Carême 2003 : La Pierre et la Foi

Juda sort dans la nuit

B - Je suis bien content d’être arrivé à Paris, pas toi ?

M - Oh si maître ! Depuis ma première visite (il me semble qu’un siècle est passé depuis), je savais que je reviendrai vivre et sculpter ici.

B - Tu en oublie ta Bourgogne ?

M - Je ne l’oublie pas ! Ici je la sublimerai. Et puis ce n’est pas si loin, après le tour d’Europe que nous venons de faire !

B - Tiens ! Entrons dans cette taverne. Nous allons parler de l’Eucharistie !

M - Etrange lieu pour parler de l’Eucharistie ! N’est-ce pas blasphématoire ? Les tavernes sont des lieux de perdition !

B - Quels meilleurs lieux que ceux que Jésus a choisi pour y enseigner au risque de se faire tancer par les pharisiens ! " Je ne suis pas venu pour les bien-portants, a-t-il dit, mais pour les malades. " 22

Assieds-toi à cette table. Regarde ce petit psautier qu’un ami m’a confié avant sa mort. Vois cette page.

M - Mais c’est exactement la représentation du lieu où nous nous trouvons ! Comment est-ce possible, Maître ?

B - C’est mon ami Jean Fouquet, ou plus exactement un ami de mon père qui a fait ces superbes miniatures. Il avait son atelier de 1440 à 1445 non loin d’ici et c’est dans cette taverne que je l’ai vu pour la première fois quand mon père allait parler théologie avec lui. Ils aimaient lire la Bible et en débattre ensemble : il m’est arrivé souvent d’accompagner mon père dans ce lieu.

M - Je ne comprends pas, Maître. Votre père était-il moine ou clerc ? Il n’y a qu’eux qui ont le droit de lire les saintes écritures.

B - Ils pensaient avec d’autres amis que la parole de Dieu avait été donnée non pour être sous le boisseau, confisquée par quelques uns, mais offerte au monde.

Mon père disait que " toute écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité " 23 en citant la 2ème épître de Paul à Timothée.

M - Maître vous me surprendrez toujours : faut-il que vous ayez amplement lu ces textes interdits pour en citer tant par cœur !

Ce lieu me paraît bien étrange pour parler de choses spirituelles. Regardez cet homme, affalé dans le coin là -bas, abruti d’alcool. Et ces autres qui braillent leurs chansons impudiques !
J’en rougis.

B - Il y a aussi ces étudiants du quartier Latin. On les reconnaît à leur façon de parler haut et fort la langue de Virgile. Ils sont contents de se retrouver et de discuter jusqu’à tard dans la nuit, pour refaire le monde.

M - Et cette femme qui pleure en silence, est-elle heureuse de se vendre au premier venu ?
Voyez cet autre là -bas, à la mine patibulaire qui attend on ne sait quel comparse pour faire un mauvais coup. Vous m’avez entraînée dans un coupe-gorge, pas dans un oratoire !!!

B - C’est dans des lieux semblables que Jésus enseignait ses compagnons, tout comme Fouquet le dessine sur le psautier, le transposant dans notre époque contemporaine en cette fin du 15ème siècle.

Observe bien, c’est bien un dernier repas de Jésus avec ses disciples qui est représenté ici, dans une auberge parisienne. On voit même Notre Dame de Paris par la porte du fond, de ¾ arrière.

Et vois ceux-là qui attendent Jésus, ils ont l’air de venir directement de la cathédrale. Le dessin nous le suggère.

M - Ne serait-ce pas les pharisiens et les docteurs de la loi ? Ils sont habillés à la mode des Juifs de Jérusalem.

Ils attendent là soit pour condamner Jésus, soit pour l’arrêter.
Les compagnons de Jésus ressemblent à ces gens qui nous entourent.

B - La joie des étudiants, les chansons paillardes des hommes qui boivent, les poètes qui écrivent sont une représentation du monde tel qu’il est, tout comme la femme qui pleure ou celle qui espère, l’homme ivre, ou celui aux intentions mauvaises.

C’est un lieu joyeux et triste à la fois, voire sinistre ; un lieu d’exploitation, mais aussi où les gens rêvent leur vie à venir. Un monde obscur où l’homme peine à distinguer le bien du mal. Un monde obscure petite !

Fouquet place le dernier repas au cœur du monde. Et surtout pas à part, dans la cathédrale Notre Dame située au loin, sur la miniature, beaucoup trop loin.

L’Eucharistie n’est pas une affaire de clerc, mais un don de Jésus présent au monde, offert aux femmes et aux hommes qui ont mal et qui espèrent

M - Vous m’avez convaincue, Maître. Je sens que je vais prendre l’habitude de venir travailler ici comme vous, dans votre jeunesse, sur une de ces tables, pour trouver l’inspiration dans les entrailles du monde.

C’est ce que j’ai compris avec toutes les œuvres que nous avons étudiées et découvertes au cours de ce fascinant voyage. Je vous en suis infiniment reconnaissante.

Oui, ici est un bon lieu.

B - Eh bien, tu as 3 jours pour en profiter, fillotte !

Nous partons mercredi pour les bords de Loire. Le jeune roi Louis XII vient de me demander d’organiser un compagnie de sculpteurs et de tailleurs de pierre pour refaire le château d’Amboise à la mode actuelle, plus aérée, plus lumineuse, plus élancée..

Il y aura du travail, de la poussière, du plâtre, des coups de maillet qui dérapent sur les doigts. C’est un énorme chantier où il ne faudra ménager ni la fatigue ni la sueur !

Tu viens avec nous, Petite ?

M - Oh vous alors, Maître !
Comme vous savez parler aux femmes !

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UNE LUMIERE DANS UN MONDE OBSCUR

Ignoré jusqu’au 19ème siècle, Jean Fouquet fut redécouvert il y a à peine un siècle, lui qui apporta tant à la peinture française. Nous avons ici une des représentations les plus fidèles à l’évangile de Jean, nous pourrions dire un type pur.

Il s’agit de Jean 13 :26-30, adapté et concentré en une seule image composite.
Le moment central est le don de la bouchée de Jésus à Judas. Toute la partie dialogue avec Pierre et Jean est déjà passée, comprise, bien sà »r, dans cet épisode comme déjà terminée. Nous avons devant nous, en ce milieu du 15ème siècle un scénario construit (récit de Jean, 13 :26-30), proposé au public par une série d’images parfaitement emboîtées, avec une histoire qui précède et une suite qui nous connaissons, avec l’arrestation.
A droite on voit une sorte de bassine, qui suggère comme dans le texte de Jean que le lavement des pieds a eu lieu mais sans en faire une séquence à part, souvent mise en avant comme lieu ou évènement de la pénitence avant l’absolution, proposé comme sacrement.

Ces images ne sont pas le fait de la seule imagination de l’artiste qui peint, mais d’un auteur (Jean) que l’artiste essaye d’interpréter au mieux, avec son style et ses méthodes graphiques.

FOUQUET voit ici comme un cinéaste du 20ème siècle pourrait le faire et nous le traduit à travers sa miniature. Il apporte à la peinture de l’époque une maîtrise de l’expression graphique, de l’organisation du récit et du volume que beaucoup n’acquerront qu’un siècle après lui ou même plus tard encore

La scène se déroule dans une auberge. L’évangile de Jean ne nous renseignant pas sur les détails d’organisation du repas que donnent les synoptiques, FOUQUET à préféré garder à Jean son caractère original et essaye de proposer le lieu le plus approprié à un repas impromptu pour une dizaine de personnes en ville. L’actualisation est remarquable car, tout en faisant coïncider le cadre des évènements avec la réalité de l’environnement des destinataire du livre d’heures qu’il illustre, il respecte l’idée et l’intention de l’Evangéliste que nous avons mis au jour dans les chapitres précédents : l’ami de Jésus qui aurait préparé la salle serait un tenancier d’auberge, voisinant avec les prostituées et les péagers.

Le cadre donc est cette auberge Parisienne qui, à notre avis doit se situer dans un coin de ce qui est aujourd’hui le 5ème arrondissement . Nous pouvons dire cela qu vu de la cathédrale notre Dame de Paris, qui se profile dans le fond, à travers l’ouverture de la porte de l’auberge.

L’angle de vue qu’il nous propose correspond peut-être à la situation de l’atelier de FOUQUET pendant son séjour parisien de 1440 à 1445. Il est possible qu’il ait repris ce détail, depuis dix ans dans ses cartons en 1455 ! Encore un détail technique d’un extrême modernité chez cet homme.

Jésus et ses disciples sont assis dans un coin de la salle, près du feu. Les disciples sont au nombre de dix. Seul l’évangile de Jean permet, en collant au texte, de ne pas en avoir douze puisqu’il n’en dit rien de précis. Marc est également assez souple sur le nombre de présents ce soir-là .

Les bancs arrondis, entourant une table ronde, sont encore un détail d’actualité médiévale. Le disciple bien aimé est penché vers Jésus, la tête sur son épaule. Pierre qui a fini d’intervenir, se trouve derrière Jean, légèrement en retrait 24 : mieux encore, FOUQUET dissimule à moitié son visage derrière celui d’un autre disciple, rendant à sa manière l’esprit johannique sur les évènements, minimisant la place de Pierre et rehaussant ainsi celle de Jean.

Jésus tend le morceau à Judas qui s’en saisit d’une manière normale et non pas " expressionniste " comme dans bien des illustrations de la même scène que nous venons de voir en parcourant cinq siècles d’histoire de l’art. Judas n’a pas ici l’air sournois, il n’a pas l’air plus Juif que les autres, avec tout l’anti-sémitisme médiéval que cela comporte 25, il n’est pas plus hirsute que les autres, son visage n’est pas fait de mépris mais de gravité, son attitude est discrète et réservée. Judas est debout prêt à partir (" prenant donc la bouchée, celui-là sortit " 26).

Fouquet ne sacrifie pas comme tous ses contemporains à la facilité caricaturale et expressionniste qui fait porter toute la responsabilité sur les épaules de Judas.

Avec la vision de la cathédrale de Paris un peu lointaine dans cette image, nous voyons que l’extérieur ne concerne que le spectateur, le destinataire. Judas sort en principe pour aller retrouver les docteurs juifs afin de leur livrer Jésus : ces derniers sont ici dans la salle, pour signifier ainsi qu’ils l’attendent. Judas quittant le coin-disciples, rejoindra dans quelques secondes les docteurs juifs et les pharisiens. L’ellipse ainsi réalisée ne trahit en rien l’intention johannique, bien au contraire.

C’est bien Jean 13 que FOUQET illustre. Suite au lavement des pieds proposé par Jésus, épisode au caractère fondamentalement éthique et non sacramentel (!) Jésus et ses disciples prennent leur dernier repas avec, au centre de la table, le fameux plat traditionnel et les " morceaux " accompagnés d’une miche de pain entamée.

Signalons l’absence d’auréole sur les disciples. Seul Jésus, avec quelques " rayons " autour de la tête suggère plutôt l’aura que l’auréole. Ce rayonnement spirituel (l’aura) est ici représenté plus finement que l’auréole traditionnelle soixante ou cent ans avant les représentations des gravures réformées de Dà¼rer, Schaufeulein et les autres qui utilisent le rayonnement. Dès 1455, Fouquet est le premier que nous voyons traiter avec autant de respect un texte biblique, même si d’autres, antérieurement ont réussi à garder l’esprit de l’un ou de l’autre des évangélistes.

Cette référence, nouvelle, transparaît dans l’art soixante-dix ans avant l’affirmation scripturaire de la réforme. Et il est important de la souligner à ce stade de notre voyage.

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Evangile de Jean Chapitre 13 verset 21 :

21 Après avoir prononcé ces mots, Jésus fut profondément troublé et dit :
- Je vous le déclare, c’est la vérité : l’un de vous me trahira.
22 Les disciples se regardaient les uns les autres, sans savoir du tout de qui il parlait. 23 L’un des disciples, celui qui Jésus aimait, était assis à côté de Jésus. 24 Simon Pierre lui fit un signe pour qu’il demande à Jésus de qui il parlait. 25 Le disciple se pencha alors vers Jésus et lui demanda :
- Seigneur, qui est-ce ?

26 Jésus répondit :
- Je vais tremper un morceau de pain dans le plat : celui à qui je le donnerai, c’est lui.
Jésus prit alors un morceau de pain, le trempa et le donna à Judas, fils de Simon l’Iscariote. 27 Dès que Judas eut pris le morceau, Satan entra en lui. Jésus lui dit :
- Ce que tu as a faire, fais-le vite !
28 (Aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui disait cela. 29 Comme Judas tenait la bourse, plusieurs pensaient que Jésus voulait lui dire d’aller acheter ce qui leur était nécessaire pour la fête, ou qu’il lui demandait de donner quelque chose aux pauvres.) 30 Judas prit donc le morceau de pain et sortit aussitôt. Il faisait nuit.

Comment situer Judas dans ce drame ? Les textes bibliques, les exégètes, les illustrateurs ont cherché par tous les moyens à savoir quelle était sa responsabilité dans la mort du Christ. A lui seul Judas va désigner le peuple Juif marqué à jamais dans un certain monde chrétien par cette culpabilité : le peuple déicide, oubliant trop vite que tous ceux qui sont avec Jésus, qui l’ont accompagné protégé, soutenu sont aussi Juifs, le Christ en premier, compagnons de la première heure, bercés par les paroles du premier testament.

Par quelle transmutation alchimique étrange, allons-nous nous défaire de notre responsabilité dans l’abandon du Christ ? Combien de sculptures, de tableaux, de miniatures avons-nous vu dans notre voyage qui nous montre Pierre qui met la main dans le plat en même temps que Judas le désignant ainsi (et nous tous avec) comme co-responsable de l’événement, répondant en cela à l’unanimité des quatre évangiles qui signalent à la fin du repas de la cène la prochaine trahison de Pierre et son reniement dans les heures qui suivent par trois fois.

Judas tel le bouc émissaire va porter sur lui ce rôle qu’il n’a pas choisi. Il existe en Allemagne à Rothenburg 30 un retable fascinant qui dit cela avec tout l’art de la symbolique médiévale : Les diagonales du retable ouvert se croisent exactement sur Judas le mettant au centre du tableau ; il reçoit la bouchée de la main du Christ sur le croisement exact de ces deux diagonales qui fuient vers la droite et la gauche en dessinant les épaules du disciple. La bouchée est comme le centre du drame et Judas porte sur ses épaules d’homme cette immense, cette trop lourde responsabilité ! Combien ont abandonné Jésus alors que Judas est comme désigné pour tous, au nom de tous, pour porter ce fardeau ! Et Matthieu nous signale le suicide de Judas qui confesse que c’est le sang d’un juste qui a été versé, en voyant son maître mourir.

Doit-on voir dans le " baiser de Judas " le fourbe, l’intention tordue, traîtresse, malsaine, d’un seul homme, alors que tous fuient dans la peur ou la lacheté ?

Ne doit-on pas plutôt comprendre autrement l’acte de l’Iscariote ? Son suicide nous fait entrevoir non un remord mais bien plutôt un désespoir ! Un autre bas relief du début du 15ème siècle dus à Andrea Delle Robbia 31 nous montre Judas recevant la bouchée, accablé, écrasé par cette réalité et les cinq disciples autour de lui, effondrés de la même manière.

Je propose plutôt l’explication suivante : Judas l’Iscariote, le Zélote comme d’autres compagnons de la même secte, croit à la Seigneurie politique du Christ. Il a vu les foules l’accueillir, l’acclamer. Les soldats du temple craignent d ’aborder et d’arrêter Jésus en pleine journée parce qu’il y a danger de soulèvement. Judas ne voyant pas venir cette occasion croit qu’il doit la provoquer, conforté par plusieurs remarques de Jésus lui demandant de faire ce qu’il doit faire. Pour provoquer la révolte des disciples, du peuple tout entier, Judas va livrer son maître pour pouvoir accélérer le processus de révolution nationale. Ce n’est pas aberrant, cela arrivera quelques décennies plus tard. Mais trop tard. Judas a déjà livré son maître. Le peuple ne se révoltera pas, à commencer par les disciples eux-mêmes ! Judas voyant mourir son maître se suicide de désespoirsà »rement pas de honte.

Judas sort dans la nuit du monde tellement bien imagée par FOUQUET avec sa taverne qui dit la tristesse du monde, Judas sort dans la nuit en quittant la vie par pendaison !

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La nuit nous la connaissons, nous l’avons tous plus ou moins approchée. Quand la mort frappe à la porte, fauche l’un des nôtres, l’horreur et le désespoir qu’engendre cette réalité nous assaillent et nous laissent sans voix, sans mot, sans vie. C’est vraiment la nuit. Pour Judas comme pour nous

Cette mort que nous voyons tous les jours à la télévision par les photos terribles de réalisme de nos revues, en Afrique, au Moyen Orient, chez nous dans les attentats ou les accidents, la mort prend soudain un sens écrasant de réalité : de spectateur pleins de compassion, de crainte, ou de dégoà »t que nous étions, nous devenons soudain des victimes.

Nous sommes tous concernés par cette mort qui est le terme de chacune de nos existences ou de celles des nôtres. Tous appelés à nous retrouver dans la mort, poussière et accueillis ailleurs, en un autre lieu et sous une autre forme que Dieu -et lui seul - voudra bien, il nous reste la vie pour nous exprimer, pour aimer, pour vivre et pour faire vivre le monde.

Quand nous pleurons dans la mort, c’est souvent sur nous-même que nous pleurons : sur nous que l’autre à quitté. Quand nous sommes horrifiés par les photos des cadavres du Rwanda, de Dachau, des plages de Normandie évoquées ses jours-ci par les Anglais et les Américains, les cadavres de l’Irak et du Congo, c’est pour ceux qui restent que nous sommes désespérés, ceux qui doivent continuer à vivre avec la déchirure du départ et de l’absence de celui qui est ailleurs. A cause de cela, la mort nous concerne plus que celui qui est " passé de l ’autre côté ".

Nous ne connaissons rien d’ailleurs, dans l’Ecriture sur " l’autre côté ". Et ce n’est pas par hasard, je le crois, que nulle part dans la Bible, ni Moïse, ni les prophètes, ni Paul, ni le Christ lui-même ne nous disent quelque chose sur l’au-delà .

Nul ne sait ni l’heure, ni le jour, pas même le Fils ; pas même le Christ ! Le temps du Royaume, n’intéresse pas même le Christ. Dieu seul sait. Le Christ, en revanche, en partageant notre vie, et notre mort, nous invite à vivre notre vie avec lui, sans continuellement craindre la mort ou nous préoccuper de l’au-delà , trouvant ici et maintenant les prémices de ce royaume dont l’infini de la durée nous échappe.

Parce que la mort est un terme final à notre vie biologique, pour tous, nous sommes soudain réunis par la vie, vie matérielle et vie spirituelle, comme Adam (Adama signifie terre en Hébreu) fait de la poussière (matérielle du sol et du souffle (rouar’, souffle, esprit) de Dieu.

A cause justement de l’insupportable douleur de la séparation, la vie, avec tout ce qu’elle contient, doit être privilégiée, choyée, travaillée avec amour et passion. Quand nous pleurons sur notre douleur dans la déchirure : le monde n’a plus de sens sans l’autre. Le monde n’a plus aucun intérêt, Dieu est injuste, inutile, pensons-nous. Nous ne pouvons effectivement que pleurer, car la séparation est douloureuse, inacceptable, déchirante. On a toujours l’impression de ne pas avoir tout dit avec l’autre, pas encore tout fait ce qui était possible, pas tout vécu : cela nous paraît injuste. Et cela l’est : la mort n’est pas acceptable. C’est parce qu’elle n’est pas acceptable que le Christ nous invite à vivre pleinement notre vie d’homme et de femme, dans l’amour, au jour le jour comme si demain n’était pas sà »r, non dans l’angoisse mais dans la sérénité de cette réalité.

Si nous prétendons être bouleversés par la mort, sachons le montrer par les actes dont nous sommes responsables en nous battant tous les jours de notre vie, contre la mort, la bêtise, la haine, la maladie, la guerre. Le terme de la mort offre soudain un sens à cette vie et le Seigneur nous donne à tous une mission précise, limitée dans le temps, pour laquelle nous devons lui rendre des comptes. Grâce à la mort, à ce terme précis d’une vie de dix, trente, cinquante ou quatre vingt quinze ans, le Christ nous aide à vivre l’amour chaque jour, chaque matin : demain est un cadeau inestimable.

Seul Christ peut nous aider à l’estimer, lui qui a su accompagner et consoler ceux qui étaient rendus si fragiles et si seuls par cette mort. Seul le Christ peut nous rendre le courage de découvrir la vie et la résurrection dès maintenant dans ses accidents comme dans ses bonheurs, aujourd’hui et pour toujours. Pour Marthe, Lazare, Judas ou moi-même.

Jésus Christ donne la vie ici et maintenant pour la magnifier au maximum, pour qu’elle soit crédible, aujourd’hui. En avançant vers le Vendredi Saint, en nous associant, tout en la redoutant, à la mort du Christ, nous attendons Pâques, écrasés, atterrés, mais obstinément confiants dans l’amour, la puissance et la présence du Maître, celui qui de toute éternité nous veut libres, aimant, amoureux de la vie et du monde.

Ne crains pas, crois seulement.
Ne crains pas, il vient.