi » ; celle-ci n’est jamais en effet statique, arrêtée, mais remise en question à chaque instant, toujours reprise, appelée à s’approfondir, à aller de plus en plus loin.

Il n’est pas possible d’aller au delà de la foi ; mais Abraham est allé à Morija jusqu’au bout de la foi, jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce paradoxe de sacrifier ce qu’il avait de plus cher : en cela il est le père des croyants.

Et tel est bien le sens de l’épreuve : que la foi surmonte le doute, et soit une foi qui puisse aller jusqu’au bout !

Il faut donc prendre l’épreuve au sérieux, quelle qu’elle soit. C’est un test : pas tellement pour Dieu qui connaît toutes choses, mais qui veut pourtant sonder le cœur de l’homme entièrement, que pour l’homme lui-même, qui doit vaincre toute forme de tentation pour rejoindre Dieu. Tentation et épreuve sont toujours liées ; les deux termes sont synonymes.

On ne peut dire à propos d’Abraham : ce n’était qu’une épreuve, en minimisant le scandale de son aventure et sa portée.

Et si l’on est averti dès le début effectivement, par le rédacteur, qu’il s’agit d’une épreuve, n’y a-t-il pas là , non une façon de nous dire : ça ne sera pas si terrible que ça, ça se terminera bien, mais au contraire une invitation à accompagner Abraham, à nous engager en quelque sorte avec lui, qui est amené à exprimer tout ce qu’il a en lui ? Tel est bien le but de l’épreuve !

Alors, Philippe de Robert, que nous enseignent concrètement la foi et l’épreuve d’Abraham ?

PHILIPPE DE ROBERT
Mais c’est à nous, aujourd’hui, qu’est proposée la foi d’Abraham. Non certes pour nous dire qu’il faut croire ! Abraham reste un individu, c’est à lui seul qu’est adressé l’appel de Dieu. La foi restera toujours une affaire personnelle entre Dieu et chacun de nous, ce ne sera jamais une obligation. Au moins lorsqu’il s’agit du Dieu d’Abraham, car celui-ci n’est pas de l’ordre de la nécessité, mais de l’ordre de la liberté. Croire en lui, ce n’est pas s’incliner devant des preuves, une démonstration ou une contrainte , c’est au contraire faire un acte de liberté, qui va souvent contre l’évidence.

L’épreuve d’Abraham n’est pas là non plus pour nous dire ce qu’il faut croire. Ce qui lui est demandé est précisément exceptionnel et ne saurait être généralisé, encore moins érigé en règle. La foi n’est pas un système auquel il faudrait adhérer, un ensemble de dogmes enseignés par une autorité et qui seraient à prendre ou à laisser. Elle est d’abord rencontre d’un Vivant, entrée dans un projet, elle est découverte et non répétition.

Ce que peut nous apprendre par contre l’histoire d’Abraham, c’est comment croire. Et tout d’abord en nous montrant que la foi est d’abord une confiance : on ne croit pas à quelque chose, mais on croit en quelqu’un. Abraham est celui qui vit dans un dialogue confiant avec son Dieu, c’est « l’ami de Dieu » (sourate 4,125). Quand celui-ci l’appelle, il lui répond : « Me voici », avec la même confiance amicale qui lui fait répondre à son fils : « Me voici, mon fils ». Mais cette confiance n’est pas béate et sentimentale : c’est une confiance ébranlée, ou plus exactement éprouvée par les événements, une confiance déchirée, appelée à traverser l’épreuve du doute et de l’abandon ; c’est la foi de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

PHILIPPE SOULLIER
Ce rapprochement entre Abraham et Jésus est très important. Nous aurons à revenir par la suite sur la relation entre le sacrifice d’Isaac et la mort de Jésus. Mais la foi et l’épreuve d’Abraham, il faut le souligner dès à présent, sont bien celles de Jésus. Peut-être Abraham eà »t-il préféré mourir que lever la main sur son fils. Il est bien par là descendu jusqu’aux portes de la mort, jusqu’à la limite donc du doute et de l’abandon.

Jésus aussi. Mais il n’est pas possible de comparer Abraham à Jésus. Jésus a traversé la mort. Et il a donné sens à la foi d’Abraham, il a accompli pleinement ce qu’elle signifiait !

L’épître aux Hébreux peut déclarer que c’est dans une sorte de préfiguration de la Résurrection qu’Abraham retrouva son fils : ce ne fut pas là simplement une fin heureuse, une récompense de son obéissance, un soulagement mérité, mais c’est la manifestation de ce qu’au cœur de l’épreuve, la foi d’Abraham était totale confiance en Celui qui, en dépit de la mort, peut accomplir sa promesse, en Celui qui peut ressusciter les morts. L’épître aux Hébreux exprime ainsi la dimension essentielle de cette foi, à la lumière de l’Evangile ; et en même temps elle nous fait découvrir le sens de notre propre foi et de notre propre aventure humaine !

L’histoire d’Abraham est bien plus qu’une parabole exemplaire !

Permettez-moi de revenir à Kierkegaard qui a beaucoup réfléchi sur Abraham : il a curieusement rapporté le drame d’Abraham à celui de sa propre existence, à l’histoire en apparence banale, mais si décisive pour lui de sa rupture avec Régine, sa fiancée. Il traduit bien ainsi que notre vie en chacun de ses instants doit être vécue dans cette foi authentique, située devant Dieu, dans la plus grande lucidité à l’égard de nous-mêmes, nous permettant en Jésus-Christ, dans une mort et une résurrection, d’accéder à la vie véritable !

Abraham nous conduit à être pleinement nous-mêmes, à vivre pleinement notre vie à travers les épreuves. Celles-ci n’en restent pas moins mystérieuses, et parfois difficilement acceptables mais elles peuvent être surmontées, et trouver un sens : nous faire accéder à une foi plus pure, à une existence plus vraie !

PHILIPPE DE ROBERT
Mais croire, ce n’est pas seulement un sentiment, aussi profond soit-il. Le récit de la Genèse ne nous dit rien des sentiments d’Abraham, placé devant cette terrible exigence. Il nous dit seulement : « Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui son fils ». C’est ainsi et même d’abord cela, la foi : une série de gestes, une décision, une résolution. Une confiance, certes, mais une confiance en acte. C’est ce que souligne dans le Nouveau Testament l’épître de Jacques (2/20-23) : « Veux-tu la démonstration que la foi sans les actes est inefficace ? Prends Abraham, notre père : n’est-ce pas ses actes qui l’ont justifié, lorsqu’il mit Isaac son fils sur l’autel ? Tu constates que la foi a suscité ses actes, et que les actes ont accompli la foi. Ainsi s’est réalisé le texte qui déclare : Abraham crut en Dieu, cela lui fut compté comme justice, et il fut appelé ami de Dieu ».

Aujourd’hui, plus que jamais, la foi ne saurait se contenter d’être une simple adhésion intellectuelle, une confiance sentimentale, encore moins le ralliement à une tradition ecclésiastique. Ce n’est pas ce qui se garde dans le secret du cœur , ni d’ailleurs ce qui s’affiche à tort et à travers , mais c’est ce qui se vit dans la rencontre de Dieu, dans la rencontre des autres, ce qui se forge dans l’épreuve, ce qui se traduit en actes. La foi authentique est un acte de liberté, nous l’avons dit, qui constitue l’homme libre, qui en fait un « tutoyeur de Dieu » comme le dit Martin Buber du croyant juif, et comme on le disait autrefois des protestants. Saint Augustin en commentant l’épreuve d’Abraham, a ce mot surprenant : « ut ipso homo se inveniat », c’était pour que l’homme se découvre, s’invente lui-même. Eh oui, la foi c’est aussi, à travers l’épreuve où nous plonge l’appel exigeant de Dieu, l’immense joie de se découvrir enfin soi-même.