Carême 1983 : La Foi

L’ENGAGEMENT DE LA FOI

Au commencement des évangiles, il nous est dit que Jésus appelle des hommes à le suivre : il en fera des apôtres. Or, ils ne le connaissent pas, ou à peine. Ils n’ont aucune idée de ce qui les attendra avec lui, mais ils sont sensibles à son rayonnement et à son autorité. C’est sur sa parole, sur sa personne qu’ils se mettent en route. Ils acceptent l’objectif qu’il leur propose sans bien encore savoir quel sera son contenu. Ils partent avec lui, ils s’adapteront à son style de vie. En vivant avec lui, ils apprendront à rencontrer des hommes et des femmes qu’ils n’auraient jamais connus ou abordés sans lui, ils deviendront sensibles à leurs situations réelles et ils découvriront comment la parole de Jésus peut devenir la Bonne Nouvelle du changement des vies et des mentalités, Bonne Nouvelle de pardon, de guérison, de rétablissement des relations coupées. Ils découvriront que la Bonne Nouvelle annoncée en paroles et en actes à ces hommes et à ces femmes de rencontre est aussi Bonne Nouvelle pour eux-mêmes, car ils apprendront à se voir eux-mêmes et les autres sous un nouveau regard.

Ils apprendront que suivre Jésus, c’est s’engager avec lui pour la libération des hommes de leurs fautes, de leur manque d’amour, de leurs maladies, des contraintes injustes que d’autres font peser sur eux, des fatalités qu’il faut briser. Ils apprendront que cette libération n’est vraiment réelle que si tous y participent, car la libération des autres, c’est aussi la leur, et que la promesse que Jésus offre, il faut s’en saisir. Et ils comprendront aussi que leur seule force, leur seul pouvoir, c’est la force d’aimer.

Au fil des jours, ils apprendront à donner un contenu à leur décision initiale de suivre le Christ. Ce contenu, ils le nourrissent du programme même de Jésus : apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres, proclamer la délivrance aux prisonniers et le don de la vue aux aveugles, annoncer à chacun la possibilité d’un nouveau départ. Ils deviendront conscients de la puissance de subversion d’un tel programme par rapport à l’ordre habituel des sociétés humaines, fondées sur la puissance et le pouvoir, générateur d’injustices et d’oppressions. Ils découvriront le nouveau monde que Jésus commence d’établir sous leurs yeux, avec leur participation, cette terre nouvelle où doit habiter la justice, où l’on ne maintient ni ne précipite des humains dans la pauvreté, où l’on ne maltraite pas son semblable, où l’on ne tolère pas l’enfermement de la solitude, de la souffrance, de l’absence de liberté, une terre nouvelle où l’on partage et où chacun se met au service de l’autre. Ils se grouperont pour en dresser des signes : ce sera la naissance de l’Eglise. Plus tard, ils apprendront à dresser ces signes avec tous les hommes de bonne volonté ou de conviction qu’ils rencontreront sur leur route ; car l’important n’est pas d’avoir raison tout seuls de faire le bien, mais de le faire avec le plus grand nombre.

Ils deviendront sensibles à la multiplicité des situations humaines, appelant une multiplicité d’engagements d’amour, dans ce nouveau monde du Christ où nul ne doit être privé de pouvoir aimer et d’être aimé.

Ils découvriront une humanité où chacun a un visage, un nom que Dieu connaît et qu’il leur faut aussi apprendre à connaître. Mais ils découvriront aussi les foules et les réponses collectives qu’il est possible de leur apporter.

Ils découvriront qu’en suivant le programme du Christ, on bouscule beaucoup de choses : des mentalités, des préjugés, mais aussi des intérêts mesquins ou puissants, des situations établies... Ils découvriront l’ambiguïté d’une religion, porteuse, certes, des paroles du Dieu Vivant, mais aussi bénisseuse du statu quo et gardienne de l’ordre établi, au nom des valeurs sacrées, dévoyées de l’inspiration du Dieu qui entend le cri des pauvres et qui ne se lasse jamais d’entraîner sa création vers la paix et la justice du « Royaume ».

Ils apprendront ainsi à discerner les lieux où le Christ ressuscité les attend pour qu’ils s’engagent avec toute leur foi et toute leur espérance au service des hommes.

Et ils nous rejoindront, nous qui venons à leur suite, nous apprenant à découvrir Jésus et son Evangile, et nous ouvrant la vue et le cœur aux fatigués et chargés de notre société, à ceux dont nous apprenons à être proches pour recevoir et inventer une existence qui mérite d’être vécue, autre manière de parler d’une vie à la gloire de Dieu.

Comme eux, nous apprendrons qu’une foi qui ne débouche pas sur une mise en pratique immédiate est une foi morte. Nous apprendrons à prendre le risque des engagements concrets, le risque de faire des erreurs ou de nous disputer parce que nous ne voyons pas les choses de la même manière. Nous apprendrons le va et vient du dialogue, avec Dieu et entre nous. Nous accepterons de nous corriger mutuellement, sans fonder, chaque fois que cela grince, une nouvelle Eglise.

Et nous apprendrons qu’il ne suffit pas d’avoir des objectifs clairs et justes si nous ne savons pas inventer des moyens de les mettre en pratique qui ne les contredisent pas.

Bref, nous apprendrons l’engagement de la foi.