Carême 2004 : Les Béatitudes

Introduction : Les béatitudes, un chemin de paradoxes


Je vous propose de commencer
notre méditation par la lecture des béatitudes, telles
que nous les trouvons dans l’Evangile de Matthieu, au chapitre
5 et aux versets 1 à 12 :


 


A la vue des foules, Jésus
monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples
s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les
enseignait :


Heureux les pauvres de
cœur, le Royaume des cieux est à eux.


Heureux les doux :
ils auront la terre en partage.


Heureux ceux qui
pleurent : ils seront consolés.


Heureux ceux qui ont faim
et soif de la justice : ils seront rassasiés.


Heureux les
miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.


Heureux les cœurs
purs : ils verront Dieu.


Heureux ceux qui font
œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.


Heureux ceux qui sont
persécutés pour la justice : le Royaume des cieux
est à eux.


Heureux êtes-vous
lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute
et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à
cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car
votre récompense est grande dans les cieux ; c’est
ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes
qui vous ont précédés.


 


Au cours de ces méditations
de carême, nous allons donc suivre ensemble ce texte fascinant
des Béatitudes. Fascinant, il l’est par son insondable
profondeur qui peut, me semble-t-il, parler à quiconque. C’est
d’ailleurs un des textes les plus connus de l’Evangile et
qui a nourri bien des personnes, largement au-delà des
disciples avoués du Christ. Et, dans les Eglises, bien des
communautés, des fraternités chrétiennes de
toutes confessions, en font un des axes majeurs de leur spiritualité
et le lisent ou le disent ou le méditent chaque jour.


Fascinant, ce texte l’est
également par le nombre et la richesse des commentaires dont
il a été l’objet, au point qu’on peut avoir
quelques hésitations à se risquer à l’aborder.
Ces hésitations, je les ai eues et elles me conduisent à
préciser dans quel esprit je voudrais reprendre ces paroles de
Jésus.


Il s’agit, et de manière
délibérée, de simples méditations. Elles
ne seront donc pas un commentaire rigoureux et ne veulent pas donner
une interprétation, classique ou nouvelle, des Béatitudes.
Je vous invite simplement à méditer, durant ces
quelques jours, autour de ces paroles et avec elles. Je n’ai
pas la prétention d’en proposer l’interprétation
juste ou la compréhension exhaustive, mais seulement
d’esquisser un chemin en compagnie de ce texte qui m’a
accompagné quotidiennement depuis de longues années,
comme, j’en suis sûr, il accompagne déjà
certains d’entre vous. Et j’espère que d’autres
pourront ainsi le découvrir à leur tour. Je pense
également qu’il est un hymne à la joie, une joie
surprenante, inattendue, paradoxale bien souvent. Il faudra, dans ce
domaine nous garder de toute simplification, mais je suis
persuadé, qu’à travers ce texte, nous nous
approcherons de bien près du secret de la joie chrétienne.


 


 


A qui s’adressent
ces paroles ?
Rappelez-vous
le début de notre texte : « A la vue des
foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit et ses
disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole,
il les enseignait…
 » Jésus est en
présence de la foule ; il est entouré directement
par ses disciples et c’est avant tout à eux qu’il
s’adresse. Non pas que la foule ne puisse pas l’entendre ;
c’est à elle aussi que les paroles sont destinées.
Mais si c’est le cas, elle entend l’enseignement que
Jésus donne à ses disciples. Car il s’adresse
d’abord à ceux qui le suivent, qui ont entendu sa parole
et qui ont accepté de se mettre en route, qui ont reçu
un appel et qui lui ont répondu. Ce point est important pour
éviter de fausses compréhensions. Jésus ne dit
pas heureux les pauvres en général, comme si la misère
était une sorte de bonheur, pas même ceux qui
s’appliqueraient à une pauvreté volontaire qui
serait en elle-même méritoire. Il dit heureux ceux qui
ont accepté, pour le suivre, d’abandonner les sécurités
de la vie, ceux qui ont préféré le Royaume aux
biens et aux richesses de ce monde. Ce n’est pas toute personne
qui pleure, qui porte le deuil, qui a faim et soif etc. , qui est
dite heureuse, mais celle qui le fait devant Dieu et avec lui, à
cause du Christ et de son Evangile, dans l’attente de la
consolation, et on pourrait continuer de manière semblable
pour les autres béatitudes. Ecoutons ce qu’en dit
Dietrich Bonhoeffer dans « Le prix de la grâce »
qui est un commentaire du sermon sur la montagne :


 


Heureux ! Jésus
s’adresse aux disciples. Il s’adresse à ceux qui
sont déjà assujettis à son appel. Cet appel a
fait d’eux des pauvres, des gens que l’on combat, des
affamés. Il les dit heureux, non pas à cause de leur
indigence ou de leur renoncement ; ni l’indigence ni le
renoncement ne sont en soi d’une façon quelconque une
raison de béatitude. Seul l’appel et la promesse à
cause desquels ceux qui obéissent vivent dans l’indigence
et le renoncement sont une raison suffisante[1] ».



 


C’est donc bien aux
chrétiens que ces méditations s’adressent
d’abord. Ce qui sera en question ici, c’est la cohérence
de notre foi ; Jésus met la barre très haut dans
les béatitudes comme dans tout le sermon sur la montagne, mais
il ne le fait pas pour culpabiliser, il le fait pour ouvrir un chemin
et un chemin de joie. Et en même temps, c’est devant la
foule qu’il s’adresse à ses disciples. Cela n’a
rien d’un enseignement secret ou même privé. La
foule qui écoute entendra le projet de Jésus pour ses
disciples, l’invitation et les promesse qu’il leur
adresse. Mais il est toujours possible et facile de quitter le cercle
de la foule pour entrer dans celui des disciples. Qui que vous soyez,
vous qui attendiez ces conférences et les écoutez
chaque année ou vous qui tombez dessus par hasard, ces huit
paroles des béatitudes vous concernent. Elle s’adressent
à la femme ou à l’homme que vous êtes et
elle proposent un chemin sur lequel il ne tient qu’à
vous de vous engager.


 


 


Mais pourquoi accorder ainsi une
importance particulière à quelques paroles de Jésus ?


Il y a dans toute la Bible
quelques textes qui apparaissent essentiels et qui sont manifestement
faits pour être mémorisés. Dans les livres de la
loi, on connaît les 10 commandements. Ils ne sont qu’une
toute petite partie de la loi, mais leur structure en fait un texte
central, conçu pour être su par cœur et répété.
C’est à la fois une sorte de résumé et le
cœur de cette loi qui va être longuement développée.
Il en va un peu de même pour les Béatitudes. Elles
ouvrent le Sermon sur la montagne qui rassemble, dans les chapitres
5, 6 et 7 de l’évangile de Matthieu, tout un
enseignement de Jésus sur la vie du disciple. Or, pour
introduire cette partie, il nous est donné huit paroles qui,
elles aussi, sont structurées de manière identique.
Chacune de ces paroles commence par « Heureux… »,
« Heureux les pauvres, les affligés, les
cœurs purs etc. »
et continue par une conséquence
qui justifie ce « heureux »  : « le
Royaume des cieux est à eux, ils seront consolés, ils
verront Dieu etc. 
 » Ainsi sont appelés heureux
ceux qui ont une certaine caractéristique car celle-ci ouvre à
une situation devant Dieu, appelle une action de Dieu.


 


Contrairement au décalogue,
il ne s’agit pas ici de commandements. Il ne nous est pas dit :
« faites ceci ou cela », mais simplement
heureux ceux qui sont ceci ou cela. Le Sermon sur la montagne,
pourtant, reprendra, on le sait bien, certains commandement pour les
porter à la perfection. Vous connaissez sans doute ces
oppositions célèbres : « il vous a
été dit
(par exemple) tu ne commettras pas de
meurtre, mais moi je vous dis : quiconque se met en colère
contre son frère en répondra au tribunal. 
 »
Ce qui était une loi, somme toute, applicable (ne pas
commettre de meurtre), devient l’expression de la volonté
parfaite de Dieu, et à ce titre, un absolu presque
inaccessible. Jésus résume d’ailleurs cela en
disant – reprenant là encore une parole de l’Ancien
Testament – « vous serez parfaits comme votre
Père céleste est parfait 
 » (5.48).


 


 


Tout cet enseignement n’est
compréhensible que comme une direction, un élan, une
orientation de la vie, qui ne trouve sens et force que dans la grâce
et la certitude de l’accueil de Dieu. On ne peut en effet
dissocier, dans l’enseignement de Jésus, la grâce
et l’exigence
. Il nous annonce en même temps que
le pardon de Dieu est ouvert, que sa miséricorde est sans
faille pour qui se tourne vers lui et il nous montre le chemin de la
sainteté, de la vie telle que Dieu la veut. Pour qui lirait
les béatitudes et l’ensemble du sermon sur la montagne
comme une loi nouvelle – et je crois que ce serait une erreur -
il n’y aurait que deux attitudes possibles. Soit il ne pourrait
que se sentir écrasé devant l’immensité
inaccessible de cette exigence, soit il devrait la limiter, l’adapter
pour la rendre plus modérée et donc plus praticable ou
alors cesser de lui reconnaître la moindre application
pratique. Reconnaissons que l’histoire de l’Eglise ne
manque pas d’exemples allant dans ces diverses directions.
Nulle part, sans doute, l’annonce et l’accueil de la
grâce n’ont été aussi essentiels. C’est
à celui qui sait qu’il est sauvé par la seule
grâce de Dieu, à cause du Christ et non à cause
de ses œuvres et de ses mérites, que ces paroles
de Jésus s’adressent. Il peut alors les accepter avec
joie et reconnaissance comme le projet de Dieu pour sa vie, la
direction qui lui est montrée et la promesse qui lui est
faite. Nous pouvons ainsi entendre ces paroles sans être
écrasés par elles, mais comme une mise en route sur le
chemin qui est celui de Jésus lui-même et que nous
sommes appelés à suivre avec lui et derrière
lui.


 


Nous parlions du chemin de Jésus
lui-même. C’est que les Béatitudes nous proposent
autre chose ; elles nous montrent le caractère, la
personnalité intérieure, de celui ou de celle qui est
dit heureux. Nous aurons l’occasion de revenir sur ces points.
Disons simplement, pour l’instant, que nous est ainsi proposé
un portrait intérieur, le portrait de celui qui est dit
heureux parce que le Royaume de Dieu est à lui, parce qu’il
est ainsi au bénéfice de l’action de Dieu. Le
visage que nous rencontrons ainsi peut, et me semble-t-il doit, être
compris de deux manières. C’est d’abord à
l’évidence le visage du Christ. On peut, et nous
essaierons de le faire, montrer que chacune de ces béatitudes
correspond parfaitement à Jésus. Nous avons sans doute
là le plus beau portrait possible du Christ, l’icône
biblique la plus précise sur Jésus. Il est en effet - à
la perfection - celui à qui appartient le Royaume, celui qui
voit Dieu, qui est Fils de Dieu… Le disciple n’est
appelé qu’à suivre son maître, qu’à
faire comme lui, qu’à devenir petit à petit comme
lui. « Le disciple n’est pas au-dessus de son
maître,
disait Jésus, mais tout disciple bien
formé sera comme son maître
 » (Lc 6.40).
C’est dire que cette image de Jésus est également
image de celui ou de celle que nous sommes appelés à
devenir. Elle nous présente le portrait de l’humain qui
est en nous, à l’image de Dieu, libéré de
la déformation que le péché a pu produire. Non
qu’il soit possible de les mettre en pratique de nous-mêmes
et d’y arriver à la force du poignet. Seul Dieu lui-même
peut nous introduire dans cette réalité nouvelle. Mais
il est bon de contempler déjà le bout du chemin, de
savoir la direction que nous suivons et le sens de notre
transformation.


 


Il y a beaucoup de gens pour
lesquels le christianisme n’est qu’une tradition
respectable ou une certaine morale. Et je crois, moi aussi, que la
tradition chrétienne est vaste et riche et que l’on peut
dégager une éthique fondée sur l’Evangile
du Christ. Mais l’essentiel n’est pas là ; il
y manque encore ce qui est comme le moteur intérieur de toute
la vie chrétienne. Cet essentiel est dans la
transformation effective de la vie que l’Evangile propose et
que l’Esprit de Dieu opère en nous. Si je parle de
transformation, c’est que l’Evangile ne nous propose pas
seulement l’annonce d’un pardon ou de la grâce. Il
nous propose un chemin de changement radical, de conversion au sens
le plus profond du terme et il nous enseigne que c’est Dieu
lui-même qui opèrera ce changement. Jésus qui
vivait pleinement dans cette dimension était, nous est-il dit,
« rempli de l’Esprit de Dieu »
(Luc 4.1). Or c’est ce même Esprit qui viendra ensuite
sur les premiers disciples, particulièrement à partir
de la Pentecôte, et sur tous les disciples depuis lors. Et
l’apôtre Paul nous présente les fruits de l’Esprit
- donc le résultat de son action en nous - en des termes qui
sont bien proches des Béatitudes : « Voici
le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté,
bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi
 »
(Ga 5.22). Lorsque je parle de transformation, je ne veux pas dire
que nous allons devenir quelqu’un d’autre. C’est le
contraire qui est vrai. Le chemin des béatitudes nous conduit
à devenir nous-mêmes, libérés des
aliénations, des peurs et des contraintes que nous
connaissons ; il nous montre la personne unique que nous sommes
et que Dieu a créée, mais telle que Dieu la veut. En
nous dépouillant de nos masques et de nos armures, l’Esprit
nous rend capables d’être réceptifs et de nous
rapprocher de plus en plus de l’homme ou de la femme que nous
sommes au plus profond de nous-mêmes, mais qui est souvent
encore caché sous des gravats.


 


C’est donc bien Dieu qui
agit et nous qui accueillons, mais cet accueil n’est pas
simplement passif. L’action de Dieu fonde et suscite la nôtre.
Il n’y a entre son action et la nôtre aucune opposition
et la question ne se pose pas de savoir si cela vient de lui ou si
cela vient de nous : l’un et l’autre s’appellent
et s’harmonisent. Rappelez-vous cette phrase célèbre
de l’apôtre Paul : « Avec crainte et
tremblement mettez en œuvre votre salut, car c’est Dieu
qui fait en vous et le vouloir et le faire selon son dessein
bienveillant 
 » (Phi 2.12-13).


Nous sommes donc invités
à méditer ces paroles de Jésus, à nous
laisser imprégner par elles de sorte que peu à peu, et
avec l’aide de l’Esprit, nous puissions entrer dans cette
perfection qui nous est décrite.


 


 


Chacune de ces paroles commence
par « heureux… », c’est d’ailleurs
pourquoi nous parlons de béatitudes. Cette manière de
s’exprimer est assez classique dans la Bible. On se rappelle
que le premier psaume commence ainsi : « Heureux
l’homme qui (…) se plait à la loi du
Seigneur et récite sa loi jour et nuit 
 ». mais
il y en a d’autres : « Heureux tous ceux
dont le Seigneur est le refuge 
 » (2.12), « Heureux
l’homme dont l’offense est enlevée et le péché
couvert ! Heureux celui à qui le Seigneur ne compte pas
la faute, et dont l’esprit ne triche pas ! 
 »
(32.1 et 2) et on pourrait encore en citer bien d’autres. On
trouvera également de telles béatitudes dans le livre
des proverbes ou dans celui d’Esaïe. Est dit heureux
celui qui se conduit de manière droite, adéquate,
conforme à la volonté de Dieu, celui qui a fait le bon
choix. C’est bien de bonheur qu’il s’agit ici,
bonheur fondé sur la promesse de Dieu. Dans sa traduction des
béatitudes, celles des psaumes, comme celles de Matthieu,
André Chouraqui a rendu cette expression « heureux »
par « en marche ! » On peut lui être
reconnaissant de souligner ainsi le caractère dynamique de
l’expression, mais sans aller sans doute jusqu’à
en faire le tout de la traduction. Nous tomberions, me semble-t-il
dans la réduction au lieu d’en être enrichis.


 


Donc cette expression,
« heureux… », n’avait sans doute
rien pour étonner les auditeurs. Ce qui est nouveau, en
revanche, c’est cette série de béatitudes, cet
ensemble qui forme un tout cohérent. Ce qui est plus frappant
encore, c’est la suite, c’est ce qui qualifie la personne
qui est dite heureuse. Elle est heureuse parce que dans sa faiblesse,
sa souffrance, son manque etc., elle est ouverte à l’action
de Dieu. Comme pour le jeune homme riche, c’est la pauvreté,
l’acceptation du risque qui permet d’entrer dans le
Royaume, plus précisément, de le recevoir comme un don.
La situation du disciple est sans cesse placée à côté
de la présence et surtout de l’action de Dieu :
c’est Lui, le Seigneur, qui donne la terre en partage, qui
console, qui rassasie de justice, qui pardonne, qui se révèle,
qui reconnaît ses fils, qui accorde le Royaume. Heureux celui
qui verra Dieu à l’œuvre dans sa vie. Mais, semble
nous dire Jésus, pour le voir, encore faut-il accepter nos
manques, accepter d’abandonner ses sécurités
et de suivre Jésus, de répondre à son appel.
Répondre, ici, ce n’est pas se dire chrétien
seulement ; c’est, tout au long du sermon sur la montagne,
accepter de vivre selon la parole de Jésus, c’est
accepter de la recevoir comme la parole de vie, l’enseignement
qui met en route et qui montre le chemin. On a parfois pris le Sermon
sur la montagne dans son ensemble comme l’expression d’une
perfection si inaccessible qu’elle n’était là
que pour nous faire prendre conscience de notre péché
et du besoin que nous avons de la grâce et du pardon de Dieu.
D’autres, au contraire, ont considéré que cet
enseignement ne s’adressait pas à tout le monde, mais
seulement à quelques uns qui seraient spécialement
appelés à mener une vie exemplaire. Or il me semble
clair que l’enseignement de Jésus, jusque dans ses
aspects qui nous semblent les plus difficiles à entendre et
plus encore à mettre en pratique s’adresse à
nous, à tous ceux qui se veulent chrétiens. A travers
ses disciples, assis autour de lui, c’est à l’Eglise
que Jésus s’adresse, à l’ensemble de ceux
qui, à toutes les époques, acceptent de se réclamer
de lui. Le sermon sur la montagne est la charte de l’Eglise, la
feuille de route de tous les disciples. C’est peut-être
parce que nous n’en sommes - ou que nous n’en avons pas
toujours été - persuadés, ou que nous le sommes
si discrètement, que les Eglises ont donné une image
assez éloignée de cet enseignement et que bien des gens
se font aujourd’hui encore du christianisme une image aussi
brouillée.


 


 


Nous aurons, pour conclure cette
série de méditations, l’occasion de revenir sur
la joie. Disons déjà que le bonheur dont il est ici
question est assez différent de ceux auxquels nous ont
habitués les philosophes. Il n’est pas une sorte de
sérénité qui viendrait d’un détachement
des choses de ce monde ou d’un subtil équilibre
laborieusement acquis. Rappelez vous : ceux qui sont dits
heureux sont aussi ceux qui pleurent, qui ont faim et soif, qui sont
persécutés… Leur bonheur est l’expérience
d’une joie sans faille malgré et avec les difficultés
et les souffrances rencontrées. C’est d’ailleurs
de la joie dont il est question dans la reprise que fait Jésus
de la dernière béatitude : « soyez
dans la joie et l’allégresse
 ». Il s’agit
de l’expérience d’une vie, de la plénitude
d’une présence qui est signifiée par la deuxième
partie de chaque béatitude et qui est la présence et
l’action même de Dieu. Ce que les béatitudes
indiquent, ce qu’elles enseignent, c’est la manière
d’accueillir cette joie ; elles nous décrivent les
caractères de la personne qui est en mesure de l’éprouver.
Car, comme nous le verrons, cette joie est destinée à
tous, elle ne souhaite que se répandre, elle est exactement
aussi vaste et aussi universelle que l’amour de Dieu. A nous
d’ouvrir notre porte intérieure ; à nous de
préférer ce chemin aux autoroutes sur lesquelles il
nous semble aujourd’hui tout naturel de nous engager.


 


On entend parfois des gens
rappeler, à juste titre, que nous ne sommes pas Jésus
et qu’il peut y avoir une certains ambiguïté à
parler d’imitation. C’est sans doute vrai, mais le thème
de l’imitation est important dans l’enseignement de Jésus
et des apôtres. Tout l’Evangile se comprend dans la
relation du maître au disciples ; il est comme un écho
de l’enseignement, de la pédagogie, de Jésus
envers ses disciples. Or, le disciple, encore une fois, est appelé
à devenir comme son maître et il est clair que Jésus
espère, attend, que ceux qu’il enseigne puissent à
leur tour être dans le monde comme lui a été.


Il ne s’agit bien sûr
pas d’imiter Jésus de manière servile et naïve,
de s’habiller comme lui et de vivre comme il a pu le faire il y
a tant d’années dans une tout autre culture que la
nôtre. Il nous est demandé, de manière créative
et fidèle, de vivre aujourd’hui et dans notre société,
la même foi, la même confiance en Dieu , le même
amour radical et courageux qu’il a vécu lui-même
et enseigné à ses disciples dans son temps et sa
culture. Prenons donc garde à notre écoute ! Les
béatitudes nous sembleront exigeantes et nous serons tentés
de les adapter et de réduire leur application. Combien de
fois, les adaptations que nous jugeons inévitables, les
paroles que nous considérons comme inapplicables, sont
celles-là même que les contemporains de Jésus
jugeaient ainsi, tant ses paroles pouvaient leur paraître
choquantes et excessives.


 


Ce dont nous allons parler, au
long de ces quelques semaines, ce n’est en effet pas
nécessairement du christianisme tel qu’il a été
pratiqué dans l’histoire, mais simplement de
l’enseignement de Jésus, de l’appel qu’il
nous adresse et qui reste toujours devant nous, en avant de ce que
nous sommes. Dire que tous ceux qui se réclament du Christ ont
toujours vécu ainsi serait évidemment illusoire et je
ne voudrais pas vous faire croire que ma vie est à la hauteur
de ces paroles. Mais il nous faut les écouter parce qu’elles
nous sont adressées par le Maître, parce qu’elles
nous indiquent la direction qu’il nous propose pour notre vie.
Tout au long de l’histoire, certains hommes et certaines femmes
ont vécu de manière telle que ces paroles se sont comme
incarnées, au moins en partie. C’est à cela et à
rien de moins que tout être humain est appelé et c’est
à cela que nous sommes, vous et moi, appelés.


 


Je vous propose de relire dans
les temps qui viennent ces Béatitudes et même, si cela
est possible, le Sermon sur la montagne dans son ensemble. Que ces
textes ne nous découragent surtout pas. Ils sont un appel qui
nous est adressé ; ils sont aussi une promesse qui nous
est faite. Ils sont sans doute simplement une invitation à
vivre l’Evangile et l’esquisse de ce que cela entraîne.


 


Je vous invite à la
prière :


 


Tu as placé devant
nous ces paroles, Seigneur,


comme des lumières
sur notre chemin.


Par elles, tu nous
appelles à la vie et à la joie.


Par elles, tu nous
indiques l’œuvre de l’Esprit Saint.


En elles, tu esquisses
pour nous l’homme ou la femme que nous deviendrons


si nous te laissons agir
en nous.


Ouvre notre cœur à
tes paroles,


laisse-les mûrir et
porter du fruit dans nos vies


et emplis-nous de l’esprit
des béatitudes :


joie, simplicité et
miséricorde.


 

 



[1]
Dietrich Bonhoeffer, Le prix de la grâce, Sermon sur la
montagne
, Neuchâtel – Paris, Delachaux et Niestlé,
1967, p. 69.