Carême 2007 : Ah ! si nous pouvions parler à Dieu...

L’impensable dialogue : la prière

Peut-on parler à ce
que nous appelons « Dieu » ? Je le fais tous les jours.
Cela s’appelle prier.

Mais parle-t-on vraiment à
Dieu ? Et entend-Il réellement ? Comment faire ? Et que dire ?
Voilà ce que je veux partager avec vous, et explorer avec ces
six méditations de Carême. Je vous propose de tenter
l’aventure à partir de cette prière à la
fois banale et unique du Notre Père  : huit petites
phrases que se transmettent les chrétiens du monde entier
depuis 2000 ans…

Mais d’abord,
pourquoi vouloir prier ? Je laisse Daniel Bourguet répondre,
dans son commentaire Au cœur des psaumes :

« Dans les
premiers matins du monde, à la clarté de l
a lumière
naissante, Dieu façonna le ciel, la terre et tous leurs
habitants. Chacune de ses créatures l’émerveilla
profondément, mais aucune d’elles, assurément, ne
put égaler celle qu’il fit en dernier : l’homme et
la femme, chef d’œuvre sorti des mains de Dieu. Tout ce
qu’avait fait Dieu leur était destiné ; tout leur
fut confié.

Puis Dieu, émerveillé,
entra dans un profond silence,

dans le
silence de la lumière naissante, pour écouter la voix
de ses bien-aimés. Dans les premiers matins du monde, quand
Dieu entra dans son silence pour écouter la voix de ses
bien-aimés, l’homme au cœur tortueux se détourna
de Dieu, et s’éloigna de lui. Alors, le silence de Dieu,
silence de lumière, devint silence de ténèbres.
Et les bien-aimés de Dieu comprirent lentement que ces
ténèbres silencieuses étaient la profondeur d’un
cœur blessé. Dans les premières nuits du monde,
quand l’homme se détourna de Dieu, Il découvrit
qu’il s’était aussi détourné de la
source où coule, en abondance, l’amour qui le fait
vivre. Et l’homme eut soif d’amour. Les bien-aimés
de Dieu se crurent mal-aimés, et dans leur soif d’amour
le silence de Dieu leur pesa lourdement. Dans les premières
nuits du monde, l’homme, n’en pouvant plus de porter le
silence, se tourna vers la nuit pour y jeter son cri : Dieu, viens
à mon aide !
 »
1

C’était déjà
prier. Parler à Dieu. Et l’entendre.

J’imagine que nous en
rêvons, la plupart d’entre nous. Que pourrait-il nous
arriver de plus extraordinaire que parler vraiment à Dieu, et
l’entendre, lui ? Un rêve inouï…

Mais comment faire ? C’est
simple : il suffit de parler à Dieu comme on parlerait à
quelqu’un d’autre, mais quelqu’un avec lequel on
peut mettre son cœur à nu.

1. Daniel Bourguet, Au
cœur des psaumes,
Allauch : Onésime, 2004

Il ne demande aucun artifice
ni condition ; il vous suffit d’être vous-même. Il
ne demande pas d’être meilleur ou pire. Ni de prendre des
précautions ou de réfléchir aux pensées
et aux mots qui conviennent. Il suffit de dire ce qu’on pense.
Il comprend vos contradictions, que souvent les autres jugent. Il les
comprend avant même que vous n’ayez trouvé les
mots pour les dire. En sa compagnie, vous respirez librement. Et vous
pouvez tout dire, même vos amertumes, vos colères, vos
envies, vos haines et vos méchancetés ou même vos
absurdités. En les dévoilant, vous les noyez dans
l’océan de sa bonté. Il vous comprend, Il vous
comprend vraiment. Vous pouvez pleurer avec lui, rire avec lui,
réfléchir avec lui. Et à travers tout ça,
il vous voit, il vous connaît et il vous aime. Prier, qu’est-ce
que prier ? C’est tout simplement vous mettre vous-mêmes
dans la tendresse de quelqu’un qui vous aime.

Poursuivons notre réflexion
avec ce que disait une ancienne étudiante en théologie
sur la prière.

La prière, nous en rêvons

« La prière…
nous en parlons et parfois nous en rêvons. Mais que
faisons-nous vraiment quand nous prions, et qui, et pourquoi, pour
dire quoi ?

A quelle oreille
adressons-nous nos mots humains ? Nous en parlons comme une évidence,
entre chrétiens : « Prier le Seigneur », « 
Prier Dieu »
 : On s’assied simplement et on « 
Lui » parle… Est-ce qu’on se souvient qu’on
dialogue avec l’invisible ? En quoi nous distinguons-nous du
fou dans cette position-là ? Et pourtant, c’est bien une
évidence pour ceux qui l’ont vécue ou la vivent.
Eux savent qu’à leurs paroles, dites occasionnellement
ou régulièrement, une réponse est venue ; à
leur attente une satisfaction a été donnée.

Mais en fait, pour les
autres, tous les autres, est-il si sûr que ce ne soit pas une
évidence aussi, ce besoin fondamental de se raccrocher à
l’invisible, de se référer à une source
autre que tout ce qui fait source autour de nous : services,
consommation, vis-à-vis humains, dont la présence est
aussi, souvent, une absence ?

Qui prions-nous donc ?

Ceux qui en ont fait
l’expérience peuvent attester qu’il y a bien une
relation, quelque chose qui se passe entre eux et un autre, et non
pas entre soi et soi. La prière, c’est tout sauf de
l’auto-persuasion, tout sauf de la relaxation, avec un petit
bilan personnel pour soi. Non, il y a vraiment intrusion de l’Autre,
d’une façon irréductible.

Alors, prier, pourquoi ?

D’abord parce que dire
je crois en Dieu et ne pas le prier, est une énorme
contradiction. Cela équivaut à croire en Dieu par
ouï-dire, c’est presque de la superstition. S’il y a
une différence essentielle entre tous les croyants du monde,
elle se situe sûrement moins entre catholiques et protestants,
ou chrétiens et musulmans, qu’entre ceux qui, dans
chaque religion, ont ou n’ont pas ce dialogue intérieur
avec Celui qu’ils reconnaissent comme Dieu. Sans la prière,
Dieu est une idole, une idée sur Dieu, une projection de
soi-même. Plutôt autorisée, espère-t-on,
mais en fait non autorisée, car le Dieu de Jésus-Christ
ne nous a jamais demandé de croire en lui de cette manière,
au contraire ! Il a dit : « expérimentez-moi ! Faites
connaissance avec moi ! »

Prier, ensuite, pour obtenir
quoi ? Pour tout sauf ce qu’on imagine ! Un exemple personnel :
J’ai demandé à 17 ans, exaspérée
par mes contradictions, si je devais devenir pasteur ou non (j’en
avais très envie), et « on » me répond :
occupe-toi déjà d’être une chrétienne
 ! Je ne sais pas si depuis je suis une vraie chrétienne, mais
je ne me suis plus posé avec angoisse la question de savoir
s’il fallait être pasteur ou pas. Il est possible de
citer mille exemples de personnes qui se retrouvent avec des demandes
retournées, détournées, comme pour en rire, et
qui ont marché sur un chemin qu’elles n’imaginaient
pas…

Dieu pointe les priorités
et démonte nos châteaux de cartes. En fait, nous prions
pour ce qui nous désespère, et c’est là
que nous sommes vraiment sincères. Or, qu’est-ce qui
nous désespère plus que nous-mêmes, avec nos
inerties, nos œillères, nos ornières ? Devrait-on
jamais avoir autre chose à demander à Dieu que de nous
changer nous-mêmes ? La demande de bonnes notes aux examens,
laissons-la aux enfants. La demande de guérison, d’accomplir
le miracle qui sortirait une famille de la peine, ne la laissons pas
à ceux que nous considérons comme simples dans leur
foi. Peut-être ne prions-nous pas assez pour cela ?

En tout cas, lorsque Dieu
fait des choses extraordinaires comme les guérisons, il ne se
gêne pas, dans le même temps, pour changer notre regard.
Mais c’est une question que je me pose souvent : où est
le plus grand miracle ? Dans la guérison du corps ou dans
celle de l’âme ? Peut-être que par les miracles,
bien physiques, qu’il a accomplis, Jésus a voulu dire, à
une époque où la médecine, elle, ne faisait pas
de miracles : Vous souhaitez que je guérisse vos corps ? Eh
bien je le fais ! Mais ce sont vos âmes que je guéris en
même temps. Et c’est cela le plus extraordinaire.

Le corps, enfin…

Finalement, il importe de
prier justement pour unir le corps, le cœur et l’intelligence.
Pour que tout cela puisse mijoter ensemble jour après jour.
Dans nos vies, le corps, le cœur et l’esprit sont tour à
tour malmenés, niés ou exaltés. Promus
séparément à la première place, alors
qu’ils aspirent à l’unité et à
l’équilibre. La prière est trop souvent une
parole, rien qu’une parole, laissant nos corps à la
porte. Si nous faisons entrer le corps dans la prière, pas
forcément de façon spectaculaire, alors il y a besoin
d’un temps, d’un espace, d’une posture, d’une
disposition qui soit un peu plus qu’une « intention »
de prier.

Se réunir soi-même,
se concentrer sur toute sa personne, est de toute façon la
plus honnête, la plus intègre, la plus complète,
de se présenter devant Celui qui nous a créés…
 »

Parler à Dieu et l’écouter

Puisqu’il s’agit
de parler à Dieu et de l’entendre, voici une petite
histoire que j’aime bien :

Un soir, un pasteur, assez
soucieux, s’adresse au gardien de son église :

— Je suis tracassé
par le fait que chaque jour, à midi, depuis des semaines, un
pauvre vieux, aux habits râpés, entre dans le temple. Je
peux le voir de la fenêtre de ma cuisine : il s’avance
vers le chœur, il n’y reste que quelques minutes, puis il
ressort. Cela me paraît bien mystérieux et je m’inquiète
sachant qu’il y a quelques objets de valeur dans le temple.
J’aimerais que vous puissiez l’interroger.

Le lendemain, et plusieurs
jours de suite, le concierge vérifie qu’en effet le
pauvre visiteur, sur le coup de midi, entre dans le temple pour un
court moment, puis ressort sans hâte.

Il se décide enfin à
l’accoster :

Dites
donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi dans
le temple ?

— Je vais prier, répond
tranquillement le vieil homme.

Allons
donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous vous
avancez seulement jusqu’à la table puis vous repartez.
Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est
exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne sais pas
faire une longue prière. Pourtant je viens ici chaque jour à
midi et je dis simplement : « Jésus… c’est
Simon ! » Puis j’attends une minute et je m’en
retourne. C’est une petite prière, mais je crois qu’Il
m’entend… !

Peu après, le pauvre
Simon est renversé par une moto. On le transporte à
l’hôpital. La salle où il est soigné donne
depuis longtemps beaucoup de soucis à l’infirmière
qui en a la charge. Les malades y sont grincheux, irrités, ils
râlent, gémissent et se plaignent du matin au soir. Tous
les efforts en vue d’améliorer l’ambiance se sont
avérés vains. Mais voilà qu’un jour,
l’infirmière entend un éclat de rire, elle
s’étonne, entre et demande :

Mais
qu’est-ce qui se passe ici ? Je n’ai jamais vu cela :
vous êtes de bonne humeur ! Où sont vos plaintes, vos
gémissements, vos cris et vos pleurs qui me fatiguent tant ?

Oh,
c’est à cause du vieux Simon ! Il souffre, il a mal,
mais jamais il ne se plaint, il est toujours joyeux,

content – cela
nous fait un peu honte, et nous donne courage… !

L’infirmière se
dirige alors vers le lit de Simon :

Dites
donc, vous avez fait un miracle ! Vous avez fait envie à tous,
vous êtes toujours heureux et joyeux, malgré vos
souffrances, c’est formidable ; merci !

Comment
ne le serais-je pas, répond Simon, c’est grâce à
mon visiteur, c’est lui qui me rend heureux jour après
jour !

Votre
visiteur ? Mais Simon, jamais personne n’est venu vous voir,
vous êtes seul du matin au soir, et je n’ai rencontré
aucun membre de votre famille ni aucun de vos amis, alors quand
vient-il ?

Tous
les jours, à midi, répond Simon dans un élan
joyeux. Il se tient là, debout au pied de mon lit, je le vois,
et il me dit : « Simon…, c’est Jésus ! ».

Eh bien ça, c’est
parler à Dieu ! Et l’écouter !

Mais est-ce si important ?

« L’unique
religion est au-delà du langage »,
disait Gandhi. Il
le disait, convaincu que toutes les religions n’en sont qu’une
et qu’au-delà des mots et des rites, des pratiques, de
l’histoire et des cultures, elles se rejoignent toutes.

Mais il le disait surtout
parce que la seule vraie religion, l’essentiel de la religion,
est lui aussi au-delà des mots, c’est-à-dire des
doctrines ou des croyances : peu importe, comme le disait cette
ancienne étudiante, que l’on soit chrétien,
musulman ou hindouiste, la religion, ce n’est pas le contenu de
ce que l’on croit, c’est la relation directe,
personnelle, intime avec Dieu. La religion se passe à
l’intérieur de soi. La foi, ce n’est pas de croire
en Dieu, c’est d’être en relation, en confiance, en
dialogue permanent avec lui. Disons-le autrement : qu’est-ce
qui fait que la foi n’est pas simplement une question d’idées,
d’opinion ou de croyance ? La prière. Et elle seule.
C’est elle qui donne une réalité à ce que
l’on croit.

Prier, donc. Mais à
nouveau : pourquoi, et comment ?

Jésus, qu’on
appellera bientôt le Christ, au plus fort de son succès,
alors que le Royaume qu’il annonce semble sur le point de se
réaliser autour de lui, alors que les demandes et l’attente
se concentrent sur lui, Jésus se retire, s’isole, et
prie. Pourquoi ? Simplement pour rester en lien permanent avec Celui
qu’il appelle son Père. Et que la prière est le
lieu, le seul lieu où rencontrer cette présence et
cette force qui peuvent transformer l’existence, qui ont
bouleversé la sienne, qui peuvent transformer celle de chacun,
qui, après tant d’autres, ont façonné la
mienne. Voilà pourquoi prier : pour être en lien, en
contact avec cette présence et cette force, qui non seulement
nous accompagnent, éclairent la route, éclairent nos
jours et nos décisions, mais peuvent aussi guérir,
transformer la vie, l’habiter et lui donner une densité.

Pourquoi prier ? Parce que
Dieu a créé chacun de nous, avec tout son potentiel et
ses contradictions, parce qu’Il connaît chacun de nous,
en détail, par notre nom, parce qu’Il l’accompagne,
et qu’Il l’attend au plus intime de lui-même. Prier
pour se connaître soi-même. Prier parce qu’Il
attend que nous ouvrions la porte pour y faire entrer de la lumière
et de la chaleur. Car Dieu ne force jamais : Il se tient à la
porte et Il frappe. Prier, c’est ouvrir cette porte.

Un homme2 vient
voir un maître spirituel qui vit dans une cabane, à
l’écart. Il lui demande pourquoi il vit si solitaire et
non au milieu des foules. Le sage a devant lui une cuvette avec de
l’eau et un dépôt de boue. Il mélange
l’ensemble et demande à l’homme de regarder dans
la cuvette et de lui dire ce qu’il voit. L’homme répond
 : de l’eau boueuse... Ensuite, ils restent en silence près
d’une heure, puis le sage lui demande de regarder à
nouveau dans la cuvette. La boue s’est déposée et
l’eau est devenue limpide. L’homme regarde et voit, dans
la cuvette, le reflet de son visage.

Ainsi avons-nous besoin de
silence pour apaiser le tumulte qui est en nous, et pour voir les
choses, telles qu’elles sont. Et dans ces moments-là,
nous habitons Dieu, parce que Dieu nous habite, sans même que
nous le sachions.

Un jour un rabbin demande à
trois de ses disciples quel est, selon eux, le verset le plus
important de la Thora, de la Bible. Ils réfléchissent.
Puis le premier se lance :

— Le verset le plus
important, c’est la confession d’Israël : « 
Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est le seul
Seigneur. »

— Non, répond le
rabbin, ce verset-là est très impor

tant, mais ce n’est pas
le plus important. » Alors le deuxième élève
prend la parole :

Il
me semble que le verset le plus important, est celui-ci : « Tu
aimeras ton prochain comme toi-même ».

Ce
n’est pas non plus celui-là, reprend le rabbin. Celui-là
aussi est extrêmement important, mais ce n’est pas le
plus important. »

2. Histoire racontée
par Antoine Nouis.

Le troisième réfléchit
encore, et se risque enfin :

— Est-ce que le verset
le plus important ne serait pas : « Tu sacrifieras un agneau
le matin, et un agneau le soir ? ».

Étonnement des deux
autres disciples, qui grandit encore lorsque le rabbin sourit :

— Bravo, répond
le rabbin, oui, c’est bien celui-là le verset le plus
important de la Bible !

Ce rabbin n’avait
peut-être pas tort, parce que tout le reste est inclus dans ce
verset : la reconnaissance de Dieu, la confession de foi et sa
conséquence, l’amour du prochain ou du frère…
Ainsi tout commence et n’existe que dans le dialogue avec Dieu.

Avec des mots

Bien sûr, le rabbin ne
pensait pas à ces malheureux agneaux, qui dans le judaïsme
ne sont plus sacrifiés depuis longtemps, mais à
inscrire notre vie dans une plus grande dimension qu’elle-même,
à marquer qu’elle appartient à un Autre. L’agneau
de cette histoire symbolise toute la prière. L’arrêt,
la halte pour se décaler de soi-même et se placer dans
l’univers, dans l’histoire et dans la main de Dieu. Un
agneau le matin et un agneau le soir, c’est l’invitation
à s’arrêter un temps face à Dieu, pour
faire silence, parler et écouter chaque matin et chaque soir.
Régulièrement, comme une discipline. Pour le plaisir.
Pour être soi. Comme une hygiène de vie, heureuse.

On peut se passer de cet
exercice, mais à la longue il manquera quelque chose, sans
qu’on sache forcément quoi. De même qu’il
est possible de vivre sans amour, mais que c’est toujours un
manque ; il est possible aussi de vivre sans spiritualité,
mais c’est peut-être se priver du meilleur de soi-même.
Et se priver de la joie. La joie se nourrit dans la prière.
D’où cette prescription de la Thora, pour affirmer que
la vie n’est pas que la vie que nous vivons, mais qu’elle
appartient à l’univers où j’ai reçu
ma place et où je tiens ma place ; une vie qui appartient à
un Tout-Autre, ou Tout-Proche, qui m’a préparé un
chemin et un rôle qu’il m’invite à réaliser.

Prier, donc. Mais pourquoi
avec des mots ? L’esprit n’y suffit-il pas ? Non. Pas
seulement. Il y faut des mots. La prière se prononce, même
en silence. Il y faut des mots, pas pour Dieu, bien sûr, Il
entend le silence et Il sait déjà, mais pour nous.
Parce que nos pensées ou nos intuitions ne viennent pas
toujours de nous, et ne nous appartiennent ni ne nous engagent
vraiment. Alors que nos mots, eux, pensés, voulus, prononcés,
eux nous engagent tout entiers. Nous avons besoin de mots pour que ce
soit notre personne toute entière qui ouvre la porte

– sinon, ce ne sera
qu’ouvrir un volet sans ouvrir la fenêtre : un peu de
lumière entrera, un peu de chaleur, mais celui qui les apporte
restera dehors…

Quels mots ? C’est
simple : les mots de ce qui nous pèse… Nos soucis, nos
peurs et nos angoisses, à offrir ; nos proches, à
confier en de plus grandes mains ; nos décisions, à
soumettre en silence à la lumière de

Celui qui sait ; nos
souffrances, nos colères et nos hontes, à décharger
 ; nos espoirs et nos projets, à présenter…

Autant de mots qui pourront
trouver place dans la prière proposée par le Christ, le
Notre Père. Là, les mots sont déjà
présents : ils nous attendent. Les dire en pesant chacun d’eux
sera déjà une prière et un apprentissage de la
prière.

Ensuite, progressivement, se
découvrira que la prière ne demande pas, mais qu’elle
offre, lâche, confie, et même qu’elle se tait ou
écoute. Et, progressivement, la prière deviendra
silence et deviendra permanente. Alors, progressivement, l’agneau
du matin et l’agneau du soir permettront, en encadrant la vie,
de faire de toute sa vie une prière, d’entrer en prière
permanente, en osmose permanente avec le Père. En sorte que la
vie entière et la personne entière deviennent, au-delà
des mots, cette prière permanente, jusqu’à ce que
la disposition du cœur et de l’esprit soit elle-même
comme une prière, une écoute et un confiement
permanent. C’est le don ultime.

Une prière permanente
qui ne dispense pourtant pas de la discipline des deux agneaux, parce
que cette discipline chaque jour nous re-situe, chaque jour permet de
déposer les bagages, et chaque jour réactive la prière
permanente, toujours menacée par l’insidieux et
séduisant bavardage intérieur.

Et cette fois, nous avons
besoin du Notre Père, et de nous mettre à son
écoute !

L’enseignement sur la prière

Ainsi, parler à Dieu,
et l’entendre, et que Lui nous entende, serait possible…

Et même une nécessité.
Et surtout un bonheur.

Bien sûr tous les
croyants du monde pratiquent la prière, sous toutes les formes
et avec des mots différents. Mais parlent-ils vraiment à
Dieu, et l’entendent-ils vraiment ?

Un sage3 a reçu
le don d’entendre avec les oreilles de Dieu. Chaque fois qu’une
personne prie, il entend ce que Dieu entend. Un jour, quelques
personnes viennent le voir et l’interrogent : « Nous
disons beaucoup de prières, mais nous avons le sentiment que
Dieu ne répond jamais. Peux-tu nous dire s’Il nous
entend ? » Le sage répond : « Dieu entend votre
prière. Mais Il entend la prière de votre cœur,
pas celle de votre bouche. Quand vous dites le Notre Père,
voici ce que Dieu entend : « Notre Père qui es aux
cieux, que mon nom soit sanctifié, que mon règne
vienne, que ma volonté soit faite. Donne-moi aujourd’hui
le pain dont j’ai besoin, et ajoutes-y un peu de fromage, une
maison, un lecteur DVD, une jolie voiture et de longues vacances.
Pardonne-moi mes offenses, mais oublie-moi avec mes manques de
pardon. Ne m’embête pas avec mes diverses tentations,
mais délivre-moi de tout ce qui me menace ou me gêne. »

Et lorsque vous avez achevé votre prière, vous dites :
Amen, en espérant que Dieu ne tardera pas à vous
exaucer. »

C’est sans doute en
pensant à de telles prières que Jésus, l’homme
de Nazareth, se montre sévère :

« Quand vous priez,
ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment à prier debout
dans les synagogues et au coin des rues pour que tout le monde les
voie. Je vous le déclare, c’est la vérité
 : ils ont déjà leur récompense. Mais toi,
lorsque tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie
ton Père qui est là, dans cet endroit secret ; et ton
Père, qui voit ce que tu fais en secret, te récompensera.
Et quand vous priez, ne répétez pas sans fin les mêmes
choses, comme les païens : ils s’imaginent que Dieu les

3. Antoine Nouis.

exaucera s’ils
parlent beaucoup. Ne les imitez pas, car Dieu, votre Père,
sait déjà de quoi vous avez besoin avant que vous le
lui demandiez. »
(Matthieu 6.5-8)

Ne faites pas comme eux,
recommande Jésus, mais toi, pour prier, entre dans ta chambre
et ferme ta porte : cela ne regarde que toi et Dieu.

Puis prie en silence, le
silence est le meilleur moyen d’entendre, et Dieu est présent
dans ton silence. Et lui, ton Père, ne te dit même pas
qu’Il t’entendra : Il n’en a pas besoin, Il te
voit, Il voit ta vie, tes déchirures, tes cris, tes peurs, tes
contradictions ; Il sait déjà. Mais toi, tu as besoin
de les lui dire, avec des mots.

Même si cela ne semble
pas naturel, sans doute parce que, souvent, nous ne savons pas prier.

Conscient de cela, Jésus,
après avoir mis ses compagnons en garde contre une prière
de pure forme, leur donne cet ordre : « Voici comment vous
devez prier… ». Et il leur propose ce qui
deviendra le Notre Père :

« Notre Père
qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton Règne
vienne, que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos
offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont
offensés, et ne nous soumets pas à la tentation, mais
délivre-nous du mal. »
(Matthieu 6.9-12)

Cette prière offerte
par Jésus qu’il a sans dite en araméen, nous est
parvenue en langue grecque, une belle langue lorsqu’on peut
l’écouter…

Ces paroles du Notre Père
se trouvent également dans l’Évangile de Luc, avec
quelques différences, peut-être pour indiquer que cette
prière n’est pas un texte dogmatique, mais une source vivante.

La version de Matthieu a été
retenue par les Églises, sans doute parce qu’elle est plus
complète et surtout d’une densité et d’un équilibre
parfaits. C’est elle que nous allons découvrir ensemble,
phrase après phrase, dès la prochaine fois, pour tenter
cette aventure d’en comprendre toute l’épaisseur.

Afin, c’est mon espoir,
qu’elle puisse vous accompagner et vous aider, vous, à prier
...