Carême 2008 : ÉTRANGES TÉMOINS DE LA PASSION

JANUS CRUCIFIÉ‚¬Â°
LUC 23,32-43

« Le fait que Dieu accorde aussi la Parole par de méchants fripons et par des impies n’est pas une petite grâce » disait Luther. Et il ajoutait : « Dans une certaine mesure il est même plus dangereux qu’il l’accorde par l’intermédiaire de saints personnages, que lorsqu’il la donne par des hommes qui ne le sont pas. En effet, des auditeurs dépourvus de jugeote se laissent prendre et ils s’attachent plus à la sainteté des hommes qu’à la parole de Dieu. Ce faisant, l’homme est plus honoré que Dieu et que Sa Parole. Ce danger n’existe pas quand Judas, Caïphe ou Hérode prêchent. » Et bien, c’est à cela que je vous convie aujourd’hui. Écouter la Parole par l’intermédiaire de deux « méchants fripons » bien connus des habitués de l’évangile : les brigands crucifiés aux côtés de Jésus. Nous les rencontrerons tels qu’ils nous sont présentés dans le récit de Luc qui, à la différence des autres évangiles, en fait des acteurs à part entière du drame de la Passion.

Ces deux malfaiteurs, je vous propose de les découvrir sous le visage de Janus. Dans la mythologie romaine, Janus est un dieu à une tête mais à deux visages opposés, gardien des passages et des croisements, divinité du changement, de la transition. L’image de Janus me sert ici simplement à souligner que ces deux malfaiteurs représentent les deux visages d’une même personne, qu’ils disent quelque chose des êtres partagés que nous sommes. Luc met d’ailleurs fréquemment en scène des couples de personnages qui peuvent être interprétés dans cette direction : Marthe et Marie ; Lazare et le riche ; le fils prodigue et le fils aîné, le pharisien et le publicain. Nous aurions tort de les opposer de façon binaire. Qu’y a-t-il donc en nous de l’un et de l’autre brigand ? Pour tenter de l’entendre, écoutons donc, sans plus tarder, le récit de Luc :

Lecture de l’évangile de Luc, chapitre 23, verset 32 à 43 :

32 On conduisait en même temps deux malfaiteurs, qui devaient être mis à mort avec Jésus. 33 Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils le crucifièrent là , ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. 34 Jésus dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort. 35 Le peuple se tenait là , et regardait. Les magistrats se moquaient de Jésus, disant : « Il a sauvé les autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu ! » 36 Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant et lui présentant du vinaigre, 37 ils disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » 38 Il y avait au-dessus de lui cette inscription : Celui-ci est le roi des Juifs. 39 L’un des malfaiteurs crucifiés l’injuriait, disant : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et sauve-nous ! » 40 Mais l’autre le reprenait, et disait : « Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? 41 Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes ; mais celui-ci n’a rien fait de mal. » 42 Et il dit à Jésus : « Souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton règne. » 43 Jésus lui répondit : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Pas capable de se sauver lui-même : voilà bien ce qui est insupportable pour les témoins de la mort de Jésus : comment s’il est le Christ, c’est-à -dire « l’élu », peut-il se laisser mettre à mort ainsi ? Comment, après en avoir guéri et soulagé, sauvé tant d’autres, peut-il terminer ainsi ? Chefs du peuple, soldats et compagnons d’infortune de Jésus sont ainsi unis dans une profonde incompréhension de ce qui est en train de se passer sous leurs yeux : celui qui prétend être l’envoyé de Dieu est en train de mourir comme le dernier des misérables ! La mort et la malédiction ont le dernier mot sur lui. En conséquence logique, à vues humaines, il n’est pas l’envoyé de Dieu : car Dieu ne meurt jamais ! Voilà , au fond, ce qui réunit tout le monde, bons et méchants, crapules et gens de biens, pécheurs honnêtes et pécheurs scandaleux, religieux et mécréants : un Dieu c’est plus fort que tout. Un Dieu, ça ne meurt jamais !

N’est-ce pas aussi ce que nous risquons d’affirmer, à notre insu, quand nous faisons de la résurrection une solution à cette incompréhension des témoins de la mort de Jésus ? Lorsque nous comprenons la résurrection comme un happy end à la mort de Jésus, ne disons-nous pas, en somme, un peu la même chose que chefs du peuple, soldats et compagnons d’infortune de Jésus : « Vous avez raison : Dieu ne peut pas perdre, l’envoyé de Dieu ne pouvait pas durablement mourir. Et sa résurrection est bien la preuve qu’il est Dieu ! » Il est à craindre alors que nous soyons très proche de l’incrédulité ! Il est à craindre que nous n’ayons pas compris ce qu’est la résurrection. Avons-nous simplement une fois dans notre vie réfléchis à ce fait, si l’on peut encore l’appeler ainsi, ce fait pour le moins surprenant : le Ressuscité ne s’est jamais montré vivant à tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à son exécution ! Et pourtant, à vues humaines, c’aurait été une preuve irréfutable ! Non ? Mais voilà , la résurrection, au sens ou l’Évangile la comprend, ne relève pas de cette logique-là , bien humaine, trop humaine.

Prenons-y bien garde : la différence est radicale entre une idée de la résurrection comme négation de l’office destructeur de la mort, comme triomphe constatable aux yeux de tous, et la foi en la résurrection comme traversée d’une mort assumée. Une résurrection d’où l’on ne ressort jamais indemne mais marqué à jamais par la finitude et la limite. C’est cela que ne peuvent accepter les témoins de la mort du Christ, de la mort du Messie, celui qui, dans l’imaginaire collectif, devait justement, par son action toute-puissante, apporter un démenti à ce qui fait notre humaine condition de mortels !

Le premier malfaiteur, celui qui insulte Jésus ne fait que consonner avec l’opinion commune. Le second, lui, celui que l’on appellera le « bon larron » mais qui n’est ni meilleur ni pire que l’autre car la question n’est pas ici morale, le second lui n’est pas dans cette logique : il sait que Jésus va mourir. Il a simplement ressenti au plus profond de lui, que, sur cette victime innocente, la mort n’aura pas le dernier mot. Certes, elle fera son office destructeur, mais le destin funeste qu’elle fait s’abattre sur Jésus ne dit pas la vérité de cet homme-là . Par sa résurrection (ce que traduit l’expression : « quand tu viendras dans ton Règne ») il ouvrira une espérance pour tous ceux qui traversent cette épreuve : depuis lors la vie l’emporte sur la mort ! Non pas comme une capacité surnaturelle que nous aurions désormais de ne plus subir dans notre corps les atteintes irréversibles, de la maladie, de la vieillesse et finalement de la mort. Mais comme la force de vie qui vient maintenir vivante « la petite flamme espérance », pour reprendre le mot de Péguy, cette petite flamme qui nous dit que la vie n’est pas au-delà de la mort mais au cœur même de ce qui nous tourmente et veut nous faire mourir, nous permettant de l’affronter, de le traverser.

« Il en a sauvé d’autres justement parce qu’il ne s’est pas sauvé lui-même ! » : voilà ce qu’a compris, au seuil de la mort, l’un des deux co-crucifiés avec Jésus. Pour que la mort de Jésus ait un sens, il était indispensable qu’il ne « se sauve pas lui-même ». Car Dieu n’est pas celui qui nous permet d’échapper à notre condition humaine. Au contraire, il est venu la vivre pleinement pour nous donner de l’assumer jusqu’au bout. Assumer nos choix, nos histoires, nos responsabilités. Cela l’un des deux malfaiteurs l’a compris : aujourd’hui même la vie, en lui, l’emporte sur la mort. C’est cela « être avec Jésus dans le paradis ». Le paradis n’est pas un lieu idéal et futur, synonyme de prolongement indéfini de la vie commencée ici-bas. Il est ce lieu, « en Christ » dira l’apôtre Paul, où notre vie reçoit, ici et maintenant, « aujourd’hui même » dit Jésus, un nouveau fondement : parce qu’Il a traversé la mort, parque qu’Il l’a vaincue, il peut nous être donné de faire, avec lui, la même traversée. Et d’espérer ainsi être dans la vie véritable malgré et au-delà des forces de mort qui nous assaillent, jusqu’au dernier souffle et peut-être même au-delà .

Un autre récit des évangiles met en scène deux personnages qui, eux, souhaitent être « à la gauche et à la droite de Jésus ». à‚¬ première vue, leur sort n’a strictement rien à voir avec celui des deux malfaiteurs. Et pourtant

Évangile de Marc, chapitre 10, verset 35 à 45 :

35 Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, s’approchèrent de Jésus, et lui dirent : « Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons. » 36 Il leur dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » 37 « Accorde-nous, lui dirent-ils, d’être assis l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire. » 38 Jésus leur répondit : « Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » « Nous le pouvons, dirent-ils. » 39 Et Jésus leur répondit : « Il est vrai que vous boirez la coupe que je dois boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé ; 40 mais pour ce qui est d’être assis à ma droite ou à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, et ne sera donné qu’à ceux à qui cela est réservé. » 41 Les dix, ayant entendu cela, commencèrent à s’indigner contre Jacques et Jean. 42 Jésus les appela, et leur dit : « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les dominent. 43 Il n’en est pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur ; 44 et quiconque veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. 45 Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. »

Au moment où l’évangéliste nous raconte cet épisode qui en dit long sur les disciples, c’est la troisième et dernière annonce de la Passion. Jésus et ceux qui le suivent sont « sur le chemin montant à Jérusalem ». Il les « précède » et ils sont tous « frappés d’étonnement », « saisis de crainte » : le narrateur insiste sur l’aspect dramatique de la scène. Quelque chose d’irréversible est en train de se passer. Les Douze sont alors convoqués pour s’entendre annoncer ce qui va arriver : le monde (« les païens ») et Israël, en la personne de ses représentants les plus éminents (grands prêtres et scribes), se sont ligués pour mettre à mort le Fils de l’homme. Cette dernière annonce de la Passion (cf. Mc 10,33-34) récapitule ce qui a été dit auparavant dans l’évangile. L’ensemble de l’humanité est maintenant rassemblée dans l’expression « les grands prêtres et les anciens [] le livreront aux païens » (10,33). C’est bien elle qui s’élève contre la Révélation. Non pas seulement Israël mais bien l’humanité tout entière : juifs et païens se liguent contre l’envoyé de Dieu.

L’atmosphère dramatique de la scène fait ressortir plus encore l’inconscience des disciples. Elle atteint ici son paroxysme : la demande de Jacques et Jean arrive comme si rien de ce qui précède n’avait été dit. Pour eux, peu importe finalement que la « venue dans la gloire » se fasse maintenant (comme ils l’ont espérée avec les autres disciples) ou après la croix. L’essentiel est bien la gloire promise, une gloire qui est, avant tout, une glorification de leur personne. Puisque Jésus insiste, c’est donc bien que la mort doit venir. Dont acte. Reportons et transférons pour plus tard l’attente de la gloire ! Il finira bien par l’emporter : un Messie, ça ne peut pas perdre !

Les dix autres disciples s’indignent évidemment de la demande des deux frères. Il est toujours plus facile de voir l’erreur chez les autres. Surtout que l’on peut, à bon droit, compte tenu de ce que sont les disciples, supposer, en arrière-plan de cette indignation, une inquiétude somme toute médiocre mais bien humaine : s’ils avaient obtenu satisfaction, les dix autres auraient amèrement regretté de n’avoir pas fait la demande avant eux !

C’est l’occasion que choisit Jésus de préciser dans quelle logique devraient, normalement, se situer les disciples. Elle est à l’inverse de celle des pouvoirs de ce monde qui dominent sur les peuples. L’évangéliste suggère d’ailleurs que cette domination repose sur une illusion : ceux qui pensent exercer le pouvoir oublient d’où ils le tiennent. Ils oublient qu’il n’est qu’un leurre passager. Quoi qu’il en soit, il ne doit pas en être ainsi au sein de la communauté des disciples. Celle-ci est fondée sur un renversement radical de la logique du monde : vouloir la première place suppose de consentir à être serviteur ; vouloir être le premier implique d’être l’esclave des autres. Logique paradoxale qui pourrait n’être qu’un jeu de l’esprit, une façon ironique de critiquer les pouvoirs si elle ne se fondait sur l’exemple même du Fils de l’homme, serviteur mort « en rançon pour beaucoup ».

Ce n’est pas une nouvelle philosophie que prône Jésus, c’est une nouvelle compréhension du messianisme : c’est dans la faiblesse librement consentie, dans le service total, dans la solidarité assumée avec la misère humaine que Dieu sauve en Christ. Le prix payé par le Fils de l’homme n’est pas en vain. C’est le salut de la multitude qui est en jeu. Ce que Bonhoeffer appellera plus tard, la « grâce qui coà »te ». « Elle coà »te, dira-t-il, parce qu’elle appelle à 
l’obéissance ; elle est grâce, parce qu’elle appelle à l’obéissance à Jésus-Christ ; elle coà »te parce qu’elle est, pour l’homme, au prix de sa vie ; elle est grâce parce que, alors seulement, elle fait à l’homme cadeau de sa vie ; elle coà »te parce qu’elle condamne les péchés, elle est grâce parce qu’elle justifie le pécheur. La grâce coà »te cher d’abord parce qu’elle a coà »té cher à Dieu, parce qu’elle a coà »té à Dieu la vie de son Fils [] parce que ce qui coà »te cher à Dieu ne peut être bon marché pour nous. » Le lecteur est ainsi placé devant un choix décisif : continuera-t-il de vouloir sauver lui-même sa vie au risque de la perdre ? Ou acceptera-t-il de lâcher prise et de concéder que c’est dans l’abaissement du Fils de l’homme que sa vie trouve un sens, que son existence est rachetée ? Souvent, le rejet par l’homme moderne de l’idée d’une mort de Jésus « pour nous » s’exprime comme le refus d’une image perverse de Dieu (celle du Dieu qu’il faudrait apaiser par un sacrifice). Cependant, derrière ce refus justifié, se cache peut-être aussi la volonté de maîtriser sa vie, de ne pas la remettre entre les mains d’un autre. Or l’évangile affirme quelque chose de fondamental : notre existence ne trouve son salut que dans un abandon total, dans un refus de maîtriser jusqu’au bout notre vie. Celle-ci n’est sauvée que rachetée par le Christ.

La demande des fils de Zébédée d’être assis « à la droite et à la gauche » de Jésus les rapproche alors bien, de façon surprenante, de nos deux malfaiteurs crucifiés, eux, « à la droite et à la gauche » de Jésus. à‚¬ la droite et à la gauche, c’est-à -dire partagés entre deux compréhensions de Celui qu’ils accompagnent ou de celui dont, bien involontairement, ils vont partager le sort. De ces deux malfaiteurs, nous sommes frères, comme de Jacques et Jean. Confrontés au crucifié, nous hésitons entre déception et communion. Révolte et acceptation.

C’est bien Janus qui, ce vendredi noir, a été crucifié avec le Christ, Janus c’est-à -dire cette personne divisée que nous sommes. Crucifié avec le Christ pour que naisse un homme nouveau, c’est-à -dire non pas immortel, mais unifié, apaisé, réconcilié avec lui-même et avec ce Dieu qui se donne à connaître à lui, non pas comme juge et accusateur, mais comme compagnon, père, ami, consolateur. « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis » dit Jésus à son compagnon d’infortune. Aujourd’hui, au pied de la croix. Pas demain, pas dans l’au-delà . Aujourd’hui, ici et maintenant, alors même que les ténèbres vont s’abattre sur la terre. En mourant avec Jésus, ces deux brigands crucifient ainsi le Janus qui en nous ne cesse d’hésiter entre la vérité et le mensonge. Cette mort signe l’aurore d’un homme unifié, celui que nous sommes en Christ, dans la foi, ici et maintenant, chaque fois que pour nous se fait entendre, par l’intermédiaire de ces « méchants fripons » ou de ces disciples infidèles, la Parole de l’Évangile.

C’est cela « être avec Jésus dans le paradis ». C’est cela la résurrection. Vivre jusqu’au bout, jusqu’au dernier souffle en la présence de ce Dieu qui a traversé toutes les épreuves qui font l’existence humaine. « C’est à l’heure du déclin, écrivait Paul Ricœur à une amie comme lui au seuil de la mort, que le mot résurrection s’élève. Par delà les épisodes miraculeux. Du fond de la vie, une puissance surgit, qui dit que l’être est être contre la mort. Croyez-le avec moi. ». Voilà le miracle de l’Évangile qu’un grand philosophe et un bandit de grand chemin puissent, avec le Christ, communier à la même espérance.