Carême 1982 : La Croix Aujourd’hui

LA CROIX ET LA LIBERTÉ

Il
peut paraître étrange qu’un chrétien veuille parler de la liberté, alors que
l’on a aujourd’hui en général, l’image d’une Eglise qui dans le passé a été
intolérante, oppressive et autoritaire. Une Eglise qui a favorisé les monarchies
et les dictatures, située « à droite » et colonisatrice. Une Eglise qui tenait à 
l’ordre avant tout. On ne veut retenir de l’Eglise que ce caractère, et
l’Inquisition, et les Croisades. Or, ceci n’est pas plus exact aujourd’hui que,
hier, ne l’était l’image d’une Eglise incarnant l’amour et le bien. Il est donc
difficile aujourd’hui, au nom du Christ, de parler de Liberté.

Et
cependant ceci est impossible à éviter. Car la liberté est au centre de la
Révélation du Dieu d’Abraham et de Jésus-Christ. En effet, toute la Bible juive
se construit à partir de l’acte de Dieu qui libère son peuple de l’esclavage où
il était retenu en « Egypte ». Dieu est avant tout le « libérateur »,
avant d’être connu comme Créateur, avant d’être le « législateur », le
Tout-Puissant. Il est celui qui libère, non pas d’un esclavage, mais de tous. Et
ce sera au travers de cette expérience, de cet événement historique qu’Israël va
progressivement construire sa théologie, sa connaissance de Dieu et comprendre
les événements de son histoire comme des actes du Dieu libérateur.

Il
faut garder ceci en mémoire quand on médite sur la croix de Jésus-Christ. Car,
ici, il y a un pas de plus : lorsque Dieu libère les Hébreux d’Egypte, il le
fait en quelque sorte « de l’extérieur ». Il est Dieu, inaccessible, qui vient
pour délivrer et sauver, par pure grâce, sans garantie pour l’homme. « Je
fais grâce à qui je fais grâce... »
. C’est un acte puissant qui vient sur
l’homme d’ « ailleurs ».


Mais voici que l’histoire de Jésus-Christ est celle du Dieu qui renonce à sa
toute-puissance de Dieu pour devenir homme, c’est l’histoire de la suppression
de cette extériorité. Dieu supprime dorénavant la distance, il passe entièrement
du côté de l’homme, en acceptant de porter toutes les injustices commises par
l’homme et tous les malheurs qui frappent cet homme. Mais il reste pourtant le
même Dieu, c’est-à -dire le Dieu qui libère, qui veut d’abord que sa création et
sa créature soient libres devant lui, pour aimer et adorer. Car il n’y a d’amour
possible que dans la liberté. Ainsi, dans l’incarnation, ce n’est donc pas la
conception
de Dieu qui change, mais la réalité vivante de « Dieu avec
l’homme » qui apparaît, d’un Dieu qui n’est plus séparé de l’homme par l’infini
théologique. Ce n’est pas une affaire théologique et intellectuelle, mais
vivante et existentielle. Or, Dieu va toujours plus loin dans cette aventure :
puisque l’homme poursuit son chemin dans la dureté, la méchanceté, Dieu lui
accepte la mort de lui-même dans son Fils plutôt que de contraindre et
conditionner l’homme. Dieu « aurait pu » d’un coup de baguette magique changer
la nature de l’homme, mais c’était alors supprimer l’indépendance et la liberté
de l’homme.


Dieu aime cet homme au point de le laisser être contre lui jusqu’à la mort de
son Fils. Ainsi la crucifixion est acceptée par Dieu comme conséquence de ce
qu’il est le Dieu qui libère. La crucifixion est acceptée librement par Jésus,
comme expression de son amour libre pour son père. Acceptation à Gethsémani,
acceptation lors de son arrestation, acceptation devant Pilate. Cette
crucifixion n’est pas un échec politique, ni un sacrifice expiatoire pour nos
péchés. Elle est d’abord la preuve que Dieu accepte de porter toutes les
conséquences de l’autonomie de l’homme, et elle révèle que, dans cette voie de
l’amour, Dieu choisit la Non-Puissance. Il choisit celle-ci non pour laisser le
champ libre aux violences, mais au contraire pour que paraisse clairement ce que
c’est que la Puissance, toujours violente, toujours injuste, toujours créatrice
de victimes. Dieu choisit la Non-Puissance pour libérer l’homme des puissances
qui l’accablent. Aussi bien celle de l’argent ou de l’Etat que celles de la
Science, de la Société, de la loi, ou du sexe. Tout cela, et bien autre chose,
sont des puissances empêchant l’homme d’être lui-même : créature qui se
reconnaît pour telle et destinée à l’Amour. L’homme n’est pas un « Etre pour la
mort », mais un « Etre pour l’Amour ».


Seulement comme Dieu entre dans cette vie humaine, ce ne sont pas les
esclavages extérieurs qu’il détruit, c’est aussi notre propre esclavage, pour
nous-mêmes, et d’abord notre esprit de puissance. Dans la crucifixion, Dieu
anéantit notre volonté de puissance et de domination, car, nous, victimes, nous
ne sommes pas non plus innocents ! Dieu nous engage alors dans une voie
nouvelle, ouverte, possible, puisque Jésus-Christ, c’est-à -dire Dieu en nous,
l’a choisie, l’a suivie. Serait-ce pour nous impossible ? Devant la
Croix, Dieu nous pose cette question, pas plus. Chacun de nous est laissé libre
par Dieu de dire oui ou non. La croix n’est pas une preuve scientifique. Mais la
croisée du chemin offert par Dieu. Par la croix, nous sommes rendus libres
(précisément pour la possibilité de répondre oui à la question de Dieu), rendus
libres parce que les puissances sont anéanties sitôt que nous cessons de leur
porter notre confiance et notre amour. Mais si nous sommes libérés, ce n’est pas
pour rien : dorénavant, à cause de la croix, nous sommes lancés dans
l’aventure de la liberté et de la libération, ce qui n’est pas facile à vivre.

Si
la liberté a coà »té la croix à Jésus, il faut aussi nous attendre à tous les
obstacles. La liberté vraie (pas seulement intérieure ou spirituelle) est une
aventure incroyable. Cette liberté ne peut vivre que pour l’amour et dans
l’amour. Sitôt qu’elle est violence ou conquête, elle se suicide elle-même, en
croyant parfois s’accomplir. L’aventure de la liberté, c’est la présence de la
Non-Puissance de la Croix au milieu des hommes. Mais c’est en même temps un
combat pour que les hommes esclaves cessent de l’être. Un combat pour toutes les
libertés, y compris politiques et sociales, sans nous faire beaucoup d’illusion
pour celles-ci. Il peut y avoir là , un instant, une expression de l’amour de
Dieu, mais bientôt elles recréent d’autres esclavages. Car, finalement, c’est
uniquement dans et par l’amour de Dieu, exprimé à sa limite ultime sur la croix
de Jésus, que se situe et qu’est rendue possible, une liberté véritable qui ne
détruit pas l’autre ni ne le domine, mais se donne pour lui.