Carême 1986 : "NOTRE PÈRE" : LA PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

LA DÉ‚¬Â°LIVRANCE DU PÈRE

"NOTRE PÈRE" : LA PRIÈRE DE L’ESPÉRANCE

Pasteur Pierre COCHET
22 mars 1986

VI
LA DÉLIVRANCE DU PÈRE :
"Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal"

 

Il ne s’agit pas, dans cette dernière partie du Notre Père, de deux demandes, mais d’une seule requête, exprimée d’abord sous forme négative puis sous forme positive, et le caractère complémentaire de ces deux formulations permet de les éclairer l’une l’autre.

Il convient en premier lieu d’en préciser les termes. En effet, plusieurs traductions sont possibles pour le premier verbe. Le mot à mot "Ne nous conduis pas en tentation" peut donner l’impression que c’est Dieu qui tente ; mais l’épître de Jacques, chapitre premier, verset 13, amène à rejeter cette interprétation : "Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : c’est Dieu qui me tente, car Dieu ne tente lui-même personne". Les traductions récentes rendent mieux le sens du texte en disant : "Ne nous soumets pas à la tentation" ; cette même expression se retrouve d’ailleurs dans la prière juive du soir :

"Ne me fais pas entrer au pouvoir du péché, ni au pouvoir de l’iniquité, ni au pouvoir de la tentation".

En somme, le sens précis du premier verbe est bien "Ne permets pas que je tombe aux mains de la tentation et que j’y succombe" ; que je sois protégé dans la tentation, et non pas préservé de la tentation ; à l’heure de la tentation, donne-moi la force d’y résister.

Quant au second verbe, son sens est très fort, et le rapprochement avec le verbe précédent montre qu’ici on ne demande pas tellement à Dieu de nous délivrer d’une situation dans laquelle on se trouverait déjà, mais de nous arracher à une grave menace.

Cette menace, c’est la tentation. Je ne pense pas qu’il soit fait référence ici aux tentations multiples et variées qui nous assaillent quotidiennement, mais à une tentation plus globale et définitive, la grande tentation finale, celle qui est à nos portes, et dont il est question au chapitre 3, verset 10 du livre de l’Apocalypse :

"Parce que tu as gardé la parole de la persévérance en moi, je te garderai moi aussi à l’heure de la tentation qui va venir sur le monde entier, pour éprouver les habitants de la terre".

Tentation qui ne diffère pas de la grande épreuve de la fin, que Dieu abrège à cause des élus : évangile selon Marc, chapitre 13, versets 19 à 20 :

"Ce sont des jours de tribulation telle qu’il n’y en a pas eu jusqu’à maintenant de semblable depuis le commencement du monde que Dieu a créé et qu’il n’y en aura jamais plus. Et si le Seigneur n’avait abrégé ces jours, personne ne serait sauvé ; mais il les a abrégés à cause des élus qu’il a choisis".

Cette tentation ultime, cette épreuve finale, c’est probablement en pensant à elle que Jésus se demande, dans l’évangile selon Luc, au chapitre 18, verset 8, si le Fils de l’homme, lors de sa venue, trouvera encore la foi sur la terre.

Dès lors, la deuxième partie de cette sixième demande du Notre Père, ne peut être comprise de façon statique, comme une supplique adjurant Dieu de nous faire échapper au mal. Comme s’il y avait, sur cette terre, dans une vision manichéenne, deux mondes séparés : le domaine du mal, livré à la violence, au mensonge, à la haine, le domaine des païens et des réprouvés, soumis inéluctablement à leurs instincts pervers et à leurs penchants funestes, lieu terrifiant des angoisses, des obsessions, des ténèbres, et puis, à côté mais totalement différent, le domaine du bien, de la paix, de la joie, au sein duquel les élus jouiraient d’une vie heureuse et sauvegardée dans l’attente de la gloire promise. Le bien, d’un côté, le mal, de l’autre, et bien sûr on demanderait alors à Dieu de nous maintenir du bon côté, de nous préserver de toute contamination et de toute compromission, de nous prendre en charge en renforçant entre nous et les méchants un mur de protection infranchissable. La séparation entre le bien et le mal peut aussi être envisagée de façon chronologique : un ici-bas, dominé par les forces mauvaises, voué au chaos et à l’oppression, un aujourd’hui de peine et de souffrance, et un au-delà de lumière, un lendemain d’allégresse, promis, là encore, aux élus ; on demanderait alors à Dieu patience et résignation pour supporter les horreurs du temps présent, dans l’attente du paradis éternel.

Mais nous savons bien qu’au sein de notre humanité le bon grain et la mauvaise herbe sont destinés à croître ensemble inextricablement jusqu’à la fin de cette humanité : évangile selon Matthieu, chapitre 13, versets 27 à 30 :

"Les serviteurs vinrent lui dire : Seigneur, n’as-tu pas semé de la bonne semence dans ton champ ? D’où vient qu’il y ait de l’ivraie ? Il leur répondit : c’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent : veux-tu que nous allions l’arracher ? Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie vous ne déraciniez aussi le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson".

Ainsi les chrétiens, comme tous leurs frères humains, sont soumis aux mêmes tempêtes, affrontés aux mêmes périls personnels ou collectifs, victimes des mêmes cataclysmes naturels ou sociaux, bénéficiaires, aussi, des mêmes avancées et des mêmes progrès ; c’est dans ce monde-ci, et dès ce monde-ci, monde ambigu où la victoire est déjà remportée mais pas encore manifestée, que Dieu nous constitue comme ses témoins, qu’il nous appelle à annoncer, jusqu’aux extrémités du monde, la bonne nouvelle de la libération, de la réconciliation et de la vie, et qu’il nous promet la force et les moyens pour mener à bien cette tâche qu’il nous confie.

Evangile selon Jean, chapitre 17, versets 13 à 17 :

"Maintenant, je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans la plénitude. Je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs parce qu’ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde ; je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. Consacre-les par la vérité, Ta parole est la vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde".

Ainsi, nous ne supplions pas Dieu de nous préserver du mal en nous maintenant dans le domaine où règne le bien, nous lui demandons de nous arracher au Malin, pour nous permettre de faire ce que nous avons à faire. La tentation dernière est menée par le Malin, l’accusateur, le Satan, cet ennemi qui, selon la première lettre de Pierre, "rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer", et auquel nous sommes appelés à résister en restant fermes dans la foi.

Dans un monde où pourtant Dieu, le créateur, se fait connaître par sa création elle-même, l’homme est constamment incité à ne plus se reconnaître comme créature, à prendre en charge son destin, à se prétendre maître de lui-même et du monde. Mais ce qu’il obtient de ce refus, c’est une relation à Dieu faussée et pervertie. Dans cette illusion d’une liberté recouvrée, il devient en fait idolâtre, s’adorant lui-même dans sa prétention d’accéder à un pouvoir autonome, et adorant les diverses idoles qu’il édifie pour marquer ses défaites, retrouver un courage inutile et poursuivre son errance.

En créant des idoles, en suscitant de faux prophètes, de faux messies, de faux sauveurs, le Malin veut amener les croyants à revendiquer un pouvoir indépendant, à prétendre assumer leur histoire indépendamment du Seigneur, à douter de Dieu, à se passer du Christ.

D’ailleurs, le Nouveau Testament nomme une de ces idoles, la plus inquiétante, celle de l’argent, "Mammon". Idole dangereuse, car ce n’est pas seulement l’argent qu’elle représente, mais tout ce que l’argent permet d’acheter : culture, pouvoir, puissance. Mammon, c’est la volonté d’un pouvoir que nous aurions en propre, qui nous permettrait de nous assurer sécurité et avenir, en nous passant des autres et, a fortiori, de Dieu. Idole dangereuse, car on commence si facilement à la servir ! En effet, à partir de quand commence-t-on à mettre sa confiance dans ce que nous avons acquis, aisément par notre naissance ou nos dons, durement par notre travail ? A partir de quand commence-t-on à mettre à part un pécule, un trésor de guerre, quelque chose que l’on est décidé à conserver pour soi seul ? A partir de quand la nécessité par ailleurs légitime de gagner sa vie, d’offrir aux siens une existence confortable, de prévoir sa retraite, ou le désir de cultiver un jardin intérieur pour s’y réfugier à l’abri des agressions extérieures, devient accumulation, qui sécurise, réconforte, rassure, et amène ainsi à mépriser ceux qui n’ont pas réussi, à faire taire ceux que nous estimons incompétents, indignes de partager notre intelligence, notre culture, notre milieu ? A partir de quand croit-on continuer à servir Dieu alors que l’on est déjà serviteur de Mammon ?

Nul ne peut servir deux maîtres, on ne peut servir Dieu et Mammon. Ou bien on met sa confiance, sa foi, en Dieu, ou bien on la place en nous-mêmes, en notre sagesse, notre culture, notre compétence, et l’on est serviteur de Mammon.

Lettre de Paul aux Romains, chapitre premier, versets 21 à 24 :

"Ils sont donc inexcusables, puisque, ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâce ; mais ils se sont égarés dans de vains raisonnements, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont remplacé la gloire du Dieu incorruptible par des images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles. C’est pourquoi Dieu les a livrés à l’impureté, selon les convoitises de leur cœur, en sorte qu’ils déshonorent eux-mêmes leur propre corps, eux qui ont remplacé la vérité de Dieu par le mensonge et qui ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, éternellement béni".

Toujours à nouveau, le Malin poursuit son œuvre, attentif à trouver la faille à partir de laquelle il insinue : "Serait-il vrai que Dieu a dit cela ? En réalité, tu peux être comme Dieu ; tu n’as nul besoin de lui, tu peux t’en passer, à supposer qu’il existe vraiment".

Ainsi, le péché, c’est le contraire de la foi ; c’est l’incrédulité, l’apostasie, et la tentation finale, l’épreuve majeure que l’on doit craindre et redouter, à laquelle on demande à Dieu de nous arracher parce que, réduits à nos propres moyens, nous en sommes incapables, c’est l’apostasie.

La demande finale du Notre Père, se référant à l’épreuve finale qui nous guette, peut donc s’exprimer ainsi : Seigneur, délivre-nous de l’idolâtrie, arrache-nous à l’apostasie, en nous maintenant fermes et assurés dans la foi. Loin de concerner nos psychologies individuelles, bien plus que de s’attacher aux nombreuses tentations de la vie quotidienne qu’il ne faut pas, pour autant, minimiser, elle relève de l’histoire du salut.

C’est cependant une prière de chaque instant. Car quand nous prions : "Ne nous livre pas à la puissance des ténèbres, arrache-nous des mains du Malin qui, depuis le commencement, va répétant que nous sommes ou que nous pouvons être des dieux, que nous devons rejeter toute aliénation religieuse et prendre notre destin en main avec nos propres forces", nous savons bien qu’il nous redit cela à chaque épisode de notre vie ; quand elle nous paraît réussie, paisible et harmonieuse, comme quand elle nous semble ratée, minée par l’angoisse, la souffrance, la maladie, la vieillesse, menacée par l’échec ; quand nous baissons les bras, quand nous passons la main, résignés à accepter des situations que nous décrétons inévitables quitte à en retirer bénéfice, comme quand nous luttons de toutes nos forces contre la répression ou l’injustice ; quand l’espoir paraît enfin se lever comme quand nous n’apercevons pas la fin du tunnel.

Mais là où Adam, l’homme, succombe, Jésus, lui, résiste victorieusement. Depuis la tentation au désert — "Si tu es le Fils de Dieu, prends le pouvoir" —, jusqu’à l’heure de Golgotha quand les pharisiens lui crient : "Si tu es le Fils de Dieu, sauves toi toi-même", son ministère est tout entier résistance totale au Malin, lutte incessante contre le Prince de ce monde, refus de se laisser séparer du Père. Jean écrit dans une de ses lettres : "Le Fils de Dieu a paru pour détruire les œuvres du diable". Jésus résiste victorieusement, et nous sommes au bénéfice de sa victoire.

Roland de Pury écrit : "Celui qui vraiment crie au secours, sait que ce secours lui est tout préparé, et il en est certain comme il est certain qu’en demandant pardon, il ne demande pas un pardon problématique mais un pardon qui lui est acquis. Ainsi, notre demande est accomplie. Ce n’est pas une hypothèse heureuse, c’est un fait. Oui, nous savons ce que nous demandons en criant : délivres-nous !

La délivrance n’est pas je ne sais quelle issue magique, je ne sais quelle solution automatique du problème de notre vie. Ce n’est pas non plus un moyen de nous tirer d’affaire, une recette de salut. La délivrance du Malin, c’est le don que Dieu nous fait de Celui qui a résisté à la tentation et qui a vaincu le Malin. La puissance de Satan ne saurait être anéantie par un coup de baguette du Tout-Puissant. Pour nous arracher à elle, il a fallu que Dieu vienne lui-même à notre place lui résister et le confondre. Il a fallu qu’il relève lui-même le défi et qu’il vienne se soumettre et s’imposer à toute la puissance de l’adversaire. Ce n’est pas du haut de sa puissance, mais du fond de notre faiblesse que Dieu pouvait vaincre le Malin. La délivrance n’est pas un éclair qui foudroie le diable ; c’est cette vie que Dieu a vécue pour nous en son Fils sur la terre, c’est cette existence terrestre de Jésus de Nazareth sur laquelle le Malin n’a absolument aucune prise, cette existence souverainement libre de l’ennemi que Jésus a menée".

"Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivres-nous du Malin",

"Ne nous laisses pas tomber aux mains du tentateur, mais arraches-nous à l’apostasie".

Ce n’est pas une supplique en forme d’exorcisme qui nous donnerait miraculeusement d’échapper à un ennemi acharné à notre perte ; pas non plus un cri d’angoisse face à une menace puissante et irrésistible. C’est la demande fervente et confiante de celui qui sait que l’épreuve ultime est certes agressive et tenace, que le tentateur est subtil, nais qui sait aussi que la victoire du Christ est notre victoire, sa vie notre vie, recommencée au matin de Pâques, et que rien ni personne ne peut désormais nous séparer de son amour ; c’est Lui qui a le dernier mot.

Aussi, la doxologie qui suit et que l’Eglise des premiers siècles a ajouté très tôt n’est pas une clause de style, une sorte de formule de courtoisie mise là pour que le Notre Père ne se termine pas par une demande négative ; c’est l’affirmation d’une espérance, car le Notre Père est tout entier prière d’espérance.

Alors que le Dieu de l’espérance vous comble de joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d’espérance par la puissance de l’Esprit Saint ; c’est à Lui qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles.