Carême 2000 : Sept paroles de vie

Jonathan le Zélote

Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme se retrouvent à la Croix. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

C’est
maintenant l’heure du grand rendez-vous avec Adonaï, le
Seigneur du ciel et de la terre, l’heure où on solde les
comptes de toute une vie. Jusqu’à ce matin j’étais
sûr de moi, mais maintenant je ne sais plus très bien.

Pourtant
si je meurs sur une croix, c’est uniquement pour le service de
mon Dieu. Je suis un militant politique, un patriote. Je suis zélote.

Quand
j’étais enfant, mon grand-père me racontait que
dans sa jeunesse Israël était un État qui avait
une certaine indépendance. Mais il me parlait aussi du jour
funeste où les troupes romaines avaient envahi Jérusalem.
Après six mois de siège, la ville était tombée
et leur chef Pompée était entré à cheval
dans le sanctuaire. Pour punir les Juifs qui lui avaient résisté,
il avait fait tuer 12.000 hommes dans le Temple... dont son propre
père. La haine des Romains, je l’ai en moi depuis le
berceau. C’est elle qui m’a conduit jusqu’ici.

Pendant
un moment, j’ai hésité à devenir
pharisien, mais finalement je me suis dit que je ne pouvais pas me
contenter d’attendre passivement que Dieu nous envoie un
nouveau roi comme David, et qu’il fallait passer à
l’action. Depuis Moïse, nous savons que nous devons être
les agents de notre propre libération.

J’ai
donc quitté le village et j’ai rejoint la clandestinité.
Nous sommes organisés en bandes et nous avons trouvé
refuge dans les montagnes, car les Romains ne s’y aventurent
jamais. Nous y vivons et parfois nous organisons des actions de
commando. Nous nous attaquons aux convois de ravitaillement qui vont
de Jéricho à Jérusalem, dans le but d’asphyxier
la ville sainte.

La
semaine dernière, nous sommes tombés dans un piège.
Nous avions repéré une caravane qui comptait un groupe
d’esclaves enchaînés. Nous les avons attaqués,
mais ceux que nous prenions pour des prisonniers étaient des
soldats déguisés. J’ai été pris
avec Baruch, un autre patriote.

Je
connais le sort réservé aux zélotes et je ne me
faisais aucune illusion... J’avais déjà assisté
à des crucifixions. Mais quand c’est dans vos propres
mains, et dans vos pieds, que les clous sont plantés, il n’y
a pas de mots assez violents pour dire ce qu’on ressent.

Le
troisième crucifié est quelqu’un que je ne
connais pas. Sur sa croix on a écrit : " Jésus,
le roi des Juifs ". Je ne sais pas de qui il était
le roi, mais vu la façon dont il a été fouetté,
ce doit être quelqu’un d’important. Peut-être
est-il le chef d’une autre bande ? Si je ne l’ai
jamais vu, c’est que nos groupes de patriotes sont cloisonnés
pour des raisons de sécurité. En tout cas il ne manque
pas de courage car il ne dit pas un mot... En fait, il m’impressionne
par sa dignité.

Quand
il a ouvert la bouche, c’est pour dire une étrange
prière. En regardant les soldats romains il a dit : Père
pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font
.

Que
veut-il dire ? Je sais bien que notre Dieu, Adonaï, est
miséricordieux... mais pas pour les Romains, les ennemis de
son peuple ! Je sais bien qu’il est le Père de tous
les hommes, mais pas de nos ennemis, tout de même... C’est
le Dieu d’Israël !

Et
puis, si Adonaï pardonne... à quoi sert notre combat ?

S’il
ne montrait pas tant de courage, je le prendrais pour un fou. Qui
est-il donc pour demander à Dieu de pardonner ceux qui lui
font du mal ?

C’est
alors que Baruch a commencé à l’interpeller :
Si tu es le roi des Juifs, pourquoi parles-tu ainsi ? Plutôt
que de demander à Dieu de pardonner à ces salauds de
Romains, tu ferais mieux de lui dire de tous les envoyer au diable
.
J’ai arrêté Baruch : Tais-toi. Tu ne
crains donc pas Dieu pour t’exprimer ainsi. On ne connaît
pas le roi des Juifs… mais tout roi qu’il est,
aujourd’hui, c’est notre frère en croix.

Baruch
s’est tu et j’ai commencé à regarder celui
qu’on appelle Jésus... j’ai vu une lumière
dans ses yeux. Et dans cette lumière, il y avait une paix...
qui ne pouvait venir que d’Adonaï. Je me suis soudain
senti tout petit à côté de lui. Du plus profond
de ma misère a germé un sentiment que je ne connaissais
pas, mais comment l’exprimer ? Je lui ai simplement dit :
Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton
règne
. Il m’a regardé, a hoché la
tête, et après un moment de silence il a dit : En
vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec
moi dans le paradis
.

Je
ne sais pas très bien qui il est, mais ses paroles m’ont
transpercé. Quand je l’écoute et que je regarde
sa dignité, je me demande si notre haine des Romains.. n’est
pas une impasse.

Car
après tout s’il m’accueille moi.. pourquoi pas
eux ?


Le
courage de la conversion

Un
jour un ange a désobéi à Dieu. Comme il s’est
humilié devant son trône pour implorer son pardon, Dieu
lui a dit : Je ne te punirai pas, mais en réparation
pour ton offense, va sur la terre et rapporte-moi la chose la plus
précieuse du monde
.

L’ange
va sur la terre en quête de ce qu’il peut y avoir de plus
précieux. Il traverse les collines et les vallées, les
rivières et les océans, des plus hautes montagnes aux
gouffres ténébreux. Après de nombreuses années,
il arrive sur un champ de bataille et aperçoit un soldat en
train de mourir d’une blessure reçue alors qu’il
défendait son pays. L’ange prend une goutte de sang et
l’apporte devant le trône de gloire. Il dit :
Seigneur, j’ai enfin trouvé ce que tu m’as
demandé
. Dieu lui répond : Ce que tu m’as
apporté est précieux, mais ce n’est pas la chose
la plus précieuse du monde
.

L’ange
retourne sur la terre. Après des années de recherches,
il arrive dans un hôpital où une infirmière meurt
d’une maladie qu’elle a attrapée en soignant les
autres. Dans un râle, elle rend son dernier souffle. L’ange
s’en saisit et l’apporte devant le trône du
jugement : Seigneur, voici sûrement la chose la plus
précieuse du monde
. Dieu sourit à l’ange et
lui dit : En vérité le sacrifice pour les
autres est une chose infiniment précieuse, mais va sur la
terre et rapporte-moi la chose la plus précieuse du monde
.

L’ange
retourne sur la terre et après des années d’errance
il se retrouve dans une forêt obscure. Un homme avance à
cheval. Il porte la haine sur son visage. Il marche vers la maison de
son ennemi afin de la détruire. Il regarde par la fenêtre
et voit une femme mettre son enfant au lit et lui apprendre à
prier afin de rendre grâce à Dieu. L’homme se
souvient de son enfance et des prières de sa propre mère.
Son cœur fond et une grosse larme roule le long de sa joue.
L’ange se précipite, recueille la larme et retourne au
ciel pour la présenter devant le trône de gloire. Le
visage de Dieu s’illumine et il dit à l’ange :
En vérité, tu m’as apporté là la
chose la plus précieuse du monde. La repentance ouvre les
portes du ciel
.

Jonathan,
le brigand qui partage la croix de Jésus, est un assassin,
même s’il tuait pour libérer son pays. Mais
Jonathan s’est repenti, et à cause d’une seule
phrase : Seigneur, souviens-toi de moi quand tu viendras dans
ton règne,
Jésus lui promet le paradis.

Cet
épisode rappelle la formule du Talmud, l’enseignement
oral des maîtres du judaïsme, qui dit que Là où
se tient le repenti, un juste parfait ne saurait se tenir
12 .
Il précise que celui qui s’est repenti est plus près
de Dieu que le plus parfait des justes qui n’aurait jamais
péché. La proximité de Dieu ne dépend pas
de notre perfection morale, mais de la qualité de notre
repentance.

Dans le Premier
Testament, l’homme de la repentance est David… à
cause de son adultère avec Bethsabée. La Bible raconte
en détail cet épisode. Un soir, alors que ses hommes
sont à la guerre, le roi se promène sur la terrasse de
son palais et aperçoit une femme très belle qui se
baigne, nue, sur le toit de sa maison. Il la fait venir et couche
avec elle. Elle est mariée, mais comme il est le roi, David se
débrouille pour faire tuer son mari à la guerre. Un peu
après cet épisode, un prophète est allé
voir le roi pour lui raconter l’histoire d’un riche qui
avait de grands troupeaux, et qui a volé l’unique brebis
d’un pauvre pour accueillir un de ses amis. David, en colère,
s’est écrié : Qui est l’homme qui a
fait cela ?
Le prophète Nathan a répondu :
Cet homme, c’est toi. Aussitôt David reconnaît
sa faute : J’ai péché contre le Seigneur.
Et Dieu a pardonné à David13 .

En commentant cet
épisode, le Talmud affirme : celui qui dit que le roi
David a commis l’adultère avec Bethsabée est dans
l’erreur.
En effet, David s’est repenti, et il a été
pardonné. Si Dieu a pardonné, nous ne devons plus
parler de son adultère, car, en le faisant, nous nions la
repentance de David et le pardon de Dieu. Le pardon est comme une
réversibilité du temps, il revient en arrière
pour effacer ce qui a eu lieu. Le Talmud ajoute même que la
repentance transforme le péché en bonne action. C’est
comme si on disait que l’adultère de David et le meurtre
du mari de son amante ont été des actions positives.
Cela est parfaitement choquant, mais c’est la grâce qui
est choquante. Si la grâce ne me choque pas, ce n’est
plus la grâce. Ou alors c’est moi qui me suis habitué
et qui ai besoin d’un sérieux réveil !

Pour illustrer
cette transformation de la grâce, on raconte l’histoire
d’un maître spirituel qui croise un jour un homme
puissant, avare et méchant. Il se plante devant lui et dit :
Tu me fais envie. Quand le repentir te fera revenir vers Dieu, de
chacune de tes taches sortira un rayon de lumière. Je suis
jaloux de toi et de ce que sera ton prodigieux éclat
14 .

S S S

Une seule phrase,
quelques instants avant de mourir, a fait du brigand Jonathan le
premier arrivé dans le paradis du Christ.

L’adultère
avec Bethsabée, et le meurtre du mari de son amante, ont fait
de David le personnage le plus important du Premier Testament.

Ces deux
propositions rappellent cette citation de Martin Luther qui écrivait
à son ami Philippe Mélanchthon : Sois un
pécheur, et pèche vigoureusement ; mais,
avec plus encore de vigueur, crois et sois heureux dans le Christ qui
vaincra le péché, la mort et le monde… Pour cela
il ne nous sera pas tenu compte de nos péchés, même
si nous devions tuer et forniquer des milliers et des milliers de
fois chaque jour
15 .

Pour comprendre
cette citation, il faut se souvenir de la vie et du parcours de
Martin Luther. Jeune homme, il était obsédé par
son salut. Pour lui la grande question était : Comment
Dieu me sera-t-il favorable ?
Dans sa quête de Dieu,
Luther est entré au couvent et a déployé son
zèle pour vivre la règle de son ordre dans toute sa
rigueur. Plus tard il écrira à propos des prescriptions
religieuses : Avec tout le soin dont j’étais
capable, je me suis efforcé de les observer par le jeûne,
les veilles, les oraisons et autres exercices, en macérant mon
corps plus que tous ceux qui aujourd’hui me haïssent si
violemment et me persécutent, parce que je leur enlève
la gloire de se justifier
16 .

Parallèlement
à ses exercices de piété, Luther étudiait
la Bible avec le plus grand soin, il était docteur en Écriture
Sainte. Dans son étude il butait sur un passage de l’épître
aux Romains qui dit que la justice de Dieu est révélée
dans l’Évangile17 .
Pour lui ce verset contenait une contradiction entre le mot évangile
qui veut dire bonne nouvelle, et la justice de Dieu qui n’est
pas une bonne nouvelle du tout. Comment le Dieu qui juge peut-il être
une bonne nouvelle pour l’humanité ? La réponse
à cette question a donné naissance aux églises
protestantes. En travaillant la suite de ce passage de l’épître,
Luther a compris que la justice de Dieu ne voulait pas dire que Dieu
jugeait les humains, mais qu’il voyait les hommes et les femmes
comme des justes, à cause de Jésus Christ.

Dans l’évangile,
Dieu ne considère plus l’humanité à partir
de son trône de jugement, mais de la seule grâce qui
libère l’humain de toute autojustification. Cette
découverte a été pour Luther une telle
libération qu’il n’a plus supporté toutes
les règles religieuses que l’Église mettait entre
Dieu et l’humain. C’est ce qui lui fera dire : Pèche
vigoureusement.
On a du mal à penser qu’un
responsable spirituel puisse dire : pèche
vigoureusement,
mais Luther le proclame comme une antidote à
toute quête de l’humain de vouloir accomplir sa propre
justice par ses bonnes actions.
Et puisque Luther vit devant Dieu,
il ajoute : mais crois avec encore plus de vigueur. C’est
comme s’il disait : pour éviter de tomber dans
le désespoir ou la nonchalance, accroche-toi à cette
grande nouvelle de la grâce d’un Dieu qui fait
miséricorde.

Pour
résumer la révolution de cette conception, et la
liberté qu’elle autorise, un théologien
luthérien, Dietrich Bonhoeffer a écrit : Voici
que la grâce de l’Evangile, si difficile à
comprendre aux gens pieux, nous met en face de la vérité
et nous dit : tu es un pécheur, un très grand
pécheur, incurablement, mais tu peux aller, tel que tu es, à
Dieu qui t’aime. Il te veut tel que tu es, sans que tu fasses
rien, sans que tu donnes rien, il te veut toi-même, toi seul...
Dieu est venu jusqu’à toi, pécheur, pour te
sauver. Réjouis-toi ! En te disant la vérité,
ce message te libère. Devant Dieu, tu ne peux pas te cacher.
Le masque que tu portes devant les hommes ne sert à rien
devant lui. Dieu veut te voir tel que tu es pour te faire grâce.
Tu n’as plus besoin de te mentir à toi-même et de
mentir aux autres en te faisant passer pour sans péché ;
non, ici il t’est permis d’être un pécheur,
remercie Dieu
18
 .

Si Bonhoeffer dit
que cette grande nouvelle de la grâce de Dieu est difficile à
comprendre pour les gens pieux, c’est parce qu’il est
très difficile d’être pieux et de ne pas croire
que c’est par sa piété qu’on rejoint Dieu.
Il est très difficile d’être pieux et de ne pas
penser secrètement, au fond de son cœur, que si tout le
monde était pieux comme nous, la société se
porterait mieux. Il est très difficile d’être
pieux et de ne pas trouver que, quand le Talmud dit que David est
grand à cause de son adultère, il exagère un
petit peu. Il est difficile d’être pieux sans être
pharisien. Les pharisiens au temps de Jésus étaient des
hommes remarquables, religieux, érudits, spirituels. Et
pourtant, si des pharisiens ont suivi Jésus, d’autres
n’ont pas cessé de s’opposer à son
ministère. N’oublions pas que c’est en tant que
pharisien que Saul de Tarse, le futur apôtre Paul, a persécuté
les premiers chrétiens.

Une illustration
du Talmud nous aidera à comprendre l’opposition entre la
grâce et une certaine compréhension de la piété.
Elle raconte que le fœtus, dans le ventre de sa mère,
connaît toute la Torah. Le commentaire est assez drôle
car il explique qu’au moment de la naissance, un ange arrive et
lui donne un petit coup sur la lèvre, et le nourrisson oublie
tout ce qu’il savait19 .
Il pousse alors un cri de terreur, car il se découvre
orphelin : il a perdu la Torah !

Lorsque plus tard
l’adolescent, l’adulte qu’il est devenu, se
convertit, fait repentance, revient vers Dieu… il ne découvre
pas une nouveauté, il ne fait que retrouver une vérité
profonde qui était en lui avant sa naissance.

Cette histoire
est éloquente car elle nous rappelle que ce n’est pas
par la perfection de notre piété que nous retrouvons
Dieu. Dieu n’est pas au sommet d’une montagne qu’il
nous faudrait escalader. Il est au commencement de notre histoire, il
est dans la prière de l’homme désespéré
qui ne sait dire autre chose que : Seigneur, souviens-toi de
moi !

La grâce
n’est pas contre la piété, elle la transforme.

Ma prière
n’est plus de l’ordre de l’effort que je fais pour
élever ma personne jusqu’à Dieu, elle est
l’ouverture à une parole qui me rejoint dans ma
faiblesse.

On demandait à
un sage pourquoi Dieu ne parlait plus aux hommes comme au temps des
prophètes, il a répondu : parce que les humains ne
se baissent pas assez pour l’écouter. Une statue n’est
pas faite de ce qu’on ajoute au bloc de pierre, mais de ce
qu’on lui enlève.

S S S

Dans le roman de
Dostoïevski " Les frères Karamazov ",
Ivan, un des frères, fait la confession de foi suivante : Je
crois comme un enfant que la souffrance sera guérie et
restituée, que l’humiliante absurdité des
contradictions humaines disparaîtra comme une image pitoyable,
comme une fabrication méprisable de l’esprit euclidien
impuissant et infiniment petit de l’homme ; je crois
qu’à la fin du monde, au moment de l’harmonie
éternelle, quelque chose de tellement précieux se
produira qu’il sera suffisant pour tous les cœurs, pour
le réconfort de tous les ressentiments, pour l’expiation
de tous les crimes de l’humanité, pour tout le sang
versé par les hommes ; je crois que cela rendra
possible non seulement de pardonner mais de justifier tout ce qui est
arrivé
. Cette confession de foi est superbe, et pourtant,
dans le livre de Dostoïevski, Ivan Karamazov reste athée.
Parce qu’il a beau croire, il ne peut accepter. Pour lui, la
foi reste l’objet d’un débat philosophique, d’une
spéculation métaphysique.

Une définition
de la grâce dit qu’elle consiste à être
accepté par Dieu, alors que la foi c’est accepter d’être
accepté bien que se sachant inacceptable. La foi revient à
accepter que Dieu nous accueille tels que nous sommes, qu’il
nous accepte sans illusion, tout en sachant au fond de nous, que nous
demeurons inacceptables. En d’autres termes, il ne suffit pas
de croire en la grâce, encore faut-il l’accueillir pour
en vivre.

Reprenons les
choses au commencement ! Chacun d’entre nous, chaque
homme, chaque femme, a connu dans sa vie des moments de grâce.
La grâce c’est la beauté, la générosité,
la gratuité, c’est ce qu’il y a de vraiment beau
et bon dans notre monde. Ce peut être un paysage, une émotion,
une larme, un papillon, une guérison, une naissance, un
pardon…

Et quand la Bible
nous dit que Dieu est grâce, elle nous apprend que nous pouvons
mettre le mot Dieu derrière ces moments privilégiés.

Le problème
de la foi n’est pas de croire en la grâce, tous les
humains vivent de temps à autre des moments de grâce. Le
problème est de savoir ce que nous faisons de ces moments de
grâce ? L’Évangile nous invite à
mettre un nom derrière la grâce : Jésus le
Christ. Il nous invite surtout à nous saisir de cette grâce,
à la mettre au commencement de notre histoire, et à la
faire retentir dans notre propre existence.

Il est vrai que
notre histoire est aussi habitée par la lourdeur, la
mesquinerie, l’ennui, par des moments qui ne sont pas du tout
des moments de grâce. Mais l’histoire de David nous
rappelle que la repentance, c’est- à-dire le retour vers
Dieu, transforme nos lourdeurs en légèreté. Et
c’est peut-être justement à partir du moment où
la grâce nous fait défaut que la foi nous invite à
en vivre.

J’ai lu le
témoignage d’un homme qui raconte sa conversion. Un
jour, il est entré dans une cathédrale et il a été
transpercé par une présence, la certitude qu’il
se passait quelque chose. Il était incapable de mettre un nom
sur cette expérience, mais elle correspondait à une
vérité incontes-table. Le lendemain il est retourné
dans la cathédrale et il ne s’est rien passé. Il
a subi l’épreuve du vide. Il écrit dans son
témoignage : à ce moment-là j’ai
pensé : je veux être baptisé.
Cet homme
s’appelle Jean-Marie Lustiger, il est aujourd’hui
archevêque de Paris20 .
Ce qui est remarquable dans cet exemple, c’est que c’est
à partir du moment où la grâce n’était
plus là, ressentie et vécue, qu’il a éprouvé
le besoin de se mettre en marche pour vivre de ce qu’il a reçu.

Louis Evely a
écrit : la foi est toujours un mélange de
lumière et d’obscurité. Croire, c’est être
fidèle dans les ténèbres à ce qu’on
a vu dans la lumière
21 .
Des moments de grâce, de lumière, de beauté, nous
en avons tous vécu. Qu’en avons-nous fait ? Nous
pouvons les ranger dans le tiroir de nos souvenirs heureux, mais nous
pouvons aussi écouter ce qu’ils disent, pour vivre ce
qu’ils signifient.



Notes

12
Talmud de Babylone, traité de Berakoth, 34b.

13
2 Samuel 11-12.

14
Martin Buber, Les récits hassidiques, Editions du
Rocher, Monaco 1978, p.308.

15
Lettre de Martin Luther à Philippe Mélanchthon du 1er
août 1521.

16
Commentaire de l’épître aux Galates.

17
Épitre aux Romains 1.17.

18
Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire, Cerf et Labor et
Fides 1988, p.113-114.

19
Talmud de Babylone, Traité Nidda, 30b.

20
Jean-Marie Lustiger, Le choix de Dieu, éditions de
Fallois 1987.

21

Les Intermèdes
musicaux étaient :

 - Les 7 dernières
paroles du Christ en croix ( Heinrich Schütz )
 - Suite
pour violoncelle seul, en ré mineur ( Jean-Sébastien
Bach
 )
 - Suite pour violoncelle seul, en ré
mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Johannes
Passion Chorals ( Jean-Sébastien Bach )




Introduction
du Pasteur Antoine NOUIS
, pour le volume "Sept
paroles de vie"

 

Les
méditations qui composent les différents chapitres de
ce livre sont le texte, à peine modifié, des
conférences du " Carême Protestant " qui
ont été diffusées sur France Culture en
mars-avril 2000.

Lorsqu’on
m’a proposé de prendre en charge ces conférences,
j’ai tout de suite pensé à une série de
narrations que j’avais écrites pour une liturgie de
Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire
de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et
deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment
la façon dont ils ont entendu les sept dernières
paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat,
un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un
religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha.
Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations
sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles
se situent du côté de l’interprétation et
non de la source historique. Mais comme toutes prédications,
elles ne font pas l’économie d’une lecture
minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons
choisi ce procédé, c’est qu’il semble
particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà
de toutes les explications elle demeure un événement
qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui
transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à
expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui
restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la
racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation,
mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos
paroles.

Les épîtres
de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche
sur un autre thème qui, par définition, relève
de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe
à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir
l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce
ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se
raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en
suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles
d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de
vie.

Pour les
émissions du Carême, nous avons demandé aux
comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter
ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable,
Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés
afin d’adapter ces récits à une écriture
radiophonique.

La seconde
partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend
des méditations qui essayent de développer et
d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent
l’occasion de développer une théologie de la
croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de
la conversion, de l’absence et de la persévérance,
de la quête de Dieu et de l’accomplissement des
Écritures.

Puisque ce
livre est la reprise des conférences de Carême, il me
revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans
ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont
eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour
l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de
disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé
les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice
attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros
travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a
déployé ses talents de comédien pour lire les
citations.

Antoine
NOUIS