Carême 1932 :

L’EGLISE ET LA FAMILLE

Lorsque nous avons entrepris, il y a quatre ans, d’étudier les divers aspects du conflit qui met aux prises le christianisme et le monde moderne [1] , nous avons recueilli l’écho d’une détresse des âmes qui nous a contraints d’envisager, sans délai, le problème que l’homme est à lui-même. Une seule solution, entre plusieurs possibles, nous a paru satisfaire à ses données : Dieu, et non pas n’importe quel Dieu, un Dieu d’Amour qui se révèle et dont Jésus-Christ est le révélateur définitif et parfait [2].

L’étude de Jésus-Christ, de son enseignement et de son œuvre, la contemplation de sa personne nous ont conduits jusqu’au seuil de l’Eglise [3]. C’est, vous vous en souvenez, à rechercher ce qu’est l’Eglise que nous avons consacré notre méditation de l’année dernière. Et nous avons reconnu que l’Eglise est, en pleine humanité, la société voulue de Dieu, où, dans la communion du Christ, se réalise surnaturellement, dans l’acceptation de la grâce divine par la liberté humaine, la destinée de l’homme et de l’humanité. Mais nous avons vu aussi qu’appelée à penser l’homme dans ses rapports avec Dieu et avec le monde, l’Eglise est appelée à penser le monde dans lequel elle vit et qu’elle a pour mission de surnaturaliser. Elle est donc obligée de se placer en présence des problèmes redoutables de la vie et de l’action humaine et de montrer aux hommes comment ces problèmes peuvent et comment ils doivent se résoudre dans la seule perspective où les hommes puissent découvrir le sens de leur destinée éternelle [4]. De là l’étude que nous abordons aujourd’hui, en hommes du XX° siècle et en chrétiens. Parce que je crois en Dieu et en Jésus-Christ, parce que je crois la sainte Eglise universelle, j’ai, pour ma part, la conviction que l’Eglise, se confiant humblement à la direction de l’Esprit de vérité qui la conduira dans toute la vérité [5], ne cessera jamais de trouver, dans le trésor de la Révélation que nous conserve l’écriture sainte, les principes éternels dont l’application permettra seule aux hommes de résoudre, si graves, si délicates soient-elles, les questions du temps présent.

, Est-il vraiment désirable, demande-t-on de divers côtés, que l’Eglise cherche une solution aux problèmes qui retiennent plus particulièrement l’attention des esprits à telle ou telle époque de l’histoire ? Pour chaque génération humaine il y a eu, il y aura des questions du temps présent. A fixer sa réflexion sur ce qui est actuel aujourd’hui mais sera peut-être périmé demain, l’Eglise ne court-elle pas le risque d’être entraînée dans les controverses sociales et politiques, voire même dans les luttes des partis ? N’y perdra-t-elle pas, avec son universalité même, un peu, sinon beaucoup de la fidélité qu’elle doit à sa mission essentielle ? L’Eglise a été voulue de Dieu pour que, par elle et en elle, les hommes apprennent à déchiffrer le mystère de leur misère et de leur grandeur, à naître à la vie surnaturelle des fils du Père qui, désormais, se savent frères les uns des autres, à devenir « ouvriers avec Dieu » [6] pour le salut du monde. Qu’elle soit donc toujours plus, mais qu’elle soit seulement l’Eglise de la prédication et de la prière, l’Eglise des sacrements et de l’amour fraternel : voilà la tâche que son Chef lui demande d’accomplir et en dehors de quoi il ne peut y avoir pour elle qu’embà »ches redoutables !

, Nous écoutons cette mise en garde, Messieurs ; nous croyons toutefois qu’elle se fonde sur un malentendu. Il ne s’agit pas, pour l’Eglise, de chercher une solution aux problèmes d’ordre politique et social qui préoccupent, qui, plus encore, angoissent l’humanité contemporaine. Il s’agit de rappeler inlassablement, que, sous toutes les questions économiques et politiques, nationales et internationales, il y a, plus ou moins dissimulé mais présent toujours, le problème de l’homme et de l’humanité et que, dès lors, aucune question ne peut être résolue, aucune doctrine morale, sociale, internationale, ne peut être efficacement formulée que dans la connaissance préalable de la destinée de l’homme et de l’humanité. Pour l’Eglise, toute question du temps présent s’insère entre l’acte de souveraine liberté par lequel, au commencement Dieu fit l’homme à son image [7] et le glorieux achèvement du jour, entrevu par saint Paul, où Dieu sera tout en tous [8]. Elle ne peut donc pas se dérober au devoir de mettre en pleine lumière, pour chaque génération humaine, les vérités éternelles dont doivent s’inspirer les hommes dans leur effort pour donner à leur vie en commun sur la terre une organisation qui satisfasse aux exigences de justice et de paix que porte, en chaque homme, le meilleur de lui-même.

En face des doctrines sociales, vigoureuses et cohérentes, que le communisme et le nationalisme, pour ne parler que de ceux-ci, proposent à l’assentiment des esprits qui croient que l’homme ne peut se passer d’une conception totale de la vie, l’Eglise de Jésus-Christ garderait-elle le silence ? Laisserait-elle ses fidèles et les hommes qui souffrent et qui cherchent s’avancer à tâtons à la découverte des solutions nécessaires ou accueillir, par lassitude, des formules, séduisantes peut-être, mais dont la mise en œuvre conduirait l’homme à se nier lui-même en niant Dieu ? C’est alors qu’elle serait délibérément infidèle à sa mission divine. La doctrine chrétienne de Dieu commande une doctrine chrétienne de l’homme et de l’humanité, une doctrine du salut de l’homme et de l’humanité, de l’homme appelé à vivre dans la solidarité de Dieu et de ses semblables. Rien de ce qui est humain ne peut ni ne doit demeurer étranger à l’effort de l’Eglise pour penser l’homme et l’humanité dans la claire conscience de leur origine et de leur destinée. De là la nécessité, l’obligation d’une doctrine sociale, qui n’implique nullement, pour l’Eglise, la réglementation des détails d’application ni, toujours et partout, l’obligation ou la légitimité d’une action sociale. Aux spécialistes, aux techniciens, de déterminer les solutions pratiques que commandent les principes, aux chrétiens d’incarner l’enseignement de l’Eglise dans leur action sociale, mais à l’Eglise d’enseigner à ses fidèles et d’offrir à tous les hommes la conception totale de la vie humaine que signifie le christianisme.

Ce devoir, Messieurs, l’Eglise a pu, à certaines heures de son histoire, le méconnaître ou le trahir. L’Esprit de Dieu ne lui a pas permis de l’oublier. Il suffit de lire les lettres de saint Paul et de parcourir les écrits d’un saint Augustin pour voir qu’au V° aussi bien qu’au 1° siècle les grands docteurs de l’Eglise considéraient que le Christ a révélé aux hommes la vérité en laquelle seule tous les problèmes de la vie humaine, individuelle ou collective, trouvent le principe de leur solution, sinon toujours leur solution elle-même. C’est ce qu’ont, à maintes reprises, rappelé les Papes dans des encycliques dont plusieurs retiendront bientôt notre attention. C’est ce qu’ont enseigné les Réformateurs, et très particulièrement Calvin. C’est enfin ce qu’a proclamé, dans le message qu’elle a adressé au monde, la Conférence œcuménique de Stockholm où, en 1925, les représentants officiels de toutes les Eglises , à l’exception de l’Eglise de Rome , ont étudié, humblement mais courageusement, les grands problèmes que confronte le monde moderne. De cet immense et séculaire labeur, inspiré par l’Evangile de Jésus-Christ et dont les résultats sont toujours à soumettre au contrôle souverain de l’Esprit du Christ, l’Eglise a le devoir, par son enseignement, d’assurer aux hommes le bénéfice.

Quel est cet enseignement ? Pour en éprouver la fécondité il convient de préciser, sous leur aspect le plus actuel, les questions dont je vous ai proposé l’étude. Abordons donc, sans plus tarder, après ces considérations générales indispensables, le problème de la famille.

, I ,

Peut-on dire qu’il y ait, au temps présent, une question de la famille ? Oui, certes, car la famille traverse une crise redoutable, aux causes, aux caractères, aux conséquences multiples. C’est là ce que je désire, tout d’abord, faire apparaître clairement.

La crise de la famille se révèle en premier lieu dans le conflit qui oppose l’une à l’autre la génération des jeunes d’aujourd’hui à la génération de leurs parents.

Qu’il y ait eu toujours, sur la terre, un conflit des générations humaines, qu’entre parents et enfants se soient toujours glissés des incompréhensions et des malentendus, je l’accorde volontiers. Jamais toutefois, me semble-t-il, ce conflit n’avait revêtu une pareille acuité, jamais ces malentendus n’avaient trouvé des apologistes aussi fervents. La notion traditionnelle de la famille, qui a prévalu pendant de longs siècles dans la partie du monde soumise à l’influence du christianisme, est partout battue en brèche. Aucun pays n’est à l’abri d’un mouvement qui, tel un raz de marée, a emporté, non seulement dans la Russie des Soviets mais aussi dans une grande partie de l’Amérique jadis puritaine, l’antique conception de la famille chrétienne, de sa vocation divine, de sa structure morale, de sa cohésion spirituelle, de sa continuité à travers les générations solidaires, de sa responsabilité dans l’Eglise et dans l’Etat. Des symptômes irrécusables nous prouvent avec quelle vigueur l’assaut est donné déjà , sur ce point comme sur d’autres qui nous apparaîtront bientôt, à la famille française.

A coup sà »r, Messieurs, la notion traditionnelle de la famille, qu’un grand nombre d’entre nous avons connue vivante au foyer de notre enfance, comportait des éléments qui ne provenaient pas tous du christianisme. Ni une certaine conception de l’autorité maritale et paternelle, ni la méconnaissance, si longtemps maintenue, des droits élémentaires de la femme mariée et de la mère, ne sont d’origine chrétienne. Il y a, en tout ceci, une grande part d’héritage de la famille romaine à quoi se sont mélangés, sans toujours les pénétrer et les transformer, des éléments chrétiens dont nous aurons à apprécier la valeur. Quoi qu’il en soit, partout où la notion traditionnelle a prévalu, elle est ou éliminée, ou violemment combattue, ou âprement discutée. C’est un fait, dont de très belles et indiscutables exceptions nous font peut-être nier la réalité, dont il nous est plus commode, aussi, de contester la gravité. Ce n’en est pas moins un fait dont les indices irrécusables se révèlent à quiconque sait entendre et regarder.

La vérité est qu’un nombre croissant de jeunes dénoncent comme purement conventionnelle, et toujours entachée d’hypocrisie et d’égoïsme, la notion traditionnelle de la famille, avec ce qu’elle comporte de droits pour les parents, de devoirs pour les enfants, de solidarité subie pour les uns et pour les autres. Ne méconnaissons pas, même si nous en désapprouvons les effets, ce qu’il peut y avoir, ce qu’il y a certainement d’exigence de sincérité dans une réaction, si violente soit-elle, contre une morale familiale qui, trop souvent, en particulier dans la bourgeoisie, a sacrifié au qu’en-dira-t-on, aux préjugés de caste, au souci du comme il faut, à la peur du scandale public beaucoup plus qu’à la crainte d’offenser Dieu ou à l’ambition de le servir. Si la jeune génération, poussée par des motifs dont je n’ignore pas la complexité, arrache brutalement certains masques, est-ce à elle que nous devons nous en prendre ? Et alors même qu’elle nous fait souffrir, ne devons-nous pas essayer de comprendre le mystère de sa propre souffrance et d’écouter les avertissements qu’elle nous apporte ?

Ces générations de l’après-guerre, qui montent vers la vie dans le chaos d’un monde qui commence, que nous le voulions ou non elles nous rendent plus ou moins consciemment responsables du désordre universel que nous leur offrons comme héritage. Nombreux, parmi elles, sont ceux qui se demandent pourquoi nous les avons appelés à la vie. Nous disons que nous la leur avons donnée. Ils disent, eux, qu’ils la subissent. Ils nient qu’une solidarité de fait, qui les lie à un passé, à une race, à une époque, à un milieu, à une culture, à une patrie déterminés, suffise à fonder une solidarité de droit. Ils réclament le droit de rompre les solidarités, familiales ou autres, qu’ils n’ont pas voulues, s’ils ne croient pas devoir les accepter. Que vient-on leur prétendre que les parents ont des droits et les enfants des devoirs ! Aux enfants, qui n’ont pas demandé à naître, de revendiquer leurs droits sur les parents qui, par le seul fait qu’ils les ont appelés à l’existence, ont contracté à leur égard d’indiscutables devoirs. Et, de ces droits de l’enfant, le premier c’est d’être lui-même, c’est de pouvoir se déterminer lui-même dans la mesure où tout ce qu’il subit lui en laisse la possibilité.

Ah, les théoriciens de la famille traditionnelle voient en elle la première cellule sociale, condition essentielle du développement normal de toute société humaine ? Oui, nous disent des jeunes aujourd’hui, la famille est une cellule, mais une cellule d’où l’enfant doit, le plus tôt possible, chercher à s’évader.

Ne croyez pas, Messieurs, que j’exagère ou que j’invente à plaisir ! Les revendications dont je parle ont eu, dès longtemps, leurs avocats. Jean-Jacques Rousseau n’affirmait-il pas déjà que « les enfants ne restent liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver » ? « Sitôt que ce besoin cesse, ajoutait-il, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père, le père, exempt des soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également dans l’indépendance ».

Semblables suggestions se font de nos jours plus pressantes. Discutant de l’autorité paternelle, un auteur dramatique contemporain s’écrie : « N’est-ce pas monstrueux que l’essor de jeunes existences soit captif de cette volonté qui touche à son terme ? » [9]. Et l’un des écrivains qui ont le plus de prise sur la jeunesse d’aujourd’hui multiplie des exhortations semblables à celle-ci : « Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé » [10].

Ce droit de l’enfant, qu’en vérité il est plus agréable et plus facile de lui rappeler que son devoir, est le fondement même de méthodes d’éducation dites nouvelles. Ecoutez cette déclaration un peu solennelle de Mme Ellen Key :

« Tant que le père et la mère ne courberont pas leur front dans la poussière devant la grandeur de l’enfant ; tant qu’ils ne verront pas que le mot "enfant" n’est qu’une autre expression pour l’idée de "majesté", ils ne comprendront pas davantage qu’ils ont aussi peu le droit ou le pouvoir de dicter des lois à ce nouvel être qu’ils ont le pouvoir ou le droit d’en imposer au cours des astres.
« Mais si, devant les mondes inconnus qui se montrent à elle dans les regards de l’enfant, la mère est pénétrée du même respect que lui inspirent les mondes ; si le père considère en son fils l’enfant royal qu’il doit servir en humilité, alors l’enfant voit ses droits reconnus » [11].

Je le répète : le premier des droits de l’enfant, affirme-t-on, c’est de se dérober à l’étreinte d’un égoïsme familial volontiers déguisé en amour, de rejeter ce qu’on prétend lui imposer, et de se faire lui-même.

De là une affirmation, une exigence d’indépendance qui retentit dans tous les domaines de la vie. On veut tout lire, tout entendre, tout voir, tout connaître, tout éprouver. On réclame, hélas, la liberté d’empoisonner sa sensibilité. Et, trop souvent, les parents, las peut-être d’avoir vainement essayé de maintenir leur autorité discutée, préférant ne pas donner occasion à d’impertinentes répliques, se taisent , comme ils se taisent le plus souvent devant l’étalage des publications pornographiques, devant les affiches obscènes, devant toutes les excitations à la sensualité dont leurs enfants risquent d’être les premières victimes.

, Dans quels milieux cherchez-vous les éléments de ce tableau si noir ? me demandera-t-on peut-être.

, Mais dans ceux où nous vivons ! Certes, nous ne voyons pas encore ce qui se voit ailleurs : des enfants substituer à la solidarité familiale une solidarité de classe et, au nom de cette dernière, espionner et dénoncer leurs parents qui ne se rattachent pas au parti qui les a embrigadés. Et je connais fort bien, d’autre part, des familles françaises légitimement fières de leur unité spirituelle, où les enfants, s’ils ont appris de leurs parents qu’ils ont des droits, se reconnaissent plus encore des devoirs. Si je crois urgent, néanmoins, d’insister sur la gravité tragique de la crise de la famille, en France moins qu’ailleurs peut-être, mais en France aussi bien qu’ailleurs, c’est parce que des faits douloureux, trop nombreux hélas, sont là pour la prouver.

Que la famille ouvrière soit atteinte, profondément atteinte, cela est exact. N’en concluez pas que la famille bourgeoise est intacte. Les plus magnifiques exceptions n’empêchent pas le mal d’être déjà étendu et profond. Dieu me garde d’en rendre les jeunes responsables ! Ils récoltent ce qu’ont semé les générations qui les ont précédés. Ne sont-ils pas aussi victimes de la guerre qui les a fait grandir à des foyers où l’autorité paternelle ne pouvait plus s’exercer, d’où, trop souvent, la mère, appelée par d’autres devoirs, était absente, où ils ont pris, forcément hélas, leur bon plaisir pour la règle de leur vie, où, enfin, les impressions qu’a reçues leur sensibilité, dans une atmosphère d’angoisse et de tristesse, ont préparé les réactions dont, sans s’en rendre compte, ils sont les premières victimes ?

La famille, elle aussi, est une victime. De son amour, qu’ils jugent égoïste, autoritaire et trop souvent défiant, beaucoup de jeunes ne reconnaissent plus le prix. Et les ruptures de la solidarité familiale, maintenue, peut-être non sans luttes et sans souffrances, au cours des générations passées, ébranlent la famille, la famille française comme les autres, et, là où elles ne la détruisent pas d’un seul coup, en préparent la désagrégation.

Tel est, Messieurs, au temps où nous sommes, le premier aspect de la crise que nous étudions aujourd’hui.

, II ,

Il en est un autre, que je ne puis songer à voiler, si délicat qu’il soit d’en marquer l’extrême gravité sans blesser aucun de mes auditeurs visibles ou invisibles. C’est de la crise du mariage que je dois maintenant vous entretenir.

Elle est d’abord une crise de fécondité. Lisez l’enquête qu’a patiemment poursuivie Ludovic Naudeau à travers les diverses régions de la France, et qu’il a récemment publiée sous le titre : La France se regarde, et vous serez édifiés, si tant est que vous ayez encore besoin de l’être, sur le péril mortel que fait courir à notre pays sa dénatalité. Je sais bien qu’il se trouve des économistes malthusiens ou néo-malthusiens pour attribuer à notre faible natalité ce qu’on appelait, il y a deux ans encore, la prospérité française. Il me suffira de leur répondre que, si la natalité de la France ne s’était pas effondrée au cours des soixante dernières années, si une grande partie de la France n’était pas devenue le pays du fils unique, la guerre de 1914-1918 n’eà »t vraisemblablement pas éclaté.

Multiples sont, à coup sà »r, les causes de l’affaiblissement de la natalité qui, après nous avoir atteints si durement, n’épargne plus d’autres grands peuples. La législation successorale, les salaires insuffisants, les taudis des grandes villes où la plus odieuse promiscuité est inévitable, le coà »t élevé de la vie, voilà quelques-unes des causes extérieures, si je puis ainsi m’exprimer, de la dénatalité. Remarquons, en passant, qu’il aurait été, qu’il est encore au pouvoir de l’homme d’en éliminer ou, à tout le moins, d’en atténuer plusieurs, par exemple les lois sur les successions et le taudis.

La dénatalité provient aussi, en France comme ailleurs, de facteurs plus moraux que sociaux qui rendent stériles un grand nombre de foyers. C’est l’alcoolisme, une de ces plaies effroyables auxquelles un Etat comme le nôtre semble impuissant à porter remède, l’alcoolisme dont ouvriers et bouilleurs de cru n’ont pas le monopole, mais qui, sous la forme du cocktail, a exercé, ces dernières années, des ravages dans la bourgeoisie française. Ces bars élégants, qu’on donne en cadeaux de mariage à des jeunes gens qui fondent un foyer, ou qui se sont ouverts, depuis la guerre, dans des salons qui se piquent d’être comme il faut, sont des outils de meurtre auxquels nous devons la stérilité de jeunes foyers ou la mort de nombreux nouveau-nés.

A l’alcoolisme ajoutez l’immoralité de la jeunesse, en particulier des jeunes gens qui, à entendre beaucoup de parents, ne doivent se marier qu’après avoir vécu. Qu’apportent-ils à celle à qui ils demandent encore d’être demeurée pure jusqu’à son mariage, sinon les restes trop souvent empoisonnés d’une jeunesse qui s’est si bien passée qu’elle a perdu le pouvoir sacré de transmettre la vie.

Transmettre la vie ! Mais c’est là , précisément, ce qu’on veut de moins en moins, ce que, déjà , on ne veut plus dans des milieux plus étendus qu’on ne le soupçonne. La véritable cause de la dénatalité est là , dans la restriction volontaire de la natalité. Que celle-ci tienne à l’amour du plaisir, au désir de luxe ou de jouissances égoïstes, à la peur des responsabilités, à la crainte d’être gêné, dans la poursuite de ses ambitions ou de ses intérêts, par la présence d’enfants qu’on n’osera tout de même pas confier à l’Assistance publique, et qui seront un obstacle si un divorce apparaît nécessaire, peu importe. Le fait est là , patent, indiscutable : de plus en plus nombreux sont, dans tous les milieux, les jeunes hommes et les jeunes femmes qui se refusent froidement à donner la vie.

Vous ne m’en voudrez pas, Messieurs, de ne pas envisager ici les moyens par lesquels ils atteignent ce but. Je constate simplement le fait : non pas en vertu d’un eugénisme que ses aspects les plus séduisants n’empêchent pas d’être fort discutable , même aux Etats-Unis [12] , mais par un calcul égoïste parfaitement raisonné, des hommes, des femmes, que Dieu et la nature appellent à connaître la joie de la paternité et de la maternité, se dérobent volontairement à cette joie qui ne leur paraît pas capable de compenser les responsabilités, les renoncements, les soucis, les souffrances et les sacrifices qu’elle apporte avec elle.

Un pas restait à faire, que d’aucuns, en France comme ailleurs, ont déjà franchi. Refuser de transmettre la vie, c’est bien ! Si, pourtant, en dépit de toutes les précautions prises, la vie , une vie humaine , germe dans le sein de celle qui ne veut pas être mère, n’est-on pas en droit de remédier à cet accident, de barrer la route à l’importun ? Vous savez, Messieurs, que le droit à l’avortement est inscrit dans les lois de la nouvelle Russie, à condition que son exercice soit entouré de certaines garanties. Nous n’en sommes pas encore là , en France. Nous n’en sommes , d’après les évaluations les plus modérées , qu’à 500 000 avortements par an, pratiqués, le plus souvent, dans des conditions telles que la femme, si elle survit, a sa santé irrémédiablement abîmée. Nous n’en sommes pas encore là , mais, patience, nous y viendrons pour peu que des revendications, qui hésitent encore à se manifester publiquement, se précisent au grand jour et, sous prétexte de substituer des méthodes scientifiques aux plus dangereuses manœuvres, gagnent l’assentiment des milliers d’inconscients toujours prêts, dans un pays comme le nôtre, à prêter leur appui à ce qui leur apparaît comme la revendication d’un droit jusqu’alors méconnu.

A cette crise de fécondité, si redoutable en elle-même, s’ajoute ce qu’on doit appeler l’instabilité croissante du lien conjugal. J’en indiquerai brièvement quelques symptômes.

Quelque opinion qu’on ait sur le divorce, on est obligé de reconnaître que les intentions du législateur de 1884 et même les textes les plus formels de la loi ont été de plus en plus gravement méconnus.

Et tout d’abord la séparation de corps, qui, normalement, devrait précéder la rupture définitive du lien conjugal, est de moins en moins demandée. Au surplus, lorsqu’elle a été accordée, elle peut, trois ans après, se transformer en divorce à la requête d’un seul conjoint.

D’autre part on s’est ingénié à faire entrer, dans les motifs de divorce prévus par la loi, les causes de rupture que le législateur n’a jamais admises ni prévues. On a organisé, aux seules fins de tromper les tribunaux, des comédies d’abandon de domicile conjugal ou de constat d’adultère. Et comme les magistrats ont paru préférer, à ce jeu qui ne les dupait pas, une interprétation très large de la loi, on ne s’est plus gêné pour réclamer le divorce pour les causes les plus futiles. Le divorce par consentement mutuel s’est installé dans la pratique et il ne semble pas, tout au contraire, qu’on soit près de l’en déloger.

Il y a, de par le monde, je ne l’ignore point, des pays où le divorce est obtenu plus aisément encore. Sans parler de la Russie où les époux peuvent, sans aucun délai, revenir, soit par consentement mutuel, soit par la volonté d’un seul, sur la décision qu’ils avaient prise de s’unir par le mariage, les statistiques nous ont dès longtemps édifiés sur ce qui subsiste, aux Etats-Unis, de l’indissolubilité du lien conjugal. Qu’à Chicago, en 1922, 13 000 divorces soient enregistrés contre 36 000 mariages, que trois divorces pour deux mariages soient prononcés dans l’Etat de Nevada, cela ne me console pas des 294 divorces prononcés, en un seul jour, par le tribunal de la Seine ou des 32 557 divorces inscrits, en une seule année, en face de 456 021 mariages, sur nos registres de l’état-civil.

Rien n’est plus facile, en réalité, que de divorcer. Et c’est cette facilité même qui, peu à peu, a déterminé une modification profonde dans l’idée qu’hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles d’aujourd’hui, se font du mariage.

Le mariage ne leur apparaît plus comme l’union indissoluble de deux êtres qui mettent tout en commun pour toujours et savent qu’ils s’engagent ensemble sur un chemin où, seule, la mort pourra les séparer. Le mariage est désormais, dans l’esprit d’un grand nombre de nos contemporains, un contrat à temps dont, dès le début, on envisage avec sang-froid la rupture possible. On sait qu’à la moindre dispute, au moindre caprice, chacun pourra reprendre sa liberté. Après, on restera bons camarades, mais la chaîne sera brisée.

Et ce qu’on demande, aujourd’hui, c’est qu’elle puisse être brisée par la volonté d’un seul.

Au surplus, tant que subsiste le lien légal, chacun revendique la liberté de l’amour. Que de milieux mondains, dans nos grandes villes, où le droit à l’adultère est pratiquement reconnu à l’homme et à la femme ! Etrange manière de réaliser à rebours l’unité de la morale que nous ne cessons de proclamer.

Ne soyons pas surpris, si de pareils exemples, qui viennent souvent de haut, contribuent à propager l’idée qu’après tout le mariage n’est qu’un luxe dont peuvent aisément se passer ceux qui, par ailleurs, sont bien décidés à ne pas s’encombrer d’enfants. Qu’il soit donc remplacé par des unions passagères : c’est plus commode et, lorsqu’on veut se quitter, cela coà »te moins cher !

Que n’ai-je le loisir, Messieurs, de m’arrêter à sonder avec vous la cause profonde de la situation que je viens de vous exposer ! Nous découvririons aisément le progrès incessant d’un relativisme moral, conséquence inéluctable de la négation de tout fondement métaphysique ou religieux de la vie humaine. Lorsque l’homme nie Dieu, il se déifie lui-même, avec sa raison, je l’accorde, mais aussi avec ses désirs, avec les exigences de sa sensibilité ou de sa passion, avec les forces obscures dont sa seule volonté ne garde pas toujours le contrôle. La conscience du bien et du mal fléchit, bientôt le désir règne en maître, il tend vers des jouissances toujours nouvelles, il écarte le devoir, il repousse ce qui pourrait le refréner, il se fait dieu. Telle est, me semble-t-il, en dernière analyse la cause ultime de la crise que traverse la famille. Pourrions-nous nous résigner à ce qu’elle aboutit à la disparition de la famille française ?

, III ,

Il faut réagir, avant qu’il soit trop tard, et c’est à l’Eglise d’en donner l’exemple.

Comment l’Eglise pourrait-elle ne pas envisager comme un irréparable désastre l’avènement d’une conception de la vie d’où la famille, avec sa continuité physique, intellectuelle et morale, son unité spirituelle et sociale, serait éliminée ? L’Eglise n’oublie pas que le Christ a sanctifié les relations familiales en leur empruntant l’image parfaite de ce que Dieu est pour les hommes : le Père, de ce que les hommes doivent devenir pour lui : des fils et des filles, de ce qu’enfin ils sont appelés de Dieu à devenir les uns pour les autres : des frères. Elle se souvient aussi de l’inappréciable richesse spirituelle et de la bienfaisante force sociale qu’a été, depuis près de vingt siècles, la famille chrétienne. Chacune des grandes communions chrétiennes doit rendre grâces à Dieu pour tant de familles, humbles ou riches, dont les membres, étroitement unis dans une même volonté de servir Dieu, la patrie, l’humanité, ont fourni à l’Eglise de Jésus-Christ sa plus magnifique parure. Qu’on me permette toutefois, dans cette chaire d’une église de la Réforme française, de proclamer l’infinie gratitude que nos Eglises garderont toujours à la famille protestante, à la famille huguenote, incomparable école où se formaient, dans l’intimité de la Bible, des consciences loyales jusqu’à l’intransigeance et des caractères d’une héroïque fermeté et, aux jours sombres de la persécution, sanctuaire trois fois sacré de la douleur, de l’espérance et de la foi !

Oui, l’Eglise doit réagir. Et certainement, même dans celles de ses confessions qui se distinguent par leur rigidité doctrinale en matière de mariage, elle doit s’humilier de n’avoir pas, toujours et partout, pris la défense de la famille. La prédication de l’Evangile n’implique-t-elle pas la dénonciation du péché et l’appel à la repentance ? N’y a-t-il pas des iniquités sociales, telles que la réglementation du vice soi-disant nécessaire et la traite des blanches, en présence desquelles le silence risque de devenir une complicité ? L’Eglise a-t-elle toujours parlé et agi comme elle aurait pu et dà » le faire ? A-t-elle toujours mis en garde ses fidèles, et spécialement la jeunesse, contre l’intoxication par le livre et le spectacle, et contre les influences subtiles ou perverses qui menacent la personne humaine aux sources mêmes de la vie morale et spirituelle ? Son devoir le plus certain n’est-il pas d’inspirer, d’encourager, de soutenir les saintes croisades contre les turpitudes sociales et les vices individuels dont les premières victimes sont la famille et l’enfant à qui elle sert de berceau ? Malheur à elle si jamais elle se laissait réduire au silence par des hommes que pourrait gêner sa parole ou son action !

Ceci dit, Messieurs , et il fallait, je crois, que ce fà »t dit , ajoutons, sans plus tarder, que, dans l’enseignement qu’elle donne à ses fidèles, l’Eglise a le devoir de leur préciser la notion chrétienne du mariage, de l’éducation des enfants, de la famille. Notion chrétienne à laquelle chaque communion, qu’elle soit romaine, orthodoxe ou issue de la Réforme, donne une couleur particulière. Que ceux de mes auditeurs qui se rattachent à une autre confession que la nôtre ne soient donc pas surpris s’ils trouvent à mes paroles un accent proprement réformé.

L’Eglise voit dans le mariage la première société humaine, voulue de Dieu, conforme à la loi de nature, où l’homme et la femme, mettant en commun tout ce qu’ils sont et les aspirations qui, à travers ce qu’ils sont, les orientent vers ce qu’ils doivent être, s’unissent dans l’acte sacré de la transmission de la vie.

L’Eglise, recevant de la Bible l’enseignement révélé qu’elle est chargée de transmettre aux fidèles, sait que l’humanité entière est issue d’une première société conjugale, née en elle-même de la souveraine volonté de Dieu. Parce qu’il n’était pas bon que l’homme fà »t seul, raconte l’Ecriture sainte, « Dieu lui donna une aide semblable à lui » [13].

Semblable, mais non pas égale au sens que certains féministes donnent à ce terme.

Egaux devant Dieu quant à la vocation divine qui repose sur eux, égaux dans leur condition de pécheurs, mais de pécheurs appelés au salut et à la gloire, l’homme et la femme sont, dans la société conjugale, non pas égaux mais complémentaires. Aucune société humaine ne peut atteindre la fin en vue de laquelle elle a été instituée si elle n’a pas une tête, un chef, une autorité. Il en est de la société conjugale comme de toutes les autres. C’est pourquoi l’apôtre saint Paul déclare que « l’homme est le chef de la femme » [14], mais un chef dont l’autorité trouve son caractère, sa fin propre et ses limites, dans ces paroles du même apôtre : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Eglise et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier par la parole... afin de la faire paraître devant lui glorieuse, sans tache ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible » [15]. Paroles aux conséquences pratiques desquelles on n’a pas toujours suffisamment pris garde, car, appelant le mari à vouloir que le foyer soit pour la femme une école de sainteté et donc de liberté, elles condamnent toute coutume et toute législation qui tendent à maintenir la femme mariée dans la servitude, en l’accablant de devoirs auxquels ne correspond aucun droit.

A la clarté de l’enseignement apostolique, le mariage apparaît comme une véritable coopération où l’homme et la femme, parce que chacun d’eux cherche à devenir toujours plus et toujours mieux ce que Dieu veut qu’il soit, s’entraident l’un l’autre à prendre plus nettement conscience de la sainteté et de la beauté de la vie et coopèrent, dans le don total qu’ils se font de l’un à l’autre, à une œuvre qui déborde le temps, à une œuvre d’éternité.

Pour l’Eglise, en effet, le mariage est une union indissoluble. Elle répète, avec le Christ : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » [16]. Ici, toutefois, surgissent, entre les communions chrétiennes, des divergences qu’il convient de préciser. L’Eglise catholique romaine s’appuie sur les paroles du Christ que rapporte l’évangile selon saint Luc : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet adultère, et quiconque épouse une femme répudiée par son mari commet adultère » [17], pour maintenir la prohibition du divorce [18]. D’autres Eglises, par contre, se réfèrent à l’enseignement que le Christ donne dans l’évangile selon saint Matthieu : « Celui qui répudie sa femme, sauf pour cause d’infidélité, commet adultère » ; « c’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes ; au commencement il n’en était pas ainsi. Mais je vous dis que celui qui répudie sa femme, sauf pour infidélité, commet adultère, et que celui qui épouse une femme répudiée commet adultère » [19]. Et de cet enseignement elles concluent qu’à l’exception d’un seul cas nettement déterminé le Christ a enseigné l’indissolubilité du lien conjugal.

Les Eglises dont je parle sont-elles, dans leur enseignement doctrinal, dans l’établissement et dans l’application de leurs disciplines, demeurées strictement fidèles à la lettre de l’enseignement évangélique ? Reconnaissons simplement qu’il n’en a pas été ainsi. Diverses causes les y ont poussées, où prenait place la conviction que, s’il est vrai, comme l’a affirmé saint Paul, que « la lettre tue, mais l’esprit fait vivre » [20], l’Esprit du Christ aide l’Eglise chrétienne à résoudre, à mesure qu’ils se posent, des problèmes dont la complexité douloureuse demande, de la part de l’Eglise, autant de charité que de sainteté. Je n’hésite pas à dire, toutefois, que, sans le vouloir certes, des Eglises ont pu contribuer, par les défaillances de leur discipline, à affaiblir, dans l’esprit des fidèles, la conviction que l’union conjugale est indissoluble. C’est en elles-mêmes que, sur ce point, doit tout d’abord s’affirmer leur réaction.

Une vocation adressée par Dieu à l’homme et à la femme : voilà , Messieurs, comment l’Eglise considère, tout d’abord, le mariage. Mais cette vocation première en contient une autre, splendide et redoutable, la vocation de la paternité et de la maternité. Assurément, la transmission de la vie n’est pas la seule fin du mariage ; elle en est, toutefois, la fin suprême. Voulu de Dieu, conforme à la loi de nature, l’acte qui appelle à la vie une créature humaine, héritière de la vie éternelle, découle d’une obligation sacrée.

A cette obligation l’Eglise romaine n’admet pas que les époux puissent se soustraire, autrement que pour causes graves, et dans tous les cas par l’acceptation commune d’une discipline d’abstention qui ne souffre aucune exception. C’est ce que la récente encyclique du Pape Pie XI sur le Mariage chrétien a vigoureusement affirmé. L’on sait que cette encyclique Casti Connubii était, sous la forme d’un exposé doctrinal complet et cohérent, une réponse à la lettre et aux résolutions que, quelques mois auparavant, les archevêques et évêques de la Communion anglicane avaient adressées à leurs fidèles [21]. Vous ne vous étonnerez pas, Messieurs, que je n’entre pas ici dans l’examen détaillé de cette controverse. Ce que j’ai pourtant le devoir d’indiquer, à propos d’un problème auquel de grandes confessions réformées n’ont pas encore donné de solution doctrinale, c’est que les évêques anglicans, après avoir déclaré coupables de désobéissance à la loi divine les parents qui se refusent à avoir des enfants, ont frappé d’une énergique réprobation toute entrave apportée à l’accomplissement de la loi de la nature, pour des motifs d’égoïsme, de volupté ou de pure convenance, et déclaré solennellement que « lorsque apparaît clairement l’obligation morale de limiter et d’éviter la paternité, la méthode à suivre doit être décidée selon les principes chrétiens » [22]. Qu’on ne les accuse donc pas d’avoir enseigné une doctrine de relâchement moral ! Théorie ou pratique, formule doctrinale ou examen de cas singulièrement troublants, ils ont tout placé, par une volonté d’adoration, sous le signe de la souveraineté du Dieu vivant, dont l’Esprit conduit les fidèles , qui entendent rester des fidèles , aux solutions de conscience que, tout au moins dans les confessions issues de la Réforme, l’Eglise ne peut ni ne doit leur imposer [23]. Il appartient aux communions chrétiennes, qui ne se sont pas encore prononcées, d’étudier, elles aussi, ce grave problème dans un même désir de se laisser enseigner par le Saint-Esprit.

Lorsque la vie a été transmise , et il va de soi que l’Eglise condamne toute tentative d’en tuer le germe qui ne serait pas imposée par des motifs d’ordre exclusivement médical , lorsque l’enfant est né, la famille est constituée. L’enfant est le plus grand don de Dieu au foyer. Quelques mots, quelques gestes de Jésus de Nazareth, ont suffi pour conférer à l’enfant une valeur sacrée. Vous les avez tous présents à la mémoire. Ils revêtent l’enfant, tout enfant, d’une dignité à laquelle l’autorité paternelle ne doit jamais porter atteinte et dont l’éducation donnée aux foyers chrétiens ne manquera pas de s’inspirer.

Autorité paternelle, oui, mais autorité qui se sait appelée de Dieu à seconder, dans l’âme de l’enfant, l’éclosion d’une liberté dont l’apprentissage ne peut se faire que dans l’obéissance filiale. Autorité qui obtient une soumission faite de confiance et d’amour, parce qu’elle se détermine elle-même dans la confiance que donne le véritable amour. De là découle la méthode chrétienne de l’éducation, méthode toute nourrie de la Bible, ce manuel parfait des éducateurs, méthode qui ne sépare pas l’autorité de la liberté sans laquelle l’autorité deviendrait despotisme, ni la liberté de l’autorité sans laquelle la liberté deviendrait servitude. Oui, au début, la solidarité familiale est, pour les enfants, une solidarité subie. Mais il appartient aux parents, par l’éducation qu’ils donnent, par l’amour et la confiance qu’ils inspirent, de faire que, pour leurs enfants, cette solidarité subie, bien loin d’être jamais éprouvée comme telle, devienne ce qu’elle est pour eux-mêmes : une solidarité voulue, acceptée et joyeusement pratiquée.

Ainsi la famille devient le lieu des premières révélations de la valeur suprême de la vie humaine et des premières initiations à la solidarité selon Dieu, à la vie avec les autres et pour les autres, et le foyer, qui s’efforce de répondre à la vocation divine qui repose sur lui, le foyer où parents et enfants, maîtres et serviteurs, constituent la société domestique, est par excellence l’école où la personne humaine, promise déjà par la grâce du baptême à la gloire redoutable de la liberté chrétienne, prend conscience des exigences de la vie sociale et s’applique à accepter les renoncements, à assumer les responsabilités qui feront d’elle une force bienfaisante au service de la patrie et de l’humanité.

Mais Dieu premier servi ! Même à des familles chrétiennes l’Eglise doit rappeler cette vérité. Ce n’est pas pour eux, ce n’est pas seulement pour des intérêts humains, si grands soient-ils, que les parents élèvent leurs enfants. A plus forte raison ce n’est pas pour que ces enfants disposent égoïstement de leur vie. C’est pour Dieu, dont l’action créatrice est à l’origine de la personne humaine et qui, seul, peut lui révéler sa fin véritable. Si donc Dieu fait entendre son appel, si Jésus-Christ demande à un enfant de le suivre sur un chemin où ses parents ne le verraient qu’à regret s’avancer, que l’Eglise les fasse se souvenir que, s’ils sont chrétiens, d’avance ils ont donné leur enfant à Dieu, et qu’ils ne soient pas surpris si l’Eglise, voyant leur enfant à un carrefour peut-être décisif de la vie, lui remet en mémoire l’avertissement du Christ : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » [24]. S’il faut parfois, ainsi que l’a dit Charles Péguy, que l’homme prenne le parti de ses pères contre son père [25], il est plus vrai de dire encore que, pour être fidèle à son Dieu, un jeune homme chrétien, une jeune fille chrétienne, devra peut-être accepter la douloureuse épreuve de ne pas se soumettre à la volonté de ses parents. Au-dessus de la famille selon la chair prend place la famille de ceux qui s’appliquent à faire la volonté de Dieu, famille selon l’Esprit, dont la grâce divine peut faire rayonner, à tout foyer chrétien, la parfaite beauté.

Je m’arrête, Messieurs, et il me semble que je vous ai dit bien peu de ce que je souhaitais vous dire. Puissé-je tout au moins vous avoir fait entrevoir, et peut-être partager ma conviction que, dans la crise redoutable où risque de sombrer la famille, l’Eglise se doit à elle-même, elle doit à la patrie et à l’humanité, elle doit à Dieu surtout d’aider, par son enseignement et par son action, à la sauvegarde des sources profondes de la vie familiale, à la fondation de familles selon Dieu, de familles chrétiennes qui s’avèrent les véritables écoles de la vie solidaire et qui soient, ainsi, pour toutes les autres familles, pour celles où l’Evangile est inconnu et méconnu, où la destinée éternelle de l’homme est ignorée, où l’intérêt égoïste sert à chacun de loi, des exemples qui forcent la réflexion des plus sceptiques et des appels qui préparent les hommes, indifférents jusqu’alors aux dangers les plus menaçants, à s’unir dans une commune volonté de redressement et, j’ose le dire, de salut !

Notes

[1Le Christianisme et le Monde moderne, 3° édition, Paris, 1929, éditions Je Sers.

[2Dieu, l’éternel tourment des hommes, 2° édition, Paris, 1929, éditions Je Sers.

[3Jésus-Christ, 5° mille, Paris, 1930, éditions Je Sers.

[4Qu’est-ce que l’Eglise ?, Paris, 1931, éditions Je sers. Cf. pages 202, 166.

[5Jean 16/13.

[62 Corinthiens 6/1.

[7Genèse 1/1 et 27.

[81 Corinthiens 15/28.

[9La Course du Flambeau.

[10André Gide, Les Nourritures terrestres, p. 44.

[11Cité par Henri Monnier, Entretiens sur l’éducation, Paris, 1911, p. 5.

[12Cf. André Siegfried, Les Etats-Unis d’aujourd’hui, pp. 44ss.

[13Genèse 2/18.

[141 Corinthiens 11/3.

[15Ephésiens 5/25-28.

[16Marc 10/9.

[17Luc 16/18.

[18Cf. l’Encyclique sur le Mariage chrétien « Casti connubii », Paris, Spes, 1931, passim.

[19Matthieu 5/32, 18/8-9.

[202 Corinthiens 3/6.

[21Lambeth Conference 1930, pp. 17-34 & 39-62.

[22Ibid., Résolution 15, p. 43.

[23Cf. Essais chrétiens pour la conquête de la pureté, janvier 1932, pp. 18ss.

[24Matthieu 10/37.

[25Matthieu 10/37.