Carême 1996 :

L’EGLISE à l’ombre de la croix

LE LANGAGE DE LA CROIX

Pasteur Flemming FLEINERT-JENSEN
16 mars 1996

, IV ,
L’Eglise à l’ombre de la croix

"Maintenant, nous voyons
dans un miroir, en énigme"
(1 Corinthiens 13/12)

Dans l’Eglise, il y a des croix partout.

Tant d’églises sont construites en forme de croix et au faîte de leurs clochers, la croix alterne fièrement avec le coq, ce rappel involontaire de l’infidélité d’un disciple. Sur les murs et sur les autels les croix et les crucifix abondent sous l’influence du climat spirituel et du goà »t artistique de chaque époque. Les dignitaires ecclésiastiques portent leur croix pectorale, les fidèles font le signe de la croix et, dans nos cimetières, les croix érigées ou gravées sont des signes d’appartenance qui distinguent les croyants des incroyants. Et dans certains pays, il est même ordonné d’accrocher des crucifix dans les salles de l’école publique.

Cette fréquence de la croix, pour compréhensible qu’elle soit, n’est pas innocente. Par ricochet, elle mène à la question de savoir dans quelle mesure ceux qui se rassemblent au nom de l’Eglise parviennent à donner une place déterminante à la parole de la croix, c’est-à -dire à ce paradoxe que Dieu se rend présent d’une manière contraire à ce qui est supposé : dans nos faiblesses, dans ce qui ne compte pas aux yeux du monde, dans ce qui est réduit à rien. Non pas que tout ce que dit et fait l’Eglise doive se référer directement à la croix. Par contre, on est en droit d’attendre que la logique de la croix soit considérée comme un critère capable de vérifier l’authenticité des paroles et des actes de l’Eglise.

Pour pouvoir répondre à cette attente, il faut que l’Eglise se tienne en un lieu qui lui permette d’entendre la parole de la croix et de se laisser interpeller par elle. Car si l’Eglise ne se sent pas concernée la première, sa voix restera sans écho.

Or, où se trouve ce lieu ?

Il se trouve à l’ombre de la croix. Car comment entendre la parole de la croix si l’on se tient éloigné de son lieu d’origine ? Par conséquent, si l’Eglise essaye de sortir de cette ombre, elle tournera le dos à la croix. Ou bien pour aller entendre seulement le message du prophète de Nazareth, comme si ce message était plus important que celui de la mort et résurrection de Jésus. Ou bien pour aller entendre seulement la parole de Pâques, comme si l’Eglise vivait déjà en pleine lumière et ne voyait plus dans un miroir, en énigme.

A cet égard, l’Eglise peut prendre Marie comme modèle. A la fin, Marie se trouva littéralement à l’ombre de la croix, comme au début, elle s’était trouvée à l’ombre de la puissance du Très-Haut. Ensuite, comme toutes les mères, elle a voulu comprendre son fils, mais les évangiles nous disent que sa compréhension n’était pas toujours à la mesure de sa fidélité.

Si cette image de l’ombre implique que l’Eglise ne vit ni dans les ténèbres ni en pleine lumière, il faut ajouter qu’il n’y a pas d’ombre sans lumière. Dans le paysage biblique, c’est la lumière pascale qui éclaire la croix par derrière et qui fait paraître non seulement la silhouette massive de celle-ci, mais aussi son ombre. Sans cette lumière, les ténèbres du Vendredi Saint seraient demeurées. Mais il est vrai aussi que, sans la croix, la lumière apparaîtrait dans tout son éclat.

Cependant, quand bien même Vendredi Saint et Pâques font un ensemble inséparable, il s’agit de deux niveaux essentiellement différents. La mort de Jésus avait lieu dans ce monde. Elle était définitive et les évangiles nous racontent les détails qui la précédèrent. La résurrection de Jésus, par contre, appartient au monde sans mort, car, comme le dit Saint Paul, "ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus de prise" (Romains 6/9). C’est pourquoi les évangiles ne peuvent décrire ce qui s’est passé le matin de Pâques. Ils enracinent leur message dans une parole qui remplissait le vide du tombeau et ensuite dans les récits de ceux et celles qui avaient vu Jésus sans d’abord le reconnaître, puisqu’il a fallu une parole ou un geste de partage avant que leurs yeux ne s’ouvrissent.

Si donc le lieu de Pâques se trouve derrière la croix, la parole de Pâques est proclamée et entendue devant la croix. C’est dire qu’elle est, comme l’évangile dans sa totalité, soumise aux limites imposées par la condition humaine.

Ces limites touchent aussi la capacité de l’Eglise à comprendre et à se laisser imprégner par cette parole.

Il y a d’abord les limites inévitables, imposées par la finitude à notre clairvoyance. L’intelligence de la foi restera, en effet, imparfaite et partielle jusqu’au jour où il n’y aura plus ni foi ni espérance, puisque l’amour aura tout accompli et Dieu sera tout en tous. Ensuite il y a les limites qui sont variables, causées par la peine que l’homme a pour vivre en conformité avec la foi. Tant il est vrai que la compréhension de la foi n’est pas seulement tributaire de la perspicacité intellectuelle, mais aussi de la capacité à se laisser pénétrer par l’esprit de l’Evangile et à le transformer en actes.

A cet égard, force est de constater que c’étaient des calculs bien humains qui dressèrent la croix de Jésus. Ce n’était pas un dieu qui sacrifia son fils, mais une loi religieuse et un jugement politique qui se trompèrent d’adresse. Devant cette situation et à la suite de l’expérience partagée du Christ vivant, l’Eglise, encore à l’état embryonnaire, a tout de suite essayé de dégager le sens de la croix en se servant d’une variété de termes empruntés au judaïsme : rémission des péchés, réconciliation, rédemption, délivrance, expiation, rachat et autre, le tout pour exprimer que le Christ est mort pour l’homme et l’a libéré de l’esclavage du péché et de la mort.

Pour l’Eglise cette conviction est restée inébranlable. On peut toujours discuter du sens précis de telle et telle expression, surtout si plusieurs d’entre elles peuvent paraître moins accessibles aujourd’hui qu’autrefois, où les références à l’univers biblique étaient plus évidentes. Mais quant au fondamental, la libération de la fatalité du péché et du monopole de la mort, l’Eglise ne peut faire des concessions si elle veut être fidèle à elle-même. Dans un premier temps, ce n’est même pas une question de foi, mais simplement d’honnêteté historique.

Un théologien japonais, Koyama, a dit : "Ou bien l’Eglise prêche le Christ crucifié ou bien elle le crucifie de nouveau par sa prédication". Une phrase provoquée par la contradiction entre les riches Eglises d’Occident et les Eglises matériellement pauvres issues de la mission. Mais, au-delà de cette problématique, cette réflexion pose des questions plus générales sur la manière dont nous prêchons l’Evangile : sommes-nous capables de vraiment transmettre la parole de la croix sans nous limiter à répéter des formules bibliques ou liturgiques, comme si répétition et interprétation revenaient au même ? Et sommes-nous capables de montrer que la croix est un résumé caché de tout ce qui est propre à la foi chrétienne et que, par conséquent, tout discours chrétien devrait en principe passer par la confrontation avec cet événement pour prouver sa véracité et son intégrité ?

Prenons comme exemple le début du Symbole des apôtres. Dans la perspective de la croix, qu’est-ce que cela veut dire de croire en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ? Quel sens prennent ces noms de Dieu, s’ils sont lus à l’aide de la grammaire de la croix et confrontés avec une situation qui semble les contredire ? Ce sens devient certainement différent des idées plus ou moins précises qu’on a déjà sur la signification de ces noms.

C’est pourquoi ceux-ci ont besoin, avec tant d’autres mots du vocabulaire chrétien, de se heurter contre la croix, de se casser et de se vider. Or, un tel heurt peut produire deux effets contraires. Ou bien il change ma manière de penser et fait revivre les mots ou bien il provoque un rejet parce que le nouveau sens ne me paraît plus acceptable. Par exemple, si je confesse Dieu comme Père tout-puissant et créateur du ciel et de la terre et si j’essaye de placer ces paroles sous le signe de la passion et de la mort de Jésus, de deux choses l’une : je peux être amené à réfléchir sur la manière dont la puissance se manifeste dans l’impuissance et la vie dans sa propre contradiction ou, au contraire, à renoncer à l’idée d’un Père tout-puissant qui a tout créé, parce que je ne suis pas en mesure de concilier cette idée avec l’image du Christ délaissé sur la croix. Dans ce dernier cas, j’ai été repoussé par le côté scandaleux de la croix qui s’oppose à l’image que je me fais de Dieu.

L’Eglise terrestre ne dépassera jamais le Vendredi Saint. Si elle essaye d’aller plus loin, elle subira l’illusion d’avoir réponse à tout et d’être dès maintenant sans tache ni ride, sainte et irréprochable telle que le Christ, selon la lettre aux Ephésiens, l’a voulue (Ephésiens 5/27). Aussi doit-elle se contenter, humblement, d’annoncer la parole de la croix dans laquelle la lumière de Noël et de Pâques est invisiblement présente, comme au désert, la gloire de Dieu était invisiblement présente dans la nuée qui couvrit la tente de la rencontre (cf. Exode 40/34). Cette parole de la croix représente la certitude fondamentale de l’Eglise sans laquelle elle ne serait plus Eglise. Autour d’elle, il y a d’autres paroles, d’autres certitudes, mais leur poids, leur densité doctrinale, doit être mesuré en fonction de leur capacité à élucider et à garder intacte la parole de la croix.

Cette concentration autour du centre de l’Evangile invite l’Eglise à la modestie. Si déjà elle parvient à exprimer l’unique nécessaire, sa tâche principale a été accomplie. Ensuite elle pourra librement avouer qu’il y a tant de choses touchant la foi chrétienne qu’elle ne réussit pas à scruter. En tant qu’Eglise du Vendredi Saint, l’Eglise est appelée à faire cet aveu et cela, en dépit de toute sa puissance intellectuelle et de toutes ses déclarations solennelles.

Mais elle est également appelée à avouer que ses défaillances et infirmités obscurcissent sa compréhension de l’Evangile. Combien de fois l’Eglise n’a-t-elle pas montré qu’elle avait si peu compris du message qui lui a été confié ? Combien de fois n’a-t-elle pas fait preuve d’orgueil et de suffisance, de telle façon que le scandale causé par la croix fut souvent confondu avec les scandales causés par l’Eglise ?

Alors que la croix indique le chemin de l’humilité et du renoncement, le chemin de croix de l’Eglise, combien de fois ne s’est-il pas réduit à une lutte d’influence et de pouvoir, à des rivalités, à des manœuvres en faveur d’ambitions personnelles, à des considérations stratégiques qui présupposent que ce qui est bien pour l’Eglise l’est aussi pour l’Evangile ? Mais, en même temps, son histoire a été marquée par tous ceux dont la sainteté et l’esprit évangélique ont démontré qu’ils avaient compris l’essentiel de la foi. En même temps l’Evangile a été enseigné dans sa pureté et les sacrements administrés selon les promesses du Christ. Ces choses sont peut-être trop évidentes pour être rappelées, si ce n’est qu’elles font partie de cette ambiguïté qui, dès le départ, a collé à la peau de l’Eglise.

Il appartient donc à l’Eglise de reconnaître les difficultés qu’elle éprouve pour vivre en conformité avec ce qu’elle a été chargée de transmettre. A ce propos, il donne à réfléchir que le Nouveau Testament utilise le même mot pour transmettre et trahir. C’est dire que, dans toute tradition, dans toute transmission d’un héritage ou d’une mémoire, le risque de trahison est présent et que l’Eglise n’échappe pas à cette règle. Or, ceci admis, il ne suffit pas de prononcer des mea culpa en général. Pour être crédible, pour pouvoir extirper le mal avec toute sa suite de conséquences pernicieuses, il faut le nommer. Sans cela il ne tardera pas à revenir en grande pompe, comme l’esprit impur qui, une fois sorti d’un homme, revenait avec sept autres plus mauvais que lui (Luc 11/24-26). C’est donc en visant des situations concrètes que l’Eglise est appelée à avouer que, dans son sein, obéissance existe avec désobéissance, fidélité avec infidélité, confiance avec doute, vérité avec erreur, certitude avec incertitude.

Cela fait penser à l’histoire d’Israël telle que la Bible la raconte. Ici, il y a, d’une part, la fidélité de Dieu scellée par les alliances avec leurs promesses et leurs exigences. D’autre part, il y a un peuple qui entend parler de cette fidélité et qui tantôt l’exalte, tantôt la met en cause en cherchant son bonheur et sa sécurité ailleurs. Aussi l’histoire du peuple élu ne représente-t-elle pas une évolution lente et progressive. Elle est plutôt un drame avec ses hauteurs et ses profondeurs, marquée par le combat de Dieu avec un peuple tantôt docile, tantôt récalcitrant.

Qui prétendra que ce mélange de confiance et de révolte, de chute et de conversion, d’enthousiasme et de plainte est inconnu parmi ceux qui appartiennent à l’Eglise, du dirigeant le plus en vue jusqu’au fidèle le plus discret ? Cela serait comme si l’on contestait que l’Eglise soit composée de pécheurs. Il n’empêche qu’en tant que communion spirituelle au travers des siècles, l’Eglise est restée intacte. Comme la vocation d’Israël est restée intacte grâce aux promesses, l’Eglise, elle aussi, est restée intacte dans la mesure où elle annonce les bienfaits de Dieu par sa prédication et par ses sacrements. Car, en dernier lieu, elle ne dépend ni de la ferveur religieuse ni de la qualité morale de ses membres, mais de la parole vivante qui la porte et qui fait que "les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle" (Matthieu 16/18).

S’il est vrai que cette parole vivante trouve son expression la plus concentrée dans la parole de la croix, il s’ensuit qu’elle est aussi exposée que celui qui fut suspendu sur la croix. Elle est désarmée devant les malentendus, les manipulations et les objections. Elle ne propose aucune preuve de sa véracité, aucune garantie qui puisse lui conférer ses lettres de noblesse. On sait comment l’Eglise primitive a voulu intégrer la mort de Jésus dans le dessein de Dieu en la voyant comme l’accomplissement des prophéties de la première alliance. Pour naturelle qu’elle fà »t à l’époque, cette démarche a aujourd’hui perdu sa force de persuasion. Il est tout à fait justifié de voir une continuité entre les promesses faites à Israël et celles faites à l’Eglise, mais cette continuité ne peut plus servir d’argument public. Elle reste un secret au cœur du croyant.

Cette vulnérabilité de la parole de la croix devrait aussi se répercuter sur la manière dont l’Eglise comprend sa mission. Il fut un temps où l’Eglise pactisait avec le pouvoir politique pour répandre et protéger son message. Cette connivence débuta au 4° siècle avec l’empereur Constantin pour qui, à en croire les sources de l’époque, la vision d’une croix au ciel fut le signe de la bénédiction divine sur son ascension politique. Dès lors, l’Eglise officielle s’est dotée d’une allure impériale et il a fallu attendre les temps modernes et ses bouleversements politiques pour que cette attitude à multiples facettes disparaisse, encore que toutes les traces n’en soient pas complètement effacées.

Toutefois l’idée d’une Eglise pauvre et humble a toujours existé et a produit des effets admirables. Elle a été une force cachée, un contre-pouvoir qui souvent a sauvé l’Eglise de sombrer dans les vanités de ce monde. Comme tout ce qui agit en profondeur, cette force fuit le spectaculaire. Elle s’épanouit dans la discrétion, dans le secret, dans le silence. Elle n’a besoin ni de l’onction de l’Etat ni des garanties d’un magistère d’inspiration divine. Il s’agit de l’œuvre effectuée par des hommes et des femmes qui soulagent le destin de ceux qui sont sous l’emprise de la misère, de la maladie, de la désillusion, du découragement. Certes, les chrétiens n’ont pas le monopole de ce genre d’actions et il est impossible de dire quelle est la part de leur foi dans ce qu’ils entreprennent. Heureusement d’ailleurs, car tout serait gâché si je laissais entendre par exemple à un malade que je suis venu le voir à cause de ma foi ou pour témoigner de ma foi , et non pas à cause de lui. Ma foi joue certainement un rôle dans mes relations avec autrui, mais ce rôle est caché et doit rester caché. Ce que je fais ne peut garder son caractère authentique qu’à condition que je reste désintéressé, sans arrière-pensée et que mon seul intérêt soit la personne en face de moi.

Cette exigence implique qu’il faut être prudent quand on veut utiliser le mot servir. Ce mot est, en effet, ambivalent. Etre au service des autres est, certes, une aspiration noble, mais elle peut devenir un moyen de domination raffiné qui verrouille une relation de dépendance. Ou bien elle peut attirer l’attention sur les bonnes dispositions de celui qui propose son service et ainsi presque forcer la gratitude de l’autre. Déformations qui doivent être évitées, surtout dans l’Eglise où le service, à l’exemple de Jésus lui-même, s’oppose à la domination. Mais la référence à l’exemple de Jésus peut effectivement être mise en évidence de manière à ce que le besoin de la personne en face apparaisse comme un facteur secondaire. Ou bien le désir de servir peut devenir si envahissant que celui qui l’exprime ne parvient pas à s’en détacher. Il est toujours conscient de ses efforts et succombe imperceptiblement à la tentation de tirer gloire, au moins intérieurement, de ce qu’il a fait. D’où la sagesse du conseil de Jésus selon lequel ma main gauche doit ignorer ce que fait ma main droite (Matthieu 6/3).

Pour conclure, la vérité des actes et des paroles de l’Eglise s’impose toute seule. Elle n’a pas besoin d’être défendue par d’autres instances. En ce sens, elle s’inscrit dans la logique de la croix, car le Vendredi Saint, la vérité de Dieu s’est manifestée sans autre garantie qu’un homme crucifié. Son seul appui était la croix. Elle s’est livrée comme une vérité brisée, cachée sous le mensonge de l’homme. Dans sa nature même, la vérité chrétienne est impuissante et c’est pourquoi elle s’adresse à ceux qui reconnaissent leur propre impuissance. Non pas pour qu’ils deviennent puissants parmi les puissants, mais pour qu’ils soient affermis dans la promesse secrète de la croix, qui s’est révélée véridique dans la parole de Pâques.

 

Références musicales :
- A. GLAZUNOV, Concerto pour violon (2° mouvement)
- G. FAURE, Elégie
- J. SIBELIUS, 1° Symphonie (2° mouvement)