Carême 2006 : Les lamentations de Jérémie

Il se bat contre la haine

Peut-on rester humain
dans les enfers de l’histoire ? Peut-on remonter des enfers ?
Comment demeurer fidèle à Dieu ? L’homme des
Lamentations est l’homme qui s’est posé ces
questions, non seulement pour lui-même mais pour nous tous.
Lors de notre troisième méditation, nous l’avons
rencontré dans l’ombre du prophète Jérémie.
Nous l’avons écouté. Nous avons fait résonner
sa voix avec celle de Primo Lévi, à plus de vingt
siècles de distance, montrant que l’enjeu de telles
paroles de ténèbres concerne l’humanité de
l’homme. Pas seulement celle des bourreaux mais aussi celle des
victimes. Et encore celle du témoin harcelé jusqu’à
la folie par des visions ineffaçables. Peut-on rester humain
en enfer ? Cette question, c’est devant Dieu que l’auteur
des Lamentations nous la soumet. C’est devant Dieu, jamais sans
Dieu. C’est Dieu qu’il rend témoin de son
gémissement ! Gémissement en faveur de l’homme.
Gémissement qui demeure humain, même lorsque celui qui
le profère ne ressemble plus qu’à une bête
blessée. Alors il reste un combat à mener. Si le cœur
de l’homme croit encore que « la bonté de
l’Éternel n’est pas épuisée »,
l’ultime combat – pour sauver l’humain en l’homme
– est un combat contre la haine. Ce sera le sujet de notre
méditation d’aujourd’hui :

comment ne pas
haïr un Dieu qui fait tant souffrir ?

comment dépasser
le désir de se venger des ennemis ?

Troisième chant (Lamentations 3,26-66)

Le Seigneur est bon
pour celui qui met sa confiance en lui, pour celui qui le cherche.
C’est une chose bonne d’attendre en silence le secours du
Seigneur. C’est une chose bonne pour l’être humain
de se soumettre à des règles dès sa jeunesse.

Quand le Seigneur le fait
souffrir, il doit s’asseoir à l’écart et se
taire. Qu’il s’abaisse, le visage dans la poussière
 ! Il y a peut-être de l’espoir ! Qu’il tende sa
joue à celui qui le frappe, qu’il se laisse couvrir
d’insultes !

En effet, le Seigneur ne
rejette pas les humains pour toujours. Même s’il fait
souffrir, Il est plein d’amour, car sa bonté est
immense. Non, ce n’est pas de bon cœur que le Seigneur
abaisse les humains et les fait souffrir.

Quand on écrase
tous les prisonniers d’un pays, quand on méprise les
droits d’un être humain sous les yeux du Dieu Très-haut,
quand on fausse la justice dans un procès, est-ce que le
Seigneur ne le voit pas ?

Qui peut faire exister les
choses par sa seule parole ? Est-ce que ce n’est pas le
Seigneur qui décide ? C’est bien par la Parole du Dieu
Très-haut que tout arrive, le malheur et le bonheur. Alors
celui qui reste en vie, malgré ses fautes, pourquoi est-ce
qu’il se plaint ?

Examinons à fond
notre conduite et revenons au Seigneur. Prions de tout notre cœur
en élevant les mains vers le Dieu qui est au ciel. Nous avons
commis des fautes, nous nous sommes révoltés, et toi tu
n’as pas pardonné.

Tu t’es enveloppé
de colère, tu nous as poursuivis et tu nous as tués
sans pitié. Tu t’es caché dans un nuage pour
empêcher nos prières de parvenir jusqu’à
toi. Tu as fait de nous des ordures, des objets dégoûtants
parmi les autres peuples.

Tous nos ennemis parlent
contre nous. Ce qui tombe sur nous, c’est la peur et l’horreur,
la destruction et la catastrophe. Mes yeux sont inondés de
larmes à cause de la catastrophe qui frappe mon peuple.

Mes yeux pleurent sans
arrêt. Il n’y a pas de repos, jusqu’à ce que
le Seigneur se penche du haut du ciel et regarde. Mes yeux me font
mal quand je vois ce qui arrive aux villages voisins.

Ceux qui m’en
veulent sans raison m’ont poursuivi comme s’ils
chassaient un oiseau. Ils m’ont enfermé tout vivant dans
une citerne, et ils ont bouché l’ouverture avec une
pierre. L’eau montait plus haut que ma tête, et j’ai
dit : « je suis perdu ! »

Au fond du trou, j’ai
fait appel à toi Seigneur. Tu m’as entendu dire : « 
Ne ferme pas tes oreilles à mes soupirs et à mes cris.
 » Quand je t’ai appelé, tu t’es approché
et tu m’as dit : « N’aie pas peur ! »

Seigneur tu as pris ma
défense, tu m’as sauvé la vie. Tu as vu Seigneur,
le tort que les gens m’ont fait. Rends-moi justice ! Tu as vu
comment ils se sont vengés de moi, tout ce qu’ils ont
préparé contre moi.

Tu as entendu leurs
insultes, Seigneur, tout ce qu’ils ont préparé
contre moi. Mes ennemis ont de mauvaises intentions et ils parlent
contre moi tous les jours. Qu’ils soient assis ou debout,
regarde-les : ils font des chansons sur moi.

Rends-leur ce qu’ils
m’ont fait, Seigneur ! Ferme leur cœur. Ce sera ta
malédiction sur eux. Poursuis-les avec colère et
chasse-les de la terre.

Soumission ou résistance  ?

« Qu’il tende la
joue à celui qui le frappe, qu’il se laisse couvrir
d’insultes ! » Ce verset des Lamentations peut choquer.
Il rappelle une parole connue : celle de Jésus dans le Sermon
sur la montagne où il invite à aimer les ennemis. Qu’on
soit chrétien ou non, l’image de la joue tendue
symbolise pour beaucoup la non-résistance au méchant.
De manière positive, elle suggère de répondre à
la violence par une attitude non-violente. Mais elle peut aussi
provoquer une forme de soumission passive devant ceux qui commettent
le mal. Et c’est dangereux.

Le contexte des Lamentations
donne un autre relief à ce verset. Avant de concerner les
ennemis, il concerne Dieu. Pour l’heure c’est Dieu qui
frappe, c’est Dieu qui se montre « comme un ennemi »
vis-à-vis de son peuple. C’est Dieu qui harcèle
son serviteur, Dieu qui le fait souffrir, Dieu qui le met dans une
position intenable. Le prophète n’en doute pas un seul
instant : Dieu reste l’auteur de l’histoire, celui qui la
dirige de main de maître. Y compris quand les événements
semblent démentir toutes les promesses du passé. Y
compris quand de l’Alliance ne restent que des ruines. Alors
faut-il se soumettre à l’incompréhensible volonté
divine ? L’homme doit-il s’écraser sous les coups
de boutoir du « Dieu ennemi » ? Le louer malgré
tout ? Sagesse de l’impuissance ? Obscur désir d’apaiser
le bourreau, de le séduire ? De regagner ses faveurs ?

Non pourtant. Tel n’est
pas le propos de Jérémie. Le prophète ne peut se
tromper à ce point sur Dieu. Il peut le voir comme un juge, il
peut le ressentir comme ennemi, mais il ne peut le transformer en
idole. Dieu n’est pas une divinité perverse qui jouirait
de l’humiliation de ses créatures, ou de leur sanglant
martyre.

Contrairement aux apparences,
les gestes que suggère le prophète sont des signes de
résistance. C’est par sa parole d’homme, en
portant plainte, qu’il a résisté à Dieu
devenu comme un ennemi. Et sa parole – entendue dans la Bible –
est devenue Parole de Dieu. De même, la joue tendue, la bouche
dans la poussière, l’endurance au mal qu’il
préconise portent cet esprit de résistance. Ce qui
résiste à travers ces gestes-là, ce qui doit
résister, c’est le désir de Dieu, de ce Dieu de
l’Alliance qui semble caché par le Dieu ennemi. C’est
l’espérance folle de l’amour de Dieu.

Oui c’est cela qui doit
résister, à l’heure où les circonstances
dénoncent Dieu, et pousseraient même à le haïr,
ce Dieu qui laisse faire, ce Dieu « qui s’est enveloppé
de colère, qui s’est caché dans un nuage pour
empêcher nos prières de parvenir jusqu’à
lui. » Ce Dieu terrible !

Le danger mortel du désespoir !

Dans les épreuves
d’épouvante, le premier combat à mener est un
combat de résistance au désespoir. Un combat contre la
tentation de haïr Dieu, de l’accuser de tous les maux, de
le rejeter violemment pour ce qu’il n’est pas. Dans une
de ses nouvelles, Albert Camus évoque l’histoire d’un
prêtre qui cède à cette tentation. Parti comme
missionnaire en Afrique, cet homme est fait prisonnier. Violemment
torturé au cours d’un étrange rituel, il devient
comme fou. Et Camus lui fait tenir ces terribles propos : « On
m’avait trompé, seul le règne de la méchanceté
était sans fissures, on m’avait trompé (…)
le bien est une rêverie, un projet sans cesse remis et
poursuivi d’un effort exténuant, une limite qu’on
n’atteint jamais, son règne est impossible. Seul le mal
peut aller jusqu’à ses limites et régner
absolument, c’est lui qu’il faut servir pour installer
son royaume visible… Oui, ajoute-t-il, je devais me convertir
à la religion de mes maîtres, oui j’étais
esclave, mais si moi aussi je suis méchant je ne suis plus
esclave, malgré mes pieds entravés et ma bouche muette

8
. »

Cette conversion à la
haine du bien, à la haine de Dieu, à la haine de soi
fait froid dans le dos. Cette conversion est une perversion. Elle met
en danger ce que l’homme a de plus précieux : le
fondement de son être, son orientation vers la vie, vers le
prochain, vers la lumière. Elle conduit à la
destruction, au meurtre, à la mort. Cette tentation du
désespoir, mise en scène par Camus, est présente
comme une ombre dans les graves épreuves de la vie humaine.
Elle l’est a fortiori dans les temps de

8. Albert Camus, « Le
renégat », Théâtre, Récits,
Nouvelles,
La Pléiade, Editions Gallimard 1962, p.
1589-90.

désastre
politique et historique, et donc
dans le drame des Lamentations. Mais la Bible nous la fait rencontrer
à d’autres moments.

Ainsi la femme de Job
n’hésite pas à dire à son mari accablé
de souffrance : « Maudis Dieu et meurs ! »

Au temps de l’angoisse,
au temps de l’insupportable souffrance, dans les horreurs de
l’histoire, maudire Dieu, en finir avec l’amour, avec la
bonté, avec les autres, avec la morale, se résigner à
l’ordre du mal, se dire que la vie est ainsi faite, se laisser
fasciner par l’attrait du néant : certains êtres
cèdent à cette tentation ! Pensent-ils y trouver un
soulagement, une libération, une forme de jouissance même
 ? La souffrance finira bien par s’apaiser. Tout rentrera dans
l’ordre naturel des choses.

« Si moi aussi je suis
méchant, dit le renégat de Camus, alors je ne suis plus
esclave ! Et si je hais ce Dieu qui me fait si mal, alors il ne
pourra plus rien contre moi ! Plus jamais ! »

Cette tentation n’est
pas commune, heureusement. Elle ne guette peut-être que les
âmes fortes, les êtres qui un jour se sont livrés
à Dieu de tout leur cœur, de toute la force de leur
pensée, de tout l’élan de leur confiance, les
êtres qui ont exigé de la vie un tel absolu ! Ou qui ont
aimé avec une passion maladive, jusqu’à tout
abandonner d’eux-mêmes. À l’heure de
l’inhumaine épreuve, comment résister au vertige
du néant ? Que reste-il à celui qui a tout donné
 ?

Désirer être consolé !

La réponse à
cette tentation, nous montre Jérémie, c’est
l’acceptation de la souffrance. Et c’est la persistance
dans le désir de Dieu. Dans le désir d’une vie
éclairée par l’amour de Dieu. « Que l’homme
s’abaisse, le visage dans la poussière ; il y a
peut-être de l’espoir ! » Cet espoir concerne
l’avenir bien sûr : un avenir guéri. Mais plus
encore il concerne le sens de cet avenir, et même le sens
fondamental de la création et de l’histoire : passé,
présent et avenir ! L’orientation de toute vie !

Cet espoir, c’est que
Dieu soit et demeure roc de justice, roc pour la justice. C’est
que Dieu soit aussi un Dieu de miséricorde, un Dieu pour la
miséricorde. C’est que Dieu reste bien le Dieu de
l’Alliance ! « Quand on écrase tous les
prisonniers d’un pays, s’écrie le prophète,
quand on méprise les droits d’un être humain sous
les yeux du Dieu très-haut, quand on fausse la justice dans un
procès, est-ce que Dieu ne le voit pas ? »

Mais pour persister dans le
désir du Dieu de l’Alliance, pour espérer encore
sa justice, il faut surmonter une contradiction : accepter la
souffrance, mais accepter aussi de dépasser la souffrance,
d’aller au-delà, au moment où elle se transforme
en un piège dangereux qui veut emprisonner l’être.
Au moment où elle clame qu’il n’y a rien à
attendre, rien à espérer. « Il n’y a pas de
consolateur », entend-t-on plusieurs fois dans les
Lamentations.

Nous voici au moment où
ce que l’être doit sauver du naufrage, c’est son
désir de consolation. Acceptant l’épreuve, il
attend d’être consolé. Oui après la douleur
il y aura guérison. Après le chagrin une joie nouvelle
viendra.

Le combat pour l’amour de Dieu

« Le Seigneur ne
rejette pas les humains pour toujours, dit le prophète. Même
s’il fait souffrir, il est plein d’amour, car sa bonté
est immense. » Et « ce n’est pas selon son cœur
qu’il abaisse les humains et les fait souffrir. » Cette
confession de foi est apaisante : Dieu ne nous veut pas de mal ! Mais
elle fait apparaître une faille dans l’exercice de sa
volonté. Il y a un moment, un lieu, où Dieu semble
frappé d’impuissance ! Quelque chose échappe à
sa maîtrise ; il a un point faible, un malgré soi, donc
une part d’innocence. Il ne peut pas tout. « Non ce n’est
pas selon son cœur que Dieu fait souffrir les humains ! »
Terrible découverte de l’homme face à son Dieu !
Terrible découverte qui conduit la foi à un nouveau
combat !

Mais ce n’est plus un
combat contre la tentation de haïr Dieu ; c’est un combat
pour l’amour : pour l’amour de Dieu, l’amour de la
vie, l’amour de l’homme. Au-delà de toute
illusion, au-delà de tout ce que l’être humain
peut comprendre ou ne pas comprendre. Un combat inédit,
bouleversant ! L’Alliance devient plus qu’une histoire
commune entre Dieu et son peuple : un destin qu’ils partagent
totalement. Si l’heure de la catastrophe et de la douleur est
aussi l’heure de l’impuissance de Dieu, de son
impuissance et de sa fragilité, alors cette heure deviendra
l’heure d’une compassion réciproque : celle de
Dieu pour l’homme, celle de l’homme pour Dieu. L’humain
de l’homme est sauvé par cette compassion qui s’empare
de lui, à l’heure où il découvre la
fragilité de Dieu. Il a mal pour Dieu. Il a pitié de
Dieu.

C’est ainsi que dans le
malheur le prophète redit l’amour de Dieu, qu’il
suggère à nouveau sa présence. Et ce n’est
plus celle d’un Dieu ennemi. Le peuple peut à nouveau le
prier.

Mais les ennemis ?

Pourtant l’ennemi
demeure : les ennemis. Humains, ceux qui tuent, massacrent,
détruisent ! Une prière s’élève,
contre eux : « Rends-leur ce qu’ils m’ont fait
Seigneur. Ferme leur cœur. Ce sera la malédiction sur
eux ! Poursuis-les avec colère et chasse-les de la terre ! »

La violence exprimée
dans la Bible envers les ennemis est souvent choquante, même
expliquée par le contexte historique. Nous lui opposons
l’exemple du Christ, prêchant le pardon et l’amour
de l’ennemi. Cela nous pousse parfois à distinguer le
Dieu du Premier Testament et celui de l’Évangile. L’un
pousserait la justice jusqu’au châtiment, dans un esprit
de vengeance ; l’autre ne serait qu’amour et miséricorde.
Pourtant, écrit Dietrich Bonhoeffer, « c’est
seulement quand on admet la colère et la vengeance de Dieu
envers ses ennemis comme des réalités valables que l’on
peut pardonner et aimer ses ennemis. Celui qui veut immédiatement
passer au Nouveau Testament n’est pas chrétien à
mon avis 9. »

Alors comment entendre la
prière contre l’ennemi ? Comment la partager ? Peut-on,
a-t-on, le droit de prier contre lui ? Ou seulement pour lui, en sa
faveur, comme y invite l’Évangile ? Mais surtout comment
ne pas se laisser enfermer dans la haine ?

Chacun fait l’expérience
du conflit, un jour ou l’autre, au sein de la famille, avec un
ami, dans le cadre du travail. Qui n’a jamais éprouvé
d’agressivité ni de rancune ? Et même, une fois ou
l’autre, un élan de haine en réaction à
une injustice, à une humiliation ? Ce n’est pas si
facile de s’apaiser après l’offense. Sans parler
du pardon ! Ces expériences font partie de la condition
humaine en général.

Mais l’épreuve
de l’ennemi, c’est autre chose. L’épreuve de
l’ennemi, tout le monde ne l’a pas connue.

9. Dietrich Bonhoeffer,
Résistance et soumission, Labor et Fides, Genève,
1973, p. 166.

Ni l’épreuve de
la guerre. Ni la tyrannie. Ou encore la torture. Tout le monde n’a
pas connu l’épreuve de la haine exterminatrice. Le corps
qui se délite sous le regard glacial ou brûlant du
bourreau !

Cette épreuve de
l’ennemi est une des plus terribles qui soient. Car elle noue
ensemble le destin de la victime et celui du bourreau. Elle instaure
un lien obscur entre celui qui commet le mal et celui qui le subit.
Ce lien, il faut absolument le dénouer, sinon il n’y a
pas de libération possible. Le bourreau continue de hanter sa
victime.

De la prière contre l’ennemi…

C’est ce lien que vise
la prière contre l’ennemi. Malgré les apparences,
cette prière n’est pas vengeresse. C’est une
demande de justice, une demande de réparation et de
protection. Elle relève de la parole prophétique, car
elle annonce avec force et confiance la vérité du
jugement de Dieu. C’est ainsi qu’elle desserre les liens
horribles entre la victime et son bourreau. La libération, la
guérison seront possibles.

Demander à Dieu qu’il
fasse justice, cela signifie choisir la vie, à l’heure
où guette l’obsession de la vengeance, c’est-à-dire
le désir de mort. L’être humain s’en remet à
Dieu, au-delà de sa propre souffrance et de sa propre
expérience du mal. Il s’en remet à Dieu pour
décréter ce qu’il en est du juste et de
l’injuste, du coupable et de l’innocent. Et si la réponse
de Dieu est de « faire briller le soleil ou pleuvoir sur les
bons comme sur les méchants », il devra l’accepter
 : l’accepter pleinement, même si c’est terriblement
difficile. Mais il demandera toujours justice. Il revient à
l’homme de toujours demander et espérer la justice de
Dieu ; c’est le seul moyen de lutter contre l’ennemi,
contre la haine, contre l’illusion mortifère de la
vengeance.

C’est cette justice que
réclament à cor et à cri tous les prophètes
bibliques dans leurs déchirants appels, de manière
incessante. Car l’ennemi existe réellement. Ce n’est
pas un bouc émissaire qu’ils créent pour dégager
leur peuple de toute responsabilité dans ce qui lui arrive, ou
pour innocenter Dieu.

Hélas l’ennemi
existe !

Vers la prière pour l’ennemi !

Alors comment aller au-delà
de la justice, au-delà de la prière contre l’ennemi
 ?

Comment rejoindre le Christ
quand il invite à prier pour l’ennemi ? Le prophète
peut-il pardonner à ceux qui brisent son peuple, envahissent
sa terre, écrasent toute dignité humaine ? La douleur
de Jérémie n’est pas seulement sa douleur. Il
pleure sur tous. Son chagrin est un chagrin politique – il
porte toute la cité dans sa plainte, et même le monde !
Chagrin qui semble inconsolable ; car ce qui a eu lieu ne pourra
jamais s’effacer de la mémoire des hommes. Même
s’il est vaincu, l’ennemi aura gagné ! Comment
prier pour lui ?

Et prier en faveur de quel
ennemi ? L’ennemi qui a frappé était sans visage,
une horde affolée par un tyran masqué par le pouvoir.
Et même si l’ennemi s’incarne en un seul individu,
ce n’est qu’un rictus, un bras levé, une main
meurtrière, un œil féroce ! Ce n’est pas un
homme, pas un frère, pas un visage ! Prier contre l’ennemi,
contre les ennemis, c’est dénoncer cela, ce mal qui
terrasse l’humain en l’homme, ce mal visible dans le
déchaînement fanatique des foules ou le regard halluciné
de l’homme possédé par la haine. Prier contre cet
ennemi.

Contre ce mal qui menace la
création toute entière, en se riant de sa beauté,
de sa bonté, de son sens !

Pourtant vient un jour où
l’ennemi retrouve son visage. Ultime épreuve pour la
victime : rencontrer ce visage. Ultime combat contre la haine ! Car
ce visage de l’ennemi n’est pas celui d’un monstre
 ; c’est un visage d’homme. Alors ce qui n’a pas
valu pour le bourreau au temps de son crime vaudra pour la victime au
temps de la rencontre. Elle ne pourra pas frapper aveuglément.

Elle ne pourra pas se venger,
ni même plus prier Dieu contre l’ennemi.

Car elle verra l’humain
en celui qui fut inhumain. Et Dieu n’est pas l’ennemi de
l’homme. D’aucun homme.