Carême 1980 :

L’ESPÉRANCE A L’ÉPREUVE

CINQUIÈME ENTRETIEN :

L’ESPÉRANCE A L’à€°PREUVE

Entretien animé par le pasteur Philippe de Robert
avec la participation du pasteur Philippe Soullier
et de Madame Corina Combet-Galland

 

PHILIPPE SOULLIER
Chers amis auditeurs, nous sommes heureux de vous retrouver pour ce cinquième Entretien de Carême, auquel participera aussi Mme Corina Combet-Galland, animatrice biblique dans la région parisienne.

Suivant donc Abraham en son épreuve, nous abordons aujourd’hui, après la foi et l’amour, la troisième grande réalité de la vie du chrétien, de la vie de tout homme : l’espérance.

L’apôtre Paul la place après la foi et avant l’amour, dans une sorte de gradation ; en vérité ces trois dimensions de notre vie sont inséparables. « La foi et l’espérance, comme l’a écrit Bonhoeffer, entrent dans l’éternité en prenant la forme de l’amour. A la fin tout doit devenir amour, l’accomplissement c’est l’amour. Mais dans ce monde le signe de cet accomplissement s’appelle la Croix : c’est le chemin qu’en ce monde l’amour accompli doit suivre et suivra toujours.
Nous parlons là de choses auxquelles le monde aspire. L’humanité mille fois trompée et déçue a besoin de foi ; l’humanité blessée et souffrante a besoin d’espérance ; l’humanité déchirée par la discorde et la méfiance a besoin d’amour. Elle veut apprendre de nous à croire, à espérer, à aimer de nouveau ».

Que nous apprend donc maintenant Abraham sur l’espérance ?

Nous l’attendons ici aujourd’hui sur ce point encore plus impatiemment que sur les autres. Alors, que signifie pour nous espérer, en un monde et en un temps où l’avenir est si impénétrable et angoissant, où l’espérance est réellement à l’épreuve ?

PHILIPPE DE ROBERT
L’histoire d’Abraham est tout entière dominée par la promesse, la triple promesse qui l’inaugure en Genèse 12 et qui est réitérée à trois reprises, sous des formes diverses, avant d’aboutir à l’obstacle de notre récit. Promesse d’une terre, d’une descendance et d’une bénédiction, appelée à s’accomplir à travers de multiples rebondissements. Cet aspect fait d’Abraham, plus peut-être que l’ancêtre du peuple élu ou le modèle des croyants, comme on le considère habituellement, le « témoin de l’espérance », selon l’heureuse expression de Robert Martin-Achard. C’est donc comme une réflexion sur l’espérance, sa vraie nature et ses dimensions, que nous allons relire aujourd’hui l’épreuve du patriarche.

GENÈSE 22
Or il arriva, après ces événements-là ,
que Dieu lui-même mit Abraham à l’épreuve.
Il lui dit : Abraham !
Il dit : Me voici...
Et il dit : Prends donc ton fils,
ton unique, celui que tu aimes, Isaac,
va-t-en vers le pays de Moriyya,
et là , fais-le monter pour un sacrifice
sur l’une des montagnes, celle que je te dirai.
Abraham se leva tôt, ce matin-là ,
il sangla son âne,
il prit avec lui ses deux jeunes gens, et Isaac son fils,
il fendit du bois pour le sacrifice,
il se leva et il partit, vers le lieu,
celui que Dieu lui avait dit.
Le troisième jour, Abraham leva les yeux et il vit
de loin, le lieu...
Abraham dit à ses jeunes gens :
Demeurez ici, quant à vous, avec l’âne.
Moi et le jeune homme, nous partons jusque là -bas,
nous nous prosternerons, puis nous reviendrons vers vous.
Abraham prit le bois pour le sacrifice,
il le plaça sur Isaac son fils,
il prit à la main le feu et le couteau,
et ils partirent, tous deux ensemble.
Mais Isaac dit à Abraham, son père,
il lui dit : Mon père...
Il dit : Me voici, mon fils...
Il dit : Voici le feu, et le bois,
mais où est l’agneau pour le sacrifice ?
Abraham dit : C’est Dieu qui voit lui-même
l’agneau pour le sacrifice, mon fils.
Et ils repartirent, tous deux ensemble.
Ils arrivèrent à ce lieu,
celui que Dieu lui avait dit,
et là , Abraham bâtit l’autel et prépara le bois,
il ligota Isaac, son fils,
et le plaça sur l’autel, par-dessus le bois.
Puis Abraham étendit la main
et il prit le couteau,
pour égorger son fils...
Mais l’ange du Seigneur cria vers lui depuis le ciel,
il dit : Abraham ! Abraham !
Et il dit : Me voici...
Il dit : N’étends pas la main sur le jeune homme
et ne lui fais pas quoi que ce soit.
Car maintenant je sais
que tu es ouvert à Dieu, toi,
puisque tu n’as pas réservé ton fils, ton unique, loin de moi.
Abraham leva les yeux, et il vit :
et voici : un bélier, derrière, saisi dans un buisson par les cornes.
Abraham partit prendre le bélier,
et il le fit monter en sacrifice à la place de son fils.
Puis Abraham cria le nom de ce lieu-là :
c’est le Seigneur qui voit !
Ce lieu dont on dit aujourd’hui :
Sur la montagne du Seigneur, on voit !
Puis l’ange du Seigneur cria vers Abraham une seconde fois,
depuis le ciel, et lui dit :
Par moi-même, j’en fais serment, parole du Seigneur,
puisque tu as accompli cette chose-là 
de ne pas réserver ton fils, ton unique,
oui, je te bénirai richement,
et je multiplierai abondamment ta descendance,
comme les étoiles du ciel,
et comme le sable sur le rivage de la mer...
Ta descendance héritera du pouvoir de ses ennemis,
par ta descendance seront bénies
toutes les nations de la terre.
Et cela parce que tu as écouté ma voix.
Puis Abraham revint vers ses jeunes gens,
ils se levèrent, et ils partirent ensemble à Béer Shéva
et c’est à Beer Shéva qu’Abraham demeura.

PHILIPPE DE ROBERT
La comparaison avec le premier appel, en Genèse 12, nous aidera sans doute à mieux saisir ce dont il est question en Genèse 22. Il s’agit en fait de deux niveaux de l’espérance. Lors du premier appel, qui est avant tout promesse, il s’agit de l’espérance au premier degré, en quelque sorte, qui est attente de l’accomplissement, prise au sérieux de la promesse, ouverture vers l’avenir , et donc mise en route, avec la rupture que cela comporte vis-à -vis du passé : « Quitte ton pays, ta famille, la maison de ton père ! ». Et c’est déjà une chose immense que ce départ, à l’âge qu’avait cet homme et dans la culture qui était la sienne, où la famille était tout : il partit, sans savoir où il allait.

PHILIPPE SOULLIER
Abraham avait donc à ce stade un avenir possible, ouvert, qu’il pouvait imaginer, construire.

Qui pourrait vivre sans espérer ? On le dit couramment : l’espoir fait vivre ! Nous le savons tous, et tous les jours nous l’éprouvons. Plus un homme ose espérer, plus il grandit avec son espérance.

Mais sur quoi repose l’espérance ? Pour Abraham, sur la promesse de Dieu.

Qu’en est-il de nous ? Plus sà »re est la foi, plus sà »re aussi l’espérance, parce qu’elle s’appuie sur Dieu et non sur l’homme !

Il n’y a pas de honte pour un homme à espérer, pour un chrétien à espérer en Dieu.

Et Abraham était engagé tout entier dans son espérance ; il n’en attendait pas passivement de Dieu la réalisation.

Tendue vers son objet, l’espérance est toujours à l’épreuve. Abraham a donc dà » aller toujours plus loin, encore plus loin que ce premier stade, n’est-ce pas ?

PHILIPPE DE ROBERT
Mais au point où nous en sommes, en Genèse 22, les choses sont bien différentes : l’accomplissement est venu, au moins en partie, avec la naissance inespérée d’Isaac, condition essentielle de la descendance promise et par elle de la fixation dans ce pays et de la bénédiction des nations , de plus, le chapitre précédent relate, après la naissance d’Isaac, l’expulsion d’Ismaël : toute l’espérance du père est désormais concentrée sur Isaac seul.

L’appel qui retentit au début de notre récit représente alors l’abolition, à vues humaines, de la promesse et avec elle de toute espérance : il ne s’agit plus de rompre avec le passé, mais de rompre avec l’avenir , il ne s’agit plus de quitter son père, mais de sacrifier son fils , de quitter son pays, mais de renoncer à la terre promise. L’espérance au premier degré n’a donc plus de sens, elle est brisée, niée. C’est l’expérience d’Israël en exil, qui fait dire à Ezéchiel : « Notre espérance a disparu » (37/11) ; plus près de nous et plus tragiquement, c’est celle de l’holocauste ; celle de tout peuple privé de terre et privé d’avenir. C’est l’expérience de la croix. « Dieu se contredit ouvertement, remarque Luther, et la raison humaine chancelle ». Reste alors le désespoir, qui pourrait se traduire par la révolte ou par la « résignation infinie » dont parle Kierkegaard, et c’est en ceci que consiste la tentation d’Abraham. Ou alors...

Ou alors une autre forme d’espérance, au second degré, si l’on peut dire, et c’est une telle espérance que notre récit veut, me semble-t-il, montrer à l’œuvre chez Abraham. Elle s’exprime essentiellement dans la réponse à la question d’Isaac : « Où est l’agneau pour l’holocauste ? », réponse qu’il faut traduire exactement : « C’est Dieu qui verra, quant à lui, l’agneau pour l’holocauste, mon fils ». Certes, on peut y voir une réponse évasive et rassurante, une sorte de pieux mensonge ; et on pourrait en dire autant du « nous reviendrons vers vous » qu’il adresse à ses serviteurs. On petit y voir aussi un clin d’œil du narrateur, qui certes a dès le début averti ses auditeurs qu’il s’agissait d’une épreuve, mais qui les rassure ici par avance sur son issue probable, en mettant dans la bouche d’Abraham une prophétie involontaire. Mais cette réponse est plus encore que cela, elle constitue sans doute la pointe du récit, car elle correspond au nom donné à la montagne au v. 14, qui constitue un premier aboutissement du récit : « C’est Dieu qui voit ».

CORINA COMBET-GALLAND
Oui, deux niveaux d’espérance. Mais ce qui frappe aussi, dans cet itinéraire d’Abraham, avec la promesse qui l’accompagne, c’est un approfondissement continu. Etape par étape, liée aux événements de l’histoire, éprouvée à travers les obéissances et les ruptures, cette promesse révèle à l’homme la véritable exigence, mais aussi la fidélité presque inespérée, de son Dieu. Elle le mène durement jusqu’aux limites du possible, là où chancelle toute assurance, pour lui redonner la plénitude au prix du renoncement, au plus vif de la pauvreté.

La promesse fonde d’abord pour Abraham l’appel à quitter son origine ; puis elle lui est répétée quand les conflits de la vie quotidienne exigent la séparation d’avec Loth, le compagnon de l’exode. Ensuite, dans les premiers signes de l’alliance avec Dieu, Abraham découvre peu à peu combien elle dépasse l’exiguïté de son présent. « Non, lui dit Dieu, l’enfant de la promesse, ce n’est pas Eliézer de Damas (un homme de la maison, héritier possible, acceptable ; il faut faire jouer l’espérance !)  : c’est celui qui sortira de tes entrailles ». « Non, dit Dieu, un peu plus loin, ce n’est pas non plus Ismaël », l’enfant de la servante égyptienne par laquelle Sara se procure un fils. Ce sera l’enfant impossible, donné malgré tout au couple âgé et stérile : la vie une première fois arrachée à la mort, ou plutôt offerte au cœur de la faiblesse de l’homme où sa seule force est d’espérer.

Peut-être, impatient de croire, Abraham tente-t-il de trouver lui-même un contenu à cette promesse de Dieu ; peut-être, humblement, se résout-il à en lire la réalisation dans les limites de son monde. Mais Dieu redit sa parole, prolonge l’attente, creuse et nourrit aussi l’espérance, élargit les voies du possible. Abraham puis Sara rient alors de cette brèche ouverte dans leur réalisme trop étroit.

Avec le sacrifice d’Isaac, cette espérance est vraiment mise à l’épreuve, puisque Dieu exige le renoncement à cela même qui accomplit la promesse. L’enfant de la promesse, voilà que c’est un fils, unique, que son père n’épargne pas. « Toi qui n’as pas épargné ton fils unique », répète le texte pour nommer Abraham là où il en est de sa marche difficile, de sa crainte de Dieu. Et ce sera la condition de son avenir.

Fallait-il que la vie, à ce point, ait à naître de la mort ? Espérer, est-ce cela ? Jusque-là ? Espérer en un Dieu qui voit pour l’homme, même sur le chemin qui passe par l’épreuve de la mort ?

PHILIPPE DE ROBERT
L’importance de ce verbe voir est manifeste dans tout le chapitre, et il est étroitement lié à l’espérance : l’espérance, c’est la vue de l’avenir, de la terre promise, de l’enfant qui grandit, et ici elle est toute concentrée dans la vue d’un agneau, qui seul pourra éviter la mort d’Isaac. Or la parole d’Abraham, qui pas plus que son fils ne peut voir un agneau, consiste à placer cette vue en Dieu. Il aurait pu dire : C’est toi la victime ; ou simplement : Je ne sais pas. Je ne vois pas d’agneau. Mais il dit : C’est Dieu qui voit... C’est-à -dire qu’il transporte en Dieu son espérance, il charge, en quelque sorte, Dieu d’espérer à sa place ; puisque lui-même ne peut espérer de ses yeux, c’est par les yeux de Dieu qu’il espère. C’est une espérance d’un genre nouveau, inconnue jusqu’alors, concentrée non plus désormais sur les réalités promises, mais seulement sur l’auteur de la promesse. C’est une espérance intuitive, celle de l’aveugle qui marche avec assurance comme si quelqu’un voyait à sa place (et peut-être que nos amis aveugles ou malvoyants sont mieux à même que nous, les pseudo-voyants, de comprendre cela). C’est Dieu qui voit, et c’est sur la montagne de Dieu que l’on voit, dit-on. Pourquoi ? C’est au sommet de cette montagne qu’Abraham lèvera les yeux (pour la seconde fois) et qu’il verra l’agneau, ou plus exactement le bélier, ce qui indique justement que sa réponse à Isaac n’était pas l’annonce pure et simple de ce qui allait se passer : ce n’était pas truqué, il ne savait réellement pas comment cela finirait. Et en levant les yeux, en voyant ce bélier, c’est tout l’horizon qu’il découvre, c’est toute son espérance qui renaît, ou plutôt qui reprend corps. Les amis de la montagne savent ce qu’est l’arrivée à un sommet et la découverte soudaine de la vue qu’on y trouve. L’espérance, c’est la certitude qui vous anime pendant l’ascension que cette vue-là existe, qu’elle vous attend au sommet, et qu’à défaut des vôtres, d’autres yeux la voient...

Le verbe voir se prête de plus, en hébreu, à un jeu de mots avec le verbe craindre, qui exprime au v. 12 l’attitude authentique dont Abraham a fait preuve, cette « crainte de Dieu » dont nous avons déjà parlé, qui est conscience du Tout-Autre, ouverture à son appel, attente de son intervention. C’est en confessant que Dieu est le seul « voyant » qu’Abraham se montre un authentique « craignant Dieu », pourrait-on dire, c’est dans la qualité de son espérance que se révèle sa foi, comme elle se révèle dans la qualité de son amour.

L’épreuve imposée à Abraham consiste à mettre au creuset son espérance première, pour y forger cette espérance seconde. En effet, la réitération de la promesse aux v. 15-18 montre bien que Dieu n’a pas changé son plan, le contenu des promesses n’a pas varié et, à quelques détails près, les choses promises sont les mêmes : une descendance, une terre, une bénédiction. Ce qui a changé, c’est l’acte d’espérance du patriarche. Le passage à la limite que représente l’épreuve du Moriah a révélé la vraie nature et les dimensions de l’espérance.

CORINA COMBET-GALLAND
On peut s’interroger encore : entre le début et la fin du récit, dans cette épreuve de l’espérance, qu’a fait Abraham ? Il n’a pas épargné son fils. On ne sait comment traduire d’un verbe affirmatif ce « pas épargné ». L’a-t-il sacrifié ? Pas vraiment. Et pourtant il est allé jusqu’au bout de l’épreuve, mais sans que la mort l’emporte. Cela ne s’explique pas, ces deux vérités sont exprimées ensemble par le texte, en tension : « N’étends pas la main sur le jeune homme », c’est-à -dire : la mort n’a pas le dernier mot dans le projet de Dieu pour l’homme, et : « Tu n’as pas épargné ton fils unique », c’est-à -dire le don total, jusqu’à la mort. N’est-ce pas le paradoxe de ce double appel de Dieu, de sa présence à l’histoire de l’homme ?

Mais qu’est devenu Isaac, sur lequel le récit biblique reste ici discret ? Au début, dans le premier appel de Dieu, le fils est qualifié trois fois : ton unique, Isaac, celui que tu aimes. Il est totalement, intensément, dramatiquement désigné, dans tout ce qu’il signifie et qui est redemandé. C’est là le tragique d’un appel qui ne laisse aucun doute, aucune échappatoire, et qui dit d’emblée tout le contenu de l’exigence.

Et puis, dans la marche vers le lieu indiqué, Abraham, son fils avec lui, s’accompagne de deux serviteurs. Pour l’ascension, il se sépare des serviteurs et de l’âne, prend la pierre à feu et le couteau, charge son fils du bois. « Et tous deux s’en allèrent ensemble », dit le texte, « et tous deux continuèrent à aller ensemble », insiste-t-il après la question du fils, qui éprouve l’amour et l’espérance de son père au plus dur relief de la réalité (« Où est l’agneau pour l’holocauste ? »), et la réponse du père où Abraham se dépasse, porté par son espérance en un Dieu qui verra. Enfin, Abraham reste seul face à son geste, son fils lié, offert. Quand l’ange arrête sa main, au-delà du don mais non de la mort de l’enfant, le texte ne parle plus d’Isaac. Abraham ne l’a pas épargné.

Qu’en surgit-il ? Quand l’unique n’est pas refusé, c’est une multitude qui pointe à l’horizon. Comme le bélier est substitué à l’enfant pour le sacrifice, Isaac est effacé dans le texte au profit de la descendance qui est promise à nouveau, en abondance. Une abondance sans limite, comme était sans limite l’obéissance du père, une multitude aux dimensions de l’univers même, convoqué pour signifier ce fruit promis au vieux père éprouvé : semblable aux étoiles du ciel, au sable de la mer, bénédiction pour toutes les nations de la terre.

Curieusement, ou très finement, le texte ne raconte alors que le retour du père vers les serviteurs puis vers Béer-Shéva. « Abraham revint vers les jeunes gens ». Isaac a bien disparu du récit, l’unique s’est fondu dans la vision d’un avenir où une multitude naît. Ne pas épargner l’unique, pour Abraham, c’est retrouver la promesse d’une multitude.

C’est le mystère du don total, jusqu’à ce qui justifie l’espérance même. Là tout vacille, mais là aussi est redonnée, comme nouvelle, presque au-delà de l’espérance, la même présence de Dieu, dans la fidélité à sa promesse malgré l’impossible. Là surgit un avenir inespéré et pourtant promis, toujours fragile , lié à l’histoire de l’homme , et pourtant possible , s’il reste ancré dans l’espérance en Dieu.

C’est peut-être cela notre espérance : que dans les plus dures exigences de la vie, au seuil même de l’absurde, la mort puisse être vécue en Dieu, et qu’elle n’ait pas le dernier mot. Que la mort du plus cher, puisse encore avoir sa fécondité : le croire serait presque trop fort, l’espérer, peut-être...

PHILIPPE SOULLIER
Ayant donc, selon la belle expression de l’apôtre, espéré contre toute espérance, Abraham a ouvert la voie à l’absolu, à l’accomplissement de justice de Dieu, c’est-à -dire de l’œuvre de son amour, telle qu’en Jésus-Christ elle sera pleinement manifestée. Il a aussi ouvert la voie à l’homme, donné sa dimension, son sens à l’histoire, à notre histoire à chacun, telle qu’en Jésus-Christ elle peut maintenant se vivre.

Nous ne sommes pas encore au terme ! Si Dieu voit, nous ne voyons pas encore. Mais nous savons que cette espérance, comme le dit très bien France Quéré, ne truque pas la vie. Au contraire, le destin devient destination, et l’homme peut opposer à l’absurde le défi de sa liberté : tout lui est rendu au centuple, et tout lui est possible !

Chers amis, même si rien ne paraît nous y inciter ou inviter en ce temps, il nous faut espérer quand même, espérer...