Carême 1932 :

L’ÉGLISE ET LA PAIX

Au moment d’aborder la question qui, pour l’immense majorité des hommes est par excellence la question du temps présent, je crois indispensable de préciser le sujet sur lequel je voudrais que se fixât votre attention. Ce n’est pas de l’Eglise et de la guerre, ou de l’Eglise et du désarmement ou de l’Eglise et de la sécurité nationale que j’ai dessein de vous entretenir. Qu’il ne soit pas possible de définir l’enseignement de l’Eglise et de caractériser son action nécessaire devant le problème immense de la paix sans parler des obstacles auxquels se heurte l’établissement de la paix et des conditions de toute nature dont il paraît dépendre, c’est l’évidence même. Ce ne sont pas toutefois ces obstacles ou ces conditions qui doivent être, en ce moment, au premier plan de nos préoccupations. C’est la paix, la paix internationale après laquelle les peuples ne cessent de soupirer du fond de la détresse et au bord du nouvel abîme où l’après-guerre semble vouloir les acculer.

Nous parlerons donc de l’Eglise et de la paix. En en parlant mériterons-nous le reproche de nous laisser entraîner et d’entraîner l’Eglise à faire de la politique ? Ce ne serait pas la première fois que semblable critique nous serait adressée. Que ceux qui s’imaginent être fidèles à l’Evangile en déniant à l’Eglise le droit et à plus forte raison le devoir de porter un intérêt primordial à tout ce qui concerne l’organisation de la cité (n’est-ce pas là proprement la fin de la politique ?), l’organisation de la communauté nationale ou de la communauté internationale, prennent garde aux inévitables effets de leur attitude. Elle ne tend à rien de moins qu’à dresser une infranchissable muraille entre la moralité de l’homme et la morale de l’Etat, qu’à rendre inéluctable le divorce entre la vie religieuse du chrétien et son activité de citoyen et qu’à considérer comme conforme à la volonté de Dieu l’avènement définitif d’un état de choses où l’Eglise bornera son ambition à préparer, pour leur salut éternel, des hommes qui, par ailleurs, dans leur collaboration, sous des formes diverses, à la vie de leur nation, accepteront consciencieusement d’être solidaires des motifs intéressés, peut-être grossièrement cupides ou immoraux, par quoi risque de se déterminer, au dedans et au dehors, la politique de leur pays.

Mais ne voit-on pas que, dans le problème de la paix , puisqu’aussi bien c’est de lui qu’il s’agit aujourd’hui , sont engagés non seulement des intérêts proprement politiques et économiques, des considérations de technique militaire et navale, mais la vie morale des peuples, leur conception des fins suprêmes assignées à l’homme, à la nation, à l’humanité, l’avenir d’une civilisation dont la pierre angulaire est le christianisme ? Et l’on vient nous dire que l’Eglise doit se tenir à l’écart de l’étude de ce problème et la remettre aux politiques et aux techniciens ? Qu’elle n’ait pas à se substituer à ceux-ci dans l’accomplissement de leur tâche particulière, son incompétence en ces matières lui en fait assurément un devoir. Elle n’en a que plus impérieusement l’obligation de rappeler, sans se lasser, aux uns et aux autres quel est le but vers lequel ils doivent tendre de toute la sincérité de leurs efforts, à quelles conditions ils seront les bons ouvriers de la paix qu’ils ont mission d’instaurer, à quelles exigences de la conscience chrétienne la paix doit répondre pour être autre chose qu’une entre-deux-guerres, quel est, enfin, le fondement doctrinal chrétien sur lequel seul peut s’édifier une véritable paix.

Prier pour la paix, c’est, pour l’Eglise du Christ, un privilège, une grâce, une responsabilité. Elle l’a toujours fait et elle le fera toujours, tantôt enveloppant son intercession des prières liturgiques que lui lègue son passé le plus lointain, tantôt la faisant jaillir de l’âme inspirée de ses prophètes. Mais à la prière elle doit joindre l’enseignement, et celui-ci doit s’incarner dans une action. Quel est, sur la paix des peuples, l’enseignement de l’Eglise ? Et quelle est son action pacifique ? Abordons, sans tarder davantage, l’examen de ces deux questions.

 

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L’enseignement de l’Eglise, Messieurs, depuis dix-neuf siècles, a toujours affirmé sa fidélité à l’enseignement des prophètes et des justes d’Israël, de cette ancienne Eglise dont le Christ a accompli tous les pressentiments. Qu’il me suffise de vous rappeler la certitude sereine avec laquelle, au VIII° siècle avant l’ère chrétienne, en un temps où les conquérants assyriens exerçaient d’abominables ravages, un Esaïe, un Michée, éclairent les chemins de l’avenir d’une vision de paix :

« Il arrivera, dans la suite des temps, que la montagne de la maison de l’Eternel sera fondée sur le sommet des montagnes... et que toutes les nations y afflueront. Des peuples s’y rendront en foule et diront : Venez, et montons à la montagne de l’Eternel... afin qu’il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers... Il sera le juge des nations, l’arbitre d’un grand nombre de peuples. De leurs glaives ils forgeront des hoyaux, et de leurs lances des serpes ; une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, et l’on n’apprendra plus la guerre » (1).

Certitude d’une paix entre les peuples, indissolublement liée, pour les prophètes, à la conviction que Dieu finira par avoir pitié des peuples que leur égoïsme, leur orgueil et leurs haines jettent les uns contre les autres et qu’il répondra à la détresse des hommes en leur donnant celui qu’Esaïe salue du titre, glorieux entre tous, de Prince de la paix (2).

Jésus a-t-il, en ce qui le concerne, précisé la vision des prophètes ? N’oublions pas que, pour ses contemporains et pour lui-même, le problème de la paix internationale n’avait pas les mêmes données qu’à l’époque d’un Esaïe ou d’un Jérémie et qu’il ne s’énonçait pas encore comme au temps où les nations, ayant pris conscience d’elles-mêmes, se poseront en s’opposant. Jésus vit dans un monde où la domination romaine procure à tous peuples la paix et la sécurité. Il n’y pas trace dans l’Evangile de certaines préoccupations qui nous obsèdent aujourd’hui. Il y a plus et mieux, car l’Evangile nous offre, avec la radieuse promesse : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (3), la révélation de l’amour de Dieu qui s’étend à tous les hommes et la loi d’un amour humain qui, en tout homme, découvre le prochain (4),et ne laisse pas les ennemis en dehors de son atteinte (5).

A cet universalisme de l’Evangile saint Paul fait écho. Pas plus que son Maître, il ne confronte des problèmes de politique internationale ou de droit des gens. Mais son enseignement renferme les principes dont l’Eglise, au cours des siècles, devra réclamer l’application. L’unité essentielle de la famille humaine, la solidarité maudite, dans le péché, de tous ceux qui, fils d’Adam, sont, inéluctablement, membres les uns des autres, la vocation que Dieu leur adresse, par le Christ, à entrer librement dans la solidarité de la grâce, l’achèvement du plan de Dieu par l’avènement d’une humanité fraternelle en qui Dieu sera tout en tous, voilà quelques éléments d’une pensée qui se serait refusée à admettre des concepts tels que ceux de l’ennemi héréditaire ou de la guerre fatale, car tous les hommes sont appelés à connaître la paix du Christ pour former un seul corps, il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni barbare ni Scythe, la Croix a détruit l’inimitié des races et des peuples, le Christ a renversé le mur de séparation, et tous, quelle que soit leur origine, ont, par le Christ qui est « notre paix », « accès auprès du Père, dans un même Esprit » (6).

Les mêmes principes se retrouvent dans l’enseignement des Pères et des Docteurs des premiers siècles du christianisme et du Moyen âge. L’enseignement et l’action de l’Eglise contribuent indiscutablement à adoucir les mœurs brutales léguées par l’humanité païenne. La trêve de Dieu, imposée peu à peu à une société féodale déchirée par des guerres incessantes, ne révèle pas seulement l’autorité de l’Eglise ; elle fait entrevoir à l’horizon des peuples fatigués de vivre au milieu de perpétuels conflits l’aube du jour où l’homme sera, non plus un loup pour l’homme, mais le frère de l’homme. Seulement c’est, comme au temps de la Rome antique, par l’unité de domination que l’on prétend assurer et maintenir la paix. Il s’agit de substituer le pouvoir spirituel du Pape à la puissance temporelle du César païen. Le droit international et, par conséquent, le problème de la paix internationale ne naissent qu’au moment où, avec la Réforme du XVI° siècle, le principe d’individualité s’affirme dans les collectivités humaines qui deviennent désormais les nations. Alors seulement un sentiment s’impose à elles, celui du lien pacifique qui doit réunir en une vaste communauté les peuples ayant les mêmes aspirations religieuses et sociales. Comment l’enseignement et l’action de l’Eglise répondent-ils, dans les diverses confessions chrétiennes, à cette nouvelle situation ?

Luther aimait la paix et détestait la guerre. Ses exhortations aux paysans révoltés montrent le prix qu’il attachait à la paix (7). Il n’avait rien, cependant, d’un pacifiste intégral. Etait juste, à ses yeux, la guerre qu’exige la défense du territoire. « Celui qui commence la guerre est dans son tort, écrivait-il, et il n’est que juste qu’il soit vaincu et puni d’avoir tiré l’épée le premier... Prends donc bien garde de distinguer le désir, l’envie de faire la guerre, et la nécessité, le devoir de te défendre ». De guerre religieuse, il ne voulait pas qu’il fà »t question, même contre les Turcs. « La bataille charnelle, disait-il, n’est point l’œuvre du Pape ni de l’Eglise ; c’est l’affaire de l’Empereur... Nous lui demandons de faire son devoir, d’accomplir l’œuvre sainte de sa charge, de défendre les biens, l’honneur, la vie de ses sujets et de sauver son pays » (8).

Luther ne se borne pas à traiter d’extravagants ceux qui enseignent qu’il est défendu aux chrétiens de résister aux Turcs les armes à la main ; il publie « un sermon de bataille contre le Turc » et, après la délivrance de Vienne, il s’écrie : « Dieu, dans cette année-ci, a combattu vaillamment pour nous. Ils ont perdu vingt-six mille hommes, et nous, six mille, dans leurs assauts » (9).

Pour Calvin, la guerre est une « chose horrible, contre nature, une énormité » (10). Il va de soi qu’il condamne sans réserve les guerres de conquête. Mais la guerre de légitime défense doit être, elle aussi, évitée dans la mesure du possible.

« Apprenons, écrit Calvin, de ne point irriter cestuy-ci, ne cestuy-la, pour donner occasion de nous fascher et molester ; mais que tous ceux qui nous sont ennemis, qu’ils commencent la guerre, et que de nostre costé nous soyons paisibles. De nostre part, que nous cerchions la paix en tant que nous sera » (11). Toutefois, si l’on est « contraint par grande nécessité », « il est licite de guerroyer en grande nécessité, en sorte que la guerre ne soit sinon pour procurer la paix... Il n’y a nulle guerre juste, sinon que Dieu en soit l’autheur » (12). Au surplus, à travers toutes les vicissitudes de la politique humaine, il faut que « nous pourchassions la paix avec tout le monde » et que « nous soyons frères à un chacun » (13).

Que n’avons-nous le loisir de nous arrêter devant quelques grandes figures de chrétiens des Eglises de la Réforme qui reprirent et développèrent, dans des directions diverses, l’enseignement des Réformateurs : un La Noue, ce vieux soldat huguenot du XVI° siècle, d’après qui « l’homme doit tendre principalement à paix et à tranquillité, afin de mener une vie plus juste » (14) ; un George Fox, entreprenant, dès 1647, sa propagande pacifique avec ses amis Quakers qui, pas plus que lui, ne toléraient que le chrétien fît usage des armes ; un Pufendorf essayant, dans son traité sur Le Droit de la nature et des gens, de définir « les devoirs des conducteurs d’armée en termes aussi adéquats que possible aux règles de l’Evangile » (15) ; un William Penn, refusant de s’armer pour être en mesure de réduire les Peaux-Rouges des territoires que le roi d’Angleterre lui avait concédés, et signant avec eux le Traité d’amitié où s’incarne sa conviction que, selon la parole apostolique, « le fruit de la justice se sème dans la paix » (16).

Et quel chemin parcouru entre la première Association pour le maintien de la paix fondée, en 1774, par un Français fixé en Amérique, Antoine Bénézet, et l’Alliance universelle pour l’amitié internationale par les Eglises, définitivement organisée en aoà »t 1914, et qui, depuis la guerre, a pris un si vigoureux essor !

C’est au cours de l’après-guerre que les Eglises de la Réforme ont formulé leur doctrine de la paix. Leurs représentants officiels, unis aux représentants officiels des Eglises orthodoxes dans la Conférence œcuménique de Stockholm à laquelle nous nous sommes déjà référés, ont adopté les résolutions suivantes :

« 1. L’esprit et l’enseignement de Jésus-Christ et, par conséquent, l’esprit et l’enseignement de l’Eglise chrétienne sont incompatibles avec la guerre, celle-ci n’étant que le recours à la force brutale, doublée de perfidie et de mensonge, pour le règlement des conflits entre les peuples.
La guerre, ainsi considérée, est l’abus et non l’usage de la force, car c’est abuser de la force que de lui permettre de dire où est le bon droit, et de présenter sa victoire comme celle de la justice. La guerre, ainsi considérée, n’a aucune valeur pour se prononcer dans le domaine des valeurs morales.
Du point de vue chrétien, la guerre sous toutes ses formes est condamnable, mais surtout la guerre d’agression, l’agresseur étant celui qui refuse de recourir à l’arbitrage ou de se soumettre à un tribunal impartial.
Les Eglises ont l’impérieux devoir d’employer toute leur influence pour déterminer les nations à s’organiser en une société fraternelle.
Il est bien entendu que les résolutions ci-dessus laissent intact le droit imprescriptible de toute nation de se défendre contre toute agression ou oppression.
2. L’Eglise est supranationale en ce sens que sa mission ne s’arrête pas aux frontières d’une nation, mais s’étend à toutes. Cette mission consiste notamment à enseigner à tous qu’ils ont, en même temps, à se garder du pharisaïsme national, des préjugés de race, de toute susceptibilité belliqueuse, aussi bien que d’un vague cosmopolitisme sentimental.
3. L’Eglise doit spécialement insister, dans son enseignement, sur l’unité d’origine de la famille humaine, l’unité en Christ des fidèles, la solidarité des chrétiens, et mettre en évidence le fait que tout homme, comme toute Eglise et toute nation, contribue pour sa part à l’établissement du Royaume de Dieu et se trouve, à ce titre, revêtu d’un caractère sacré...
5. L’Eglise reconnaît que la Société des Nations est actuellement la seule organisation capable d’assurer la sécurité et, par là même, la bonne entente entre les peuples. Elle demande à tous les fidèles de lui donner leur actif concours, afin qu’ayant englobé tous les peuples et accru son influence spirituelle elle devienne apte à remplir toute sa mission » (17).

Tels sont les textes que la Conférence de Stockholm a résumés dans son Message à la chrétienté par les paroles suivantes : « Nous faisons un devoir aux Eglises d’exprimer avec nous leur horreur de la guerre et d’affirmer qu’elle est radicalement incapable de régler les différends internationaux. Nous invitons toutes les Eglises à demander dans leurs prières l’accomplissement de la promesse biblique : sous le règne du Prince de la Paix, "la miséricorde et la vérité se rencontreront, la justice et la paix s’embrasseront" » (18).

L’enseignement de l’Eglise romaine s’accorde, pour l’essentiel, avec l’enseignement et les appels des confessions protestantes et orthodoxes. Léon XIII était fidèle à la tradition la plus certaine de la papauté lorsqu’après avoir dénoncé, dans son allocution au Consistoire du 11 février 1889, le danger de « la multiplication menaçante des armements » il ajoutait : « Il faut chercher à la paix d’autres fondements plus fermes et plus en rapport avec la nature. Car s’il est admis par la nature que l’on défende son droit et par la force et par les armes, il ne l’est pas de faire de la force la cause efficiente du droit » (19). Ne constatait-il pas aussi, dans son encyclique Praeclara gratulationis, qu’ « un effort de réunion entre les nations serait chose bien désirable » (20) ?

Benoît XV, au lendemain de la guerre, formulait un vœu identique dans l’encyclique De pacis reconciliatione christiana.

« Il est bien à souhaiter, disait-il, que tous les Etats... se réunissent en une association, ou plutôt en une sorte de famille, apte aussi bien à conserver la liberté de chacun qu’à protéger l’ordre de la société humaine.
...A ces peuples fédérés sous la loi chrétienne, en tout ce que la justice et la charité leur feront entendre, ne sera point ménagé l’appui volontaire de l’Eglise » (21).

Le pape Pie XI n’a cessé de reprendre et de préciser les enseignements et les exhortations de ses prédécesseurs. Dès le début de son pontificat il affirmait, dans l’encyclique Ubi arcano, sa résolution de consacrer tous ses soins à restaurer « la paix du Christ dans le règne du Christ ». Il y a quelques mois à peine, en octobre 1931, dans sa lettre apostolique Nova impendet, ilinvitait encore les nations à coopérer loyalement aux tâches nécessaires de la paix, du bien général et de la concorde communes.

En vérité n’avons-nous pas le droit de dire que l’Eglise de Jésus-Christ n’a jamais laissé s’obscurcir, devant elle, la vision de paix des prophètes, du Christ et des apôtres, et que toujours, dans toutes ses confessions, elle s’est efforcée de la faire resplendir sur les chemins que s’obstine à suivre une humanité fille de Caïn ?

 

, II ,

« Paix sur la terre », chantaient les anges dans la nuit où le Christ naquit à Bethléem (22). On veut bien reconnaître que l’Eglise ait toujours accordé son enseignement au chant céleste. Mais on ajoute aussitôt que cet enseignement s’est avéré inefficace et qu’au surplus l’Eglise l’a bien souvent contredit par son action.

Eh, oui ! Il y eut jadis, au temps lointain de la féodalité, la trêve de Dieu ; et, à maintes reprises, au cours des siècles, les Papes furent appelés à arbitrer des conflits internationaux, comme par exemple, Léon XIII lors du litige entre l’Allemagne et l’Espagne à propos de l’archipel des Carolines. Mais, en regard de ces initiatives ou de ces efforts pacifiques, combien de fois l’Eglise ne s’est-elle pas tue devant des menaces de guerre, nées de l’ambition désordonnée des souverains ou des gouvernements ? Combien de fois, au cours de l’histoire, n’a-t-elle pas, secrètement ou ouvertement, encouragé des conflits ? Combien de fois, lorsqu’une guerre était déchaînée, n’a-t-elle pas, à l’intérieur de chaque nation, pris aveuglément parti pour une cause dont elle ne cherchait même pas à vérifier le bon droit ? A se hâter de rendre à César ce qui est à César l’Eglise a oublié, parfois, de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Et peut-être des souverains ou des Etats qui attentaient à la paix du monde ont-ils trop constamment rencontré, dans les diverses confessions chrétiennes, malgré leur enseignement officiel, une complaisance, pour ne pas dire une servilité, qui a assuré à leurs entreprises belliqueuses le concours, sinon la complicité, des plus puissantes influences spirituelles.

Tenons-nous-en, Messieurs, à l’histoire d’hier. Ce qu’on reproche à l’Eglise, à toutes les Eglises, c’est de n’avoir ni prévenu ni essayé d’empêcher la catastrophe de 1914. On reproche à l’Eglise romaine de n’avoir pas mis au service de la paix, au lendemain de l’acceptation par la Serbie de l’ultimatum autrichien, l’incontestable influence qu’elle avait à la Cour de Vienne. On reproche à l’Eglise évangélique de Prusse et à toutes les Eglises chrétiennes en Allemagne de n’avoir pas conjuré le gouvernement impérial d’accepter les propositions pacifiques présentées par les autres puissances. On reproche aux Eglises chrétiennes des nations mises en présence d’un si redoutable péril d’avoir, presque toutes, gardé le silence, de n’avoir su faire retentir, au milieu des délibérations des chancelleries, aucune parole prophétique, et de s’être trop facilement contractées, à l’intérieur de chacun des Etats belligérants, dans le nationalisme le plus étroit.

« Les peuples chrétiens, écrit Ludwig Bauer dans La guerre est pour demain, n’ont pas cessé de se battre, et même dans la dernière guerre les croyants et leurs pasteurs ont prêché la bataille, la haine et le meurtre » (23).

Sachons ne pas nous arrêter à ce que ces dernières lignes renferment d’exagération, tout au moins pour certaines Eglises dans certains pays. L’Eglise, dans son ensemble, a le devoir de reconnaître que les reproches qui lui sont faits ne sont pas entièrement immérités. Sans doute a-t-elle dà », pour une part, à ses lamentables divisions, au morcellement des confessions protestantes, beaucoup plus grand en 1914 qu’aujourd’hui, de ne pouvoir faire entendre, à la veille de la guerre, l’appel suprême du christianisme ? Aurait-elle pu sauvegarder la paix ? En tout cas elle eà »t été fidèle à sa vocation essentielle. Et de ce que, dans l’angoisse qui pesait sur le monde, elle se soit renfermée dans le silence de l’intercession, de ce qu’elle n’ait pas trouvé au plus profond de sa foi les accents qui imposent aux hommes, si haut placés qu’ils soient, la pensée de Dieu et le désir loyal de faire sa volonté, l’Eglise avait le devoir de s’humilier. C’est ce qu’ont éprouvé les représentants des communions chrétiennes réunis, en 1925, à Stockholm. « Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas échapper, disait l’un d’eux, en tant que disciples de Jésus-Christ, au sentiment poignant d’une humiliation collective » (24). Et le Message à la chrétienté, après avoir évoqué « les angoisses et les péchés de la guerre, comme aussi les détresses qui en prolongèrent les contrecoups », contient ces mots auxquels il me semble que tout chrétien doive souscrire : « Nous confessons devant Dieu et devant les hommes les erreurs et les fautes des Eglises » (25).

Ceci dit, Messieurs, laissez-moi vous faire part du trouble où me laissent des reproches dont je n’hésite pas, cependant, à reconnaître pour une part le bien-fondé. Certes, je crois de toute mon âme que l’Eglise de Jésus-Christ est appelée à remplir dans le monde un ministère prophétique. Elle n’est pas seulement le corps du Christ, elle est aussi, elle doit être, dans le tumulte des agitations humaines, le prophète de l’Eternel. Mais que doivent être, devant les menaces qui s’amoncellent encore à l’horizon des peuples, son attitude, sa parole, son action prophétiques ? On lui demande d’incarner, dans son message, l’absolu de la sainteté et de l’amour de Dieu, de ne plus se prêter à ce que d’aucuns regardent comme des compromissions ou des complicités déshonorantes, de ne pas reculer devant l’affirmation intransigeante que tout recours à la force, tout emploi de la violence est péché.

, Que l’Eglise chrétienne, dans les circonstances actuelles, ose être l’héritière spirituelle d’un Jérémie, nous dit-on. Jérémie n’a-t-il pas engagé son roi à renoncer à toute résistance et à se rendre au roi de Babylone (26) ? Voilà l’attitude qui convient à l’Eglise de celui qui a dit à ses disciples : « Je vous prie de ne pas résister au méchant » (27).

, Je ne m’arrêterai pas, Messieurs, à rechercher si Jérémie n’a pas obéi à la juste appréciation d’une situation politique déterminée tout autant qu’à des motifs proprement religieux qui n’ont rien de commun, d’ailleurs, avec la doctrine de l’objection de conscience. Il y a, dans toute grande personnalité prophétique, une inspiration originale qui se dérobe à l’effort d’analyse. L’action vivante d’un prophète n’est pas un exemple proposé, du dehors, à notre imitation, mais un ferment qui travaille mystérieusement la communauté des croyants, une lumière qui marque la route à suivre, une puissance inspiratrice qui oriente la recherche, la méditation, tout ce labeur intérieur par quoi une collectivité religieuse, se dépassant elle-même, s’élève vers des sommets où Dieu l’aidera à s’assimiler moins imparfaitement la vérité éternelle. Ainsi en fut-il de l’action de Jérémie, ainsi en sera-t-il de celle des hommes d’aujourd’hui ou de demain qui, marqués du signe de la vocation prophétique, prépareront l’Eglise, peut-être au prix de grandes souffrances personnelles, à recevoir une révélation plus complète de ce qu’elle doit être, dire et faire, pour que vienne le jour où, selon la parole d’Esaïe, « l’on n’apprendra plus la guerre » (28).

Remarquons toutefois que l’attitude absolue que, souvent, on attend de l’Eglise devant le problème de la paix et de la guerre, ni saint Paul ni le Christ ne semblent l’avoir adoptée. Certes, et je l’ai déjà indiqué, ni pour l’apôtre ni pour son Maître le problème ne se posait comme il se pose pour nous. Et cependant ils ont vécu tous deux, au contact d’officiers et de soldats, dans un monde où la force militaire se faisait partout sentir, où l’on s’entretenait quotidiennement d’expéditions guerrières accomplies par les légions romaines. Saint Paul, pour mettre en lumière certains aspects de la vie chrétienne, emprunte maintes images à la vie du soldat (29). Jésus n’hésite pas à mettre en scène, dans une de ses paraboles, un roi qui va faire la guerre à un autre roi (30). Plus encore, c’est à la foi d’un capitaine romain qu’il rend le plus magnifique hommage sans chercher le moins du monde à le détourner du métier militaire qu’il exerce (31). Et lorsque, perçant de son regard les brumes de l’avenir, il dit à ses disciples : « Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerre ; gardez-vous de vous en troubler, car il faut que cela arrive » (32), il ne prononce aucune parole d’où l’on puisse conclure qu’il condamne toute guerre sans exception et que, par conséquent, il demande à un pays attaqué de renoncer à se défendre.

Je sais qu’on peut invoquer ici le précepte que je citais tout à l’heure : « Je vous dis de ne pas résister au méchant ». Faut-il indiquer qu’à adopter certaines interprétations de cette exhortation on n’irait à rien de moins qu’à livrer le monde au règne de Satan dont on verrait, passivement, se dérouler le triomphe ? Et faut-il rappeler que, si Jésus a dit : « Celui qui a tiré l’épée périra par l’épée » (33), il a dit également : « Lorsqu’un homme fort et bien armé garde sa maison, tout ce qu’il possède est en sà »reté » (34) ?

Sa maison ! Serait-ce trahir la pensée du Maître que d’avancer que ce qui est vrai de la maison l’est aussi de la cité et de la patrie ?

De ces trop brèves indications, je ne veux, Messieurs, conclure qu’une chose : c’est qu’à ceux qu’obsèdent les problèmes de la paix, de la sécurité des peuples, du désarmement, ni l’enseignement apostolique ni les évangiles n’offrent des solutions nettes, décisives, absolues, que l’Eglise n’ait plus qu’à enseigner à notre génération.

 

, III ,

Et pourtant notre génération veut la paix ! Et les jeunes qui viennent après nous, à l’exception de fous criminels qui s’offrent aux pires suggestions de la haine, dans tous les pays, veulent la paix ! Et de toutes les régions du monde comme de tous les milieux sociaux monte, vers les gouvernements, le même appel qui, devant les nouvelles menaces de guerre, devient une supplication : donnez-nous la paix !

La paix ! Pendant de longs siècles les hommes se sont redit de génération en génération : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », et il n’est pas certain que ce mot d’ordre ne soit plus, de nos jours, accueilli de personne, pas plus qu’il n’est certain, hélas, qu’il n’y ait plus, dans l’humanité contemporaine, aucun théoricien de la guerre nécessaire ou de la guerre fatale. Mais les usines d’armes et de munitions n’ont pas encore fermé leurs portes !

Mais aujourd’hui des millions d’hommes et de femmes sont convaincus qu’il y a un moyen infaillible d’établir la paix entre les peuples : le désarmement. Puisque la guerre a été mise hors la loi par le pacte Briand-Kellogg, que les gouvernements consentent enfin, en conformité de l’article 8 du traité de Versailles, à réduire leurs armements au minimum compatible avec la sécurité nationale, et le monde sera délivré du cauchemar de la guerre, qu’on annonce pour demain ; il connaîtra enfin la paix ! Comment ne demanderait-on pas à l’Eglise d’apporter le concours de son autorité morale et spirituelle à l’établissement de la vraie paix et, dans ce dessein, d’appuyer la croisade pour le désarmement ? Comment n’attendrait-on pas d’elle qu’elle usât de toute son influence pour que la Conférence actuellement réunie à Genève fît franchir, aux peuples angoissés, une étape décisive sur le chemin de la paix ?

Messieurs, un homme vient de mourir, dont je vous rappelais, au cours de ces conférences, quelques généreuses paroles, le professeur Charles Gide, qui prononçait, il y a quelques mois, ces mots, dont plusieurs lui ont fait grief : « Le désarmement n’est pas la paix ». Il savait très bien que, comme l’a dit un autre chrétien pacifique, le pasteur Wilfred Monod : « Ce ne sont point les armes qui ont créé les combattants, ce sont les combattants qui ont créé les armes » (35). Vérité évidente, à laquelle nous aurons à revenir, mais qui ne doit pas faire oublier cette autre vérité, à savoir que la course aux armements, loin de garantir la paix, prépare infailliblement la guerre.

Sommes-nous donc au bord d’un gouffre où rien ne pourra empêcher l’humanité de sombrer avec tous les trésors de civilisation qu’elle a préservés au cours de la dernière guerre ? L’Eglise, qui persiste à croire en l’homme parce qu’elle a foi en Dieu, ne peut consentir à cette démission de l’espérance humaine. Elle croit à la paix nécessaire, à la paix possible, mais elle sait que l’humanité ne la trouvera, comme la solution de tant d’autres problèmes, que sur le chemin de la solidarité librement consentie et loyalement pratiquée.

« Nous sommes membres les uns des autres », écrivait saint Paul (36). Nous le sommes en tant qu’individus et en tant que nations. La dernière guerre et les années qui l’ont suivie et la crise actuelle ont fait apparaître, dans une évidence aveuglante, et dans tous les ordres de la vie, la solidarité que nous subissons. Hommes et peuples, nous n’avons pas à la subir seulement, nous avons à la vouloir, car cette solidarité, si nous lui donnons notre consentement sans réserve, sera la condition d’une paix véritable.

« Nul ne vit pour soi-même », disait aussi l’apôtre (37) ; vérité éternelle, que les peuples ne font que bégayer. Qu’ils s’affirment solidaires dans le grand devoir d’assurer la paix du monde, nous nous en réjouissons, et nous accueillons avec gratitude les déclarations et les pactes solennels où s’inscrit cette reconnaissance de leur solidarité. Ne sentez-vous pas, cependant, que tout pacte est inefficace, et peut-être hypocrite, s’il ne s’incarne pas dans une action solidaire qui exclut, qui ne peut pas ne pas exclure toute neutralité devant une rupture de la solidarité pacifique, et commande des efforts et des sacrifices collectifs, nécessaires à la restauration de la solidarité ?

L’Eglise, qui prolonge l’incarnation de la Parole éternelle, ne prendra jamais son parti d’un certain verbalisme pacifiste où l’équivoque des formules aggrave le refus de s’engager à l’action. L’Eglise a le droit, elle a plus encore le devoir de rappeler aux hommes, gouvernants ou négociateurs, qui portent la responsabilité de la paix du monde, que l’absolue sincérité est la condition primordiale de toute coopération efficace des nations en vue de la paix et qu’il n’y a pas de solidarité féconde qui puisse se développer dans une atmosphère d’hypocrisie et de mensonge, où les réticences des uns répondent aux dissimulations des autres. L’Eglise chrétienne, qui croit à la moralité nécessaire de la vie internationale, a le droit et le devoir de dire et de répéter que la pierre de touche de la volonté pacifique des gouvernements est, plus que jamais, leur volonté d’être vrais, vrais dans leurs exposés, dans leurs offres, vrais dans leur acceptation des conséquences pratiques impliquées dans leurs propositions.

Au sein de la Société des Nations, dont l’Eglise soutiendra toujours les efforts pacifiques, la solidarité librement consentie par tous doit être, par tous, loyalement pratiquée. Ce serait, toutefois, se méprendre singulièrement sur les exigences de la solidarité, que de ne pas aborder courageusement et ne pas chercher à résoudre en pleine clarté le problème des responsabilités collectives que doivent assumer, les uns à l’égard des autres, les peuples attachés au maintien de la paix. « Si un membre souffre, s’écriait saint Paul, tous les membres souffrent avec lui » (38). N’y a-t-il pas là le principe même de l’assistance collective prévue par le Pacte de la Société des Nations, et dont l’organisation rendra seule possible, avec l’acceptation de l’arbitrage obligatoire, une réduction générale des armements « fondée sur un régime juridique de promesses et d’engagements mutuels » (39) ?

Si les exigences d’une paix qui réponde à la doctrine chrétienne de la solidarité s’accordent avec le principe même de ce qu’on appelle la thèse française, nous nous en réjouissons comme protestants français. Et notre patriotisme nourrit le fervent espoir que le clair génie de la France sera, dans les délibérations de Genève, l’un des plus précieux auxiliaires de l’organisation de la paix. L’Eglise ne voit nulle opposition entre l’amour de la patrie et la coopération la plus ardente à l’instauration d’une communauté internationale, sà »re garantie de la paix du monde. Si elle condamne les nationalismes qui dressent les uns contre les autres des peuples dont chacun se prétend supérieur à tous les autres, et par là même ne peut en comprendre aucun, elle approuve, elle encourage le patriotisme qui veut que la nation soit grande et forte, généreuse et compréhensive, pour pouvoir mieux collaborer à l’œuvre commune de l’humanité. Car elle sait que la vraie solidarité se fonde non pas sur la confusion des peuples dans une nouvelle Babel des nations, mais sur l’accord unanime, en vue du bien de tous, de patries dont chacune, fidèle aux plus nobles traditions de son passé, ayant pris conscience de son génie propre, veut le consacrer, dans le respect du génie des autres peuples, au service de la justice et de la paix universelles.

Ainsi l’Eglise peut aider les peuples, par la mise en pleine lumière de toutes les exigences de la solidarité humaine, à résoudre le problème de la paix. Ainsi doit-elle seconder de son appui le plus cordial les efforts des hommes de bonne volonté, croyants ou incroyants, qui, « à leur gloire et à leur risque », ainsi que le disait il y a quelques jours le chef du gouvernement de la France, veulent « assurer à l’idée de paix sa résonance intégrale et concentrer en elle les aspirations de notre temps vers un ordre nouveau » (40).

Elle a, toutefois, une mission plus haute encore : rappeler que le problème n’est pas simplement politique, économique ou social, ni même juridique, mais plus encore moral et spirituel. A rejeter dans l’ombre l’aspect moral et spirituel du problème de la paix, à méconnaître par conséquent qu’il est avant tout un problème humain, les efforts les plus généreux, les plus désintéressés, risquent d’aboutir aux plus cruelles déceptions ou de s’enliser dans une agitation toute verbale.

M. Max Hueber, ancien président de la Cour de justice internationale, écrivait il y a quelques années : « Tous ceux qui se placent sur le terrain du christianisme seront unanimes à admettre que la solution véritable de tous les problèmes humains ne se trouvera que dans le renouvellement intérieur des individus (41). Ainsi en sera-t-il du problème de la paix, et c’est ce que l’Eglise ne doit pas se lasser de rappeler à ceux, chrétiens ou non, que guette la tentation très subtile d’espérer que les hommes puissent assurer à leurs peuples une paix véritable, sans Dieu.

Prétendre instaurer « la paix dans les esprits et dans les cœurs, pour la préparer dans les choses » (42), sans tenir compte de la réalité tragique du péché, c’est se condamner à bâtir sur le sable mouvant des passions humaines. Le désordre, les conflits, les guerres de toute nature règnent dans l’humanité parce que le désordre, le désaccord est au cœur de l’homme et dans sa volonté partagée. « Le péché est le grand isolateur », a dit un jour Fallot. Il mure les hommes et les peuples dans l’isolement de l’orgueil et de l’égoïsme, car, séparant les hommes de Dieu, il les sépare les uns des autres. De là cette impossibilité tragique pour les hommes, mais aussi pour les peuples, de se mettre à la place des autres, dans un persévérant effort de compréhension réciproque. De là aussi ces appétits de domination, cette abdication devant les instincts de violence, ces convoitises, ces haines, qui préparent les conflits et déchaînent les guerres.

L’Eglise manquerait à sa vocation la plus certaine, si elle ne dénonçait sans relâche la puissance maudite du péché et si, par son silence, elle laissait croire aux hommes qu’une paix véritable est possible alors que triomphe en eux le principe de toutes les séparations, le destructeur de toutes les solidarités voulues de Dieu.

Ce dont les hommes et les peuples ont besoin, Messieurs, ce qu’ils appellent, ce qu’ils réclament du fond de leur détresse, ce ne sont pas des rêves, ce ne sont pas des idéologies, c’est une délivrance, c’est un salut. Mais, esclaves ou victimes ou coupables, les hommes ne peuvent se sauver eux-mêmes. Pour que les esprits désarment et que les cœurs deviennent fraternels, nous ne pouvons nous passer de Dieu dont la divine paternité est l’inébranlable fondement de la fraternité humaine.

La paix à tout prix, par horreur ou par peur de la guerre, ou par désir de jouir de la vie, ou au mépris de la justice, n’est pas la paix que Dieu veut nous apprendre à vouloir et à chercher avec lui. La paix que, seul, il peut nous rendre capables de conquérir, la seule paix qui réponde au De profundis d’une humanité jetée aux abîmes par le péché, c’est celle dont l’Evangile a apporté aux hommes la révélation et la promesse. C’est la paix des hommes réconciliés avec Dieu, en qui Jésus-Christ aura fait se lever la vision radieuse des solidarités humaines rendues de nouveau possibles par la restauration, dans l’homme, de la filialité divine. C’est la paix des peuples qui, se reconnaissant membres les uns des autres, sauront vouloir être vrais et justes les uns à l’égard des autres. A vouloir cette paix, à la préparer en persuadant à ses fidèles d’en devenir les bons ouvriers, à hâter son avènement en étant, au milieu des hommes, la messagère toujours plus aimante du Père en qui seul ils peuvent apprendre à se respecter et à s’aimer, l’Eglise chrétienne doit consacrer le meilleur de ses forces. Ah ! Qu’elle sache, au moins, pour l’accomplissement de ce grand et saint devoir, manifester l’unité essentielle de son enseignement et de son action !

Nous voici parvenus, Messieurs, au terme de l’étude que j’ai proposée cette année à votre réflexion. Permettez-moi de vous faire l’aveu d’un double sentiment que j’éprouve au moment où je dois me séparer de tous ceux, auditeurs groupés dans ce sanctuaire ou dispersés en France et à l’étranger (43), qui m’ont prêté, au cours de ces six semaines, une si fidèle attention.

En me remémorant ce que je vous ai dit de chacune des questions du temps présent dont nous avons abordé l’examen, j’ai conscience, tout d’abord, d’être demeuré souvent, faute de temps peut-être, à la surface des choses et d’avoir insuffisamment fait apparaître et la complexité des problèmes et l’impossibilité de découvrir, sans aller jusqu’au fond de la réalité, la solution qu’ils exigent. De là , parfois, une apparence d’injustice, à l’égard des hommes et des choses, dont je sens le besoin de m’excuser.

Puis-je espérer que, m’accordant votre indulgence, vous ferez l’effort personnel de reprendre l’un après l’autre chacun des problèmes envisagés, d’en penser vous-mêmes les données, de confronter, avec les solutions souvent faciles qui leur sont offertes, l’enseignement de l’Eglise dont, à leur propos, je vous ai indiqué les éléments essentiels ? Ce serait la plus grande récompense que je pusse souhaiter à mon effort.

Mais, surtout, je connais l’angoisse de quiconque, ayant eu l’occasion de parler à ses contemporains, redoute de n’avoir pas su les persuader de regarder en face et de méditer ce qu’a de tragique, aujourd’hui, la situation de l’humanité. Derrière toutes les questions du temps présent surgit le problème éternel de l’homme et de sa destinée, de l’humanité et de la fin dernière assignée à son labeur et à son tourment. Aucune question ne recevra de réponse décisive tant qu’on laissera de côté le problème essentiel, le problème unique. Et ce qui donne au temps présent une gravité si redoutable, c’est que tout nous crie que là est le problème qui commande tous les autres et qu’à en mépriser ou à en repousser la solution religieuse, la solution chrétienne, l’humanité va délibérément au suicide.

L’antique institution de la famille chancelle, l’économie moderne, fondée sur le profit, semble irrémédiablement atteinte, de douloureuses tragédies individuelles et de lamentables catastrophes collectives prouvent, chaque jour, que l’or trahit ceux qui lui rendent un culte ; le matérialisme athée, après avoir ruiné les âmes, s’installe au cœur même de la vie de grands Etats, et organise ses croisades destructrices. Un frémissement d’impatience agite les races de couleur qui espèrent, en chassant les Blancs, conquérir leur liberté, et le fantôme de la guerre donne aux peuples les plus pacifiques un perpétuel cauchemar. Il semble à beaucoup d’hommes que nous entrions, sans toujours nous en rendre compte, dans des temps apocalyptiques où se jouera la destinée spirituelle de l’humanité, dans un combat décisif entre les forces sataniques et Dieu.

L’Eglise est-elle prête à livrer ce combat, armée de la puissance de l’Esprit ? Est-elle prête à accepter le mépris, l’indifférence, la persécution, le martyre ? Est-elle prête à se donner, dans un héroïque labeur de sainteté et d’amour, pour que le monde moderne apprenne, dans le tumulte du temps présent, à se recueillir et à écouter l’appel de la vérité et de l’amour éternels ? C’est à elle, à elle seule, qu’au jour des prochains effondrements, regarderont les hommes qui conserveront encore, si faible soit-elle, une espérance de salut. Ah ! Qu’elle soit alors, par la grâce de Dieu, l’Eglise de la Résurrection, l’Eglise du glorieux matin de Pâques, et qu’au milieu des ruines accumulées par le péché, elle ait le droit de chanter, avec les hommes qui auront persisté à croire à la vie, la splendeur de la vie retrouvée et vécue dans la communion des âmes en Dieu et dans la solidarité des peuples résolus enfin à vouloir une humanité fraternelle !

(1) Esaïe 2/2-4, Michée 4/1-3.

(2) Esaïe 9/5.

(3) Matthieu 5/9.

(4) Luc 10/25-37.

(5) Matthieu 5/44.

(6) Ephésiens 2/18.

(7) Kuhn, Luther, t. II, pages 205-207.

(8) W., XIX, 645, 9-26.

(9) Kuhn, ouvr. cit., II, pp. 414-415.

(10) Doumergue, ouvr. cit., V, p. 669.

(11) Opera, XXVII, p. 54.

(12) Ibid., pp. 593-594.

(13) Ibid., p. 619.

(14) Discours politiques et militaires, XIX, IX.

(15) J. Dumas, Les origines chrétiennes du pacifisme contemporain, dans la Revue du Christianisme social, 1914, p. 313.

(16) Jacques 3/18.

(17) Stockholm, pp. 156-157.

(18) Stockholm, p. 13.

(19) Gaston Tessier, Les Catholiques et la Paix, Paris, 1927, p. 45.

(20) Ibid., p. 46.

(21) Ibid., p. 60.

(22) Luc 2/14.

(23) Paris, Grasset, p. 74.

(24) M. Wilfred Monod, dans Stockholm, p.20.

(25) Stockholm, p. 11.

(26) Jérémie 21/1-10.

(27) Matthieu 5/39.

(28) Esaïe 2/4.

(29) Romains 13/13, 2 Corinthiens 6/7 et 10/4, Ephésiens 6/11ss, 2 Timothée 2/3, etc

(30) Luc 14.

(31) Matthieu 8/10.

(32) Matthieu 24/6.

(33) Matthieu 26/52.

(34) Luc 11/21.

(35) Christianisme Social et Problèmes contemporains, p. 45.

(36) Romains 12/5.

(37) Romains 14/7.

(38) 1 Corinthiens 12/16.

(40) Wilfred Monod, ouvr. cit., p. 64.

(41) Discours de M. André Tardieu aux obsèques de M. Briand.

(42) La politique internationale et l’Evangile, p. 5.

(43) Discours de M. André Tardieu aux obsèques de M. Briand.

(44) Les conférences de 1932 ont été radiodiffusées par Radio-Paris et Radio-Strasbourg.