Carême 1957 : Les Sept Paroles de la Croix

J’ai soif

Puis,
sachant que tout était achevé désormais, Jésus
dit, pour que toute l’Ecriture s’accomplit : « J’ai
soif ». Un vase était là, plein de vinaigre.
Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à
une tige d’hysope, et on l’approcha de sa bouche...

(Jean 19/28-29)

Tandis
que je méditais avec vous, samedi dernier, la quatrième
parole de la Croix, je pensais à ceux de mes auditeurs dont le
cœur et les lèvres laissent échapper parfois le
même cri déchirant : « Mon Dieu, mon
Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
.
Et je souffrais de ne pouvoir, en raison du temps limité dont
je dispose, leur donner aucun signe de fraternelle tendresse.
Permettez-moi, avant de poursuivre notre étude, de leur
adresser quelques mots.

Oui, il y
a des chrétiens auxquels les épreuves qui les frappent,
peut-être de coups redoublés, donnent la conviction
poignante qu’ils sont abandonnés de Dieu. Non seulement
Dieu ne répond à leurs prières, à leurs
supplications que par le silence, mais ils ont l’impression
que, ne se souciant plus ni de leurs souffrances ni de leurs
détresses, Il les laisse seuls, aux prises avec toutes les
forces démoniaques, seuls avec la tentation du doute et de
l’incrédulité.

Puis-je
leur dire que c’est pour eux aussi, pour eux très
particulièrement, que le Christ a été jusqu’au
bout de l’amour, et donc du sacrifice et de la souffrance,
jusqu’au bout des conséquences du péché,
jusqu’à cette chute dans un océan de ténèbres
où, la nuit se faisant dans son âme, il a éprouvé
l’atroce douleur de l’absence de Dieu ? Ah, vous à
qui je parle en cet instant, regardez, écoutez le Christ
criant, non pas son désespoir, mais sa détresse. Sa foi
est toujours vivante, puisqu’il appelle : « Mon
Dieu, mon Dieu ! »
. Ne supposez pas qu’il
ait prononcé ces mots sans en peser le poids. Mon
Dieu ! Le Dieu qui, quoi qu’il arrive, et si silencieux et
lointain qu’il paraisse, est toujours le Dieu à qui je
suis et qui est mien. Avez-vous jamais essayé de sonder dans
leur profondeur les premiers mots du psaume 63 : « O
Dieu, tu es mon Dieu ! »
 ? Ce petit
mot mon, que Jésus prononce sur la croix, atteste, je
le dis une fois encore que, même dans la grande déréliction
à quoi le conduit son amour, sa foi à son Dieu
demeure inébranlable.

Savons-nous
persévérer ainsi dans la foi lorsque nous sommes jetés
dans la détresse de la solitude, ou d’un mal incurable
qui nous enferme comme dans un cachot, ou dans la lancinante épreuve
d’insurmontables difficultés matérielles ?
Nous avons le droit de demander pourquoi à Celui qui
nous veut pour ses enfants. Moïse (1),
Job (2),
Jérémie (3),
les psalmistes (4)
n’ont pas hésité à jeter leurs pourquoi
au Dieu par qui ils se sentaient abandonnés. Mais ils n’ont
pas cessé, dans le même temps, de se cramponner à
lui. Et à cette fidélité obstinée, Dieu a
répondu, non pas peut-être par les délivrances
demandées, mais par sa Présence, mettant à
l’heure choisie par sa miséricorde une divine lumière
dans leur obscurité.

Non, Dieu
ne nous abandonne pas dans nos épreuves, pas plus qu’Il
n’avait abandonné son Fils assumant par amour, sur la
croix, toutes les conséquences du péché des
hommes. Vous en doutez peut-être aujourd’hui. Mais si,
refusant de vous laisser murer dans votre solitude ou votre douleur,
vous essayez simplement de mettre votre souffrance tout près
de celles de Jésus-Christ, de communier à ses
souffrances ainsi que dit saint Paul, vous vous engagerez par cela
même sur un chemin où la clarté de l’amour
dont plus que jamais vous êtes aimé déchirera la
nuit de votre épreuve, et vous découvrirez que l’amour
de Dieu, lorsque nous avons l’humilité et le courage de
lui ouvrir les portes cadenassées de nos pauvres cœurs
si souvent orgueilleux de leur amertume et de leur désespoir,
fait irruption dans notre vie comme un feu capable de tout embraser.
« Il faut que ce feu nous dévore, disait un jour le
pasteur Courthial, et nous fasse dire : "Mon Dieu, pourquoi
me reçois-tu ?". Dieu a rejeté le saint pour
accueillir les pécheurs » (5).

Jamais
plus alors vous n’oserez jeter à Dieu votre plainte :
« Pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

La Croix
se dressera devant vous et, saignant, souffrant, agonisant sur elle,
celui qui n’y a été cloué que parce qu’il
a aimé les hommes, vous et moi comme les autres, jusqu’à
la folie de la Croix. Et cette Croix deviendra dans votre vie une
telle révélation et un tel appel de l’Amour
éternel de Dieu que, quels que soient le poids de vos
épreuves, et vos tentations d’amertume ou de révolte,
vous voudrez, comme saint Paul, ne plus savoir qu’une chose,
« Jésus-Christ et Jésus-Christ
crucifié »
 (6).

— 2

« J’ai
soif ! »
. Auditeurs proches et lointains, nous
sommes assemblés ce soir devant la Croix pour écouter
ces simples mots et permettre à leur écho de se
prolonger jusque dans les dernières profondeurs de notre
pensée et de notre cœur.

Le
quatrième évangile — le seul qui nous les
transmet — les place aussitôt après les paroles
que Jésus a adressées à sa mère et à
son disciple, encore qu’elles aient pu être séparées
de ces dernières par un intervalle plus ou moins long. Mais
d’autre part l’évangéliste fait survenir la
mort dès que Jésus a pris la boisson qu’on lui
présente. Il faut nécessairement insérer dans le
récit de Jean les paroles de la croix provenant d’autres
sources de la tradition. On est en général d’accord
pour placer les mots : « J’ai soif »
entre la plainte déchirante que nous venons d’entendre
encore et le cri de triomphe : « Tout est
accompli »
, dont l’accent victorieux nous
saisira bientôt. Nous sommes, d’après les récits
des évangiles, aux tout derniers moments du supplice. Combien
de temps faut-il pour répéter les trois dernières
paroles que Jésus prononça alors ? A peine
quelques secondes, mais qui sont lourdes d’éternité.

Une
remarque de saint Jean doit retenir notre attention. Sachant que tout
était achevé désormais, Jésus dit :
« ...J’ai soif ». Le mot grec,
traduit ici par achevé, peut également se
traduire par fini, consommé, ou accompli.
A lui seul, ce mot constitue la sixième parole de la Croix que
nous entendrons prochainement. Mais gardons-nous ici de l’interpréter
comme s’il voulait dire : « Sachant qu’il
n’y avait désormais plus d’espoir... »,
en reliant cette pensée à la détresse de
l’abandon où Jésus s’était cru
laissé par son Père. Une tout autre signification doit
être présente à notre esprit. Avec la plongée
dans le grand délaissement et dans les ténèbres
où il a connu la damnation de la solitude, Jésus a
achevé, accompli l’œuvre en vue de quoi il était
envoyé au monde. La nuit qui s’était étendue
sur Jérusalem s’est maintenant dissipée ; la
nuit qui avait envahi l’âme du Christ en croix a fait
place à la lumière de Dieu. Une victoire est remportée
sur la croix. Et c’est elle que Jésus a la volonté
de proclamer avant que vienne la mort.

Mais
d’abord il dit : « J’ai soif ».
Depuis six heures il souffre une affreuse torture, et pas une
plainte, arrachée par son supplice, n’est sortie de ses
lèvres. Maintenant « toutes les brûlures de
ses membres se concentrent dans l’atroce flamme qui dévore
ses entrailles » (7).
Le cri d’angoisse qu’il vient de jeter vers Dieu a épuisé
ses dernières énergies. Et pourtant il a quelque chose
à dire encore. Mais de sa gorge desséchée des
sons pourront-ils sortir ? « C’est alors qu’il
supplie et dit : J’ai soif » (8).

L’évangile
de Jean donne une explication de cette plainte. Si Jésus
l’exhale, écrit-il, c’est « afin que
toute l’Ecriture fût accomplie »
. Et, en
effet, au psaume 69 où David décrit prophétiquement
les souffrances du Messie, nous lisons ces paroles : « Pour
apaiser ma soif ils m’abreuvent de vinaigre »
 (9).

Que
d’autres détails de l’histoire de la Passion ont
aussi leur annonce dans l’Ancien Testament ! La trahison
de Judas, acceptant le prix de son crime, le partage des vêtements
de Jésus par les soldats respectant l’intégrité
de la tunique sans couture, le coup de lance perçant le flanc
de Jésus après qu’il eût rendu le dernier
soupir sont rattachés à des paroles des livres saints
d’Israël (10).
Qui ne se souvient d’ailleurs de nombreux passages des
évangiles, en particulier de celui de Matthieu, affirmant que
Jésus a fait ceci ou dit cela « afin que
l’Ecriture fût accomplie »
 ? Et
l’apôtre Paul n’insiste-il pas lui-même sur
la conformité aux Ecritures de la mort rédemptrice et
de la résurrection de Jésus (11) ?

Des
critiques ont dès longtemps exprimé la conviction que
ces liaisons organiques, si je puis ainsi dire, entre tel ou tel
incident de la vie de Jésus et des textes de l’Ancien
Testament sont la marque d’une élaboration de la
tradition primitive qui s’efforçait, ne fût-ce que
pour persuader les Juifs de la messianité de Jésus,
d’établir un lien de cause à effet entre une
prophétie et un acte ou une parole du Christ. Et puis,
ajoute-t-on volontiers, cette tradition n’a-t-elle pas inséré
elle-même, dans le texte original, l’un ou l’autre
des détails en question pour que les prophéties ne
demeurent pas sans accomplissement ?

Si
cependant Jésus a eu conscience d’être le Messie
annoncé par les prophètes, espéré par les
justes, attendu par la piété d’Israël,
comment aurait-il pu ne pas vouloir rendre lui-même manifeste,
fût-ce par certaines actions préméditées,
le lien entre sa venue, son ministère, ses souffrances, et les
textes prophétiques où, d’avance, l’espérance
du peuple aimait à contempler la figure du Messie à
venir ?

L’accomplissement
des prophéties dont parle le quatrième évangile,
va d’ailleurs beaucoup plus loin et plus profond que certains
faits inscrits dans la narration évangélique. L’Ancien
Testament tout entier est la prophétie de Jésus-Christ,
de sa vie, de son enseignement, de son action rédemptrice, de
ses souffrances et de sa mort ignominieuse. Il est tout entier
pénétré d’une attente, car, de bout en
bout, il est traversé par la promesse que Dieu fait et
renouvelle au peuple qu’il a élu pour sien de lui donner
un libérateur. « Oh, si tu déchirais les
cieux et si tu descendais »
 (12),
priait un jour un grand prophète d’Israël. Les
cieux se sont déchirés et celui qui était promis
a quitté la gloire éternelle pour vivre au milieu des
hommes une vie totalement humaine.

Mais
Jésus n’a pas répondu à l’attente
des Juifs de son temps qui espéraient que le Messie se
manifesterait comme roi temporel. Il a repoussé la possibilité
de satisfaire une espérance si charnelle comme une tentation
de Satan. C’est bien plutôt dans « l’homme
de douleur, brisé pour nos iniquités »
,
décrit au chapitre 53 du livre d’Esaïe, qu’il
a discerné la volonté de son Père dont il
faisait sa nourriture. Et c’est en assumant, dans sa
signification profonde, la vie du serviteur de l’Eternel
« frappé pour les péchés de son
peuple »
qu’il a accompli dans sa plénitude
l’annonce prophétique qui donne à l’Ancien
Testament son caractère profondément chrétien (13).

Il me
semble cependant que la cinquième parole de la Croix nous fait
entendre beaucoup plus que l’écho d’une prophétie.
La réalité de l’incarnation s’y révèle
dans sa plénitude de dépouillement. La Parole a été
faite chair, le Fils unique du Père a revêtu notre
condition humaine, non pas en apparence, mais pleinement, totalement.
Jésus n’a pas fait semblant d’avoir faim ou soif
ou d’être fatigué ou de souffrir. « Il
a été semblable à nous en toutes choses »
,
affirme l’épître aux Hébreux (14).
Sa sainteté ne l’a préservé d’aucune
souffrance et son amour a voulu que les souffrances des hommes
retentissent dans son cœur et dans sa chair. Lorsque, sur la
croix, il s’écrie : « J’ai
soif »
, il éprouve la même torture que
ses compagnons de supplice. Sans doute ceux-ci n’avaient-ils
pas refusé, comme Jésus, le breuvage enivrant que des
femmes de Jérusalem étaient autorisées à
offrir aux condamnés, avant même leur mise en croix pour
atténuer leurs effroyables douleurs ? Tous ceux qu’on
peut appeler les martyrs de la soif, explorateurs ou soldats dans le
désert, malades brûlés par la fièvre,
peuvent communier à la soif de Jésus, sachant qu’il
a enduré tout ce qui les a fait gémir.

Qui de
nous n’évoque en ce moment des mourants aux lèvres
desséchées, la bouche enflammée, auxquels il
s’efforçait, par quelques pauvres gouttes d’eau,
d’apporter un peu d’apaisement ?

Et
pourtant, quand Jésus dit : « J’ai
soif »
, quelque chose d’immense, me semble-t-il,
se fait entrevoir. C’est toute la soif que Dieu a des hommes
qui exprime sa fièvre dans ce simple mot. La tragique aventure
du salut du monde pécheur, où la Bible nous montre Dieu
s’engageant avec toute la force de son amour, aboutit,
« lorsque les temps furent accomplis » (15),
à l’incarnation, à ce prodigieux abaissement du
Fils de Dieu dont saint Paul nous fait contempler le terrestre terme
dans l’obéissance de la Croix (16).
C’est parce que Dieu est amour qu’il a soif de sauver les
hommes et le monde qu’Il aime. Quiconque a, dans sa vie, connu
ce qu’est le véritable amour, sait que l’amour est

une soif
et que, parce qu’il est soif, il est nécessairement
souffrance. « Pas de souffrance, pas de victoire »,
disait un jour William Temple. « Mais par la souffrance le
chemin conduit à la victoire, et dans la victoire la
souffrance est engloutie » (17).

L’incarnation
a été pour Dieu un chemin de souffrance, et cette
souffrance, acceptée, voulue par amour, a abouti à ce
mot si humble : « J’ai soif »,
qui porte en lui toute la douloureuse soif de Dieu, ce mot si
quelconque après lequel un autre mot va se faire entendre, qui
sera un cri de victoire ! Oui, sur la Croix où Jésus
va mourir, il mendie quelques gouttes de vinaigre. Et ce sont elles
qui lui permettront de crier encore que l’éternel
dessein de son Père est accompli et que lui, le Fils, est le
vainqueur.

— 3

« J’ai
soif »
, dit Jésus, selon le récit du
quatrième évangile. Les deux premiers, Matthieu et
Marc, ne mentionnent pas cette parole, mais ils nous montrent des
témoins du supplice, ayant mal entendu les mots araméens
(ou hébreux) de son cri d’angoisse : « Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

et croyant que le mourant appelle Elie. L’un d’eux, pris
de compassion, met au bout d’une canne une éponge emplie
de vinaigre et en fait boire Jésus. Luc ne dit rien de cet
incident. Selon Jean, après que Jésus ait prononcé
ces mots : « J’ai soif », un
vase plein de vinaigre étant là, « une
éponge imbibée fut fixée à une tige
d’hysope, et on l’approcha de sa bouche »
.

Tige
d’hysope ou javelot ? La similitude des termes grecs
permet d’hésiter. Il se peut qu’un soldat, ému
par le spectacle dont il est témoin depuis six heures, ait
imbibé une éponge de la boisson qui servait à
ses camarades et à lui-même à se désaltérer
pendant les longues heures d’attente. L’évangile,
cependant, ne précise pas qui répondit à l’appel
de Jésus. Serait-ce une des femmes dont je parlais tout à
l’heure, habilitées en quelque sorte à procurer
aux suppliciés quelque soulagement, qui aurait fait ce geste
de charité ? Comment ne pas penser qu’il y a là,
tout près, une autre femme dont l’âme, une fois
encore, est transpercée par la douleur lorsqu’elle
entend la plainte de son fils ? Peut-être est-ce l’un
de ceux accompagnant Marie, qui a apporté à Jésus
ce suprême témoignage d’affection ? Quoi
qu’il en soit, Jésus accueille le breuvage offert ;
ce qu’il a à dire encore pourra être dit. Nous
écouterons ses deux dernières paroles — avec
quelle attention ! — dans les dernières semaines de
ce Carême.

« J’ai
soif »
, dit Jésus. A ce moment même,
comme dans un éclair, revoit-il le puits de Jacob où,
un jour, fatigué d’une longue marche, vers midi, il a
dit à une Samaritaine : « Donne- moi à
boire »
 (18) ?
Il avait soif aussi ce jour-là. Mais tout de suite, négligeant
la soif de sa chair altérée, il avait été
dominé par sa soif des âmes. Oui, c’est bien la
même soif que nous avons reconnue en Dieu qui apparaît
dans cette rencontre. Jésus savait bien que seule la soif des
hommes éprouvée par son Père donnait tout son
sens à sa venue sur la terre, la soif des hommes perdus
dans l’esclavage du péché, et qu’il faut
sauver pour qu’ils vivent la vraie vie. Cette soif, il l’avait
faite sienne. Que lui importait le plus impérieux besoin de se
désaltérer, dès lors qu’une âme se
présentait à lui et qu’il sentait tressaillir au
plus profond de son être la soif de la ramener à Dieu,
non pas par je ne sais quelle contrainte, mais avec l’assentiment
de sa volonté persuadée par l’Amour ? A
l’instant même où il va traverser la mort
charnelle, il me paraît impossible qu’avec la foudroyante
lucidité de certains mourants, il n’ait pas, alors qu’il
disait : « J’ai soif », revécu
ces années où la soif des âmes, après lui
avoir fait quitter son foyer, l’a entraîné sur le
chemin d’amour et de don de soi-même au terme duquel
l’assaille la soif atroce de la croix.

Relisez
avec recueillement les paroles de Jésus, et dites si vous ne
sentez pas tressaillir en elles, ou plutôt en celui qui les
enseigne, cette soif du salut des hommes, de notre salut, soif dont
je ne puis, ce soir, détacher ma pensée. Nous sommes
sans cesse placés en présence d’un Dieu qui a
soif de nous arracher à la servitude du péché,
de nous persuader qu’Il nous aime, soif d’être aimé
et glorifié par nous. Cette soif m’apparaît
parfois comme le grand secret de toutes les initiatives prises, dans
l’histoire du monde, mais aussi dans notre histoire la plus
personnelle, par cet Amour généreux où Dieu veut
que nous reconnaissions son visage tourné vers nous. C’est
la soif qui tourmente Dieu, je n’hésite pas à le
dire en pensant à la parabole des vignerons, où Jésus
nous montre le Père prenant la décision de donner son
Fils au monde, à la parabole de la brebis perdue, à
celle du fils prodigue, à tant d’autres encore. Mais
c’est aussi la soif qui dévore le cœur de Jésus.
N’en reconnaissez-vous pas la frémissante ardeur
lorsqu’Il parle à la Samaritaine au puits de Jacob, ou
dans sa rencontre avec la pécheresse qui arrose de ses larmes
les pieds de celui qui ose dire, en la regardant : « Ses
nombreux péchés ont été pardonnés,
parce qu’elle a beaucoup aimé »
 (19).
Ou encore, lorsque, abandonné par la foule qui l’a suivi
jusqu’alors, il se tourne vers les douze apôtres et leur
demande : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous
en aller ? »
(20).
Ou enfin quand il provoque les protestations de fidélité
de Pierre par son avertissement : « Simon, Simon,
Satan vous a réclamé, pour vous cribler comme le
froment. Mais j’ai prié pour toi afin que ta foi ne
défaille point... »
(21).

— 4

En
éprouvant cette grande soif des hommes, Jésus a reconnu
que les âmes, sans toujours en avoir une claire conscience, ont
soif de Dieu. Certes, les hommes ressentent d’autres soifs qui,
s’ils cherchent à les satisfaire, les conduisent à
des sources bien différentes de la source d’eau vive
dont l’Apocalypse de saint Jean éveille en nous une
secrète nostalgie. Elles nous font parfois terriblement
souffrir, nos soifs, non pas toujours parce que rien ne s’offre
à nous qui soit capable de nous désaltérer, mais
parce qu’au contraire, dans la mesure où nous n’essayons
pas de les éteindre, elles s’exaspèrent des
satisfactions mêmes que nous leur donnons, au point de devenir
une obsession tyrannique et asservissante. Ai-je besoin de faire avec
vous, ce soir, l’inventaire de ces soifs que vous ne connaissez
que trop bien, puisque vous vivez avec elles, qu’elles vivent
en vous, que peut-être elles dominent votre vie ?

Soif
d’obtenir ce qu’exige votre intérêt
personnel, soif de grandeur et de puissance, soif d’argent ;
mais aussi soif de briser le cercle de solitude où votre cœur
asphyxie, soif d’être aimé et d’aimer, soif
de connaître des joies humaines, soif d’une liberté
sans contrainte, soif d’une vie intense dont vous seul soyez le
maître, et pour tout dire d’un mot que chacun définit
à sa manière : soif de bonheur ! Combien
d’autres soifs je pourrais nommer encore ! Oh, nous n’en
faisons à personne la confidence, ce qui ne veut pas dire que
nos paroles, nos actes n’en trahissent pas l’impatiente
ardeur. En étant tels que je viens de dire, différons-nous
beaucoup des hommes en qui le Christ découvrait la soif de
Dieu ? Je ne le pense pas. Pas plus que nous ne sommes
dissemblables des croyants d’Israël qui, il y a déjà
tant de siècles, criaient leur soif de Dieu.

« O
Dieu, tu es mon Dieu
, priait un jour David ; je te
cherche ; mon âme a soif de toi, ma chair soupire après
toi, dans une terre aride, desséchée et sans eau »
 (22).
Soif de Dieu qui, par des cheminements imprévisibles et
souvent étrangers, s’insinue au milieu de nos soifs
temporelles ou charnelles et, au contact du Christ et de la soif
qu’il a de nous-mêmes, découvre en lui l’eau
vivante qui, seule, désormais sera l’objet de sa quête
passionnée.

Quelle
rencontre, n’arrêtant le regard que de ceux qui veulent
voir au-delà du visible !

La soif
qui dévore Jésus rencontre la soif qui s’éveille
dans les âmes. D’un côté la soif de
délivrer, de révéler que Dieu est Amour et
pardon et vie, de rétablir la paix entre l’homme et
Dieu, entre l’homme et son frère. De l’autre la
soif de déchiffrer l’énigme de la vie, de
connaître Dieu, s’Il est et s’Il peut être
connu et, le connaissant, de se connaître soi-même et son
propre destin. Soif de Dieu, même si tout d’abord elle
ignore son vrai nom ou n’ose se l’avouer à
elle-même. Soif de Dieu qui se diversifie sans perdre son
orientation essentielle. Peut-être vous à qui je parle,
la connaissez-vous en ce moment comme une soif de pureté, de
la pureté de votre cœur sali par les souillures de la
vie, d’une pureté qui vous apparaît comme le
trésor sans prix que vous suppliez Dieu de vous accorder ?
Ou bien est-ce d’authenticité que vous avez soif, par où
je veux dire qu’ayant pris conscience de ce qu’il y a,
dans votre vie chrétienne, de superficialité, de
compromis avec le péché du monde, d’hypocrisie
pharisaïque, vous n’acceptez plus d’y consentir et
vous aspirez de toute votre foi bien faible encore, à la
libération de toute équivoque, à une unité
intérieure qui ne peut se fonder que sur une décision,
constamment renouvelée, d’obéissance à
Jésus-Christ ? Est-ce de consolation que votre cœur
a soif ? Alors soyez décidés à ne pas
conserver pour vous seul la consolation que vous attendez de Dieu.
S’Il l’accorde à votre foi et à votre
prière, vous ne la garderez qu’en la partageant avec vos
frères et vos sœurs de souffrance. Ne vous lassez donc
pas de vouloir et de demander que vos douleurs soient purifiées
de tout repliement sur elles-mêmes et de toute recherche de
vous-même.

Et je
pense enfin à un aspect de la soif de Dieu qui, par un miracle
de la grâce, s’empare parfois de ceux qu’a touchés,
saisis, bouleversés et à jamais attachés à
son service, la soif des âmes dont brille le cœur de
Jésus-Christ. Ils sentent monter en eux, toujours plus
ardente, exigeante et cependant paisible, la soif d’aimer, de
sauver, d’arracher d’autres âmes, encore et
toujours au péché du monde, la soif de les faire naître
à la joie, à l’amour, à la vie sainte dont
le Christ est l’intarissable source, la soif de voir jaillir en
elles la soif de l’invisible et de l’éternité.

C’est
à toutes ces soifs qu’il éveille lui-même
en nous, et dont il accroît sans cesse l’ardeur sans les
exacerber jamais, que le Christ donne cette promesse : « Si
quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il
boive. Celui qui croit en moi, de son sein couleront des fleuves
d’eau vive »
 (23).

« J’ai
soif ! »
. Trouverez-vous étrange qu’à
écouter cette parole nous ayons été conduits à
parler de soifs qui, en dehors de celles que nous éprouvons
nous-mêmes, occupent bien rarement notre esprit ? Vous
arrive-t-il souvent de tressaillir à la pensée que Dieu
a soif de vous, de vous tel que vous êtes, de vous tel qu’Il
sait que vous deviendrez, par sa seule grâce, si vous laissez
sa soif éveiller la vôtre et son amour la désaltérer ?
Tout ceci n’est pas illusion, rêve sans consistance,
imagination en délire ! Tout ceci nous est offert, nous
est donné dans la parole de la Croix : « J’ai
soif »
. Ah, sachons reconnaître que « 
ce sont des choses que l’œil n’a point vues, que
l’oreille n’a point entendues, et qui ne sont point
montées au cœur de l’homme, des choses que Dieu a
préparées pour ceux qui l’aiment. Dieu
, dit
saint Paul, nous les a révélées par l’Esprit.
Car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de
Dieu »
 (24).

O Dieu,
Père, Fils et Saint-Esprit, toi qui, par le Saint-Esprit nous
révélas la soif que, comme Père et comme Fils,
tu as de nous-mêmes, de nos âmes boueuses, donne-nous la
soif de répondre aux appels de ton Amour, de nous abandonner à
l’amour que nous révèle la Croix, d’accepter,
de vouloir qu’il nous libère, nous purifie, nous
sanctifie et fasse de nous ses messagers auprès des hommes qui
l’ignorent ou le méconnaissent ! Donne-nous la soif
d’aimer, d’aimer pour sauver, d’aimer de ton amour
pour qu’un jour, au-delà de toute épreuve et de
toute souffrance, dans la joie de la résurrection, ton amour
nous soit révélé et donné dans sa
plénitude !

1()
Exode 5/22, 32/11, Nombres 11/11.

2()
Job 3/11 & 20, 10/18, 13/24, 19/22.

3()
Jérémie 12/1, 20/18.

4()
Psaumes 10/1, 42/10, 44/25.

5()
Pierre courthial, Sermon.

6()
1 Corinthiens 2/2.

7()
journet, ouvr. cité, p. 119.

8()
Ibid.

9()
Psaume 69/22.

10()
Matthieu 27/9, Jean 19/24, Jean 19/37.

11()
1 Corinthiens 15/3-11.

12()
Esaïe 63/19.

13()
Esaïe 53.

14()
Hébreux 2/17.

15()
Galates 4/4.

16()
Philippiens 2/8.

17()
William temple, Palm Sunday to Easter, p. 31.

18()
Jean 4/7.

19()
Luc 7/47.

20()
Jean 6/67.

21()
Luc 22/31-32.

22()
Psaume 63/2.

23()
Jean 7/37-38.

24()
1 Corinthiens 2/9-10.