Carême 2008 : ÉTRANGES TÉMOINS DE LA PASSION

INTRODUCTION

« Que nous lisions Démosthène ou Cicéron, Platon ou Aristote, ou quelques autres de leur bande, je confesse bien qu’ils attireront merveilleusement et délecteront et émouvront jusqu’à ravir même l’esprit ; mais si de là nous nous transportons à la lecture des saintes Écritures, qu’on le veuille ou non, elles nous poindront si vivement, elles perceront tellement notre cœur, elles se ficheront tellement au-dedans des moelles, que toute la force qu’ont les rhétoriciens ou philosophes, au prix de l’efficace d’un tel sentiment, ne sera que fumée. D’où il est aisé d’apercevoir que les saintes Écritures ont quelque propriété divine à inspirer les hommes, vu que de si loin elles surmontent toutes les grâces de l’industrie humaine. »
Jean Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, Livre I, chapitre VIII, « La vérité de l’Écriture », Genève, Labor et Fides, 1955, p. 44.

à‚¬ bien des égards, la Bible est devenue pour beaucoup d’entre nous un livre étranger. La distance est de plus en plus grande entre l’homme occidental de ce début de troisième millénaire, le plus souvent sans culture religieuse, et l’univers décrit par la Bible. Tout s’est profondément modifié : les rapports entre l’homme et la femme, les jeunes et les adultes, l’organisation familiale, la société, les mœurs, la conception de l’Etat, des liens entre le politique et le religieux etc.

D’une certaine manière, cette distance n’est pas négative. La prendre en compte, affirmer cette différence entre la Bible et nous, entre le monde de la Bible et le nôtre, c’est respecter la Bible, c’est la laisser exister pour elle-même. C’est accepter que les textes bibliques ont d’abord parlé aux gens pour lesquels ils ont été écrits. C’est vouloir la recevoir dans notre monde, non pas comme un message hors de l’histoire et du temps, mais comme le témoignage rendu à un Dieu qui prend au sérieux l’histoire des hommes. Un Dieu qui, en Christ, est devenu le partenaire des hommes dans l’histoire et dans le temps, parce qu’il est venu s’incarner dans leur histoire et dans leur temps.

Mais cette distance nous demande une mise en mouvement. Il faut aller se plonger dans les histoires de la Bible. Il nous faut partir en voyage et nous enfoncer dans l’étrangeté du monde de la Bible, nous abandonner à ses itinéraires imprévisibles et déroutants, apprendre à découvrir le monde de la Bible. Cet exode (c’est-à -dire littéralement ce « départ ») vers le monde de la Bible nécessite, de notre part, un effort de réflexion, un effort intellectuel. Par là j’entends que la Bible convoque notre intelligence et notre esprit critique. Certes, loin de moi l’idée de prétendre que le savoir est le gage d’une meilleure intelligence spirituelle des Écritures. Mais la paresse intellectuelle hissée au rang de vertu ne fera jamais de nous de bons auditeurs de l’Écriture Le travail intellectuel , qui ne commence pas dans les facultés de théologie mais bien dans la volonté de s’informer et de se former quel que soit le lieu où l’on se trouve et le niveau d’éducation que l’on a reçu , n’est pas un obstacle à une meilleure lecture de la Bible, bien au contraire.

C’est pourquoi la Bible doit être lue avec tous les moyens possibles mis à notre disposition, tous les outils que la science littéraire nous permet de posséder, comme nous le ferions pour n’importe quel autre texte de la littérature. Et cela n’est pas un manque de respect pour le texte biblique. Au contraire croire que dans la lecture de la Bible peut se faire entendre la parole que Dieu adresse aux hommes dans leur histoire n’est pas incompatible avec une étude scientifique, et en apparence la moins spirituelle possible. Derrière cette exigence intellectuelle, il n’y a aucune prétention élitiste mais bien une volonté de cohérence avec une conviction fondamentale de la foi chrétienne, à savoir la confession de l’incarnation, c’est-à dire la foi en un Dieu qui, en Christ, est venu habiter le langage humain pour y rencontrer l’homme. La foi chrétienne vit de la conviction selon laquelle son Dieu est venu s’inscrire réellement dans le langage qui fonde l’humanité de l’humain, faute de quoi l’incarnation serait une simple mascarade. C’est pourquoi, les Écritures chrétiennes n’exigent pas de leur lecteur de se hisser vers le mystère d’une langue divine ; elles parlent le langage des hommes. Et c’est donc avec les mêmes outils, les mêmes efforts et les mêmes exigences que les hommes mettent à lire les grands textes fondateurs des civilisations de l’humanité, qu’il nous faut, nous chrétiens, lire la Bible.

Prendre en compte la distance qui existe entre le monde de la Bible et le nôtre pour s’approprier son message en percevant en quoi il est, aujourd’hui encore, pertinente pour notre vie : voilà la tâche paradoxale à laquelle nous sommes conviés. Mais en quoi la Bible est-elle pertinente pour l’homme du XXIe siècle ?

La Bible est pertinente en ce qu’elle s’occupe d’une chose essentielle pour chacun de nous, à savoir le sens de l’existence humaine dans le monde, devant Dieu et devant les autres. Voilà de quoi s’occupe la Bible. Je parlais plus haut de distance entre le monde de la Bible et notre monde. Distance due aux changements qui se sont opérés depuis plus de 2000 ans. Certes cela est vrai, j’insiste sur ce point. Mais le cœur de l’homme, lui, ne change pas. Sa quête de sens non plus, pas plus que les questions qu’il se pose sur ses origines, sa destinée. C’est en cela que la Bible est pertinente. La Bible parle de la vie de l’homme. Elle se propose d’éclairer l’existence de l’homme dans le monde. Elle s’attache à déchiffrer les grandes énigmes qui caractérisent le destin de chacun : la naissance, la vie, la mort, la haine, l’amour, le besoin de salut. C’est en ce sens qu’elle est notre propre miroir, c’est en ce sens qu’elle dit quelque chose de notre quête de sens, de notre quête de Dieu de notre besoin d’être reconnu et aimé, mais aussi de la face obscure de chacun d’entre nous que nous cachons soigneusement au regard des autres.

C’est dans cet esprit qu’ont été pensées les conférences de Carême 2008. Je vous propose d’y découvrir des personnages souvent peu connus des lecteurs occasionnels des évangiles. Un jeune homme en fuite, deux responsables politiques de haut rang, une femme proche du pouvoir, deux condamnés de droit commun, un agitateur politique, deux disciples qui souhaitent rester incognito, des femmes apeurées et silencieuses : voilà quelques témoins surprenants de la Passion de Jésus. D’une certaine manière, nous n’avons rien de commun avec eux : ils vivaient dans un monde qui nous est étranger, leur condition sociale n’a rien à voir avec les nôtres et ils ont été témoins de faits très particuliers que nous ne connaissons, nous, que par les évangiles. Il y a donc, entre eux et nous, une distance historique que nous ne pourrons jamais combler. Cette distance aiguise d’une certaine manière notre curiosité. L’étrangeté de ces personnages nous donne peut-être envie de les rencontrer. Si tel est le cas, alors nous allons découvrir, qu’à leur insu, ils ont des choses surprenantes et importantes à nous dire. En fait, je vous invite à découvrir qu’ils nous ressemblent. Que leur lâcheté, leur peur, leur bassesse, mais aussi leurs envies, leurs espoirs, leur quête, en un mot leur désir, sont aussi un peu les nôtres. Bref, que la distance historique qui ne cesse de croître entre eux et nous, n’est pas contradictoire avec une appropriation du message qu’à travers eux, les textes qui nous les présentent veulent nous transmettre.

à‚¬ la fin de ce recueil, et en accord avec les responsables du Carême Protestant, j’ai ajouté une prédication prononcée lors d’un culte de Carême dans la paroisse de l’Eglise réformée de Royan en février 2008. Le thème en est la question du sacrifice de Jésus. Là encore, c’est cette tension entre distance et appropriation qui a guidé ma réflexion : peut-on parler, aujourd’hui encore, de sacrifice ? Que recouvre ce terme au premier siècle, et pouvons-nous, aujourd’hui, le reprendre à notre compte pour parler de la mort de Jésus ?

Elian Cuvillier