Carême 1983 : La Foi

JÉSUS-CHRIST SEUL ?

Jean 14/5 : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi ».

Au temps du Jésus terrestre déjà , ce message a fait scandale, non seulement auprès des Juifs réticents à l’égard de ce Messie, mais plus généralement dans le monde religieux de l’époque, prompt à accueillir toutes sortes de divinités, à faire place même à César dans le panthéon des dieux, mais ô combien hostile à ceux qui refusaient le pluralisme religieux. Et que dire de l’incongruité de ce message aujourd’hui ? Oserons-nous encore dire « Jésus-Christ seul », nous la petite poignée de chrétiens, survivants souvent désemparés de vingt siècles de christianisme ? N’est-ce pas une prétention injustifiée à l’heure actuelle, battue en brèche par l’essoufflement des Eglises en Europe et l’émergence d’autres religions ?

Mon propos n’est pas de faire l’apologie du christianisme et de sa « vérité », mais plutôt de dire ce que signifient, dans ma vie de chrétien et pour la communauté chrétienne, les mots « Jésus-Christ seul ».

Vivre et respirer

Disons d’abord que Jésus-Christ est celui qui me permet de vivre et de respirer. Nous vivons dans un monde qui nous tue par ses exigences. Nous sommes condamnés à être des machines à examens, des bêtes de travail, des réussites sociales et des supermen de la morale. Avec le Christ, il y a autre chose : Jésus s’arrête auprès des marginaux de la société, auprès de ceux que la pauvreté ou la maladie ont empêché de jouer les premiers rôles, ou encore auprès de ceux que la morale publique réprouve comme la prostituée. Non qu’il veuille s’acoquiner avec les coquins, mais il entend montrer que le pauvre, l’aveugle-né ou l’homme qui a les mains sales demeure pour Dieu un homme. Je ne vois pas beaucoup de lieux en ce monde où les faibles sont ainsi acceptés, y compris dans les Eglises dites chrétiennes. Notre nature profonde nous porte plutôt à marier le sabre et le goupillon, Eglise et pouvoir, religion et morale. Mais il y a Jésus-Christ, plus vrai que ses disciples, plus vivant que le christianisme, plus aimant que ses témoins.

« Jésus-Christ seul », c’est pour moi aussi la relativisation de toutes les religions, y compris le christianisme. J’aime ce mot central de l’apôtre Paul : « Vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ... Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus-Christ ». Pan ! Et les premiers chrétiens ont mis en question le lien entre la foi chrétienne et une tradition précise marquée par la circoncision et d’autres rites. Certes, Paul ne pensait pas que la foi devait et pouvait être vécue sans rites extérieurs, mais ils deviennent secondaires par rapport à l’essentiel. L’essentiel, c’est précisément l’homme Jésus comme voie d’accès à Dieu, et le rapport qu’on peut avoir avec lui, c’est sa présence toute proche, c’est sa parole qui nous nourrit, nous forme, nous informe et nous transforme. Ainsi, aucune barrière ne monte plus jusqu’au ciel, ni celle de la race, ni celle de la prison, ni celle de la religion, ni celle de la confession. Nous voilà appelés à une très grande liberté dans les pratiques religieuses, dans le style de vie, dans le type d’Eglise. « Fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ » : ainsi se noue une confiance, ainsi le Dieu d’amour remplace le Dieu-destin, le balbutiement de la prière prend la place du monologue désespérant.

Jésus-Christ a autorité

Confesser Jésus-Christ comme seul Sauveur et Seigneur, c’est proclamer qu’il a seule autorité sur les consciences. Lui seul peut mobiliser mes prières, lui seul suscite ma confiance jusque dans la mort. A partir de là sont relativisées toutes les autres autorités. On se rappellera l’exclusivisme, voire le fanatisme des premiers chrétiens : d’un côté, ils étaient étonnamment ouverts à la diversité ; le christianisme primitif fut une étonnante synthèse entre judaïsme et hellénisme. D’un autre côté pourtant, il y avait un point de rupture constamment réaffirmé : le refus du culte de César, limite infranchissable pour le chrétien, car elle mettait en question de manière fondamentale le cœur même du message : « Jésus-Christ seul ».

Voilà qui m’entraîne aujourd’hui dans la résistance, c’est-à -dire dans le refus de toute sacralisation du pouvoir, dans la société comme dans l’Eglise. A l’est comme à l’ouest, César et ses sous-fifres veulent nous faire courber l’échine, nous mobiliser par leurs cris et leurs cocoricos, mettre la main sur la totalité de la vie humaine. « Jésus-Christ seul », ce n’est pas le refus de César, mais la volonté fanatique de préserver un espace de liberté, de préserver les droits de la conscience. Jamais les chrétiens ne pourront s’accommoder d’un système totalitaire. Il n’y va pas d’abord du bien-être de leurs Eglises, mais de l’humanité même de l’homme, impliquée par cette confession de foi « Jésus-Christ seul ».

Tout cela vaut aussi pour les autorités dans l’Eglise : il faut bien des prêtres et des pasteurs, des évêques et des présidents d’Eglises, des conseils et des commissions et , pourquoi pas ? , un pape et des papes. Mais ils renvoient à un Autre, ils ne le remplacent pas. Distinguer soigneusement Jésus-Christ et ses témoins, c’est les écouter sans sombrer avec leurs défaillances, les suivre avec amour et humour sans les absolutiser.

Le renouveau des religions

Comment réagir à partir de notre confession « Jésus-Christ seul » au renouveau actuel des religions ? Le temps n’est plus où l’Europe dite chrétienne pouvait regarder de haut les religions non chrétiennes, le temps où l’on caressait l’espoir de convertir au christianisme tous les peuples de la terre. Comment taire d’ailleurs l’impression qu’un certain nombre de ces religions ont des choses à apprendre aux Européens fatigués et désabusés, êtres trop cérébraux et trop individualistes ? Comment ne serions-nous pas impressionnés et stimulés par certaines pratiques de méditation orientales, ou par la démarche communautaire de certaines communautés juives ? Rien ne nous autorise, à partir de Jésus-Christ, à considérer tout cela d’en haut comme les chrétiens l’ont trop souvent fait dans l’histoire, justifiant ainsi toutes les croisades, tous les racismes, tous les antisémitismes.

Et pourtant, s’il faut bien relativiser le christianisme en tant que religion, remettre à leur place les chrétiens, abandonner des apologétiques dépassées, je ne peux cesser de rendre témoignage à Jésus-Christ, de dire qu’il veut être et qu’il est pour moi le passage vers Dieu, vers le Dieu d’amour, qu’il me permet de vivre une distance critique vis-à -vis de toutes les religions, y compris le christianisme, et qu’il y a en lui une puissance de réconciliation que nous sommes quelques-uns à avoir expérimenté maintes et maintes fois.

Dire « Jésus-Christ seul », c’est poser aussi la question du christianisme, de son histoire et de ses institutions. Nous vivons dans le souvenir de ceux qui nous ont précédés dans la foi, nous fréquentons des lieux que des siècles de spiritualité et de théologie ont façonnés ? Pourtant, disons-le clairement : tout cela n’est que l’antichambre de la foi, quelquefois même la prison de Jésus-Christ. On peut être chrétien africain sans passer par vingt siècles de civilisation chrétienne. Et le moment est peut-être venu pour nous de quitter nos cathédrales et nos systèmes théologiques pour retrouver Jésus-Christ dans sa pauvreté, dans son immédiateté. Comment oublier, en effet, que vingt siècles de christianisme ne furent pas seulement la sainte histoire de la foi, mais aussi les errements d’une chrétienté infidèle ? Il nous faut donc retrouver la fraîcheur de l’Evangile, Jésus-Christ dans son éternelle jeunesse, ce message dans ce qu’il a de surprenant et de neuf.

Quand nous disons Jésus-Christ

Quand nous disons Jésus-Christ, beaucoup pensent tout de suite Eglise. Ils voient une institution, une organisation, voire même une hiérarchie. Ils voient des conflits, des Eglises divisées entre elles, des tensions à l’intérieur des communautés. Faut-il dès lors opposer Jésus-Christ et l’Eglise, dire avec le catholique libéral Alfred Loisy : « Jésus prêcha le royaume de Dieu, c’est l’Eglise qui est venue » ? Nombreux sont (et ont toujours été) les hommes et les femmes qui ont quelque sympathie pour le personnage de Jésus, pour son humilité et son amour, pour son message prophétique. Mais ils sont rebutés par les Eglises. Ils ont quelques attaches avec la morale chrétienne, mais ont rompu celles qu’ils avaient avec les institutions et les groupes qui se réclament de Jésus-Christ. « Jésus-Christ seul », ne serait-ce pas se passer de tout cela, s’élever au-dessus de tout ce qui est extérieur, terrestre, visible ? Ne serait-ce pas suivre Jésus-Christ dans le quotidien, et laisser mourir le christianisme institutionnel et collectif ?

A vrai dire, je ne le pense pas. L’Evangile se partage, la foi a besoin du frère qui me dit le message, la bonne nouvelle se célèbre ensemble. Que serait aujourd’hui le christianisme sans vingt siècles de témoignage, de communautés et d’Eglises chrétiennes ? A travers l’ambiguïté d’une tradition et les faiblesses des témoins, la vie de Jésus-Christ a continué à nous être donnée.

Mais quand nous disons « Jésus-Christ seul », nous voulons dire que nous ne croyons pas en l’Eglise comme telle, que nous n’exaltons pas la tradition ou l’autorité des hommes, mais que notre foi se porte sur Dieu seul, tel qu’il s’est révélé en Jésus-Christ. Certes, nous aimons la communauté dans laquelle nous avons trouvé la foi, nous aimons les visages de ceux qui nous ont appris à prier, nous souffrons des imperfections de l’Eglise aujourd’hui, mais nous faisons la part des choses : c’est Jésus-Christ seul qui s’impose à notre conscience quand nous cherchons la vérité. C’est lui seul qui nous fait courber la tête et tomber à genoux, c’est avec lui seul que nous entrons dans la mort.

Mais Jésus-Christ, c’est aussi une certaine manière de vivre l’histoire. Je dis bien l’histoire, car il est présence de Dieu parmi les hommes dans le quotidien, il implique la souffrance des mains sales de l’engagement, la mesquinerie du quotidien aussi bien que les aléas des grands projets pour changer la société. Peut-être est-ce une des caractéristiques de la foi chrétienne de lier ainsi religion et quotidien, foi et histoire, mystique et politique. Mais il y a aussi l’autre face : le refus de sacraliser l’histoire. Ni le retour en arrière vers un âge d’or du passé, ni la course révolutionnaire en avant n’établissent le royaume de Dieu. Où qu’ils soient, les chrétiens proclament que Jésus-Christ seul accomplit l’histoire, guérit toutes les blessures et dénoue les dernières tentations. Cela implique non pas la fuite, mais un certain détachement au sein de l’inéluctable engagement. C’est aussi, dans le tragique de l’histoire, relever la tête, espérer dans la nuit, marcher malgré les chaînes.