Carême 1984 :

Jésus condamné comme imposteur

Nous avons longuement analysé, dans l’étude précédente, les raisons pour lesquelles Jésus se veut un roi désarmé, qui va s’offrir à la violence meurtrière de ses ennemis. Il s’est laissé arrêter, stoppant toute vel­léité de résistance de ses partisans.

« Arrêté » : c’est l’expérience par laquelle ont passé, au long de l’his­toire, des multitudes d’hommes et de femmes, tant innocents que cou­pables ! On perd sa liberté, on dé­pend entièrement des décisions d’au­trui, on devient un objet qui passe de mains en mains. Cette réalité humiliante est sobrement indiquée aux deux extrémités du récit que nous lirons aujourd’hui :
« Or, s’étant emparés de lui, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la maison du Grand-Prêtre » (chapitre 22, verset 54).
« Quant à Jésus, Pilate le livra à leur volonté » (ch. 23, v. 25).
Entre ces deux transferts, le récit montrera le prisonnier plusieurs fois renvoyé d’une instance à l’autre : le Sanhédrin, Pilate, Hérode, Pilate, le Sanhédrin ! Chacune va tenter de rejeter sur l’autre la responsabilité de sa condamnation, après avoir interrogé Jésus sur sa prétendue identité royale.

Procès truqué
Au moment où le récit va dérou­ler ces étapes d’un procès truqué, comme il y en eut aussi tellement dans l’histoire, le lecteur doit com­prendre que ce procès-là le concerne plus directement que tout autre. Il est appelé lui-même à prendre posi­tion devant ce roi humilié, à dire si oui ou non il s’en déclare soli­daire. C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il, Luc a voulu mettre en introduction, par un léger dépla­cement, le traditionnel récit de la défaillance de Pierre. Nous lisons, au chapitre 22 de l’évangile de Luc, les v. 54 à 62 :

« Or, s’étant emparés de lui, ils l’emmenèrent et le firent entrer dans la maison du Grand-Prêtre. Or, Pierre suivait de loin. Comme ils avaient allumé un feu au milieu de la cour et s’étaient assis ensemble, Pierre était assis au milieu d’eux. Or, une servante, l’ayant vu assis à la flambée et l’ayant dévisagé dit : Celui-ci aussi était avec lui ! Mais lui le nia, disant : Je ne le connais pas, femme ! Et peu après, un autre l’ayant vu dit : Toi aussi, tu es des leurs ! Mais Pierre dit : Hom­me, je n’en suis pas ! Et une heure environ s’étant écoulée, un autre affir­mait avec force, disant : En vérité, celui-ci aussi était avec lui, car il est aussi Galiléen ! Mais Pierre dit : Homme, je ne sais ce que tu dis ! Et sur le champ, comme il parlait en­core, un coq chanta. Et le Seigneur, s’étant retourné, fixa son regard sur Pierre. Et Pierre se ressouvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois ! Et étant sorti dehors, il pleura amèrement ».

Sobriété et émotion contenue caractérisent ce récit, soigneusement élaboré. On notera la correspondance marquée entre ce triple renie­ment de Pierre et les trois déclara­tions de Pilate niant, lui, la culpa­bilité de Jésus !

Pierre au moins, à l’encontre des autres qui ont disparu, a essayé de rester dans la course : « Il suivait de loin » : de loin, sans doute, mais il a quand même suivi ! On se sou­vient que ce verbe a un sens fort, presque technique, dans les évangiles. Suivre Jésus exprime la dé­marche du disciple. Pierre l’avait suivi dans ses longues marches de prophète itinérant, aventure exal­tante ! Quand la perspective du martyre a été ouvertement annoncée par Jésus, Pierre a déclaré expres­sément : « Seigneur, avec toi je suis prêt à aller même en prison et à la mort ! » (22/33). Il y avait de la présomption dans ses propos, mais il était sincère : la démarche par la­quelle il se faufile incognito dans la cour du Grand-Prêtre le démontre. Il veut être un disciple fidèle, ac­compagner son Seigneur dans l’épreuve. Mais il a présumé de ses forces. E s’est préparé peut-être à la résistance, pour prendre la dé­fense de son Maître devant le San­hédrin, par exemple ; mais voilà que l’assaut surgit à l’improviste, par la bande. Désarçonné par l’interpella­tion d’une servante qui le dévisage à la lueur du feu, il perd pied, il fonce sans avoir le temps de mesu­rer ce qu’il fait dans l’échappatoire du mensonge : Je ne le connais pas, femme ! Cependant Luc ne lui cher­che pas d’excuse facile : selon lui, Pierre s’enferre consciemment dans cette piteuse dénégation, car c’est près d’une heure plus tard qu’arrive la troisième interpellation, le troi­sième reniement !

En déplaçant l’épisode, Luc a réussi également à en accentuer l’intensité dramatique. En historien informé, il écarte l’idée d’un inter­rogatoire immédiat de Jésus, en pleine nuit, qui serait illégal. Jésus est donc lui-même près de ce feu, gardé par ceux qui l’ont arrêté, dans l’attente de son interrogatoire au petit matin. Au chant du coq, il se retourne et fixe son regard sur Pierre, sans un mot. Le regard d’une servante avait troublé l’apôtre, le re­gard de son Seigneur le rend à la vérité ; la triste vérité sur lui-même. C’est vrai, j’ai renié, Jésus avait prévu ma faiblesse.

Entre les lignes nous croyons lire que ce regard de Jésus est un regard de compassion plus que de reproches. Si Pierre se souvient de l’avertisse­ment, il ne peut avoir oublié la promesse qui l’accompagnait : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (22/32). Les pleurs amers de Pierre sont le début de ce « retournement ». La foi forgée au creuset de cette expé­rience d’orgueil brisé sera plus tard la foi de « Simon-Roc », édifiant la première église !

Admirable récit. Sous le narra­teur comment ne pas entendre le prédicateur ? Toute une théologie de la grâce, de la faiblesse humaine et de la compassion de Dieu ; la cer­titude aussi de l’intercession efficace du Seigneur, et l’expérience des ser­viteurs indignes mais pardonnés, re­mis debout pour fortifier les autres, sans être trop sévères pour leurs dé­faillances, parce qu’on y est passé soi-même : tout cela suggéré par quelques mots, quelques regards ! Si ce récit ouvre pour nous celui de la Passion de Jésus, c’est pour nous rappeler dans quel esprit d’humilité nous avons à le « suivre »...

Pierre, bouleversé, disparaît à son tour de la scène : c’est dépouillé de toute « suite », sans avocat ni soutien, que Jésus va affronter ses accusateurs. Mais Luc nous rapporte un autre incident de cette nuit ter­rible. Pas besoin d’aller chercher au sommet de la hiérarchie pour trouver la perversion du pouvoir ! La troupe qui garde Jésus est faite de « petits chefs » qui cherchent à tuer le temps, fà »t-ce de manière ab­jecte, en jouant avec la dignité de celui qui est sans défense en leur pouvoir. Voici ce que racontent les v. 63 à 65 :
« Et les hommes qui le gardaient le bafouaient et le battaient. L’ayant couvert d’un voile ils l’interrogeaient disant : Prophétise, qui c’est qui t’a frappé ? Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres insultes ».

La revanche des petits chefs
Exemple hélas courant de ce qui se passe lorsque des subalternes, souvent humiliés eux-mêmes par leurs supérieurs, cherchent à prendre leur revanche dans des jeux sadi­ques, où ils humilient à leur tour ceux qui dépendent d’eux ! Dès qu’on possède une parcelle de pou­voir, on peut être tenté d’en abuser.

Outre cette juste observation de mœurs, ce bref récit a une fonction plus précise dans le récit évangé­lique. A l’occasion des divers inter­rogatoires de Jésus, Luc présente une sorte de récapitulation des titres que la foi reconnaît à Jésus, et que ses adversaires lui contestent. Le premier mis en cause, ici, est celui de Prophète. On l’a vu lors des contro­verses dans le Temple : Jésus s’est élevé à la hauteur des grands prophètes d’Israël, pour proclamer les jugements de Dieu. Le récit vient de le montrer « prophète » dans un sens plus familier : il eut le don de clairvoyance pour prédire le compor­tement de son disciple. C’est cette qualité de prophète que les gardes tournent en dérision, avec cette mo­querie triviale : « Prophétise, qui c’est qui t’a frappé ? ».

Voici maintenant le compte-rendu, assez bref chez Luc, de la compa­rution de Jésus devant les autorités religieuses. Ce sont les v. 66 à 71 du chapitre 22 :

« Et lorsqu’il fit jour, le Conseil des Anciens du peuple, des Grands-Prêtres et des Scribes se réunit, et ils l’amenèrent devant leur Sanhédrin. Ils lui dirent : Si toi tu es le Christ, dis-le nous ! Or, il leur dit : Si je vous le dis, vous ne croirez pas. Et si j’inter­roge, vous ne répondrez pas ! Mais à partir de maintenant le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ! , Tous dirent : Toi donc, tu es le Fils de Dieu ? Mais il déclara à leur adresse : Vous-mêmes, vous dites que je le suis ! , Ceux-ci dirent alors : Qu’avons-nous encore besoin d’un témoignage ? Car nous-mêmes, nous l’avons entendu de sa bouche ! ».

Luc rappelle ici de manière pré­cise la composition du Grand San­hédrin de Jérusalem devant qui Jésus comparaît : Anciens, Grands-Prêtres et Scribes. Ceux-là mêmes avec qui Jésus s’était trouvé face à face dans le Temple ; et qui lui avaient demandé raison de son « autorité ». On l’a vu, ils étaient dès ce mo­ment-là décidés à le faire périr. C’est pourquoi Luc ne décrit pas un véritable procès juif de Jésus. Il n’y a ni appel à des témoignages ni verdict explicite de condamnation. Cette séance matinale n’est qu’un interrogatoire informel pour confor­ter l’intime conviction des autorités religieuses, et fignoler l’accusation qu’ils formuleront devant le gouver­neur : l’argumentation pourra jouer sur l’ambiguïté du titre de Christ ou Messie, qu’ils traduiront en termes politiques pour impressionner Pilate.

Mais pour eux, c’est bien sur leur propre terrain religieux que se situe le délit digne de mort. Il y a impos­ture à se prétendre le Messie sans donner des signes célestes irrécusa­bles de sa qualification par Dieu, et de l’irruption du règne messianique dans tout ce qu’il doit avoir de sur­naturel. La prétention de Jésus est d’autant plus dérisoire qu’il est là maintenant devant eux comme un prisonnier réduit à l’impuissance.

Voilà pour l’histoire à connaître avec exactitude. Mais, bien sà »r, le dialogue, reconstitué par Luc, entre le prévenu et ses accusateurs est aussi l’occasion de recentrer l’inté­rêt du lecteur sur la question pen­dante de la véritable identité de Jésus. C’est pourquoi le narrateur fait jouer trois des titres « christo­logiques » comme on dit : Messie, Fils de l’homme, Fils de Dieu.

« Messie » : ce titre qui pouvait désigner un prophète ou un prêtre consacré par l’onction d’huile, est devenu surtout la désignation du Roi, Fils de David, qui rétablira Israël dans la gloire. Jésus s’est mon­tré longtemps réticent vis-à -vis de ce titre. Lorsque Pierre le lui a dé­cerné, il a ordonné sévèrement de ne le dire à personne. Il voulait évi­ter précisément le risque de déra­page vers la subversion politique, que ses ennemis vont lui attribuer pour l’accuser devant Pilate : mettre le trouble dans la nation, provoquer un soulèvement populaire irrespon­sable. Jésus était assez réaliste pour savoir que les Romains l’auraient sans hésiter noyé dans un bain de sang !

Mais maintenant, pour les lec­teurs de l’évangile, la Croix a ôté toute ambiguïté sur la nature de la royauté qui rayonne dans la per­sonne et l’œuvre de Jésus de Naza­reth. C’est donc une des appellations que l’Eglise a conservée et même privilégiée. Elle l’a fait d’abord pour proclamer aux Juifs que Jésus était vraiment celui qu’ils attendaient. Par la suite, alors même que beaucoup n’en comprenaient plus le sens, elle a toujours maintenu, accolé au nom de Jésus, ce symbole de sa confession de foi pre­mière : Jésus-Messie, Jésus-Christ, c’est-à -dire Jésus notre roi !

Dans la chambre haute, après la Cène, Jésus avait sans réticence revendiqué cette qualité, en parlant de son royaume. Mais que répondre à la mise en demeure du Sanhédrin ?

« Toi, es-tu le Messie ? ». Jésus fait à cette haute autorité qui ne l’impressionne pas une réponse de normand, si j’ose dire ! Ni oui, ni non : « Si je vous le dis, vous ne croirez pas, et si j’interroge, vous ne répondrez pas ». Ce n’est pas un refus de se compromettre, c’est bien plutôt une attitude de dignité royale. Objet de votre interrogatoire, c’est moi qui serais en droit de vous interroger ! Mais je connais votre mauvaise foi et vos dérobades. A quoi bon tenter encore de vous faire entrer dans le mystère du dessein de Dieu ? Vous ne m’avez pas répondu quand je vous ai questionné moi-même au sujet du Messie, Fils ou Seigneur de David ? L’heure n’est plus à un débat théologique serein. Le malentendu est trop grand entre nous.

Et Jésus poursuit, avec une assurance vraiment souveraine (ou alors il est fou !) : Dieu va lui-même incessamment me conférer toute autorité pour gouverner et juger en son nom : « A partir de maintenant, le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ! ».

Les trois évangiles synoptiques rapportent la déclaration devant le Sanhédrin où Jésus s’identifie à cette figure classique de l’attente « apocalyptique » juive : le Fils de l’homme. Chez Marc et Matthieu, elle se réfère textuellement à la vision du livre de Daniel : « Vous verrez le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel » : c’est une annonce de la « parousie » ou avènement glorieux du Fils de l’homme. Luc ne méconnaît pas cette perspective dernière : il l’a évoquée dans le discours sur la fin des temps, au chapitre 21 (v. 27). Mais ici, c’est une autre vérité qui est proclamée, par la formulation choisie : le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ; en ne gardant que cette allusion au Psaume 110, psaume d’investiture royale, et en ajoutant : « à partir de maintenant », Luc en fait l’annonce d’une réalité de la foi que l’Eglise confesse depuis le premier jour, dès le discours de Pierre à la Pentecôte : « Exalté par la droite de Dieu » (Actes 2/33), le crucifié ressuscité règne dès maintenant sur le monde !

Manœuvre politique
En entendant ce propos exorbitant, les membres du Sanhédrin protestent : « Tu te prétends donc Fils de Dieu ? ». Pour nous, ce troisième titre est riche du sens plénier que lui a donné la réflexion théologique sur la nature divine du Christ. Mais ne croyons pas que Luc anticipe indà »ment : le passage d’un titre à l’autre n’est pas déplacé de la part de théologiens juifs du temps de Jésus. « Fils de Dieu » était aussi une qualification du Roi en Israël, et donc du Messie attendu : fils par « adoption », selon la formule de cet autre psaume royal (cité par la voix céleste au baptême de Jésus) « Tu es mon Fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré » (Psaume 2/7 et Luc 3/22). Ainsi la réplique agacée des Sanhédrites revient-elle tout simplement à dire : tu persistes donc à te prétendre le Messie ? Voilà qui nous suffit pour aller te dénoncer au gouverneur !

Pour eux, la cause est entendue. Jésus est un imposteur, un faux Messie. A travers eux, chefs responsables de la nation et de la communauté religieuse, Jérusalem rejette son Roi !

Reste à obtenir du gouverneur sa condamnation à mort, par une manœuvre politique dont les autorités religieuses ne se privent pas quand cela sert leur intérêt. Mais il leur faudra beaucoup d’acharnement pour réussir.

L’affaire est relatée dans notre évangile en trois scènes distinctes, du fait de l’intermède du renvoi à Hérode, propre à Luc. De cet ensemble, les v. 1 à 25 du chapitre 23, nous retiendrons les aspects les plus frappants, au niveau du comportement des divers acteurs mis en scène.

Nous n’y apprendrons rien de nouveau concernant Jésus lui-même. Il est l’objet d’un débat dont il semble se désintéresser. Il fait au début une brève réponse, évasive, au questionnement de Pilate : « Toi, tu es le Roi des Juifs ? » , « C’est toi qui le dis... » (v. 3). Après quoi Jésus ne prononcera plus un mot, tout au long des péripéties de la procédure.

En revanche, pour tous les autres personnages, le récit prend l’allure d’un compte-rendu d’audience croqué sur le vif par un observateur au regard critique. Il va les montrer rivalisant de subtilité et de lâcheté pour parvenir à leurs fins, ou pour se renvoyer la responsabilité d’un déni de justice... Rapports de force, jeux d’influence, chantage et finasseries au plus haut niveau : la Jérusalem de ce temps-là est un microcosme qui nous renvoie l’image du pouvoir dévoyé, tristement banale... ! Luc semble avoir voulu illustrer les propos sans illusion de Jésus sur les puissants de ce monde, que nous entendions à la fin de l’étude précédente.

Mais, ici encore, gardons-nous de nous complaire devant des portraits caricaturaux, comme si nous étions indemnes des travers qu’ils dénoncent. C’est notre image, un peu grossissante peut-être, qui nous est renvoyée ! C’est nous qui rejetons Jésus, qui tournons le dos à ses exigences et annulons son message d’amour, chaque fois que nous cédons si peu que ce soit au fanatisme et à l’hypocrisie comme les membres du Sanhédrin, au refus de nos responsabilités comme Pilate, au désir infantile de miracles comme Hérode...

Les membres du Sanhédrin agissent d’un bout à l’autre en corps constitué : « Ils se lèvent tous ensemble pour amener Jésus à Pilate » (v. 1). Luc rend compte avec précision du chef d’accusation qu’ils ont longuement médité : « Celui-ci, nous l’avons trouvé jetant le désordre dans notre nation, et empêchant de payer tribut à César, et se disant lui-même être Christ, Roi ! » (v. 2). L’hypocrisie est flagrante quand on se rappelle les termes de la controverse soulevée par eux sur la question de l’impôt, où la réponse de Jésus les avait réduit au silence !

La haine fanatique
Devant l’attitude dilatoire du gouverneur, leur haine fanatique les mènera presque jusqu’à l’hystérie, réelle ou feinte. Ecoutez cet étonnant crescendo : au v. 5, ils insistent : Oui, ce Jésus soulève la population, dans tout le pays ! , au v. 10, ils accusent avec véhémence , au v. 18 : ils vocifèrent tous ensemble , au v. 23 : ils menaçaient à grands cris, demandant qu’il soit crucifié, et leurs clameurs allaient croissant ! Cet acharnement, notez-le, est le fait des plus hauts dignitaires, religieux en tête ! Dans le récit de Luc, ce n’est pas le peuple qui vocifère : « Crucifie-le ! ». Le peuple est absent de cet épisode. Cela est conforme à l’image du peuple que Luc a voulu constamment donner. On conçoit mal comment Pilate aurait pu convoquer le peuple et lui tenir ce langage : « Vous m’avez amené cet homme ». C’est pourquoi il faut opter, au v. 13, pour les manuscrits qui donnent : « Pilate convoqua les Grands-Prêtres et les chefs du peuple », et non : les chefs et le peuple. C’est la reprise de l’audience interrompue, avec les mêmes accusateurs...

La figure de Pilate, elle, est relativement ménagée. Face à la hargne de ces accusateurs, il garde son calme. Il est vite convaincu de n’avoir pas à faire à un dangereux agitateur. Par trois fois il va donc répéter : « Je ne trouve aucun motif de condamnation en cet homme » (v. 4, 15 & 22). C’est chez Luc que ce trait est le plus appuyé : on pense à juste titre qu’il y a là un certain motif « apologétique ». L’évangéliste pense aux communautés chrétiennes qui vivent dans un monde encore régenté par Rome, et à leurs relations avec les autorités politiques, que des calomnies ici ou là risquent de compromettre. On n’est pas encore au stade de la persécution ouverte. Dans le livre des Actes, Luc montre Paul très respectueux de la légalité romaine, qui l’a souvent protégé. En relatant le procès de Jésus, il tient donc à faire valoir ce rappel historique : s’il est vrai que Jésus, sur la Croix, a subi le châtiment romain appliqué aux séditieux, il n’est pas moins vrai que le gouverneur de Judée avait officiellement déclaré que le cas de Jésus n’avait rien de commun avec celui des terroristes du mouvement juif des Zélotes : Non, nous les chrétiens, nous n’avons pas pour Seigneur un agitateur de ce type ! C’est sur un chef d’accusation mensonger qu’il a été condamné, ou plutôt abandonné à la haine de ceux qui voulaient sa mort. Car c’est cela en définitive que montre le récit.

Réaliste, lucide, Pilate est avant tout un « politique » qui cherche à éviter les ennuis. Après une vaine tentative de repasser l’affaire à Hérode, il cédera en fin de compte à la pression croissante des chefs juifs, pour ne pas envenimer des rapports déjà difficiles avec eux. Sans se laver spectaculairement les mains (comme le rapporte Matthieu), il s’arrange pour ne pas endosser vraiment la responsabilité. Il ne prononce pas lui-même une sentence de mort, il décide que la demande du Sanhédrin sera satisfaite, et « il livre Jésus à leur volonté » (v. 25).

Hérode, enfin. Il n’est que « tétrarque de Galilée », quart-de-roi pourrait-on dire, puisqu’il n’a en partage, sous protectorat romain, que le quart du royaume de son père, Hérode le Grand ! Il est curieux de rencontrer celui que l’on accuse de prétendre au titre de « Roi des Juifs ». L’évangile l’a déjà présenté comme un personnage plein de contradictions. Sous le coup d’une crédulité superstitieuse, quand le bruit courait que Jésus était Jean ressuscité des morts, ce Jean qu’il avait fait décapiter, il « cherchait à voir Jésus » (Luc 9/9), puis il « voulait le faire mourir » (Luc 13/31). Tout excité de le rencontrer enfin, il l’interroge avec volubilité, espérant le voir faire quelque miracle (v. 8). Devant le total mutisme de Jésus, de dépit il bascule dans un comportement méprisant et cruel, peu digne de sa position. C’est lui qui fait affubler Jésus d’un vêtement éclatant pour tourner en dérision sa prétention à la royauté, comme les gardes du Grand-Prêtre l’avaient fait de son titre de prophète...

C’est en fait Hérode qui se révèle ainsi un roitelet prétentieux et méprisable. Luc conclut l’épisode sur une note désabusée : « Ce jour-là Hérode et Pilate devinrent amis, eux qui étaient jusqu’alors ennemis » (v. 12).

Pour quelle réconciliation ?
Réconciliation douteuse sur le dos de Jésus humilié, amitié qui a tout l’air d’une alliance tactique intéressée. C’est une piètre caricature, une image dévoyée de l’amitié. Jésus va mourir en vue d’une réconciliation d’une tout autre nature, en vue d’une alliance qui naîtra de la découverte de l’incroyable amour de Dieu pour ses ennemis ! Le premier bénéficiaire, n’en sera pas un de ces fantoches politiques ou religieux qui croient détenir le pouvoir, mais un pauvre parmi les pauvres, ce brigand qui reconnaîtra la vraie souveraineté de son compagnon d’agonie.

Mais ceci est pour notre prochaine lecture. Il faut conclure le parcours d’aujourd’hui.

On se souvient peut-être de la très belle pièce de Dieggo Fabbri intitulée « Procès à Jésus ». On y suivait une famille juive contemporaine, obsédée par la question de Jésus. L’accusation portée contre lui d’être « séducteur du peuple » et sa condamnation comme imposteur était-elle justifiée ? Dans une sorte de psychodrame sans cesse repris, on donnait toutes les pièces du procès et on laissait la discussion ouverte...

Oui, le procès de Jésus de Nazareth ne cesse de travailler la conscience humaine, génération après génération. Il est toujours à reprendre, l’évangile en constitue le dossier, on ne peut le lire sans avoir à se décider : Vais-je condamner Jésus comme un imposteur, incapable de tenir ses promesses, tout idéaliste généreux qu’il ait pu être ? Vais-je au contraire reconnaître en lui le Christ-Roi, le Fils de l’homme solidaire de toutes nos détresses et juge de toutes nos perversions, le Fils de Dieu révélateur de celui que jusqu’à son dernier souffle il appelle son Père ?

Charles L’EPLATTENIER, Le Christianisme au XX° siècle, n° 14, 02.04.1984, p. 6-7.