Carême 1968 : L’EGLISE EN JUGEMENT

L’ÉPREUVE DE LA PERSÉCUTION ET DE LA PAUVRETÉ

II

L’ÉPREUVE DE LA PERSÉCUTION ET DE LA PAUVRETÉ
(la lettre à l’Eglise de Smyrne)

Matthieu 10/16-22 :
« Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups : soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes. Prenez garde aux hommes. Ils vous traduiront devant les tribunaux religieux, et vous flagelleront dans leurs synagogues. Vous serez traînés devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi, pour rendre témoignage en face d’eux et des païens. Mais quand on vous livrera, ne cherchez pas comment parler ou que dire. Ce que vous aurez à dire vous sera donné sur-le-champ. Car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous... Vous serez haïs de tous à cause de mon Nom, mais celui qui aura tenu bon jusqu’à la fin, sera sauvé ».

1 Pierre 4/12-17 :
« Ne soyez pas surpris de la fournaise où vous êtes, afin que vous soyez mis à l’épreuve, comme s’il vous arrivait quelque chose d’étrange. Réjouissez-vous au contraire de la part que vous avez aux souffrances du Christ, afin que vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse lorsque sa gloire se manifestera. Si vous êtes outragés pour le nom de Christ, vous êtes heureux, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous... Si quelqu’un souffre comme chrétien, qu’il n’en ait pas honte. Qu’il glorifie Dieu de porter ce nom. Car le moment est venu de commencer le jugement par la maison de Dieu ».

Apocalypse 2/8-11 :
« Ecris à l’ange de l’Eglise de Smyrne :
« Ainsi parle le premier et le dernier, celui qui était mort et qui est revenu à la vie :
« Je connais ta tribulation et ta pauvreté (bien que tu sois riche) et les calomnies de ceux qui usurpent le titre de Juifs et qui sont plutôt une synagogue de Satan. Ne crains pas ce que tu vas souffrir. Le Diable jettera certains d’entre vous en prison pour vous éprouver, et vous subirez dix jours d’épreuve. Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie.
« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises. Celui qui vaincra n’aura rien à craindre de la seconde mort ».

 

« Ne crains pas ce que tu vas souffrir ».

Telle est la parole que, selon l’auteur de l’Apocalypse, le Christ vivant adresse à la seconde des sept Eglises, celle de Smyrne, à l’heure où elle traverse l’épreuve de la persécution et de la pauvreté.

Sur la ville elle-même, ce que savent les historiens est particulièrement brillant. C’était, dit-on, une des plus belles cités antiques, une de celles qui, entre autres sujets de gloire, se prétendait la patrie d’Homère. Parce qu’elle avait résisté victorieusement à un envahisseur et était restée fidèle à l’autorité de Rome, elle avait reçu le titre de « Smyrna fidelis », la Smyrne fidèle — ce qui explique l’allusion de l’Apocalypse à une autre sorte de fidélité, la « fidélité jusqu’à la mort », comme nous le verrons plus loin. Par contre, sur l’Eglise chrétienne qui se trouvait en cette ville à la fin du premier siècle, les seuls renseignements dont nous disposions sont ceux qu’on peut tirer de ces quelques lignes de l’Apocalypse. On ne sait ni quand, ni comment, ni par qui elle avait été fondée, on ignore quel apôtre, quel évangéliste a bien pu y prêcher le premier l’Evangile. C’est ici qu’il est question d’elle pour la première fois. Plus tard seulement, au II° siècle, le martyre de son évêque Polycarpe la fera sortir de l’ombre.

En tout cas, nous apprenons ici que la communauté chrétienne de Smyrne était pauvre, au milieu d’une ville brillante au commerce prospère, et qu’elle y subissait la persécution. En cela son sort ne diffère guère de celui de toutes les Eglises d’Asie mineure, et même, à cette époque, de la plupart des Eglises chrétiennes de l’empire romain. Mais pour elle, ce sont ces deux traits-là, la persécution et la pauvreté, qui la distinguent d’une manière particulière.

Nous sommes à la fin du règne de Domitien, entre l’an 81 et l’an 96 de notre ère. Dernier des douze empereurs de la maison d’Auguste, et surnommé « le Néron chauve », Domitien devint, au dire de l’écrivain Suétone, « cruel par peur ». Sans doute la persécution qui renaît avec lui contre les Chrétiens fut-elle moins sanglante que celle de Néron ; mais peut-être pesa-t-elle spirituellement d’un poids plus lourd et fut-elle aussi à certains égards plus exemplaire pour l’Eglise de tous les temps.

En effet, on savait que les accusations de Néron étaient pure calomnie. Elles n’entamaient pas gravement la foi des Chrétiens. Elles semblaient parfois au contraire la fortifier. On pouvait espérer qu’elles finiraient avec Néron lui-même. Tandis que sous Domitien, les causes et les intentions de la persécution étaient plus subtiles. C’était avec l’idolâtrie du pouvoir que les Chrétiens avaient à faire ; et l’on sait que c’est une idole toujours difficile à démasquer.

Aucune loi spéciale n’est alors promulguée contre les disciples du Christ ; on ne se déclare pas leur adversaire. Mais on exige d’eux qu’ils sacrifient comme tout le monde au culte de l’empereur. Certes, les exigences de ce culte étaient tellement exorbitantes qu’elles semblent aujourd’hui ridicules. Domitien est, en effet, le premier empereur à avoir osé se faire explicitement appeler « Seigneur et Dieu ». Il faisait graver son effigie à côté de celle de Jupiter. On raconte qu’avant même de monter sur le trône impérial, lorsque la mort (cette mort dont il va être question dans la lettre de l’Apocalypse) lui arracha son fils de 10 ans, il fit graver une médaille où l’on voyait le jeune prince jouant avec les sept planètes, symbole de la domination universelle.

De la persécution de Néron, on pouvait penser qu’elle était due à un accès de violence, et qu’elle ne serait qu’une courte tempête. Avec Domitien, et à cause de la conception du pouvoir politique et impérial qui s’installait avec lui, il était difficile d’imaginer un prochain retour en arrière. Ne disposait-il pas d’une puissance absolue à laquelle ses successeurs eux-mêmes ne renonceraient pas volontiers ?

Dès lors, pouvait-on penser, ne fallait-il pas que, pour pouvoir continuer à exister, les Eglises et les Chrétiens fassent quelques concessions au régime ? Aussi bien, au début du règne de Domitien, ce régime avait été brillant et fort. Il avait bien servi la grandeur de la patrie.

Que de fois l’Eglise n’a-t-elle pas connu, et ne connaît-elle pas à nouveau, à des degrés et sous des aspects divers, cette tentation de survivre en composant avec le pouvoir plus ou moins totalitaire ! On veut garder dans l’Etat une place pour la prédication de l’Evangile. On ne veut pas non plus compromettre le prestige et la prospérité de l’Etat. Alors on se courbe, afin de survivre (pour la bonne cause, bien entendu !...). — Ou bien alors on meurt pour sa foi, et l’on meurt encore aujourd’hui pour sa foi, en Extrême-Orient, en Afrique, ou ailleurs, ne l’oublions pas au milieu de notre confort.

Au moment où est écrite la lettre à l’Eglise de Smyrne, on n’en est pas encore là, mais seulement aux symptômes et aux prémices de la persécution violente : l’Eglise de Smyrne n’est en butte qu’à des « calomnies » qui se contentent de la desservir auprès de son entourage, et sans doute aussi du pouvoir. Nous la connaissons, cette persécution subtile et raffinée de la « calomnie », qui consiste à déformer, à dénaturer, à ironiser, à déclarer retardataires et démodées les convictions chrétiennes, à accuser les croyants d’être de mauvais patriotes quand ils ne sont pas les thuriféraires du pouvoir établi. C’est une des formes modernes de la persécution, d’autant plus difficile à supporter qu’elle lutte rarement à visage découvert. Je pense ici en particulier aux jeunes pour qui il est difficile de ne pas avoir honte de leur foi au milieu de camarades se déclarant athées.

Un aspect de cette persécution à forme de calomnie était à Smyrne particulièrement douloureux : elle était, en effet, une sorte de persécution interne à cause de ceux qui en étaient les auteurs. C’est de l’intérieur que l’Eglise est attaquée. En effet les « Juifs », dont il est dit ici qu’ils n’hésitent pas à discréditer l’Eglise, n’étaient nullement pour le christianisme primitif des adeptes d’une religion différente. Si au contraire ils agissent ainsi, c’est qu’ils sont de « faux Juifs » — des gens « qui usurpent le nom de Juifs, qui se disent Juifs et qui ne le sont pas ». Les vrais Juifs, c’est bien clair pour le christianisme apostolique, ne pouvaient pas agir ainsi ; ils ne pouvaient être que des frères, membres de la même famille. C’est à peine si Juifs et Chrétiens se distinguaient les uns des autres. Ils célébraient encore le même sabbat. Ils habitaient les mêmes quartiers. Dans le Nouveau Testament tout entier, jamais les Juifs, en tant que tels, ne sont exclus du plan de salut voulu et conduit par Dieu. L’apôtre Paul n’a jamais renié ses origines juives, quelles que soient les persécutions qu’à lui aussi certains Juifs ont fait subir. Il en était fier au contraire. Il commençait presque partout par prêcher dans les synagogues. Pour lui le Royaume final de Dieu coïncidera avec le moment où tous les Juifs reconnaîtront enfin Jésus-Christ comme leur Messie. L’apôtre Jacques n’hésite pas à désigner l’Eglise d’alors par le nom de « synagogue ». « Juif » fut donc longtemps dans l’Eglise primitive un titre honorifique. Il désignait en tout cas des frères.

C’est dire en passant combien la douloureuse hostilité manifestée à Smyrne par ces « Juifs », qui au fond n’en sont pas, ne saurait légitimer le moindre mouvement d’antisémitisme dans l’Eglise chrétienne de tous les temps. A ce moment-là, certes, c’est parmi les Juifs que se trouvent les faux frères. Mais il y a eu, et il y a sans doute, tant de faux frères parmi les Chrétiens eux-mêmes ! Nous sommes si souvent de faux frères les uns pour les autres. On sent ici en tout combien il fut, et combien il peut être, décourageant et cruel de rencontrer des ennemis dans sa propre maison. Que les Chrétiens qui prennent trop de plaisir à critiquer leur Eglise veuillent bien s’en souvenir.

A cette persécution larvée et sournoise, la lettre à l’Eglise de Smyrne n’apporte pas de consolations illusoires. Il n’est pas dit que « cela s’arrangera », ni même que cela ne dépassera pas le stade de la calomnie. Au contraire, le Christ ne cache pas que cela ira plus loin, jusqu’à la prison, jusqu’à la mort. « Tu vas souffrir ». Cela ne sert donc à rien de vouloir éviter la persécution en composant avec qui que ce soit. « Tu vas souffrir », cela veut dire, à mots couverts, qu’il faut tenir bon déjà lors des premiers symptômes, sans attendre d’être emporté par un torrent plus irrésistible.

Aussi bien le premier acte de l’Esprit qui parle par Jésus-Christ est de rendre son Eglise clairvoyante, de ne pas la laisser se bercer d’illusions, et verser dans un optimisme trompeur. C’est pourquoi, impitoyablement, est démasqué ici le vrai visage des « faux frères ». Il est dit brutalement que c’est celui de Satan, celui du Diable, ni plus ni moins. Car il arrive que Satan, dont le nom veut dire : celui qui divise, agisse dans et par le peuple même de Dieu et pas forcément du dehors. C’est au-dedans que se trouvent les vraies causes de discorde. Elles ne peuvent alors être démasquées que par le Seigneur même de l’Eglise. Il a fallu que Jésus un jour avertisse solennellement ses disciples : « Satan vous a réclamés ». Il a fallu qu’il dise à Pierre, oui, à Pierre l’apôtre choisi : « Arrière de moi, Satan ! ».

C’est pourtant ainsi, malgré les apparences, une première consolation et une première espérance qui est accordée aux persécutés, comme à ceux que la persécution, sous ses formes les plus insidieuses, menace à plus ou moins brève échéance. Car si c’est bien Satan lui-même qui s’attaque à eux, cela signifie que les persécuteurs, si redoutables qu’ils paraissent, ne sont en fait que de pauvres agents d’exécution, de médiocres « contractuels » du vrai persécuteur, des sous-ordres à qui n’est laissée qu’une autorité toute provisoire et relative. Les persécuteurs, quels qu’ils soient, ne sont que de vulgaires pions dans la main d’un joueur invisible. Quand on sait cela, il est plus facile d’avoir pour eux de la pitié, au lieu de se laisser aller devant eux à la peur ou à la haine. Cette remarque, je me rappelle l’avoir entendue, il y a quelques années, en Allemagne de l’Est, au-delà de ce qu’on appelait alors « le rideau de fer », lors d’une étude biblique de l’inoubliable Kirchentag de Leipzig. Le pasteur qui parlait ainsi, commentant précisément la lettre à l’Eglise de Smyrne dans l’Apocalypse, s’adressait à une foule immense rassemblée... dans le pavillon soviétique de la foire de Leipzig, au plein moment de la lutte sourde du pouvoir totalitaire contre l’Eglise, et quelques années à peine après l’écroulement du régime hitlérien. Il est inutile de dire que ces paroles avaient alors une singulière portée, et que pour les dire il ne fallait pas manquer de courage.

Une seconde consolation apparaît aussi dans la manière dont l’auteur de l’Apocalypse appelle la persécution une « tribulation », c’est-à-dire non pas seulement une souffrance, mais une mise à l’épreuve, une sorte de « test ». Cette épreuve a un sens, elle sépare le grain de la paille, elle révèle — à quelque époque que ce soit — ce qui, dans la foi de l’Eglise, est véritable service de Dieu et des hommes, et ce qui n’est au contraire que souci de tranquillité et de bonheur.

Toute l’histoire de l’Eglise montre à quel point la persécution a toujours été révélatrice, pour les persécutés eux-mêmes et pour les autres. Aucune lettre de Paul n’est aussi pleine de joie que celle qu’il écrit en captivité aux Chrétiens de Philippes. Le seul fait de son emprisonnement prenait valeur de témoignage, parce qu’on savait, comme il dit, que « c’était pour Christ qu’il était dans les chaînes ». Jamais sans doute un Bonhoeffer, que nous citions la semaine dernière, n’a pris conscience du cœur même de sa foi en Jésus-Christ, et de sa solidarité avec les hommes, autant que pendant la captivité dont il ne devait pas revenir. Jamais sans doute, malgré toute son action et son enseignement antérieurs, il n’a eu un tel rayonnement que par les lettres fortes et tremblantes qu’il écrivait de sa prison.

C’est toute l’histoire de l’Eglise qu’il faudrait revivre, et tout près de nous celles des Eglises qu’on a appelées « les Eglises du silence ».

Comme on voudrait par exemple que ne soit pas oubliée l’histoire de l’Eglise luthérienne de Norvège dans les années 1942 et 43, dont tous les textes, tous les manifestes, tous les actes montrent ce que l’Esprit Saint peut faire dire et accomplir à une Eglise qui, au milieu de l’épreuve de la persécution, garde sa main dans celle de son Seigneur. Je pense à ce message bouleversant, adressé publiquement à toutes les paroisses protestantes norvégiennes par un Conseil qui ne se voulait que provisoire, parce que tous les dirigeants étaient en prison ou déportés, à commencer par leur grand évêque Bergravv :

« Les difficultés que nous avons eues à surmonter ont contribué à notre bien. Nous y avons trouvé des occasions nouvelles d’expérimenter la fidélité de Dieu et sa miséricorde. Nous pensons avec reconnaissance à ceux qui ont reçu la volonté et la force de souffrir à cause de la justice... Nous entrons dans la nouvelle année avec espérance et confiance... Nous vous exhortons à être vigilants et à demeurer imperturbablement fermes sur le terrain de la Parole et de la conscience, à endurer patiemment les difficultés et à mettre toute votre confiance en Dieu. Nous devons le craindre et l’aimer, lui seul... ».

Ce n’est pas par hasard qu’en grec le martyr et le témoin se disent avec le même mot, et que la langue française a conservé comme un tout la locution « les confesseurs et les martyrs ».

Ainsi l’Eglise persécutée, souvent appelée « l’Eglise sous la Croix », est à la fois l’Eglise qui souffre et celle qui est le plus proche de son Seigneur crucifié. N’est-ce pas lui qui disait en commençant sa prédication en Palestine :

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux serez-vous quand on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés » (Matthieu 5/12) ?

Nous avons également entendu, il y a un instant, les paroles de Pierre : « Réjouissez-vous de la part que vous avez aux souffrances du Christ ». Et Paul écrivait aux Philippiens qu’il leur avait été fait l’honneur « non seulement de croire en Jésus-Christ, mais encore de souffrir pour lui ».

Certes, il est facile — et du même coup redoutable — de répéter tout cela lorsque l’Eglise connaît la faveur du pouvoir, ou lorsqu’on n’en est qu’aux petits effritements provoqués par la moquerie, ou le dédain, c’est-à-dire aux prémices trompeurs de la « tribulation ». Mais déjà le test commence, et c’est à ce moment-là qu’il faut être vigilants. Car les persécuteurs d’aujourd’hui savent bien qu’à l’heure de la prison ou de la mort, il est rare que manquent à l’Eglise la clarté et la force. Aussi bien ils n’attaquent de front qu’en tout dernier ressort. Et les persécutés eux-mêmes découvrent souvent que c’est à l’heure des plus durs affrontements que se dissipe le mieux le brouillard des compromissions, tandis qu’il est difficile de proclamer sa foi dans un milieu qui la tolère en la considérant comme une puérile survivance. Aux moments les plus dramatiques de l’Eglise en Allemagne de l’Est, je me rappelle avoir entendu des Chrétiens de là-bas dire à leurs frères de l’Ouest : « Nous ne voudrions pas échanger notre combat contre votre sécurité ». Pourtant ils voyaient à quelle propagande et à quelle dégradation étaient exposés leurs propres enfants.

Cette épreuve de la persécution enfin, si pesante parfois qu’il semble impossible d’en voir la fin, la Parole de Dieu pour l’Eglise de Smyrne en montre également l’avenir et l’issue, et ce n’est pas la moindre force qu’elle apporte aux persécutés. La tribulation durera « 10 jours », dit la lettre à l’Eglise de Smyrne. Dans la symbolique des chiffres, familière à l’Apocalypse et à ses premiers lecteurs, le nombre 10 évoquait d’abord l’idée d’un tout, d’une coupe qu’il faudrait boire jusqu’à la lie, d’une pleine mesure de souffrance. Ce sera long et dur.

Pourtant cela veut dire aussi que ces jours auront un terme. La persécution ne sera qu’un épisode. Toute cette durée si interminable pour ceux qui souffrent est dans la main de Dieu. Il fixera un terme, que la Bible appelle son Royaume, une victoire dernière dont la promesse fait peut-être hausser les épaules à beaucoup, comme si elle n’était qu’une sorte d’anesthésie, d’opium, ou d’évasion, mais qui, au contraire, est ce qu’il y a de plus sûr et de plus vrai au bout de notre histoire.

Cette épreuve de la persécution, ouverte ou sourde, conduit tout droit à une autre épreuve, celle de la pauvreté. Progressivement ou brutalement, l’Eglise perd ses protections, ses privilèges, ses richesses, ses palais, ses Mercédès, et ses institutions. Elle devient l’Eglise des petits groupes, des catacombes, ou des cuisines. A Smyrne comme ailleurs, persécution et pauvreté vont ensemble. On parle et on écrit beaucoup, depuis quelque temps, sur la pauvreté et la richesse de l’Eglise et dans l’Eglise chrétienne. Même dans les Eglises qui ont amassé de grandes richesses et qui savent encore très bien les gérer, on s’interroge aujourd’hui longuement et profondément à ce sujet. Il n’est que de consulter la liste des ouvrages parfois volumineux qui traitent de ce problème. Je pense par exemple au gros volume de la collection « Unam sanctam » intitulé « Eglise et pauvreté ». De longues pages se demandent s’il faut appliquer à l’Eglise comme telle les exigences évangéliques concernant la pauvreté, et concluent, en termes prudents, mais assez clairs, que l’Eglise « ne peut pas rester étrangère au comportement évangélique qui s’impose à tout véritable disciple ». On y parle de « la pauvreté, compagne de la mission », on y plaide pour « une révision de vie dans l’Eglise en face des pauvres », on y présente une longue étude historique sur les « biens temporels de l’Eglise », sans d’ailleurs conclure vraiment. On y rend compte enfin d’une enquête menée sur tous les continents, à propos de la pauvreté dans l’Eglise.

Ce n’est certes pas d’aujourd’hui qu’on met en doute, dans le Christianisme même, la célèbre doctrine des deux morales prétendant s’appuyer sur la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche pour réserver la pauvreté à une catégorie supérieure de chrétiens. Pourtant nous sommes, me semble-t-il, à une époque où l’Eglise chrétienne découvre à nouveau, ô péniblement, difficilement, sporadiquement, avec une lenteur qui provoque beaucoup d’impatience, les exigences évangéliques et « les chances » de la pauvreté (comme disait le titre de prédications de Carême prononcées ici même il y a peu d’années).

La pauvreté n’a-t-elle pas été d’ailleurs inséparable des origines de l’Eglise ? C’est la poignée des « pauvres d’Israël » qui, envers et contre tout, a persévéré dans l’attente du Messie, alors que leurs contemporains consacraient la plus grande part de leurs efforts à leur propre survie, politique et religieuse. L’enseignement de Jésus lui-même est constant sur ce point, au point de mettre mal à l’aise ceux qui possèdent. « Il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ». On a beau essayer d’adoucir cette parole radicale en insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas là seulement de pauvreté et de richesse matérielles — ce qui est sans doute exact —, il n’en est pas moins vrai que c’est aussi des biens matériels que parlait Jésus-Christ.

Saint Paul à son tour notait qu’à Corinthe c’était des pauvres et non des riches et des puissants qui avaient constitué la première Eglise chrétienne. Ailleurs il déclare la pauvreté du Christ source de la vraie richesse. « Lui qui s’est fait pauvre, dit-il, afin que par sa pauvreté vous soyez enrichis ». Et Jacques s’en prend aux riches, les invitant à « pleurer » et à « gémir » sur leur richesse.

Ainsi la vraie richesse de l’Eglise réside dans sa pauvreté, comme la persécution est souvent le signe de sa fidélité. A l’époque de l’Apocalypse, toute l’Eglise du Christ était considérée comme normalement pauvre, même si, comme il est probable, celle de Smyrne l’était d’une façon particulière. Mais c’est en tout temps que Jésus-Christ bâtit sa véritable Eglise avec la pauvreté. Les hommes, voire les Chrétiens, pensent souvent que, même en termes de foi, bâtir, c’est amasser. Pourtant, la pauvreté des moyens est l’instrument privilégié de la seule force de Dieu. Saint Paul était arrivé à Corinthe pauvre de santé, d’éloquence et de sagesse, mais ainsi personne ne pouvait éviter de se demander d’où pouvait bien venir la force qui émanait de ce petit bout d’homme et de la société nouvelle qui naissait et se développait sous ses pas.

Mais il faut le dire aussi : une Eglise menacée par sa propre richesse n’est pas seulement une Eglise aux capitaux importants et aux organismes financiers et immobiliers florissants et habiles, une Eglise disposant de trésors et de reliques. Ce peut être aussi une Eglise tristement riche de son orgueil, de son prestige, de son passé, voire même, une Eglise qui tirerait vanité d’une pauvreté considérée comme méritoire.

De toute façon, une Eglise riche est toujours une Eglise en danger, une Eglise intérieurement menacée, parce qu’elle risque de chercher sa propre sécurité dans cette richesse-là, et de ne plus savoir, et par suite de ne plus montrer, que sa véritable assurance est ailleurs.

Comme tout cela est difficile à vivre, et même à concevoir aujourd’hui, au milieu d’un monde où toutes les valeurs qui nous sollicitent sont des valeurs de richesse, de confort, de standing, comme on dit, et alors que le rêve de tous, et ce qu’on appelle le « progrès », consiste à s’enrichir, à consommer, acheter, posséder davantage !

Pourtant, quand on considère le monde dans son ensemble, et malgré les efforts plus ou moins vains de l’Eglise pour conserver ou retrouver son prestige, et garder ses richesses, et quelle que soit la variété des situations locales, ne peut-on pas dire que le Seigneur est en train, en général, de l’appauvrir en autorité temporelle et en moyens matériels ? Elle est de moins en moins une puissance de ce monde. Bref, là aussi, elle est « mise en jugement » par le monde et par Dieu.

Entendons-nous : il est parfois une autre pauvreté de l’Eglise qui n’a rien d’évangélique et qu’il ne faut pas confondre avec celle que je viens de dire, car elle est seulement le signe d’un manque de foi et d’une avarice de ses membres, un signe de l’emprise de l’argent sur les Chrétiens eux-mêmes.

Mais je ne puis m’empêcher de voir l’œuvre de Dieu dans une sorte d’appauvrissement libérateur que je crois en train de s’accomplir et qui est peut-être prometteur d’un renouveau. Certes, cette œuvre n’est pas partout aussi avancée. L’Eglise n’est pas partout, ni de façon durable — tant s’en faut — libérée de l’argent et de la soif de grandeur. Les sursauts de prestige sont nombreux et vigoureux. Il faut toujours craindre que l’Eglise ne sache pas saisir les chances de la pauvreté, et qu’elle soit au contraire tentée d’utiliser, pour essayer de redorer son blason, tous les moyens que peuvent lui offrir la publicité, la presse, la télévision et les manifestations spectaculaires retransmises dans le monde entier. Il n’est pas facile, même pour l’Eglise, d’apprendre que c’est dans le secret que s’accomplissent les grandes choses. J’ai peur que l’Eglise n’ait pas encore appris grand-chose et qu’il faille que, dans sa bonté, son Seigneur lui fasse violence.

Mais dans l’ensemble, il m’apparaît que — Dieu merci — une salutaire pauvreté de l’Eglise gagne du terrain dans le monde actuel, sous toutes sortes de pressions humaines sans doute, mais aussi, je veux l’espérer, sous la poussée profonde d’un Evangile de Jésus-Christ un peu plus écouté par ceux qui s’en réclament.

Ainsi prendra peut-être peu à peu douloureusement naissance et vie une Eglise revenue à l’essentiel, sans aucun des traits imposants dont on a trop l’habitude de croire qu’elle doit être parée. Peut-être deviendra-t-elle, comme l’Eglise de Smyrne, plus libérée des héritages suspects, du désir de régner et de l’apparente sécurité.

Tout cela n’est d’ailleurs que dépouillement de richesses illusoires. L’Eglise n’est jamais « pauvre », par la volonté et l’ordre même de son Seigneur : elle est toujours riche de la vraie richesse, la seule dont nous ayons vraiment besoin, celle de l’amour incarné en Jésus-Christ, celle du pardon qui vient de lui. « Je connais ta pauvreté — bien que tu sois riche — » dit l’Esprit à l’Eglise de Smyrne.

A son Eglise pauvre et persécutée, mais riche de la grâce de Dieu, quelles que soient les formes de cette persécution et de cet appauvrissement, est dite la Parole royale qui est au centre de cette lettre comme elle parcourt l’Evangile, de Noël à Pâques, et à chaque pas de la vie du Christ : « Ne crains point ». Ne crains pas alors que tout est à craindre. « Ne craignez pas, disait Jésus, ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme ». Il peut le dire, lui seul, qui est plus fort que tout sujet de crainte.

Mais toute vraie Parole de consolation contient aussi une exigence, celle, magnifique et terrible, qui termine la lettre à l’Eglise de Smyrne : « Sois fidèle jusqu’à la mort ». Ces mots ne veulent sûrement pas dire ce que nos interprétations anémiantes leur ont souvent fait dire. Ils ne signifient pas « jusqu’à ta dernière heure, jusqu’au moment où tu mourras », mais sans doute : « jusqu’à perdre ta vie, jusqu’à mourir à toi-même, et jusqu’à périr s’il le faut, comme ton Seigneur est mort ». N’essaye donc pas de sauver à tout prix ta vie d’Eglise, sa piété à elle ou ses confortables assurances. Qu’elle accepte de renoncer à tout cela devant les hommes. « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra (c’est Jésus qui l’a dit), et celui qui la perdra à cause de moi la sauvera ». Car les hommes voient les choses à l’envers. Ils ne savent pas ce qui est essentiel, ce qui est premier ou dernier.

Le Christ, lui, est à la fois « le premier et le dernier » : le commencement et la fin de tout, l’origine et le but. C’est ainsi qu’il se présente à l’Eglise que menacent la mort et le dénuement. Il est celui qui n’a pas peur, puisqu’« il est mort et il est revenu à la vie », et qu’après le Vendredi Saint est venu le jour de Pâques. Ce n’est pas par hasard que ce trait-là de son visage, et celui-là seul, est choisi dans la grande vision du chapitre 1, pour être celui par lequel il se révèle à une Eglise pauvre et persécutée. Car lui aussi, il est passé par la « tribulation » et la pauvreté totales. Lui, il a perdu sa vie, mais non pas à jamais. Il se proclame vivant, et tenant les clés de la mort. C’est-à-dire qu’il en ouvre la porte, qu’avec lui on ne peut plus y rester enfermé. Il trace une nouvelle route de vie. Et il est aussi « le dernier », c’est-à-dire celui qui ne nous manquera jamais. Ceux qui vivent avec le Christ ne sont plus seulement des « morts en sursis ». La « vie » promise ici ne supprime évidemment pas la mort en tant que fin de l’existence terrestre et temporelle. Mais elle immunise contre ce que l’Apocalypse appelle mystérieusement la « seconde mort », c’est-à-dire celle qui pourrait séparer pour toujours du Dieu vivant.

C’est cette mort-là qui est abolie par le Christ ressuscité. C’est pourquoi — pensant aux Jeux olympiques de son temps — l’auteur de l’Apocalypse voit le Christ poser « la couronne de vie », la « couronne incorruptible » dont saint Paul disait qu’il courait pour l’obtenir — sur le front de l’Eglise fidèle jusqu’à perdre sa propre existence, en affrontant avec son Maître l’épreuve de la persécution et de la pauvreté.

Seigneur, nous te demandons pardon pour toutes les vaines sécurités et les fausses richesses de ton Eglise sur la terre.
Pardonne-lui d’avoir si souvent choisi un autre chemin que celui qui lui a été tracé par le Christ.
Pardon d’avoir ainsi enseveli, au lieu de les offrir, les vraies richesses de ton amour et de ton pardon.
Nous te prions pour les Eglises persécutées ou dépouillées, pour les Eglises du silence, pour ceux qui souffrent et meurent pour leur foi.
Préserve ton Eglise, à travers le monde, des idoles du succès ou de l’abondance.
Donne-lui ta grâce qui suffit.
Revêts-la de la Force qui s’accomplit dans la faiblesse.