Carême 2009 : A LA DÉCOUVERTE DE JEAN CALVIN

L’HÉRITAGE DE JEAN CALVIN

Quel héritage pour quel personnage ?

Jamais dans l’histoire du protestantisme, un
personnage n’aura généré autant de sentiments confus à 
son égard que Jean Calvin !

Que de fois, par exemple, n’a-t-on pas comparé
les portraits des deux pères fondateurs : Martin Luther
et Jean Calvin. Les évidences en deviennent des clichés :
l’un est plus âgé que l’autre, aussi rond que l’autre est
maigre. L’un aime la bière, les rires dans les estaminets
et la compagnie de sa femme ,œ le seul vrai docteur en
théologie de la famille, comme il aime à l’appeler. L’autre
se pâme de douleur, pris par les spasmes de son intestin
et les afflictions de ses chagrins. L’un aime la vie et craint
la mort, l’autre n’a d’attente que le ciel, qu’il vide de ses
attributs pour un bon usage de la piété sur terre. L’un se
torture l’âme, pétri d’angoisses, et l’instant d’après, court
jouir de la vie. L’autre comprime son intelligence pour
en tirer des perles de doctrines et court, l’instant d’après,
aider un pauvre, discuter un procès et commander du bois pour l’hiver. Tels sont Luther et Calvin, les deux monstres
sacrés de la Réforme protestante.

Mais qu’on le veuille ou non, l’un demeurera toujours
sympathique, malgré les excès connus du personnage, là 
où l’autre ne s’attirera que foudres vindicatives ou amères
mises en grippe.

Reprenons l’exercice avec d’autres héros de la geste
huguenote des origines, que ce soit John Knox, Diodati,
Olivétan, voire un peu plus tard, les pères pèlerins, fabuleux
Pilgrim Fathers ou John Wesley : tous sont entourés d’une
aura au mieux prestigieuse, au pire respectueuse.

Seule la légende noire de Jean Calvin persiste,
au travers des siècles, à tisser ses nids de rumeurs et de
perceptions erronées, comme cette anecdote qu’on me
demanda récemment de vérifier, selon laquelle le réformateur
aurait fait mettre en prison une jeune fille qui
l’empêchait de jouir de sa sieste en jouant à la balle sous
ses fenêtres. Étrange histoire, alors que les seules mentions
connues de Calvin en la matière concernent la progéniture
de son ami Viret, pour laquelle il s’inquiète avec une
bonhomie tendre et complice. Pour ne pas préciser qu’il est
assez difficile d’imaginer un Calvin, hyperactif par ailleurs,
se hasardant à se reposer en pleine journée. Mes amis
historiens ayant été mis sous pression, il s’avéra, comme
on pouvait s’y attendre, que l’anecdote était fausse. Et
pourtant, la force de la rumeur court encore cinq cents
ans après !

Cela étant, pour saisir au plus près du possible
l’héritage de Calvin, il ne servirait à rien de prendre le
contre-pied de cette mauvaise réputation. Ce fut la tactique de bien des calvinologues des siècles passés, opposant à 
chaque libelle critique un bel argumentaire à la gloire
du réformateur. Pour les uns, il s’agissait de retrouver
l’humanité de Calvin, bon mari, fidèle collègue, infatigable
pasteur. Et si son mauvais caractère se révélait à l’occasion,
il n’était que la marque d’une forte personnalité aux prises
avec le plus haut des défis de son temps : la réforme du
christianisme ! Pour les autres au contraire, il s’agissait de
démontrer les aspects terrifiants du personnage, imbu de
lui-même, incapable d’admettre la critique, prêt à tout y
compris à sacrifier ses adversaires par l’exil voire par le feu
ou le fer.

En lisant Calvin, en particulier au fil de sa correspondance,
on découvre au contraire un personnage
parfaitement au fait de ses forces et de ses faiblesses. Même
s’il déteste parler de lui-même, considérant avoir mieux à 
faire, il se sait colérique, jaloux et irascible. Là n’est pas
d’abord le problème. Davantage frôle-t-il l’impardonnable
orgueil lorsqu’on le sent peu enclin à dépenser une quelconque
énergie pour changer de caractère. La théologie de
la grâce y pourvoira d’elle-même

Par ailleurs, en une belle ambivalence toute protestante,
Jean Calvin se dévoile avec tendresse pour ses intimes,
à la fois pécheur et justifié, aimant, amical, respectueux des
difficultés de ses contemporains, pris entre les feux de leurs
aspirations spirituelles personnelles et de leurs obligations
familiales, sociales ou politiques.

Alors, à quel héritage consentir ? celui de l’homme
ou celui de son oeuvre ? Sans doute le jubilée de 2009, de
son immense espace de temps (celle du demi-millénaire
qui nous sépare de 1509), permettra un honnête droit
d’inventaire : autrement dit, nous avons enfin acquis le
droit de dénoncer comme celui d’approuver tel ou tel
aspect de son oeuvre. Pour l’homme, l’analyse demeure et
demeurera de plus en plus complexe.

Jean Calvin : un homme de son temps

Il est en effet de plus en plus difficile d’imaginer la
vie d’un homme tel que Calvin, dans la Genève du XVIe
siècle. D’ailleurs, cette difficulté va de pair avec celle de
balbutier le contenu de l’héritage.

Et pourtant, à la lecture de l’oeuvre mais aussi à la
lumière des études historiques actuelles, je suis arrivée à 
la conclusion que la seule façon de parler de Jean Calvin
revient à le replacer dans son contexte historique. A retrouver
le goà »t de la vie genevoise en plein coeur du XVIe
siècle.

Autrement dit, ressentir l’angoisse permanente d’une
attaque ennemie dans cette ville petite, encerclée de murailles,
plus démunie que d’autres cités comme Lyon,
Berne ou Paris, affaiblie politiquement, à la traîne économiquement.

Retrouver le goà »t des mauvaises soupes de légumes
rarement agrémentées de viande, d’un vin aigrelet absorbé
pour ne pas s’intoxiquer d’une eau lacustre malsaine.
Sentir le vent de bise souffler à travers les fenêtres de
papier, sursauter aux bruits incessants dès quatre heures
du matin, froncer le nez aux puanteurs traversant les
demeures et répandant leurs miasmes alentour. Frémir
aux rumeurs de peste, frissonner de fièvre ou hurler de douleur sans moyen aucun de l’atténuer. Pleurer devant
la mort, si présente, qui emporte mari, femme, enfants,
amis ou ennemis C’est tout cela, l’austérité du temps
des Réformes !

Un temps où les sorciers courent encore les campagnes,
où les familles sont presque toutes recomposées
puisqu’on se marie au moins deux fois dans une vie. Un
temps où moins d’un enfant sur deux parvient à l’âge
adulte. Un temps de grande pauvreté, de superstition,
d’abandon du clergé devant sa mission, de marchandage
des âmes, de grande peur et de mépris du monde.

C’est le temps des extrêmes : en 1548, Ignace de
Loyola écrit ses exercices spirituels ; six ans plus tard, en
1555, Nostradamus ses prophéties. Et 1564, année de la
mort de Calvin, marque également celle de Michel-Ange
et la naissance de Shakespeare.

L’austérité dont on affuble Calvin ne serait-elle
donc pas davantage celle de son temps ? Un temps qui
prépare, sans doute, la modernité mais qui est tout sauf
moderne. Ce temps d’humanisme mais aussi de corps
qui brà »lent pour des idées ou, pire, pour quelques vagues
potions si peu magiques. Ce temps où se propagent les
idées religieuses nouvelles suivies de gigantesques
répressions, projetant, parfois en une nuit, des milliers de
morts dans un au-delà terrifiant.

L’oeuvre : quelle lecture contemporaine ?

Par contraste à la fois avec l’homme, sa vie et les
multiples légendes qui l’enserrent, l’oeuvre ,œ elle ,œ se vivifie
aujourd’hui au gré des quelques quatre-vingt millions
de réformés dans le monde, vaste communauté colorée,
étonnante mosaïque de fidèles, en particulier dans les pays de
l’hémisphère sud ,œ chaude vitalité d’Eglises surpassant leurs
petites divergences doctrinales pour s’allier en juin 2010,
en une « Communauté mondiale d’Églises réformées » qui
succédera notamment à l’Alliance réformée mondiale.

Dans ce monde du sud, empêtré dans les filets
d’une société aux fortes disparités, une lecture sociale et
économique de l’oeuvre de Calvin fait incontestablement
florès et les classiques lectures comme celle d’André
Biéler, théologien suisse aujourd’hui disparu, se rééditent
pour alimenter la réflexion. Évidemment, le risque de
l’anachronisme n’est pas loin, lorsque la théologie réformée
transforme Calvin en précurseur de l’écologie ou du microcrédit
 ! Sans compter que l’économie ne se comprend chez
Calvin qu’en lien avec son ecclésiologie et sa conception de
la spiritualité. Quant aux peuples opprimés, ils ont certes
besoin de comprendre les raisons de leur oppression, mais
d’après leurs propres aspirations, ils ont encore davantage
soif d’une parole spirituelle qui libère.

Dans le Nord, c’est plutôt le Calvin des fondements
de la théologie qui perdure, comme la lecture de l’américain
Randall C. Zachman, qui cherche à réinterpréter pour
aujourd’hui les éléments clés de la théologie calvinienne.
Ici, c’est le risque de mécompréhension qui menace :
risque qui demeurera tant que la théologie européenne
ne saisira pas la perte totale du langage religieux par
nos contemporains. Avant de recomposer un paysage
théologique quel qu’il soit, il faudra d’abord en passer par
l’apprentissage d’une langue, mieux encore par les clés qui
donnent accès à cette langue.

Insatisfaisantes, la ligne socio-économique et la
ligne théologique fondamentale conduisent aujourd’hui à 
des impasses, en tous les cas pour des réformés contrariés
par une théologie indéchiffrable et par une sociologie sans
spiritualité. Je propose, pour sortir de l’ornière, de repenser
simultanément et l’homme et l’oeuvre.

Quel héritage pour aujourd’hui ?

Rappelons ici deux évidences dans l’histoire réformée :
d’abord, Jean Calvin, en lien avec les précurseurs de
la Réforme (Pierre Valdo, Jean Hus ou John Wycliffe) et
avec ses contemporains (Martin Luther, Ulrich Zwingli,
Martin Bucer, Philip Melanchthon, OEcolampade) redécouvre
la transcendance de la parole de Dieu.

Sans doute faut-il que dans son cheminement millénaire,
l’Occident chrétien passe par ces phases résurgentes
d’oubli et d’éveil, pour percevoir la force d’un texte
originairement parole vive et redonné à chaque lectrice, à 
chaque lecteur, comme une parole inspirée. Une parole qui
permet de vivre au sens strict où l’inspiration spirituelle
correspond à l’inspiration corporelle : celle qui permet de
poser la lourdeur de la vie à chaque expiration et de reprendre
souffle au souffle de la parole à chaque inspiration.

Par ailleurs Jean Calvin, plus encore que d’autres
réformateurs de son temps, contribue à délester ses
contemporains des subtiles médiations créées par l’histoire,
par l’accumulation des siècles et de leur cortège de
superstitions diverses, par l’imprescriptible besoin humain
d’en passer par des visages, des rites, des intermédiaires,
des actes, pour arriver à Dieu.

Le message de Jésus de Nazareth, tel qu’il ressort des
évangiles, reposait pourtant sur une évidence forte, répétée
à l’envi : ce n’est pas l’acte mais le coeur qui ouvre l’humain
à Dieu ; ce n’est pas la loi et sa stricte observance qu’il faut
suivre mais l’esprit de la loi ; ce n’est pas le rite qui importe
mais le souci de l’humain et de Dieu.

Le scandale se produit lorsque ces médiations
servent non plus les aspirations spirituelles de tous mais
les envies matérielles de quelques-uns et les démons de la
manipulation des simples par d’habiles rhéteurs.

Ainsi à intervalles réguliers, sans doute faut-il que
des humains se lèvent pour replacer les priorités, repenser
l’accès au sacré, redire les frontières entre l’essentiel et
l’accessoire. Ce fut la tâche des réformateurs au XVIe
siècle.

Toujours est-il que l’Occident chrétien, porté par
son histoire comme par sa géographie, oscille aujourd’hui
encore entre des approches spirituelles ouvertes, directes,
sans rite et presque sans sacrement, et des approches
médiatisées, ritualisées, sanctifiées par des martyrs et autres
figures de sainteté exemplaires. L’héritage calvinien en la
matière soutient encore de sa pertinence l’un de ces pôles.
En l’occurrence, il a donc aujourd’hui toute sa raison d’être
comme dénonciation vigilante des superstitions les plus
accablantes. Ceci n’évacue pas pour autant une évolution
protestante en matière de spiritualité : ainsi peut-on
imaginer pour demain des protestantismes réconciliés avec
l’un et l’autre de ces pôles ; oscillant à leur tour entre un
spirituel médiatisé d’heureuses figures et un accès direct au
ciel vidé de ses embarrassantes étoiles.

Cela dit ,œ et une fois rappelées les évidences d’une
écriture vivante et d’une spiritualité sans idoles ,œ il faut
bien confronter le plaisir d’une réforme originelle et la
réalité du protestantisme réformé actuel : là où Calvin
souhaitait une sobriété vivante, c’est une austérité réservée
qui est advenue. Là où Calvin tentait d’expliquer une
théologie pour le peuple, une théologie en Église, la
théologie s’est trouvée abandonnée de l’Église, puisque
devenue indéchiffrable pour les fidèles.

Sans doute l’oeuvre de Calvin est-elle à redécouvrir.
Davantage cette étude n’aura-t-elle quelque chance
d’aboutir qu’au gré des ambitions réformées. L’ambition
d’une présence au monde, comme d’une présence à soimême.
Au-delà des désenchantements actuels qui d’ailleurs
semblent se recomposer en réenchantements spirituels.

En ce sens, l’héritage de Calvin tient autant à son
oeuvre qu’à sa disposition d’esprit devant son siècle : il faut
dire et redire ici l’urgence qui domine la vie et l’oeuvre
de Jean Calvin. Sa théologie, pour ne pas dire sa pensée
politique, sociale, éthique, économique, bref tout ce qui
constitue son souci et sa peine, doit se lire à l’aune de la
profonde crise globale de son temps.

Cette oeuvre et ce souci doivent être compris
également comme une manière de répondre à la situation
du temps, constituée par de grandes peurs partagées par
tous. Or face à cette vie dont on imagine peu l’inconfort
et la brièveté, la théologie se doit d’apporter des réponses,
un soutien, une aide. Tout simplement parce qu’au-delà 
d’être pure spéculation, la théologie se définit comme une
foi cherchant un sens, une intelligence : ainsi se doit-elle,
à chaque génération, de répondre aux grandes questions
existentielles de son temps.

Calvin ne se dérobera pas devant la tâche, soutenu
en cela par son intelligence, sa puissance de travail, sa
mémoire, sa sagacité et son réseau. L’héritage calvinien
permet aujourd’hui de retrouver cet effort de tous les
instants, de replacer la théologie devant sa vocation de
promouvoir du sens, en particulier dans les temps de crise
mondiale qui s’annoncent.

On le sait, les expériences du temps sont multiples
et chaque société entretient un rapport particulier entre
passé, présent et futur. Cela dit, quelques historiens
actuels mettent en lumière, de façon très convaincante,
la disparition du temps (celle où le passé éclairait l’avenir
voire celle où l’avenir permettait de rêver l’actualité) pour
laisser apparaître, seul, le présent.

Le temps historique serait donc devenu un
temps au présent, sorte de mémoire vive, ponctuée de
commémorations, de célébrations, de lieux symboliques.
Seul refuge désormais devant un passé désespérant de
répétitions aveugles et devant un avenir terrifiant de
technologies avilissantes. Or s’il est une coïncidence entre
notre temps et celui de Calvin, c’est bien ce rapport au
temps vécu dans l’immédiateté. C’est à cet exact point
d’attache que l’homme et l’oeuvre nous livrent leur héritage
le plus habité : en cette capacité à vivre au jour le jour, à 
décider ce qu’il faut garder du passé et ce qu’il faut rejeter,
à dépasser la menace d’un avenir inconnu.

Concluons.

On connaît le mot fameux de René Char : « Nous
n’avons pas besoin de certitudes mais de traces. Seules les traces
nous font rêver
. »

Ni commémoration historique, ni apologie fanatique,
ce jubilé des 500 ans de Jean Calvin nous rappelle
simplement la trace d’un rêve devenu réalité : une réforme
vivante, toujours et encore à recommencer. A nous de
suivre les traces, à nous d’être à notre tour, des faiseurs de
rêve en pleine réalité !

Isabelle Graesslé