Carême 2007 : Ah ! si nous pouvions parler à Dieu...

L’ultime face-à -face

Toutes les demandes se sont
révélées des bonnes nouvelles. La tendresse qui,
dès le premier mot, « Père »
 ,nous enveloppe et enveloppe toute la prière et toute la
vie, l’humanité qui devient fraternité ; ce nom qui nous
sort de nous-mêmes ; l’attente impatiente du Règne de
Dieu ; la volonté dans laquelle nous nous fondons ; le pain, la
force de chaque jour qui nous est donnée au moment même
où nous la demandons ; le pardon qui imprègne toute la
vie, et la peur, pourtant, de se trahir.

Et nous voici à
l’ultime demande : délivre-nous du mal !

En grec :

littéralement :
« Mais arrache-nous loin du mal ».

Du mal plutôt que du
Malin, comme traduisent certains. D’abord parce qu’il ne s’agit pas
d’un nom propre mais d’un adjectif. Une traduction légitime
pourrait être : « arrache-nous de ce qui est mauvais ».
Ensuite, parce qu’il n’est sans doute ni juste ni judicieux
d’externaliser le mal. Dire « le Malin », comme s’il y
avait un tiers, une conscience ou une volonté derrière
le mal, paraît plus fort et plus averti ; le Malin semble plus
menaçant et plus consistant que le mal, mais en même
temps plus rassurant, parce que ce n’est pas nous !…
Mais c’est une erreur dangereuse parce qu’elle nous
trompe, laissant croire que le mal serait extérieur à
nous.

Le mal n’est pas
étranger, il est en nous, de nous. Il est nous : nous sommes
cet assemblage de positif et de négatif mêlés. Le
mal est dans la création, il en fait partie, constitutivement.
La création est cet assemblage de positif et de négatif
mêlés, prévu et voulu par Dieu, sans doute pour
que soient possibles la vie, l’évolution, le changement,
la liberté et finalement l’amour. C’est ce que
disent aussi les religions orientales, avec leurs deux forces
négative et positives à la fois opposées et
indissociables.

C’est ce que dit
également la Bible quand elle parle du Léviathan, ce
monstre que Dieu crée pour l’utiliser ; ou qu’elle
met en scène le Satan, c’est-à-dire le procureur,
pour que quelqu’un accuse quand Dieu, lui, pardonne…

Il est donc plus lucide et
plus courageux de ne pas considérer le mal comme un élément
extérieur, une force autonome ayant une volonté propre,
un « Malin » ou un diable, mais bien comme partie
prenante de la réalité et de nous-mêmes, une
partie nécessaire. Il se présente en tous cas comme
inclus dans la façon dont le Créateur a pensé la
création. Était-ce la meilleure façon ? Cela
demeure la grande question, l’éternelle question, le
grand et légitime reproche que nous pouvons présenter à
Dieu, la vraie question. Peut-être le mal, en creusant le
manque, est ce qui permet le plus grand amour. Peut-être. Mais
n’est-ce pas trop cher ? Cette question-là demeurera
jusqu’à la fin, et nous avons le droit d’espérer
pouvoir, un jour, ailleurs, réclamer et recevoir une réponse.
Peut-être qu’au tribunal ultime, c’est nous aussi
qui pourrons poser cette question-là à Dieu.

Mais pour l’heure,
l’univers tel qu’il nous apparaît a besoin du mal
pour vivre, de même que l’humanité en a besoin
pour désirer la Cité de Dieu, et progresser.

Quelque chose pourtant étonne
 : si le mal, dans toutes les formes et les forces qu’il revêt
et que nous connaissons trop, est à la fois si effrayant et
malgré tout nécessaire, s’il est l’ennemi
peut-être plus fort que nous, il semble étrange qu’il
n’apparaisse dans le Notre Père qu’à
la dernière place, à la dernière demande,
relégué comme s’il s’agissait d’un
thème de second ordre. Et on s’étonne que quelque
chose d’aussi effrayant termine toutes ces bonnes nouvelles…

Au contraire ! Si le mal est
le dernier mot d’une prière ouverte par « père
 » –
il la boucle exactement : de Pater (père)
à ponerou (mal) – ce ne peut être un
hasard. C’est parce que telle est la réalité :
une tension permanente qui vibre entre Dieu et le mal, entre ces deux
pôles qui sous-tendent l’existence. Cette tension
fondatrice entre le mal et ce qui s’oppose au mal, le Notre
Père
n’a rien fait d’autre que de la décrire
à travers le règne, la volonté, le pain, le
pardon, la tentation. Une prière qui n’est rien d’autre,
dans ses demandes successives, qu’un seul et même combat,
un seul et même parcours contre le mal. Partant du Père
vers le mal, opposant le Père au mal, elle ne fait que décrire
le combat de Dieu, et le nôtre, contre le mal, l’ultime
combat, l’ultime face-à-face.

Parce que le mal, c’est
ce dont Dieu lui-même, Dieu le premier, souffre. Le prophète
Jérémie le décrit même pleurant… Le
mal, celui qui nous écrase, nous blesse ou nous fait horreur,
celui qui défigure l’humanité et parfois
nous-mêmes, c’est celui qui déchire Dieu lui-même.
Dieu, partout, en tous lieux et en tous siècles, ne provoque
jamais le mal mais le subit et le combat, comme une blessure sans
cesse ravivée. À l’image du Christ supportant sur
la croix toute la souffrance et toute la révolte du monde. Car
sur la croix, le Christ ne souffre pas pour satisfaire Dieu et payer
nos fautes à notre place, c’est Dieu lui-même qui
souffre de toute la souffrance de l’humanité.

Du Mal

Mais pourquoi cette déchirure
permanente de l’humanité, pourquoi cette déchirure
permanente de Dieu lui-même ?

Sans doute ne peut-on le
comprendre qu’en découvrant que le mal n’est pas
d’une nature différente du bien, quelque chose
d’étranger, mais qu’il est au contraire de même
nature que le bien, qu’il est en fait une bifurcation du bien,
un embranchement raté, un bien manqué, qui provient de
la même source. Le mal n’a pas d’existence propre
ni de noire volonté, le mal est simplement la multitude des
tentatives ratées, encore plus nombreuses qu’il y a
d’êtres humains, pour parvenir au bien. C’est
d’ailleurs le sens originel du mot grec traduit par péché
qui signifie littéralement « manquer la cible ».

Personne ne veut le mal pour
le mal. On ne veut toujours – c’est la grandeur et le
drame des humains – que le bien, mais il est hors de portée...
Méchant, je cherche du moins mon plaisir dans ma méchanceté
 ; égoïste, je cherche quand même mon propre bien ou
celui de mon groupe ; généreux, je cherche celui
d’autrui ou de l’humanité. Mais même alors,
dans le meilleur des cas, je ne parviens jamais totalement au but, et
mes propres succès créent de nouvelles blessures. Dans
le pire des cas, mes efforts, même les meilleurs, peuvent
tourner au drame ou à la tragédie. Nous cherchons
toujours le bien, mais trop souvent nous subissons ou nous produisons
son contraire. Et lorsque je produis quand même du bien, il
s’accompagne malgré moi d’une part de mal, qui
revient et me rattrape par la petite porte, celle de l’erreur,
de l’autosatisfaction ou de la jalousie... Vous avez
certainement déjà expérimenté ce retour
du mal au sein du meilleur.

Et c’est pour cela que
le mal fait si mal, parce que c’est du bien tordu. Et c’est
pour cela que nous avons besoin d’être délivrés
du mal.

Délivre-nous du mal,
parce qu’il est plus fort que nous.

Délivre-nous du mal
parce que le mal est notre sol et notre environnement, parce qu’il
est notre destinée, notre certitude, inéchappable si
nous restons seuls. Parce que je le sais : je suis sûr d’être
vaincu si je reste sans aide, détruit par lui, que ce soit en
étant victime du mal des autres, que ce soit en glissant dans
la dépression ou la folie, que ce soit par mon propre égoïsme
et sa solitude, par l’égarement vers des décisions
ou des moyens où je perdrais mon âme, ou la course
pathétique après un bonheur qui se désagrège
quand je crois le saisir. Disons-le tranquillement : sans aide je
suis perdu, vaincu par le mal, broyé, miné ou
instrumentalisé par lui. Je n’ai aucune chance de le
vaincre. Aucune. Seul, je suis perdu.

« Qui, demande
l’apôtre Paul, me délivrera de ce corps de mort
 ? »
Et il ajoute simplement : « Loué soit
Dieu, par Jésus-Christ ! »

Oui, Père,
délivre-nous du mal ! Toi seul peux nous arracher au mal
autour de nous et en nous, comme le figurera la croix de Jésus,
vaincue par son tombeau vide. Dieu seul peut intervenir et nous
arracher aux multiples engrenages, parfois insensibles mais plus
forts que nous, qui nous broieraient à nous en faire perdre
visage humain. Lui seul peut nous éclairer et nous conduire au
milieu des périls concrets, immédiats, insupportables,
la mort d’un proche, faire le malheur des siens, trahir son
âme. Lui seul peut conduire le monde, sa création, au
terme de son douloureux accouchement, jusqu’à ce règne
que nous avons appelé dès notre deuxième
demande. Lui seul peut me délivrer de moi-même et
transformer tout le mal que je subis ou que je porte en moi, en une
déconstruction de mon vieil ego, déjà annoncée
avec « ta volonté et non la mienne ». A travers
une alchimie que lui seul peut conduire, pour que le mal qui nous
constitue ou nous agresse soit transformé en outil afin que le
monde entier se délivre du mal.

Il n’y a pas d’autre
possibilité, aucune. Sans aide nous sommes détruits par
le mal.

Aux mains de Dieu, ce mal
sera transformé en déconstruction de nos prétentions,
et en forces de pardon pour devenir l’outil de Dieu et l’outil
de sa Cité. Je ne serai plus alors un individu perdu, rempli
de lui-même et de ses angoisses : je serai devenu le fil relié
à Dieu, son écho sur la terre, une parcelle vivante de
son Esprit, disponible pour devenir sa plume sur le grand livre du
monde…

C’est pour cela que le
mal vient à la fin, que la peur du mal vient à la fin.
Nous ne pouvons l’aborder, l’affronter et le voir en face
que parce que nous avons déjà dit « notre Père
 »
, demandé la Cité, accepté la
volonté, reçu le pain et le pardon ; parce que nous
sommes déjà enveloppés de tendresse et de
confiance, et que c’est seulement armés de cette
confiance que nous pourrons aborder la crainte du mal, sans y tomber.
« Le mal, c’est ce qui interrompt la prière »,
écrit même Simone Weil. Elle ajoute : du mal, « 
Il faut en avoir peur, mais que la peur soit comme l’achèvement
de la confiance ».
C’est la confiance même qui
donne la lucidité d’avoir peur et permet de mesurer
l’ampleur du danger, et de l’affronter. De même,
remarque Max-Alain Chevallier, l’ultime exhortation donnée
par Jésus à ses disciples, avant son arrestation et sa
mort, fut : « Veillez et priez, pour ne pas tomber en
tentation ».
Là aussi, la tentation et la peur du
mal vient à la fin, après avoir reçu la foi et
l’enseignement.

Le Notre Père a
donc raison de finir sur cette peur. C’est cela la véritable
humilité : savoir que je ne fais pas le poids. Nous sommes
vulnérables, nous avons besoin de reconnaître le mal
pour ce qu’il est : terrifiant, multiforme et plus fort que
nous. Mais nous pouvons voir et savoir cela dans la confiance, dans
la certitude que nous sommes accompagnés et conduits, dans le
pain que Dieu nous a donné, qu’Il nous donne et nous
donnera chaque fois au moment même où nous le demandons.
Ce pain dont l’autre nom est l’Esprit, celui qui sera
donné à la Pentecôte aux compagnons du Christ et
qui nous assure que Dieu a déjà et d’avance
vaincu le mal. Toutes les promesses du Notre Père
seront tenues, parce que, un jour, toutes les promesses de Dieu
seront tenues.

Alors le Notre Père
se résume en un seul cri : « Père, délivre-nous
du mal ! ». Tout est dit. Et Dieu répond : « Mon
enfant, c’est déjà fait. Je suis avec toi ;
mange, sinon le chemin serait trop dur pour toi. Je te donne, je vous
donne ma force, maintenant. »

Amen

Au terme de cette méditation
du Notre Père, nous avons tout reçu. Cette
prière a résumé notre foi et notre vie :

« Père »
 : la tendresse du Créateur nous enveloppe ;

« Notre »  :
l’humanité devient fraternité ;

« Au ciel »  :
la distance et l’altérité creusent notre manque
et notre faim ;

« Ton nom »,
pas le nôtre : nous sommes décentrés, sortis,
libérés de nous-mêmes ;

« Ton règne »
 : notre avenir, la Cité
fraternelle, notre espoir, s’avancent vers nous ;

« Ta volonté
 »
 : nous voici absorbés, emportés, englobés
dans la volonté de Dieu, dont nous devenons l’outil ;

« Notre pain »
 : aussitôt nous le recevons, cette force de chaque jour que
porte le Notre Père en lui-même ;

« Le pardon »
 : il imprègne toute la réalité et devient
naturel, inéluctable, celui que nous recevons et celui que
nous donnons ;

« La tentation »
 : promesse de courage et rappel que nous avons besoin de la
tentation pour nous déconstruire et reconstruire ;

« Le mal »  :
l’humilité, la peur de trahir et la certitude que, sans
notre Père, nous sommes perdus.

Tout cela dans une sorte de
respiration, de va-et-vient entre soi et Dieu où on ne parle
jamais si bien de Dieu que quand on parle de soi, et de soi que quand
on parle de Dieu...

Enfin le Notre Père,
comme toute prière juive ou chrétienne, se termine par
le mot « amen  », mais que la tradition fait
précéder d’une parole supplémentaire :

« Car c’est à
toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la
gloire, aux siècles des siècles. »

C’est une formule de
louange. Elle ne figure pas dans le Nouveau Testament, du moins pas
dans les anciens manuscrits. Elle n’est pas une demande, mais
une affirmation, un peu comme si le règne, la puissance et la
gloire de Dieu dépendaient de nous. Elle n’appartenait
vraisemblablement pas à la prière d’origine,
celle de Jésus de Nazareth. Mais les Églises aiment
développer des formules de louange pour la liturgie et
l’édification d’un peuple croyant…

Elle reprend en fait les
trois premières demandes :

– le règne fait
écho à la Cité de Dieu ;

la
puissance fait écho à la volonté de Dieu, sur la
terre comme au ciel ;

et
la gloire fait écho au
nom de Dieu et elle « est », quoi qu’il arrive et
quoi que nous fassions, dès l’instant où Dieu
lui-même « est ».

Cette formule qui n’ajoute
pas de nouveau contenu peut se comprendre comme une ultime
reconnaissance d’humilité : « c’est bien
à toi que reviennent la vérité, la puissance et
la gloire, pas à nous »
 ; ou comme une façon
d’affirmer que le Règne demandé est déjà
présent.

Elle suggère que Dieu
pourrait avoir besoin de nos paroles de louange ou de glorification,
mais ce n’est pas ainsi que se présente le Dieu du
Nouveau Testament. Il se présente au contraire comme un Dieu « 
glorifié »
lorsqu’Il est cloué sur une
croix, c’est-à-dire quand Il se donne dans un amour sans
condition, et non quand il attend nos célébrations…
Là est sans doute la raison pour laquelle le Notre Père
ne comporte aucune formule de louange ni de remerciement, si ce
n’est, indirectement, le sobre « que ton nom soit
sanctifié »
.

Le risque est alors que cette
formule finale altère la grande force et l’étonnante
intensité du Notre Père, en particulier sa
logique, avec cette fin abrupte sur « le mal ».

Car cette terminaison abrupte
sur le mal a quelque chose de fort.

Nous avons souligné ce
surprenant parcours du Père au mal, de la confiance à
la crainte. S’il s’agissait là du véritable
itinéraire de la foi ? Si cet itinéraire ne commençait
pas forcément par la repentance et le désespoir de se
savoir pécheur, mais par l’émerveillement de la
rencontre, l’émerveillement de se découvrir
enfant de Dieu, la confiance, et se poursuivait dans la découverte
des promesses du Père et de sa volonté, pour soi et
pour le monde, dans le dialogue et le va-et-vient intérieurs
entre lui et nous – pour, progressivement, prendre conscience
que cette merveille pourrait ne pas être, pourrait se perdre,
que le mal est plus fort que moi et que je pourrais trahir et me
trahir… ?

Alors l’humilité
et le doute ne seraient pas un préalable et une condition à
la foi, ils en découleraient. Je voudrais ici faire une sorte
d’éloge de l’inquiétude. Contrairement à
la plupart des appels à la conversion et au déroulement
de nombreuses liturgies, l’inquiétude et le doute ne
sont pas contraires à la foi. Ils n’en sont pas la
préparation ou la porte d’entrée, ils en sont des
éléments constitutifs, indissociables et permanents. La
confiance ne remplace pas l’humilité, elle la crée.
Elle est conscience de sa propre fragilité, qui, mesurant son
besoin du Tout-Autre, mesure ce qu’elle perdrait en Le perdant.
Elle est conscience que le chemin gardera ses obstacles et que cette
confiance et ce dialogue avec Dieu, si précieux, pourraient ne
pas être, pourraient se perdre. Par définition, la foi,
ce pari de la confiance réciproque, garde une part
d’incertitude.

L’humilité est
donc une fille de la confiance. Et ce sont d’ailleurs
l’humilité, l’inquiétude et le doute, ces
fidèles et précieux garde-fous, qui de l’intérieur
écartent de la foi ce double piège que sont
l’illuminisme et, plus redoutable, l’intégrisme.
Précieuse et indispensable humilité, indispensable à
la foi, qui par contre-coup donne toute son intensité et sa
nécessité à ce que vient de dire le Notre
Père
.

Car c’est précisément
parce qu’on est totalement enveloppé dans cette
confiance offerte par le Notre Père, qu’il
devient possible d’affronter cette inquiétude sans en
être terrassé. Parce que seule la confiance en Dieu et
en ce que promet le Notre Père, peut permettre de
regarder en face, sereinement, le mal. Voilà pourquoi beaucoup
de croyants savent que le cheminement du Notre Père est
aussi le leur, qui commence par la confiance mais n’ignore
jamais, et parfois découvre, l’inquiétude et la
peur de se perdre. Voilà pourquoi aussi le cheminement du
Notre Père semble retracer l’histoire du salut :
à l’origine, un don paternel de tendresse et de
fraternité, auquel répond la foi : « ton nom »
 ; et la conversion qu’elle suscite : s’insérer
dans la volonté de Dieu. Puis la vie dans cette nouvelle
dimension : pain, pardon, et combat contre le mal…

C’est une promesse
merveilleuse : nourris du Père, du pain, des frères, de
la volonté, du nom et du pardon, je peux désormais
affronter le mal, et savoir qu’il est déjà vaincu.

C’est aussi cela que signifie
l’ultime mot, « amen », en grec :

Amen est un mot hébreu
qui signifie ferme, fixe, solide, sûr. Dire amen, c’est dire « 
en vérité », « en confiance » ou « 
en solidité » ; c’est dire « il en est bien ainsi,
c’est vrai, c’est solide, et c’est déjà réalisé
 ».

C’est dire aussi « Tout
ce qui vient d’être dit ou vécu, je l’accepte ».

C’est dire encore : « 
tout ce que je viens de demander,c’est Dieu lui-même qui le dit
en moi, c’est notre prière commune, à Lui et à
moi, c’est Lui qui comme moi le souhaite et l’attend, et c’est déjà
en train de se réaliser, en moi et pour le monde ».

C’est une façon,
enfin, de dire que toute réalité est incluse dans ce
lien entre Dieu et l’humanÎté qui parcourt l’ensemble du
Notre Père, et que la Bible appelle amour. Toute réalité :
le « nous » qui commence le Notre Père ne signifie
pas « chacun de nous », mais nous tous,
collectivement : que l’humanité entière s’unisse pour
reconnaître ton nom ; que la Cité de Dieu soit non
seulement justice, mais communion ; que ta volonté devienne
nôtre, à nous tous ensemble ; que le pain soit celui de
l’humanité entière, matériel et spirituel ; que
le pardon soit notre pardon collectif et qu’il devienne un mode de
vie, notre atmosphère ; que la tentation qui nous est épargnée
soit aussi celle de nos chutes collectives...

On pourrait s’étonner
que le mot amour ne figure nulle part dans le Notre Père, mais
non : c’est qu’il le parcourt tout entier et le fait respirer du
premier au dernier mot...

Voilà tout ce que
contient ce beau mot de amen. On ne saurait mieux terminer le
Notre Père :

« C’est cela,
c’est bien cela, je le veux, et je le reçois ».

Amen !…

Envoi

Alors oui, pour répondre
à notre question initiale, il est possible de parler à
Dieu. Et Il nous entend.

Et tout est sans doute dit
dans le Notre Père. Avec cohérence puisque
toutes ses demandes s’enchaînent comme s’il
s’agissait d’une seule phrase ou d’une seule
pensée. On pourrait presque le traduire ainsi, comme une seule
phrase :

Dieu différent, à
la fois proche et ailleurs,

qui nous
libère de nous-mêmes

et nous
appelle à la promesse d’une autre réalité,

tu nous
invites à devenir ton outil

grâce à
la force que tu nous donnes chaque jour,

malgré nos
manques, effacés comme nous effaçons ceux des autres,

et malgré
les obstacles sur le chemin de cette nouvelle cité,

afin que
finalement soit vaincu le mal.

Peut-être même
que le Notre Père pourrait suffire, comme seule et
vraie confession de foi, pour toutes les Églises, et pour tous
les cultes.

Il est vrai que ni la Bible,
ni le Christ n’y figurent, ni aucun nom, aucun lieu, aucun
dogme, tels l’incarnation, la résurrection ou la
trinité... Pourtant toute la foi y apparaît contenue,
accessible, acceptable, nourrissante, pour tout croyant du monde et
des temps.

Peut-être suffit-il que
ce texte se trouve dans la Bible, et que ce soit le Christ qui l’ait
enseigné. Là est sans doute le véritable rôle
de la Bible et du Christ : non pas être des objets de culte ou
de foi, mais simplement transmettre. Comme des médiateurs, des
messagers de la Parole et de notre foi, à l’entremêlement
de cette Parole et de cette foi.

Le Notre Père
ne cite pas non plus l’Esprit. Sans doute parce que c’est
l’Esprit de Dieu lui-même qui dit le Notre Père
en nous. C’est Dieu qui s’adresse à Dieu, à
travers nous. L’Esprit englobe et prononce lui-même, en
nous, toute la prière.

Et puisqu’il est
possible de parler à Dieu, Simone Weil suggère comment.
Elle conseille de dire le Notre Père chaque jour, en
prenant le temps de peser chaque mot, et si nous sommes distraits un
instant, de recommencer jusqu’à l’avoir dit en en
pesant chaque terme. Alors quelque chose, même d’infime,
se sera forcément passé, Dieu nous aura visité,
notre regard sera plus juste, notre âme se sera retrouvée.
Je la cite :

« Cette prière
contient toutes les demandes possibles ; on ne peut pas concevoir de
prière qui n’y soit déjà enfermée.
Elle est à la prière comme le Christ à
l’humanité. Il est impossible de la prononcer une fois
en portant à chaque mot la plénitude de l’attention,
sans qu’un changement peut-être infinitésimal,
mais réel s’opère dans l’âme. »
1

1. Attente de Dieu,
déjà cité, page 228.

Alors, si vous rencontrez un
problème difficile, une inquiétude, une souffrance ou
une décision à traverser, je voudrais simplement vous
encourager à dire lentement le Notre Père, en en
pesant chaque mot, comme le conseillait Simone Weil. Vous découvrirez
que le Notre Père répond, qu’en y entrant
avec cette difficulté, vous êtes soulagé(e) de
son poids, que vous trouvez la force de l’assumer et la
lucidité pour décider, que votre regard a changé
et que la charge, déjà, a commencé de se
dissoudre.

Simplement en disant, en
pensant le Notre Père. Faites-le : faites-lui
confiance.

Un dernier mot, avant de dire
une dernière fois « Amen ».

En finissant de préparer
ces méditations, je me suis demandé ce que
personnellement, chaque matin, je disais en priant, avant de
prononcer le Notre Père. Je dis quatre choses :

je
remercie, parce que je ne peux
pas faire autrement, pour tout ce qui m’a étonné
la veille, pour tout ce qui a été donné ;

je
demande, et c’est mon
essentiel, que Dieu me fasse faire ce jour-là tout ce qui sera
utile pour lui et pour ceux qu’il mettra sur ma route ;

je
lui demande de m’aider à
aimer ceux que j’aime ;

et
je lui rappelle tous ceux que je
connais et qui ont particulièrement besoin de lui en ce
moment…

Et j’ai constaté
que c’était le Notre Père :

je remercie,
et c’est sanctifier son nom ;

je demande
à être utile, et c’est mon pain, son règne
et sa volonté ;

je demande
à aider ceux que j’aime, et c’est le pardon et la
tentation ;

je rappelle
ceux qui ont particulièrement besoin, et c’est demander
qu’Il nous délivre du mal…

Avant de nous quitter, un
ultime cadeau à emporter : une parole de Wilfred Monod,
théologien protestant du début du siècle
dernier, comme une invitation à cette fabuleuse promesse que,
lorsque nous prions ce que Dieu veut, quand notre volonté et
celle de Dieu se rejoignent, alors cela se réalise et les
montagnes se déplacent.

« Par la prière,
nous collaborons avec le Dieu qui veut sauver le monde ; par la
prière, nous exauçons les soupirs mystérieux de
l’Esprit Saint.

Celui qui prie exauce
Dieu… Exaucer Dieu, c’est permettre à Dieu de
nous exaucer. Celui qui prie devient un excellent conducteur du Saint
Esprit, il permet à Dieu d’agir… »
2

Amen !

2. W. Monod, La
catastrophe de Courrières
et Aux croyants et aux
athées.