Carême 1968 : L’EGLISE EN JUGEMENT

LA DERNIÈRE CHANCE

V

LA DERNIÈRE CHANCE
(Sardes)

 

Luc 12/35-40 :
« Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. Soyez semblables à des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, afin de lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera. Heureux ces serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table, et s’approchera pour les servir. Qu’il arrive à la seconde ou à la troisième veille, heureux ces serviteurs s’il les trouve en train de veiller ! Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer les murs de sa demeure. Vous aussi, tenez-vous prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure où vous n’y penserez pas ».

2 Pierre 3/8-13 :
« Il est un point que vous ne devez pas ignorer : c’est que devant le Seigneur un jour est comme mille ans, et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de ce qu’il a promis, comme certains le croient. Mais il use de patience envers nous, voulant que personne ne périsse, mais que tous arrivent au repentir. Le jour du Seigneur viendra comme un voleur... ».

Apocalypse 3/1-6 :
« Ecris à l’ange de l’Eglise de Sardes : Ainsi parle celui qui possède les sept Esprits de Dieu et les sept étoiles :
« Je connais tes œuvres. Je sais que tu as la réputation d’être vivant, et tu es mort. Réveille-toi, ranime ce qui est près de mourir ! Car je n’ai pas trouvé ta conduite accomplie devant Dieu. Rappelle-toi donc comment tu as reçu et entendu : garde, et repens-toi. Si tu ne veilles pas, je viendrai à toi comme un voleur, sans que tu saches à quelle heure je viendrai.
« Cependant, à Sardes, quelques-uns des tiens n’ont pas souillé leurs vêtements : aussi marcheront-ils avec moi en vêtements blancs, ils en sont dignes. Le vainqueur sera donc vêtu de blanc, et je n’effacerai pas son nom du livre de vie, mais je confesserai son nom devant mon Père et devant ses anges.
« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises ».

 

« Tu es morte ». « Je viendrai à toi comme un voleur ». Ces mots sonnent comme un glas, et tombent comme un couperet sur l’Eglise de Sardes. Il semble bien que soit ici prononcé un jugement sans appel. Il est vrai qu’en lisant la suite, on peut se demander si l’auteur de l’Apocalypse n’aurait pas dit plutôt aujourd’hui : « Tu es dans le coma », puisqu’il est question un peu plus loin d’un « reste qui est sur le point de mourir ». Coma « dépassé », comme disent aujourd’hui les médecins ? Ou seulement « coma prolongé » qui permet les greffes du cœur ? Peu importe. Dans cette Eglise on n’aperçoit plus aucun signe de vie.

Ainsi, très peu de temps après la vie du Christ, et après le témoignage direct rendu par les apôtres à sa mort et à sa Résurrection, il existait déjà (et il peut donc exister aujourd’hui à plus forte raison) des Eglises à ce point dégénérées, dévitalisées, qu’on peut les dire « mortes ».

Oui, il faut sans doute aller jusque là, puisque le Christ lui-même va jusque là dans le jugement qu’il porte sur l’Eglise. Aucune Eglise n’est donc infaillible ou éternelle. Même si le Christ a dit que « les portes de la mort ne prévaudraient pas contre elle », parce que son Seigneur peut toujours les ouvrir, il ne faut pas en conclure qu’elles sont encore entrouvertes. Quelqu’un en a certes la clé, mais elles sont bel et bien fermées. Il n’y a humainement plus rien à faire. Il n’y a pas d’immunité pour l’Eglise chrétienne. « A moins d’un miracle » — c’est le cas de le dire — tout est fini.

Ces Eglises « mortes », ce sont sans doute — si nous nous rappelons les lettres aux sept Eglises que nous avons déjà lues — des Eglises où il n’y a plus trace d’amour, des Eglises ayant totalement succombé à la tentation du succès ou de la richesse, ayant laissé entièrement contaminer la doctrine du Christ, et où les délires mystiques ont rompu les digues. Elles n’ont plus en elles-mêmes aucune ressource, aucun ressort, aucune capacité de survie. L’éventualité d’une « résurrection », c’est-à-dire l’intervention d’une force extérieure et nouvelle, ne doit pas être confondue avec l’illusion qu’on peut toujours, comme on dit, « s’en sortir », et qu’on dispose en fin de compte d’assez de possibilités pour se relever. Au contraire, c’est une vraie possibilité, qu’une Eglise soit effacée par Dieu du « Livre de vie ». Non pas seulement effacée de la carte religieuse par disparition ou éparpillement de ses membres, par je ne sais quel mouvement de population, mais effacée délibérément par la main même du Seigneur, gommée dans sa réalité d’Eglise, même si à l’endroit où elle se trouvait subsiste encore un groupe d’hommes et de femmes formant une société à laquelle on donne encore abusivement ce nom.

Cette mort-là, c’est Dieu qui la diagnostique, la constate, et qui, si j’ose dire, délivre ici le permis d’inhumer. Pourquoi ? Parce qu’il examine les « œuvres » de l’Eglise et qu’il ne les trouve pas « parfaites », ou plus exactement « accomplies », « pleines », dit le texte grec. Cela ne veut pas dire qu’une Eglise est morte dès l’instant où ce qu’elle accomplit n’atteint pas la perfection. Il n’y aurait alors pas une seule Eglise vivante ! Cela signifie que ses œuvres sont « vides » de l’essentiel, et qu’elles ressemblent à des carcasses desséchées, à des épaves où il n’y a plus rien que du silence.

Quel glas ! Quelle bombe au milieu des activités de l’Eglise de Sardes ! « Tu es morte ». Et quelle bombe, et quel glas au milieu des activités de bien d’autres Eglises !

Pourtant, cette Eglise de Sardes « passait pour être vivante », ou si nous voulons traduire plus exactement le texte original, « elle avait le nom de vivant », le renom de la vie, la réputation de vivre. Ce terme de « nom » va reparaître quatre fois dans le texte de la lettre à l’Eglise de Sardes. Nos traductions ont grand tort de ne pas oser le répéter et de vouloir introduire une variété du style, là où l’auteur de l’Apocalypse ne l’a justement pas fait. L’insistance de l’Apocalypse est certainement voulue. C’est une espèce de jeu de mots auquel l’auteur se livre, en parlant du « renom » d’une Eglise dont le « nom » est sur le point d’être effacé du « Livre » tenu par Dieu. On pense à une formule moderne de publicité, ici inversée. Sardes n’a pas « mieux qu’un nom », mais « moins qu’un nom un renom », un renom à la place du nom inscrit ailleurs. Ainsi une Eglise peut avoir fort bonne réputation et ne plus vivre réellement. Elle peut n’être qu’une belle façade illuminée, surtout les jours de fête, un édifice impeccable, bien tenu, et aux activités nombreuses. Elle peut écouter des prédicateurs éloquents, célébrer des cultes pleins de solennité et de beauté. Elle peut être comme ces Pharisiens de Palestine, à la pratique religieuse exemplaire, devant qui les gens pieux s’inclinaient avec respect et admiration, mais que Jésus compare à des monuments vides, à des sépulcres blanchis, à des lieux de mort où ne se trouvent plus que des cadavres. C’est dur à entendre. Et c’est tentant d’essayer d’échapper à ce verdict en parlant d’exagération orientale, et en prétextant qu’après avoir diagnostiqué la mort, le texte parle pourtant d’un « reste », en qui subsisterait une parcelle de vie. En fait, pour le Seigneur, c’est bien comme si c’était fini. Ce sont les tout derniers instants. Il n’y a plus aucune chance humaine.

Pourtant, la renommée de la ville de Sardes n’était pas usurpée. Elle avait constamment eu « de la chance », cette ville où l’Eglise en est à la dernière chance. Elle a longtemps baigné dans le luxe et la richesse. C’était l’une des plus anciennes villes d’Asie Mineure. Homère l’a chantée dans l’Iliade. Une pierre précieuse, la sardoine, tenait d’elle son nom. Elle avait été gouvernée par des rois rendus illustres par leur puissance et surtout leurs prestigieux trésors : par exemple Gygès dont on disait que l’anneau merveilleux rendait invisible quiconque le portait. Et surtout Crésus, à qui l’expression proverbiale bien connue compare encore aujourd’hui les potentats de la fortune.

Située sur un éperon réputé imprenable, Sardes avait longtemps défié tous les assauts et s’était peu à peu étendue jusqu’aux bords du Pactole, le légendaire ruisseau, au nom lui aussi synonyme de richesse, parce qu’il passait pour rouler des paillettes d’or. On le voit, pas plus que pour les précédentes, l’auteur de l’Apocalypse n’a choisi cette ville au hasard, pour y situer une Eglise sûre de sa réputation et de son opulence.

Mais il s’est sûrement aussi rappelé deux épisodes de son histoire : par deux fois, en effet, des armées ennemies avaient réussi à escalader la nuit le rocher inexpugnable. C’est de cette manière-là qu’une première fois Crésus, malgré sa puissance et sa richesse, avait été défait par Cyrus... Trois siècles plus tard, par le même chemin, Antiochus le Grand s’était emparé de la ville, y pénétrant « comme un voleur ». Ce double événement sert probablement ici de parabole. Car l’Eglise de Sardes apparaît dans la cinquième lettre de l’Apocalypse très semblable à la ville où elle est située. Elle est sûre d’elle-même, de sa richesse, de son renom, et menacée pourtant par un ultime assaut imprévu. Mais cette fois, c’est l’ultime assaut de son Seigneur. C’est lui qui menace de « venir comme un voleur ». L’Eglise est au bord de sa dernière chance. Elle est comme l’Eglise de Thessalonique que Saint Paul prévient : « Quand les hommes diront : Paix et sûreté, une ruine soudaine les surprendra ».

Mais qu’est-ce donc que cet assaut, cette dernière chance, ce dernier jugement, ici déclaré imminent ?

La Bible entière est traversée par cette perspective qui n’est certes pas réservée à l’Eglise de Sardes. Mais cette perspective est successivement ou simultanément représentée de manières diverses et désignée de plusieurs noms, comme si les croyants, et sans doute parce que les croyants ont toujours été incapables à la fois et de lui échapper et de la définir.

Ceux de l’Ancien Testament attendaient et annonçaient un « Jour du Seigneur », comme un événement à la fois historique et cosmique, où se confondaient la future apparition du Messie des Juifs dans l’histoire temporelle, et l’avènement miraculeux et dernier de la paix universelle.

Dans le Nouveau Testament, après la naissance du Christ, le « Jour du Seigneur » continue d’être annoncé et attendu comme le grand moment où aucune obscurité ne résistera plus à la lumière, où l’aube ne sera plus suivie du crépuscule et de la nuit, où toutes les nuits prendront fin et ne seront plus jamais suivies d’aucune autre.

Ailleurs, c’est à un tribunal que l’on semble penser, à une comparution générale devant le Juge suprême, à un grand triage où le bien et le mal pourront enfin être clairement séparés l’un de l’autre. Les évangiles parlent aussi d’un « Royaume de Dieu », ou d’un « Royaume des cieux », évoquant sans doute une autorité totale de Dieu seul, sans concurrent, sur des êtres devenus réellement ses sujets de façon permanente, et délivrés de toute rébellion, de toute indépendance à son égard. Mais ce Royaume, nous allons le voir, apparaît tantôt comme déjà présent, et tantôt comme futur.

Enfin, il est souvent question d’un « retour du Christ » : le Christianisme primitif a vécu intensément de cette promesse et de cette espérance, au point parfois de ne penser qu’à lui, toutes affaires cessantes.

Malgré leur confusion, toutes ces expressions, toutes ces représentations, évoquent ensemble une sorte d’évidence suprême et définitive où, comme dit saint Paul, la « vue » succédera à la « foi », où l’on contemplera comme à l’œil nu ce que nous ne pouvons par nous-mêmes que croire et espérer, où l’on ne verra plus comme à travers un miroir, mais directement, face à face, où il ne pourra plus y avoir un seul rebelle ni un seul sceptique.

Cette attente, on la retrouve ensuite à travers toute l’histoire de l’Eglise, plus ou moins claire ou plus ou moins confuse, plus ou moins accentuée ou plus ou moins discrète, mais toujours obsédante et déroutante à la fois.

Selon les époques ou les tempéraments, elle n’a pas cessé d’être comprise de diverses manières, et sans doute confondue avec des notions et des perspectives dont il n’est pas toujours facile de la distinguer, tant elle est insaisissable.

C’est ainsi qu’on a parfois cru que Jésus, lorsqu’il appelait à la vigilance, voulait simplement dire que notre mort pouvait survenir à tout instant. « Vous ne savez ni le jour ni l’heure... Tenez-vous prêts ! ». Cela voudrait dire : « Vous pouvez mourir d’un instant à l’autre d’un infarctus ou d’un accident ». Mais Bultmann a bien raison de faire remarquer, lorsqu’il essaye de cerner l’enseignement du Christ sur le Royaume de Dieu, que le futur du Royaume diffère foncièrement du futur de la mort, le second ne pouvant avoir qu’un aspect négatif, alors que le premier signifie toujours quelque chose de positif, une vie plus réelle et plus totale.

Le « Royaume de Dieu » selon l’Ecriture Sainte ne saurait certainement pas non plus signifier l’avènement d’une sorte de « progrès » moral ou technique, capable d’assurer, au terme de beaucoup d’efforts, le bonheur de l’humanité. Même si l’on parvenait à dépouiller l’espérance évangélique de tout ce dont elle a été affublée par l’imagination et la piété, jamais le Royaume de Dieu n’apparaîtrait seulement comme une sorte de « lendemain qui chante », forgé et finalement atteint par le seul pouvoir et les seules découvertes des hommes.

Entendre d’autre part le Royaume de Dieu comme la « fin du monde » ne suffit pas non plus. Sans doute la cosmologie des hommes de la Bible pouvait-elle leur permettre cette représentation. Aujourd’hui, on hésite à employer ce terme, en raison sans doute de ce que la science a découvert sur l’évolution de l’univers, mais en raison aussi des menaces de destruction universelle, venant bel et bien des hommes et de leurs découvertes.

On ne peut enfin pas confondre le moins du monde — bien qu’on ait souvent été tenté de le faire — le Royaume de Dieu avec une Eglise ayant progressivement gravi tous les échelons de la piété et de l’amour, avec une sorte de cité de Dieu sur la terre, de société protégée, de navire à l’abri des tempêtes, où il suffirait d’être embarqué pour être sûr d’arriver au port.

Non, tout cela déforme et trahit plus ou moins la perspective biblique. Ces représentations plongent leurs racines dans nombre d’illusions que l’Evangile dénonce :

— illusions morales ou scientifiques qui croient les hommes capables d’être totalement maîtres de l’univers, des autres, et d’eux-mêmes, et d’être « adultes » au point de ne plus connaître aucune limite ;

— illusions religieuses oubliant la différence radicale de nature entre les créatures et leur Créateur, la distance qui ne peut être franchie que par un pont jeté par Dieu lui-même ;

— illusions rationalistes qui ne voudraient voir dans les paroles du Christ que des symboles.

Mais alors que signifie réellement cette perspective du Royaume de Dieu, que Jésus annonçait constamment à ses disciples et dont le Christ menace l’Eglise de Sardes ? Est-elle seulement un rêve, ou a-t-elle à l’avance des effets sur la vie présente ? Pour essayer de répondre à cette question, je pense qu’on peut partir, tout simplement, de ce qu’entend ici l’Eglise de Sardes : « Je viendrai à toi comme un voleur ». En effet, l’essentiel est dit dans ces quelques mots : une venue personnelle, une venue imminente, une rencontre, et une rencontre imprévue.

Une venue personnelle d’abord : « Je » viendrai. L’essentiel n’est pas de savoir ce qui peut se passer, et de pouvoir préciser et décrire une suite d’événements. Car le Royaume de Dieu, parce qu’il est « de Dieu » reste pour nous indescriptible et insaisissable. Mais ce que l’Eglise a toujours à entendre, à savoir, et à dire, c’est que Jésus-Christ est lui-même ce Royaume. Le Christ n’est pas un personnage lointain, historique, si admirable soit-il, mais une présence. Le Royaume de Dieu, c’est quelqu’un. Il est remarquable que Jésus lui-même commence souvent les paraboles dites « du Royaume » par ces mots qui ne sont pas d’une logique très irréprochable : « Le Royaume des cieux, ou de Dieu, est semblable à un homme qui... ». La seule chose importante, c’est une visite de Jésus-Christ. Sur ce visiteur, sur cet « homme qui », nous n’en savons pas plus que ne nous en dit l’Evangile. Mais grâce à lui nous en savons beaucoup. Nous savons que c’est un Roi, un Souverain, un Maître. Mais aussi que c’est un serviteur, le contraire de ceux qu’il appelle les « rois des nations » qui ne savent que dominer. Roi et serviteur, nous ne pouvons pas échapper à ce contraste étonnant. Le Royaume de Dieu, c’est le mélange paradoxal de cette royauté et de ce service.

Une venue imminente aussi. « Je viendrai ». C’est un futur. Il y a sûrement un futur du Royaume de Dieu, un demain, un avenir. Le monde ne piétine pas. Il ne tourne pas en rond. Il va quelque part, où Dieu veut, et le mène. Mais ce futur n’est pas précisé, et Jésus lui-même s’est obstinément refusé à le dater. C’est un futur de tout à l’heure peut-être, un futur des secondes qui viennent, ou un futur lointain si l’on mesure le temps aux pendules des hommes. Mais au cadran de Dieu, mille ans sont comme un jour. On peut bien sourire de Saint Paul qui pensait assister au triomphe visible du Christ avant d’avoir achevé son existence humaine ; c’est quand même lui qui avait raison en se figurant le Royaume imminent. « Et si c’était pour cette nuit ? » chante le Père Duval.

Le Christ vient aussi pour une rencontre : « Je viendrai à toi ». Certes, tout ce qui concerne le Christ et son Royaume a des dimensions universelles. Mais cet univers est fait de personnes et de communautés, d’hommes et d’Eglises : ce n’est pas le magma des foules anonymes et lointaines où personne ne rencontre personne. Une interpellation directe, une Parole personnelle est adressée à quelqu’un qui doit écouter lui-même. C’est vers chacun de nous, c’est vers moi que vient le Christ. Il s’agit de la manière dont nous allons maintenant l’accueillir. Et je ne saurais l’accueillir sans accueillir les autres, en particulier les malades, les blessés, ceux qui ont faim, ceux qu’il appelle les plus petits de ses frères. C’est à travers les autres aussi que vient à moi le Royaume. C’est à travers moi qu’il vient vers les autres. Le Royaume de Dieu n’est pas la rencontre de théories, d’idées ou de rêves, mais la rencontre de maintenant avec les hommes de chaque jour.

Enfin il s’agit d’une rencontre imprévisible : « Je viendrai à toi comme un voleur », et la lettre à l’Eglise de Sardes insiste, elle aussi, comme d’autres passages de l’Evangile : « Sans que tu saches à quelle heure je te surprendrai ». Il s’agira toujours d’une rencontre-surprise, quel que soit son visage. Il semble que, là encore, on ne peut guère aller plus loin ; mais tout est dit de ce qui est vital.

Je sais bien qu’on a toujours voulu aller plus loin et imaginer davantage la forme précise que peuvent prendre cette visite et cette rencontre du Royaume de Dieu. Peut-être d’ailleurs un peu pour se protéger, pour pouvoir dormir, si l’on est sûr qu’il est encore loin. Dans l’Evangile lui-même, les images abondent qui ressemblent bien à des descriptions. Si bien que les uns ont pu insister uniquement sur l’aspect cosmique et final de l’événement annoncé, sur l’intervention fracassante où, comme dit l’apôtre Pierre, « les cieux enflammés se dissoudront », où le Christ reviendra « sur les nuées du ciel », selon sa propre expression. Et de faire un sort à tous les signes avant-coureurs énumérés dans ce qu’on appelle les apocalypses de Matthieu, de Marc ou de Luc, comme si la plupart de ces signes n’étaient pas justement permanents dans l’histoire des hommes et du monde ! D’autres, au contraire, ont surtout, ou même uniquement voulu retenir ce que Jésus avait dit des rencontres avec les déshérités, comme signes et moments du Royaume lui-même. Le Royaume serait alors simplement le moment de toute rencontre avec le prochain. Et d’être surtout sensibles au fait que, d’après le Christ lui-même, le futur a déjà commencé. A partir du moment où il est venu sur la terre, l’ère de son Royaume a été inaugurée. Ainsi les uns insistent sur l’avenir, d’autres sur le présent. Où est la vérité ?

Jésus lui-même semble bien avoir pris soin de brouiller les cartes et de nous empêcher de choisir. Témoin l’étonnant chapitre 17 de l’évangile de Luc : les images de l’irruption sont aussi claires, aussi impressionnantes qu’il est possible. « En ce jour-là, que celui qui sera sur le toit, et qui aura ses effets dans la maison, ne descende pas pour les prendre... De deux personnes dans un même lit, l’une sera prise, et l’autre laissée ». Mais, en même temps, Jésus refuse de lever le mystère du moment et du lieu : « Des jours viendront où vous désirerez voir l’un des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez point. On vous dira : il est ici, il est là. N’y allez pas. Ne courez pas après lui. Comme l’éclair brille d’un bout du ciel à l’autre, ainsi sera le Fils de l’homme en son jour ». Quand les Thessaloniciens ne s’occupaient que de leur travail actuel, Saint Paul les rappelait à l’espérance du Royaume à venir. Quand ils se contentaient de l’attendre sans rien faire, il les rappelait au travail. Que l’Eglise ne se perde donc pas dans des conjectures. Pour le Christ, il est suffisant, mais nécessaire et indispensable qu’elle vive dans l’espérance constante et active de son Seigneur qui vient. C’est quand elle ne le fait plus qu’elle est « morte ». C’est pourquoi l’Evangile la tient en haleine. Depuis que Jésus-Christ a vécu, la dernière heure a commencé. C’est le temps de la dernière chance. Tout va désormais vers un but, vers une finalité de victoire qui ne peut-être ni l’Eglise ni le progrès. Au sein même du ministère terrestre de Jésus, la fin apparaît, comme par des fenêtres un instant ouvertes sur sa Royauté absolue et définitive. Pensez aux miracles de l’Evangile qui sont comme des percées sur un monde d’où le mal aura disparu. Pensez à la « transfiguration » où la gloire finale du Christ apparaît déjà devant quelques disciples. Pensez aux moments où tout à coup il commande à la mer et au vent. Pensez au tombeau vide du jour de Pâques. Tout cela signifie que le Christ aura le dernier mot, et que par conséquent l’Eglise peut et doit vivre comme s’il l’avait déjà.

On le voit, une telle perspective est singulièrement dynamique. Elle agit à l’avance sur tout ce qui se produit d’ici-là.

Mais une telle perspective est-elle, pour l’Eglise, une menace ou une promesse ? Est-elle source de crainte ou d’espoir ? C’est la question posée in extremis à l’Eglise de Sardes, et qui nous concerne toujours.

C’est indiscutablement une menace, pour quiconque se satisfait de sa situation et de sa renommée présente. Car la plus sûre manière de mourir, c’est justement de ne plus attendre ce Royaume de Dieu, de ne plus fixer cet horizon, de se suffire à soi-même et de croire que cela peut durer. C’est d’oublier la permanente et exigeante interrogation du futur. C’est de se replier sur son passé. La venue du Royaume de Dieu est une menace parce que tout ce qui est caché sera découvert, et que rien ne subsistera des secrètes infidélités à sa Parole.

Mais la perspective du Royaume de Dieu est aussi la grande espérance de l’Eglise, celle qui remet tout en place, tout travail, tout effort, tout amour et tout service. A quoi bon entreprendre quoi que ce soit, s’il n’est pas sûr que la volonté de Dieu et son amour auront le dernier mot ? L’espérance de la venue du Christ vers tous ceux qui marchent vers lui, fût-ce à pas imperceptibles, est justement ce qui permet d’avancer sans découragement. Car un jour le Seigneur lui-même récapitulera et revalorisera le peu qu’on aura fait pour lui. L’attente chrétienne n’est pas un attentisme ou une évasion. C’est au contraire un puissant levier de service et d’action. A l’inverse, puisque le Royaume de Dieu n’est pas encore complètement venu, aucune illusion n’est possible, aucune emphase, aucune exagération, aucune hagiographie. Tout travail n’est jamais que relatif, imparfait, incomplet, même dans l’ordre de la foi. Il n’y a pas vraiment de « grands » chrétiens. « C’est en espérance que nous sommes sauvés », disait Saint Paul. Ce n’est qu’en espérance, mais en pleine espérance, en réaliste espérance. Enfin cesseront un jour les souffrances, les questions insolubles, les fautes irréparables (« Il n’y entrera rien de souillé ni d’impur », dit l’Apocalypse).

La dernière chance de l’Eglise, c’est de se tourner activement vers cette espérance-là.

C’est ce que la lettre à l’Eglise de Sardes appelle « se réveiller », l’ultime réveil, d’une réanimation au sens le plus technique, le plus médical du mot. Il faut avoir vu réanimer un malade dans le coma, alors que des hémorragies avaient vidé peu à peu son organisme de toute conscience et de tout signe de vie, pour comprendre la situation d’une Eglise morte appelée à « ranimer le reste qui est près de mourir ». C’est le miraculeux retour à l’écoute de la Parole proclamant la victoire du Christ. « Rappelle-toi comme tu as reçu la Parole, et de quel cœur tu l’as entendue ».

Les quelques hommes de Sardes qui apparaissent vêtus de « vêtements blancs », sont ceux qui n’ont pas démordu de cette certitude du triomphe final. Le blanc était, en effet, parmi les symboles de l’Apocalypse, la couleur de la victoire. Ceux-là seront du dernier cortège du Christ, après avoir été, nous le verrons, de celui du Calvaire. Ils seront associés à sa dernière victoire, car au milieu des tentations de l’orgueil ou du découragement, ils se seront cramponnés à cette dernière chance. « Ils sont dignes » de ce cortège triomphal, ajoute la lettre à l’Eglise de Sardes. Cela ne veut sûrement pas dire qu’une récompense est due à leurs mérites, puisqu’aussi bien ils auront encore besoin d’un avocat pour « confesser leur nom », c’est-à-dire pour plaider leur cause. Mais dans cette espérance seule est la grandeur de l’Eglise, et non dans une renommée fallacieuse. L’Eglise est « morte » dès qu’elle n’espère plus, ou du moins elle est en jugement. Je crois bien que c’est le pasteur Roland de Pury que j’ai entendu dire un jour : « Les Chrétiens ont laissé tomber de leurs poches percées leur grande Espérance (on pourrait ajouter qu’ils en ont ainsi privé les hommes). D’autres l’ont ramassée,
et l’on démarquée pour en faire les « lendemains qui chantent ».

Ainsi se trouvent réunis dans une même lettre le verdict le plus impitoyable : « Tu es mort », et la plus prodigieuse assurance : « Je n’effacerai pas ton nom du livre de vie. Je le confesserai devant mon Père et devant ses anges ». Tant il est vrai que les deux se touchent, le désespoir et l’espérance, la détresse et la promesse. La chance de l’Eglise, c’est de désespérer de ses façades de pacotille, de ses apparences, de son renom, pour espérer entendre prononcer son nom devant Dieu. Le Christ la presse de vivre dans cette active espérance. Pour cela, il se présente comme celui qui a les sept esprits de Dieu et les sept étoiles, c’est-à-dire celui dont la clairvoyance est sans défaut, celui qui est la lumière du monde, la lumière du jugement qu’on ne trompe pas, mais aussi la lumière invincible de la grâce.

Une Eglise vivante, ce ne peut être, aujourd’hui encore, qu’une Eglise touchant le fond de sa misère, mais gardant l’espoir du Royaume de Dieu, sachant que le Christ vient, à la fois comme un voleur et comme un vainqueur, et qu’il vaut donc la peine de travailler pour lui.

C’est une Eglise qui ne cesse d’entendre la dernière promesse de la Bible : « Oui, je viens bientôt », et de répéter sa dernière prière : « Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! ».