Carême 1980 :

L’ÉPREUVE DU PÈRE

SIXIÈME ENTRETIEN :

L’ÉPREUVE DU PÈRE

Entretien animé par le pasteur Philippe de Robert
avec la participation du pasteur Daniel Atger

 

PASTEUR DANIEL ATGER
Nous voici, pour la sixième fois ce soir, en face de ce récit biblique qui donne à notre Carême 1980 une tonalité bien particulière. Non pas à cause de sa répétition ni même du thème majeur de l’épreuve comprise au sens du test décisif de la foi. Mais à cause de ses harmoniques, à cause de l’écho qu’il éveille lorsque nous lisons la Bible et notamment les textes évangéliques de la Passion du Christ, à cause de l’éclairage nouveau qu’il donne à notre compréhension de la paternité et de la filialité l’une et l’autre enracinées dans une certaine écoute de la Parole imprévisible et proche d’un Dieu Vivant et, de ce fait, bien différent des images ou des idées que nous pouvons en avoir.

Déjà certains auditeurs nous ont écrit pour nous faire part de l’intérêt que suscite en eux un texte qu’aucune tradition spirituelle ne peut monopoliser et qui provoque, en quelque sorte, un dialogue fécond, qui nous renvoie toujours à la source de la foi et de la vie alors que nous sommes souvent tentés de capter cette eau vive comme si elle ne pouvait irriguer que les terres qui nous sont familières et dont nous nous considérons parfois comme les propriétaires.

Ne pensez-vous pas, Philippe de Robert, que la proximité de Pâques souligne encore davantage l’universalité de ce texte en mettant en lumière le projet libérateur de Dieu ?

PASTEUR PHILIPPE DE ROBERT
Certes. Nous sommes d’ailleurs à quelques jours de la fête juive de Pâque, Pèsah, qui précède de peu, cette année, la Pâque chrétienne. Et si de nos jours la liturgie juive associe plutôt l’épreuve d’Abraham à la fête du Nouvel An, Rosh Hachana,
(Comme le montre cette belle prière :
Souviens-toi, Seigneur, du serment que tu as fait à Abraham, notre père, sur le mont Moria. Regarde la façon dont il a lié son fils Isaac sur l’autel dominant sa tendresse pour accomplir la volonté d’un cœur parfait , qu’ainsi ta tendresse aujourd’hui domine ta colère contre nous...)
elle a été souvent comprise, en particulier au temps de Jésus, à la lumière de la Pâque. On le voit dans le livre des Jubilés, qui situe le sacrifice demandé à Abraham le jour même du sacrifice de l’agneau pascal. On le voit aussi dans le Poème des Quatre Nuits, qui se trouve dans la version araméenne de Palestine dont nous parlions il y a quinze jours : celui-ci associe l’annonce de la naissance d’Isaac à son offrande au mont Moria, pour en faire une des quatre nuits décisives qui ont ponctué l’histoire du monde. La première fut la nuit de la création, d’où jaillit pour la première fois la lumière. La seconde est celle de l’épreuve d’Abraham, d’où jaillit la vie redonnée. La troisième est la nuit de la sortie d’Egypte, d’où jaillit la liberté. La quatrième enfin est la nuit messianique d’où jaillira le salut du monde. Cette perspective nous permet, je crois, de prendre la mesure des vraies dimensions de l’aventure d’Abraham et d’Isaac.

PASTEUR DANIEL ATGER
Dans cette perspective écoutons à nouveau le récit de Genèse 22, que j’intitulerai volontiers ce soir « le voyage du Père » et que je voudrais vous lire dans la traduction d’un grand poète juif, Edmond Fleg, auquel il convient de rendre hommage parce que, même si cette traduction nous déroute et nous surprend, elle se tient sans doute au plus près de sa langue d’origine l’hébreu et, de ce fait, attire notre attention sur ce qui souvent nous échappe à première lecture.

Or il advint qu’après ces choses, Dieu éprouva Abraham, et lui dit : « Abraham ». Il dit : Me voici. Et Lui dit : Prend ton fils, ton unique, que tu as aimé, Isaac. Et t’en va vers la terre de Moria. Et fais le monter là , en montée d’offrande, sur l’une des montagnes que je te dirai.
Abraham se leva au tôt matin ; il lia son âne, il prit ses deux garçons avec lui, et Isaac son fils, il fendit le bois, pour la montée d’offrande ; et il se leva et il alla vers le lieu que Dieu lui disait.
Au jour troisième, Abraham leva les yeux et il vit, du lointain, le lieu.
Abraham dit à ses garçons : « Vous restez tel avec l’âne. Que nous allions, moi et l’enfant jusque là bas. Nous nous prosternerons et nous reviendrons vers vous ».
Abraham prit les bois, pour la montée d’offrande ; il les mit sur Isaac, son fils, il prit dans sa main le feu et le couteau ; et ils allèrent, eux deux, ensemble.
Or Isaac parla à son père et dit : « Mon Père ». Il dit : « Me voici, mon fils ». Et il dit : « Voici le feu et voici les bois. Mais où est l’agneau pour la montée d’offrande ? ».
Et Abraham dit : « Dieu, lui, verra à l’agneau, mon fils, pour la montée d’offrande ». Et ils allèrent eux deux, ensemble.
Or ils vinrent vers l’endroit que Dieu lui dit. Abraham bâtit là l’immoloir. Il rangea les bois. Il lia Isaac, son fils, le mit sur l’immoloir par en haut sur les bois.
Et Abraham envoya sa main, et il prit le couteau pour égorger son fils.
Alors l’envoyé du Seigneur appela, des cieux, vers lui et dit : « Abraham ! Abraham ! ». Il dit : « Me voici ».
Et lui dit : « N’envoie pas ta main sur l’enfant et ne lui fais rien. Car j’ai su maintenant que tu es "craignant Dieu" et que tu n’as pas retenu de moi ton fils, ton unique ».
Et Abraham leva les yeux. Il vit et voici, après, un bélier, saisi dans le fourré, par ses cornes. Abraham alla : il prit le bélier ; et il le fit monter, en montée d’offrande, à la place de son fils.
Et Abraham appela : Adonai-Yré (le Seigneur y verra) ce lieu-là dont on dit en ce jour : « Sur la montagne du Seigneur on sera vu ».
L’envoyé du Seigneur appela des cieux vers Abraham une fois seconde. Il dit : « J’ai juré par moi , parole du Seigneur , qu’ensuite de ce que tu as fait cette chose-ci et que tu n’as point retenu ton fils, ton unique, de bénédictions je te bénirai. Je ferai nombreuse et nombreuse ta semence, comme les étoiles des cieux, et comme le sable aux lèvres de la mer. Et ta semence héritera la porte de ses ennemis.
Et se béniront par ta semence toutes les nations de la terre, à cause de ce que tu as entendu ma voix ».
Abraham s’en retourna vers ses garçons. Ils se levèrent ; ils allèrent ensemble vers Beer Shéva, et Abraham s’assit à Beer Shéva.

PASTEUR PHILIPPE DE ROBERT
A la simple lecture de cet admirable récit je crois que nous pouvons déjà nous poser la question suivante :

Que nous apprend-il sur la condition et la démarche du père, dans sa double relation à ce Dieu qui l’a mis en route et à ce fils qui l’accompagne jusqu’au bout, ou plutôt jusqu’au sommet de la montagne et qui reste son interlocuteur privilégié ?

PASTEUR DANIEL ATGER
Certes, il n’est pas question d’aller chercher dans le dépouillement volontaire et la sobriété de ce texte biblique une sorte de confirmation ou de démenti de ce que les sciences humaines, la psychanalyse notamment, nous disent sur la relation père-fils.

Je crois que ce texte se situe sur un tout autre terrain. Nous perdrions sans doute de vue son originalité et son fil conducteur si nous prétendions le soumettre, comme on a parfois cherché à le faire, à nos interprétations et à nos analyses psychologiques. Il ne s’y prête guère. Et ce serait céder à la séduction d’un freudisme facile que de faire d’Abraham l’image du père castrateur, du père prêt à supprimer le fils usurpateur et, par contre-­coup, d’Isaac l’image du fils participant consciemment ou inconsciemment à sa propre destruction.

Il est vrai que nous sommes tellement habités par ces conflits qui opposent les générations, qui dressent les pères contre les fils, ne serait-ce que dans l’absence de communication, que nous avons de la peine à prononcer ces mots sans voir surgir aussitôt l’une des grandes épreuves de notre temps qui touche aujourd’hui tant de familles : l’absence du père et le refus du fils. D’où l’importance de ce retour à la Bible qui, nous renvoyant au projet fondateur de Dieu, est capable de nous libérer aussi de nos paternités oppressives et de nos filialités en révolte.

Parmi ceux et celles qui nous écoutent combien portent-ils encore la blessure vive d’une relation perturbée ? Certains d’entre nous n’ont-ils pas le sentiment profond qu’un père n’est capable d’aimer ses enfants que pour lui, dans la mesure où il se retrouve en eux et où leur existence ne constitue pas une mise en question de ce qu’il a vécu ? D’autres ne pensent-ils pas qu’un fils échappe toujours mystérieusement et parfois violemment au projet ou à la parole paternelle ?

Et, de ce fait, nous avons beaucoup de peine, même quand les choses se passent apparemment sans conflit, à recevoir la révélation d’une paternité d’un type tout à fait différent : celle-là même que la Bible nous propose à travers la figure d’un Abraham ou d’un David.

Ce qui la caractérise, comme l’a très remarquablement perçu saint Augustin, c’est qu’elle est vécue dans un climat de sérénité. Seul le lien de la foi, le lien qui unit l’homme au Dieu qui lui parle, libère cette paternité d’une sorte d’autojustification. Selon la révélation biblique, c’est en demeurant toujours à l’écoute d’une parole qui vient d’ailleurs et dont il ne dispose pas qu’Abraham découvre, c’est son épreuve, qu’être père c’est se déposséder de tous les droits qu’un homme pourrait revendiquer sur un autre homme, y compris le droit d’en savoir plus que lui !

PASTEUR PHILIPPE DE ROBERT
En ce sens le bref dialogue qui unit le père au fils, Abraham à Isaac dans ce tête-à -tête, dans ce face-à -face de la grande épreuve est particulièrement important et éclairant.

PASTEUR DANIEL ATGER
Lorsqu’Isaac, dans la confiance lucide d’un être qui n’accepte pas passivement ce qui survient, interroge son père : « Voici le feu et voici le bois. Où est l’agneau pour la montée d’offrande ? », il reçoit une réponse dont nous mesurons souvent bien mal la portée.

Car lorsqu’Abraham répond : « Dieu, lui, verra à l’agneau, mon fils », ce n’est pas, comme nous le pensons, une réponse évasive et semblable à celle que nous donnons pour tourner une difficulté, c’est la réponse de la foi. C’est parce que Dieu voit, qu’Abraham peut cheminer avec Isaac dans la même nuit, dépouillé de toute autre certitude, et devenir ainsi père d’un fils qui est toujours promis, jamais acquis, comme si l’avenir, si menaçant soit-il, devait toujours rester ouvert, suspendu à la seule parole du Dieu qui suscite la foi et qui ressuscite les morts.

Vous avez remarqué comme le narrateur qui n’est jamais prodigue de détails inutiles, nous montre à ce moment-là , dans un dialogue de vérité, à quel point le père et le fils sont ensemble. Un midrash précise même : « Ils allaient l’un et l’autre d’un cœur unanime ».

Ainsi nous pouvons comprendre qu’Isaac est vraiment le fils unique dans la mesure où n’étant plus sous la dépendance de son père, il devient son confident, son interlocuteur. L’existence du fils n’est plus conditionnée par la seule volonté du père, mais par ce regard de Dieu qui arrache à l’absurde et au néant les espaces mêmes où se jouent l’aventure et la destinée humaine.

Le nom que porte dans la Bible la montagne vers laquelle Abraham et Isaac marchent d’un même pas : « Adonai-Yré », le Seigneur y verra, souligne l’importance de ce regard de Dieu sans lequel la vie humaine perd son sens et sa référence.

Oh, certes, l’obéissance d’Abraham n’est pas aveugle ! Sinon l’épreuve serait une sorte de simulacre, de comédie. Il serait plus juste de dire qu’elle est transparente à ce regard de Dieu et par là -même qu’elle échappe à la version d’une contrainte extérieure et à la poussée d’une peur ou d’une angoisse intérieure. C’est en cela qu’elle rend possible l’existence d’Isaac qui prend, par l’épreuve du père, sa véritable stature, sa dimension adulte, sa liberté responsable.

Ce dialogue dans l’épreuve, entre le père et le fils, nous conduit sans doute au cœur du mystère de Jésus.

PASTEUR PHILIPPE DE ROBERT
Nous avons déjà remarqué l’importance, dans ce chapitre de la Genèse, de la qualification de « fils unique », que la traduction grecque traduit par « fils bien-aimé ». Or, cette expression a dans le Nouveau Testament une fonction tout à fait exceptionnelle : c’est celle qui désigne Jésus lors de son baptême, lorsqu’il remonte des eaux du Jourdain et que l’Esprit descend sur lui, et qui est répétée lors de sa transfiguration sur la montagne : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection, tout mon plaisir, toute ma joie... ». Cette déclaration solennelle, qui vient du ciel à des instants décisifs, pourrait se dire : « Celui-ci est mon fils, mon unique, celui que j’aime... » et c’est presque invinciblement que le lecteur de la Genèse achèvera la phrase : Isaac ! C’est donc comme un nouvel Isaac que Jésus semble présenté dans ces textes-clés, et plus précisément comme Isaac au moment où il doit être livré en sacrifice. Nous ne chercherons pas aujourd’hui à tirer toutes les conséquences de cette remarque en ce qui concerne Jésus lui-même, qui est mis ainsi sous les feux des projecteurs. Nous nous tournerons d’abord vers l’origine de cette lumière, vers cette voix mystérieuse qui présente avec tant de tendresse Jésus comme son Fils. N’est-ce pas un écho de celle qui ordonnait à Abraham : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes...  » ? Mais maintenant, c’est de son propre fils qu’il s’agit ! Et l’épreuve qu’a dà » traverser Abraham, c’est lui maintenant, le Père de Jésus, qui va y entrer.

C’est le Père de l’épreuve.

Je sais bien toutes les questions et les objections que soulève aujourd’hui ce titre de Père que donne à Dieu le Nouveau Testament, mais je crois que ce n’est pas là une affaire qui relève de la psychologie des profondeurs, de la sociologie ou même de la culture dominante. C’est une affaire qui tient au cœur de l’Evangile, et voici pourquoi : ce n’est pas d’une manière générale que Dieu est appelé Père, comme une métaphore commode pour le Créateur (père des créatures) ou pour le Sauveur (père du peuple), mais c’est d’une manière spécifique comme le Dieu de Jésus, et plus précisément comme le père qu’était Abraham pour Isaac. Je veux dire que c’est l’attitude même d’Abraham, père aimant, déchiré et consentant, qui est celle du Dieu de Jésus et qui fait de lui le Père par excellence. On pourrait dire que c’est à l’image d’Abraham que Dieu est Père et plus exactement à l’image d’Abraham offrant son fils unique. Tout l’Evangile peut se comprendre de ce point de vue.

PASTEUR DANIEL ATGER
Oui, c’est vrai que l’Evangile, déjà présent mystérieusement dans l’itinéraire d’Abraham, commence avec le risque d’une impossible paternité, c’est la naissance du fils bien aimé, de l’unique, et s’achève avec l’histoire du fils retrouvé. Je me demande si nous ne pourrions pas mieux comprendre l’une des paraboles les plus connues de l’évangile de Luc, celle du « fils retrouvé », en la mettant en parallèle avec le drame de Morija, avec la démarche d’Abraham révélatrice de la paternité selon le cœur de Dieu.

De quoi est-il question ? De deux fils et d’un père. Deux fils dont l’un, l’aîné, comme Ismaël, semble un peu en marge du drame qui se joue. Il est resté avec les serviteurs. Et c’est le cadet qui entreprend un voyage auquel le père consent, malgré toute la souffrance qu’il en éprouve. Et ce voyage ressemble à une exclusion, à une mort. Dans le déchirement de son amour blessé, le père participe par son regard et par sa main tendue à la souffrance du fils. Il est tout entier dans ce geste par quoi se révèle à nous la puissance de la vie, de la résurrection, de l’amour. Et la parole du père, répétée à deux reprises, pour célébrer la joie d’une communion et pour y associer l’autre fils, semble faire écho à la bénédiction d’Abraham :

« Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et maintenant il est retrouvé ».

Certes, il y a bien autre chose aussi dans cette parabole que vous relisez au chapitre 15 de saint Luc et qui est souvent improprement appelée la parabole du fils prodigue, mais elle nous donne une image de la paternité de Dieu qui correspond très précisément à celle dont Abraham offre la première figure.

PASTEUR PHILIPPE DE ROBERT
On a vu aussi une « révélation centrale de l’Evangile » (pour reprendre les termes d’une déclaration de foi de l’Eglise réformée) dans l’affirmation de l’évangile de Jean 3/16 : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son Unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ». Les termes employés, comme l’affirmation centrale : don d’un fils unique, évoquent irrésistiblement l’expérience d’Abraham. C’est dans ce don de ce qu’il a de plus précieux, dans cet acte d’amour que Dieu se montre pour ce qu’il est : le Père, c’est-à -dire celui qui a su faire passer son amour pour le monde et pour tout homme avant l’amour pour son Fils unique, Jésus, comme Abraham avait fait passer son amour pour Dieu avant celui qu’il portait à Isaac.

C’est l’affirmation que nous trouvons chez saint Paul, dans ce qui est sans doute le sommet de l’épître aux Romains (8/32) :

« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre fils, mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son fils, ne nous donnerait-il pas tout ? ». « Tu n’as pas épargné ton propre fils » : c’est à deux reprises que cette constatation revient en Genèse 22, car tel était le véritable enjeu, telle était la preuve d’amour décisive qu’Abraham pouvait offrir à son Dieu.

En donnant son unique, il donnait au vrai sa propre vie : or, il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis... Ainsi du Père de Jésus. Il est celui qui passe par la même épreuve que le père d’Isaac, celle du don total de soi. Comme Abraham, c’est lui qui assume, dans le déchirement, le sacrifice par lequel il fait passer son fils unique.

PASTEUR DANIEL ATGER
Il faut bien reconnaître, je crois, que ce qui empêche souvent certains lecteurs de la Bible de s’arracher, disons-le, à l’aspect morbide de cette dimension sacrificielle de l’épreuve d’Abraham et de Dieu, c’est l’oubli de ce que signifie dans la perspective biblique l’expression que vous venez d’employer : « donner sa vie ».

La loi sous laquelle nous avons vécu, sous laquelle malheureusement le monde risque toujours de basculer, et René Girard a raison de nous le rappeler, c’est la terrible loi que l’on pourrait résumer ainsi : « Ma vie, c’est ta mort ». C’est ainsi que les cités se sont bâties sur le sang des victimes. C’est ainsi qu’on a justifié Auschwitz, Oradour et tant d’autres crimes. C’est ainsi que se perpétue le cycle infernal des violences utiles ou considérées comme telles.

Or, le Dieu de la Bible, le Dieu d’Abraham arrête ce geste. Il renverse la situation. Il retourne la loi du sang. Et pour le faire il ose dire : « Ma mort, c’est ta vie ».

PASTEUR PHILIPPE DE ROBERT
Cet événement commence lorsqu’Abraham, comme l’a si bien représenté Marc Chagall dans son tableau intitulé le Sacrifice d’Isaac, saisit à bras le corps Isaac pour lui communiquer sa vie. On retrouve alors chez Isaac, un Isaac adulte, serein et consentant, la position même d’Adam lorsqu’il s’apprête à recevoir de Dieu le « souffle de la vie ».

Oui, il faut bien comprendre que, dans l’épreuve d’Abraham comme dans l’Evangile, le sacrifice n’a rien d’une nécessité rituelle ; c’est un libre don de soi, un acte d’amour, une grâce offerte d’une exigence à satisfaire.

Mais de plus, ce qu’Abraham offrait à Dieu, Dieu l’offre au monde. C’est son amour pour le monde, pour les hommes, pour nous tous, qui s’exprime dans la vie et la mort de Jésus.

Et du même coup, la nature même de l’épreuve a changé : elle s’exprime toujours par la souffrance d’un père, mais sa finalité est autre. Nous le voyons en particulier dans la parabole des vignerons, où le maître de la vigne, après avoir envoyé ses serviteurs, se révèle être un père : « Il ne lui restait plus que son fils bien-aimé (c’est-à -dire : unique). Il l’a envoyé en se disant : ils respecteront mon fils ! » (Marc 12/6). C’est aux vignerons, aux hommes, au monde que le père envoie son fils. C’est la seule chose qui lui reste, l’unique objet de son amour, et il espère comme espérait Abraham : « Ils respecteront mon fils ».

Mais si le fils d’Abraham a été respecté par Dieu, le fils de Dieu n’a pas été respecté par les hommes. Aucun ange n’est venu arrêter les soldats romains qui le mettaient en croix, car il n’y avait pas de recours possible : Dieu s’était mis à la place d’Abraham, il s’était totalement livré entre les mains des hommes. Seuls les destinataires de son offrande pouvaient refuser le sacrifice, respecter le fils. Ils ne l’ont pas fait. Et s’il y a un scandale, il est là : non pas dans l’épreuve proposée à Abraham par Dieu, toute orientée vers la vie en définitive, mais dans l’épreuve imposée à Dieu par les hommes, qui ont conduit son fils à la mort, dans cette souffrance qu’inflige au Père de Jésus le refus, le mépris, la violence, la cruauté, l’injustice des hommes.

C’est alors Dieu qui souffre, c’est lui que nous mettons à l’épreuve, c’est à lui que nous arrachons son fils unique.

Si l’épreuve d’Abraham nous a permis de prendre conscience de cela, il nous a fait comprendre du même coup ce que signifie « Dieu est Amour ».