Carême 1997 : Devant Dieu

L’autre retrouvé

-
un instant avec Haydn [01] -

Nous
vivons incontestablement aujourd’hui une crise du lien à
l’autre qui rend le vivre ensemble de plus en plus problématique.
La méfiance remplace la confiance. Le tissu social se
disloque. La société se fragmente. En même temps
que naissent des groupes fusionnels qui ne rassemblent que des
semblables.
En effet, pour éviter la différence qui
menace, on rêve d’uniformité. Pour conjurer l’altérité
qui dérange, on recherche la pureté.
Pureté
du groupe, pureté ethnique, pureté doctrinale, pureté
de l’origine, « pureté dangereuse  » Réf
[01]
, qui envahit l’espace public et justifie bien des
violences.
L’autre, le prochain, sous ses différents
visages concrets, nous inquiète et nous fait peur. Il est
d’autant plus ressenti comme une menace qu’il s’écarte des
modèles dominants que la publicité nous renvoie de
manière répétitive : jeune, riche, beau,
performant et en bonne santé.
Sa présence ravive
alors en nous ce qu’il y a de fragilité et de finitude. Elle
me montre ce que je pourrais être et que je ne veux pas
devenir. Et du coup la société va chercher à
escamoter ce qui la dérange et qu’elle ne veut pas
voir.
Ainsi, elle manifeste le souci d’assurer des soins et de
venir en aide à des êtres fragilisés. Mais en
même temps sur un plan symbolique, elle circonscrit, et oublie
parfois, dans des lieux à part (hôpital, maison de
retraite, établissement spécialisé), ce qu’elle
perçoit comme une menace : la souffrance, la maladie, la mort,
le handicap, la vieillesse.
Ou encore elle expulse du centre de
ses villes, ceux qui gênent et qui dérangent (les SDF,
les mendiants...), repoussant chaque jour un peu plus, aux marges de
la Cité, ceux qui sont déjà entrés dans
la spirale de l’exclusion. Symptôme dramatique d’une société
qui refuse de regarder sa face douloureuse et qui cache ses pauvres,
faute de pouvoir supprimer la pauvreté.
Et puis il y a la
présence des étrangers parmi nous. On sait les
phénomènes de peur et de rejet qu’ils suscitent.
Peut-être parce qu’ils cumulent tous les handicaps : difficulté
linguistique, singularité culturelle et religieuse, précarité
sociale et économique. En période de crise comme celle
que nous vivons, ils risquent toujours de devenir la figure du bouc
émissaire.
Cette attitude d’oubli ou de rejet de l’autre
existait déjà au temps de Jésus.
On en trouve
notamment un écho dans les récits de guérison
d’hommes et de femmes que leur maladie tenait à l’écart
de la société et de la religion. Ils étaient
impurs et suscitaient la peur, le mépris, l’exclusion de la
communauté des justes.
Et sans doute en était-il
ainsi pour cet enfant possédé dont Marc raconte la
maladie de manière particulièrement effrayante :
l’esprit qui le possède l’agite de convulsions, il l’a jeté
dans l’eau et le feu pour le faire périr, l’enfant tombe par
terre et se roule en écumant.
Alors on imagine la scène,
la crainte de la foule, sa répulsion même à
l’égard de l’enfant possédé.
Et on perçoit
en même temps le caractère de provocation de la parole
de Jésus quand il donne cet ordre : « Amenez-le moi
 ».

L’autre
différent, repoussant et repoussé est remis au centre
par Jésus. Il faut que l’insupportable soit vu de tous, alors
que la tentation était d’écarter le plus loin possible
ce à quoi on ne voulait pas ressembler.
Ce sont des
phénomènes comparables que nous connaissons aujourd’hui
à propos des exclus de notre société.
L’exclusion est pour beaucoup, et notamment les plus fragilisés,
la figure du malheur qu’on repousse de toutes ses forces. Et la peur
d’en être un jour frappé, constitue un puissant moteur
du rejet des exclus.
Peur de vivre à leur côté
et à leur manière. Peur de devenir indifférenciable
d’eux. Peur d’habiter les mêmes cités ou les mêmes
quartiers qu’eux. Peur en somme de finir par leur ressembler. Réf
[02]

Aussi
faut-il faire grand cas de la peur sous toutes ses formes que fait
naître en nous la présence de l’autre. Il faut
l’entendre et la comprendre.
Car comme le dit le psychanalyste
Thierry de Saussure : « Il n’est pas naturel d’aimer l’autre
comme soi-même. (...) Aimer l’autre vraiment... ne peut être
que le fruit d’une prise de conscience et d’un dépassement...,
une maturation sans cesse à conquérir
 » Réf
[03]
.
Combien de gens, et parmi les plus fragiles,
éprouvent cette peur et ne l’expriment pas, refoulant des
sentiments, des questions, des angoisses, par crainte d’être
mal jugés ou considérés comme de « mauvais
citoyens » et de « mauvais chrétiens » qui
pensent mal ?
Or dénigrer la peur que recèle
toujours la relation à l’autre, refouler le malaise suscité
par l’étranger, n’est pas une bonne façon de résoudre
le problème. Ce n’est pas par la moralisation et la mauvaise
conscience qu’on l’expulse et le guérit.
Lorsque la peur
est ignorée ou culpabilisée, comme si la rencontre de
l’autre relevait de l’évidence, le refoulé fait
inévitablement retour, à un moment ou à un
autre. Et c’est sans doute ce qui explique les poussées
émotionnelles et irrationnelles qui travaillent nos sociétés
et qui font le lit des fanatismes et des intégrismes
religieux, des extrémismes racistes et xénophobes.
Alors
comment retrouver dans nos sociétés individualistes
« une culture du prochain  » (P.Ricca)
 ?
C’est-à-dire un vivre ensemble où le prochain
n’est plus ignoré, oublié, méprisé mais
respecté et aimé ? Comment parler de l’autre d’une
manière qui ne soit pas inquiétante ou culpabilisante
mais renouvelante ? Comment suivre Jésus, qui dans ces textes
de Marc, nous appelle à passer de la peur de l’autre à
la peur pour l’autre ?

-
un instant avec Haydn [02] -

___

Je
vous propose de découvrir dans ces chapitres 8 et 9 de
l’évangile de Marc, comment se noue la relation à
l’autre et aux autres, notamment à travers trois récits
de miracles, la multiplication des pains, la guérison de
l’aveugle et celle de l’enfant possédé.
Ces miracles
mettent en scène des êtres humains en situation
d’extrême détresse, aux prises avec des
expériences-limites de privation : la faim de parole et de
pain, la maladie qui isole et fait souffrir, le rejet social, la peur
de la mort.
Et ces scènes ont lieu de surcroît dans
des contrées étranges sinon étrangères,
des régions proches des terres païennes, en marge de la
juste foi et donc de la considération des bien-pensants et des
bien-croyants.
Je voudrais saisir brièvement trois
aspects
de la relation qui va s’instaurer entre Jésus et
« l’autre ». L’autre qui vient vers lui ou bien qu’on lui
amène.

l.
Et d’abord, contrairement à ses disciples qui baissent les
bras devant la souffrance, ou qui s’installeraient volontiers dans un
lieu à l’écart, seuls avec lui, Jésus accepte de
se laisser déranger par l’autre pour lui faire une
place.
Il se laisse déranger dans sa solitude par les
foules affamées que ses disciples voudraient renvoyer. Il
accueille la supplication de ceux qui lui demandent de guérir
l’aveugle.
Enfin, il entend le cri de détresse du père
de l’enfant malade. Et par ces simples mots : « Amenez-le moi
 » (9/19), il arrache à l’ombre et à l’oubli,
l’enfant lié et brisé par une force obscure. En
l’accueillant tel qu’il est, il le replace déjà au
coeur de la communauté humaine.
Ainsi la relation avec
l’autre commence quand je me laisse rejoindre par ceux qu’une
attente, un désir, une souffrance, une solitude ont mis en
route. Les formes en sont diverses, modestes, quotidiennes à
portée d’écoute de chacune et de chacun.
C’est le
besoin d’un peu d’attention, la recherche d’un sens pour sa vie, un
soutien matériel, des demandes religieuses parfois bien
ambiguës. Une faim, une soif, une quête qui a du mal à
se dire. Ou le sentiment diffus d’être rejeté, oublié,
abandonné, perdu. Ou encore une épreuve, une blessure,
une maladie, un deuil, un échec.

C’est
tout cela qu’il faut savoir accueillir et écouter sans
condition, parfois d’un simple geste, d’un mot, d’un sourire, d’un
regard, d’un silence.

Or
souvent nous sommes avant tout préoccupés par ce que
nous allons apporter aux autres.
C’est d’ailleurs la première
réaction des disciples qui se demandent bien comment ils vont
pouvoir nourrir la foule qui depuis trois jours se presse autour de
Jésus.
Ils oublient que l’essentiel est d’accueillir
l’autre avec ce que l’on a, avec ce que l’on est. Accueillir l’autre
là où il est, comme il est et non comme on voudrait
qu’il soit.
Et cela est particulièrement vrai dans une
société profondément travaillée par les
mutations économiques et les évolutions sociales, une
société qui meurt parfois d’indifférence plutôt
que de vivre de ses différences.
Une société
peuplée de solitudes, où derrière des demandes
matérielles se cachent souvent des demandes affectives, des
quêtes de sens et d’identité, qui sont toutes des
demandes d’être.
Mais souvent, submergés de bons
sentiments et de louable générosité, nous sommes
trop occupés à nourrir la bouche qui a faim « pour
écouter la bouche qui parle, comme si les mots n’entraient pas
dans le champ de notre sollicitude
 » Réf
[04]
.

2.
Jésus, ici, non seulement se laisse déranger pour
accueillir l’autre tel qu’il est, mais encore il se laisse atteindre
au plus profond par la souffrance que l’on porte vers lui. Le terme
du texte grec original est très fort. Jésus est « pris
aux entrailles
 » (8/2) par la faim, la maladie, la
douleur.
Et cela nous livre le deuxième trait de la
relation de Jésus à l’autre, c’est celui de la
compassion
, du souffrir avec.

Cette
compassion, qu’expriment les paroles et l’attitude de Jésus,
c’est la capacité de se voir dans l’autre, de se projeter dans
ce que l’autre vit, de ne pas rester étranger à ce
qu’éprouve le prochain, mais au contraire de s’y reconnaître.
Il s’agit de considérer l’autre comme un autre soi-même,
comme sa propre chair.
Cette capacité à s’identifier
à autrui constituait déjà « un ressort
éthique » puissant dans l’Ancien Testament. Le croyant
était appelé à aimer l’orphelin, la veuve,
l’étranger comme lui-même, car il savait par la mémoire
de l’exode et de l’exil que lui-même avait été
démuni, opprimé, étranger.
Dans compassion il
y a passion, au deux sens de ce mot d’amour et de souffrance. La
compassion c’est avoir la passion de l’autre jusqu’à souffrir
avec lui. Et c’est pourquoi l’amour de Dieu a pris corps dans notre
histoire. En Christ il s’est fait chair, humanité, finitude.
Dans sa vie comme dans sa mort, Dieu se rend solidaire jusqu’au bout
de l’humanité. Il souffre avec.
Tout ce qui blesse et
défigure l’être humain atteint Dieu lui-même.
Nulle souffrance, nulle humiliation qui ne devienne la sienne.
Impossible de séparer l’indicible de la souffrance humaine de
la croix du Christ. C’est en lien avec toute cette souffrance que se
dit sa passion et ce qu’elle a d’unique.

3.
Mais Jésus ne se borne pas à se laisser déranger
et émouvoir, il dérange aussi lui-même. Il
nourrit, il guérit, il libère. Il bouscule par sa
parole et par ses actes le cours immuable de l’injustice et les
fatalités du malheur.
Ses miracles disent son autorité
sur ce qui asservit les humains, sur ce qui échappe à
leur emprise et pourtant les détruit. Ce sont des actes de
salut ici et maintenant, dans l’autre retrouvé, libéré,
secouru, une protestation contre la souffrance humaine, un refus de
plier devant les forces du mal.

Par
la parole et la pratique de Jésus, des hommes et des femmes
sont arrachés à un destin sur lequel ils n’avaient plus
de prise, un destin de déficience physique, de misère
économique, de marginalisation sociale, d’excommunication
religieuse.
Par Jésus ils sont rendus tout à la fois
à leur humanité de créature, à une vie
communautaire sociale et religieuse, à une relation renouvelée
avec Dieu.

Mais
en même temps, Jésus ne se laisse jamais récupérer
par les bénéficiaires de son action. Il ne se laisse
pas enfermer dans leurs idées reçues et leurs attentes.
Les foules, les disciples, les scribes semblent toujours pris à
contre-pied par ses paroles et par ses gestes.
C’est comme s’il
n’y avait jamais réellement coïncidence entre l’attente
des hommes et les réponses de Jésus. Comme si la
libération qu’il apporte ou promet n’était pas
nécessairement celle qu’espéraient ses interlocuteurs.

Ainsi
le Christ apparaît lui-même comme la figure de l’autre
qui appelle à devenir autre. Figure étrangère à
ce monde parce qu’il incarne un amour gratuit, un amour rejeté
et bientôt crucifié hors des murs de la ville.

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un instant avec Haydn [03] -

___

Les
disciples eux-mêmes nous l’avons vu ne parviennent pas à
comprendre la mission de Jésus et ce qu’il leur demande.
Et
au moment où sur la montagne trois de leurs compagnons ont eu
la vision d’un monde nouveau, ceux qui sont restés dans la
plaine se montrent incapables de guérir l’enfant possédé.
Il
y a là, pour eux, un échec douloureux. Une blessure que
même après coup ils ne s’expliquent pas. Au point que le
soir, quand Jésus fut « rentré à la
maison
 », ses disciples l’interrogèrent : « Et
nous, pourquoi n’avons-nous pu chasser cet esprit ?
 »
Et
leur question est légitime. En effet, plus tôt dans
l’Evangile, Jésus leur avait donné autorité pour
chasser les démons (6/7). Alors, ils se croyaient sans doute
désormais propriétaires d’un pouvoir magique leur
permettant d’agir en l’absence du Christ.
Ils ont cru que la
guérison, le salut, la libération étaient au
bout de leurs performances et de leurs oeuvres humaines. Ils ont
pensé pouvoir faire seuls, par leurs seules forces, ce que
seul le Christ peut faire en eux et par eux.

Et
leur échec nous redit, une fois encore, que ce qui est
premier, c’est l’amour de Dieu qui toujours nous précède
et nous donne à nous-mêmes. Telle est l’expérience
première de la foi, recevoir son existence comme un don.
Notre
être véritable n’est donc pas lié à nos
performances, ni entamé pas les échecs qui nous
blessent. Il ne se réalise pas dans notre faire, dans notre
agir, fut-il le plus généreux, mais dans notre relation
personnelle au Christ.
Du coup nous n’avons rien à prouver
ni à Dieu, ni aux autres et nous n’avons rien à
défendre, aucune prérogative, aucune image, aucun
pouvoir.

Libéré
du souci de soi le chrétien devient pleinement disponible,
dé-préoccupé de lui-même il peut sans
appréhension et sans peur s’ouvrir à l’autre.
L’autre
démuni et menacé avec qui et pour qui il se dresse.

Car
ce n’est pas vrai que « l’enfer c’est les autres  ».
L’enfer, c’est bien plutôt l’absence des autres et leur oubli.
L’enfer c’est l’enfermement mortifère, le refus du prochain
qui me révèle à moi-même.
Nul n’a plus
fortement exprimé ce lien de la liberté et du service
de l’autre que Luther, quand il écrit : « le chrétien
ne vit pas en lui- même il vit en Christ et en son prochain..
Hors de là, il n’est pas chrétien.. Il vit en Christ
par la foi, en son prochain par l’amour
 » Réf
[05]
.
A la suite de Jésus nous ne pouvons donc
pas séparer service de Dieu et service du prochain. L’un et
l’autre sont semblables et solidaires. « Tu aimeras Dieu....
Tu aimeras ton prochain
 ». Les deux commandements sont ici
unis en profondeur par le mystère du Fils de l’Homme qui aime,
qui souffre et qui meurt avec nous.
Ainsi, rien ne peut me lier
plus fortement aux autres que la foi qui naît dans la solitude
devant Dieu. C’est le courage d’être seul qui donne au chrétien
la passion du vivre ensemble.
Cette passion n’est pas guidée
par une quelconque soif de puissance ou une quête pathétique
de bonne conscience, elle est réponse à la grâce
première de Dieu.

___

Et
cette grâce de Dieu a notamment trois conséquences
concrètes dans notre propre relation à l’autre.

*
D’abord c’est elle qui nous garde du découragement
quand nous avons le sentiment de ne rien faire pour notre prochain,
qu’il soit proche ou lointain.
Ainsi, lors du miracle de la
multiplication des pains, les disciples se sentent démunis
devant les foules qui ont faim. Ils n’ont pas grand-chose à
offrir : sept pains seulement.
C’est pourtant cela qui va
permettre de nourrir tout le monde. Car l’essentiel qui est un don de
Dieu, ne peut être programmé, ni prévu et il a
lieu parfois quand on ne l’attend pas.
C’est au moment où
les disciples font le constat de leur impuissance que s’opère
l’essentiel. C’est au moment où on a l’impression d’être
inutiles ou inefficaces, que l’autre perçoit ou reçoit
ce qui le redresse et le fait vivre.
Il me renvoie ainsi quelque
chose de ma propre finitude, de ma propre fragilité, en même
temps qu’il me redit la promesse dont je vis moi-même.
L’autre
retrouvé est ainsi un défi à tous nos orgueils,
à nos solitudes et à nos suffisances. Car nous ne
pouvons vivre sans les autres et nous mourrons de nos enfermements.

*
C’est cette grâce première de Dieu qui nous donne aussi
la force de ne pas renoncer quand la relation à l’autre se
fait difficile, de ne pas abandonner quand surviennent les
oppositions et les échecs. Car le rapport avec autrui comporte
toujours le risque de malentendu, d’affrontement et de rejet.
Ici
l’incompréhension des disciples sur ce que dit Jésus à
propos de ses souffrances et sur leur propre impuissance. L’hostilité
des pharisiens qui, après le miracle de la multiplication des
pains, viennent vers Jésus « pour lui tendre un piège
 » (8/11).

L’étonnement,
l’incrédulité, le conflit que provoque la pratique de
Jésus, soulignent à quel point elle est en rupture par
rapport aux normes, aux modèles qui régissent notre
existence. Et le monde d’aujourd’hui n’est pas plus prêt que
celui d’hier à recevoir l’Evangile.
Ainsi notre relation à
l’autre nous ouvre constamment au Dieu Tout-Autre. Un Dieu étranger
aux logiques de ce monde qui n’impose pas son royaume dans l’évidence
et la puissance, mais qui révèle son amour dans la
faiblesse de la croix. Il ne nous abandonne pas à nos propres
forces mais il nous appelle à la force de la foi.
Telle est
bien d’ailleurs la réponse de Jésus au père de
l’enfant possédé qui crie vers lui son désespoir
 : « Tout est possible pour celui qui croit  »
(9/23).

*
C’est cette grâce enfin qui nous ouvre le chemin
persévérant de la prière. Ce chemin essentiel
dont Jésus rappelle ici l’importance à ses disciples
pour les garder du découragement.
En effet lorsque ceux-ci
lui demandent pourquoi ils n’ont pu guérir l’enfant possédé,
Jésus leur répond : « Ce genre d’esprit, rien
ne peut le faire sortir que la prière
 ». (9/29).
La
prière, moment privilégié où nous nous
tenons seuls devant Dieu et en relation étroite avec les
autres. Car contrairement à ce que pensent certains, la prière
dont parle ici Jésus, n’est pas une intimité close, un
dialogue privé avec Dieu, une évasion hors du monde où
les autres n’auraient pas de place.
Elle n’est pas comme certains
le craignent une fuite loin de l’histoire mais un acte qui nous y
ramène et qui nous permet de confier à la puissance de
l’amour de Dieu, celles et ceux que la vie écrase.
L’homme
et la femme qui prient sont des êtres qui, comme Jésus,
acceptent d’être « dérangés » par
l’autre au point de devenir eux-mêmes dérangeants.
Capables même « d’importuner Dieu  » ose dire
un texte biblique (Luc 18/1-8), « importuner Dieu »
jusqu’à ce qu’il réponde.
Prier c’est appeler dans
la nuit pour arracher l’impossible. « Si tu peux quelque
chose, viens à notre secours, par pitié pour nous
 »
(9/22). Crier et prier c’est parfois le même mot en hébreu.
La prière est le cri poussé vers Dieu pour que l’homme
vive, pour rendre cette terre habitable et faire de cette vie une vie
digne d’être vécue.

Prier,
c’est joindre les mains sans se croiser les bras pour fortifier et
donner sens à nos engagements au service des autres.
Et
sans doute avons-nous à réapprendre sans cesse une
prière qui nous lie aux autres et au monde, une prière
qui ose nommer les souffrances devant Dieu, une prière qui
porte en elle une force de protestation et d’action contre le mal.
Elle est la forme concrète de l’espérance.

Prière
de Jérémie, prière de Job, prière du
psalmiste reprise par Jésus sur la croix « Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m’as- tu abandonné
 » (15/34),
prière de confiance de celui qui par amour s’est livré
à la mort : « Père, je remets mon esprit entre
tes mains
 » (Luc 23/46).

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un instant avec Haydn [04] -


-Références
des citations :


[01]
Bernard-Henri LEVY, La pureté dangereuse. Grasset, 1994.
[2]
Pierre-André TAGUIEFF, La République menacée.
Éditions Textuel, Paris, 1996, p.32.
[3]
Thierry DE SAUSSURE, Inquiétante, attrayante et fascinante
étrangeté in Information-Evangélisation,
supplément au nƒ2-96. Eglise en débats nƒ2 « 
Étranger, étrangers », Sources, p.36.
[4]
Alain FINKIELKRAUT, L’humanité perdue. Essai sur le XXe
siècle. Le Seuil, Paris, 1996.
[5]
Martin LUTHER,Traité de la liberté chrétienne.
Oeuvres tome 2, Genève, Labor et Fides, 1966, pp.261-306


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Les instants avec Haydn :


[1]
Adagio « Sitio » du Quatuor à cordes « Les
sept paroles du Christ » Op. 51. Gidon Kremer et Kathrin Rabus,
violons. ;Gérard Caussé : alto ; Ko Iwasaki, violoncelle.

[2 Adagio « Sitio » du
Quatuor à cordes « Les sept paroles du Christ » Op.
51. Gidon Kremer et Kathrin Rabus, violons. Gérard Caussé,
alto. Ko Iwasaki, violoncelle.
[3]
Adagio « Sitio » du Quatuor à cordes « Les
sept paroles du Christ » Op. 51. Gidon Kremer et Kathrin Rabus,
violons. Gérard Caussé, alto. Ko Iwasaki, violoncelle.

[4] Largo « Pater, in tuas
manus commendo spiritum meum » du Quatuor à cordes « Les
sept paroles du Christ » Op. 51. Gidon Kremer et Kathrin Rabus,
violons. Gérard Caussé, alto. Ko Iwasaki, violoncelle.