Carême 2004 : Les Béatitudes

Heureux les miséricordieux et les coeurs purs

Ecoutons
encore ce texte des Béatitudes :

 


A la vue des foules, Jésus
monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples
s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les
enseignait :


Heureux les pauvres de
cœur, le Royaume des cieux est à eux.


Heureux les doux :
ils auront la terre en partage.


Heureux ceux qui
pleurent : ils seront consolés.


Heureux ceux qui ont faim
et soif de la justice : ils seront rassasiés.


Heureux les
miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.


Heureux les cœurs
purs : ils verront Dieu.


Heureux ceux qui font
œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.


Heureux ceux qui sont
persécutés pour la justice : le Royaume des cieux
est à eux.


Heureux êtes-vous
lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute
et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à
cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car
votre récompense est grande dans les cieux ; c’est
ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes
qui vous ont précédés.


 

 

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde

 


Il faut bien reconnaître
que le mot miséricordieux n’est pas, aujourd’hui
pour bien des gens, très directement compréhensible. Le
terme grec employé évoque la pitié, la bonté 
et la compassion. On le retrouve ainsi dans la célèbre
prière « Kyrie éleison »,
« Seigneur, aie pitié de nous », comme
dans la conclusion de la parabole du Bon samaritain, lorsque Jésus
demande à son interlocuteur : « lequel des
trois, à ton avis, s’est montré le prochain de
l’homme qui était tombé au milieu des bandits ?
 »
Et l’homme répondit : « C’est
celui qui a fait preuve de bonté (ou de compassion, ou de
miséricorde) envers lui
 » (Lc 10.36-37).


Vous vous rappelez que nous
avons déjà parlé de cette compassion à
plusieurs reprises. C’est que chaque béatitude a un sens
différent, mais dont les marges se recouvrent souvent, et
c’est d’ailleurs une des richesses de ce texte.


 


Ce qui est frappant – et
presque étonnant – dans cette béatitude, c’est
la réciprocité qu’elle implique entre notre
action et celle de Dieu. « Heureux les miséricordieux :
il leur sera fait miséricorde 
 » C’est
comme si le Seigneur calquait son attitude sur la nôtre, comme
s’il nous traitait de la manière dont nous traitons les
autres. En fait, nous pouvons retrouver cette réciprocité
dans bien d’autres paroles de Jésus. Celle qui nous
vient sans doute le plus facilement à l’esprit est la
demande du Notre Père, cette prière que Jésus a
enseignée à ses disciples : « Pardonne-nous
nos offenses comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous
ont offensés 
 » (Mt 6.12) ou « remets-nous
nos dettes comme nous aussi nous l’avons fait pour nos
débiteurs
 » (NBS). Et peut-être vous
rappelez-vous que c’est la seule demande du Notre Père
que Jésus reprend et commente : « En effet,
si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste
vous pardonnera à vous aussi, mais si vous ne pardonnez pas
aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos
fautes
 » (6.14-15). On trouve comme un développement
ou un commentaire de cette réciprocité dans la parabole
dite « du serviteur impitoyable » (Mt
18.23-35). Jésus raconte cette histoire : Un roi veut
régler ses comptes (financiers) avec ses serviteurs. Il en
reçoit un qui lui doit une somme énorme : 10 000
talents. Il s’agit d’une somme astronomique, faite pour
souligner l’impossibilité absolue pour le serviteur de
rembourser. Dix mille talents ! A titre de comparaison, l’impôt
annuel de toute la Judée s’élevait à 600
talents[1].
Ne pouvant payer et alors que le roi menace de le vendre, lui et sa
famille, le serviteur implore la pitié du roi qui, finalement
lui remet sa dette. En sortant, le serviteur rencontre un de ses
compagnons qui lui doit 100 deniers (environ 3 mois et demi de
salaire) et la même scène se reproduit : menaces,
imploration… Mais elle se termine autrement et le serviteur
fait jeter son compagnon en prison. Indignation du roi qui
s’adressant au serviteur lui dit : « Mauvais
serviteur, je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’en
avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié
de ton compagnon, comme moi-même, j’avais eu pitié
de toi ?
 »


 


On retrouve, dans ce récit,
la réciprocité dont nous parlions, mais elle est encore
plus complexe et peut nous éclairer. La pitié de Dieu
est première (c’est le roi qui commence par remettre la
dette au premier serviteur) et elle devrait susciter celle des
hommes. Et, si ce n’est pas le cas, c’est la pitié
de Dieu elle même qui ne peut s’exercer et le premier
serviteur finit, dans la parabole, par se retrouver en prison.


Cette priorité du pardon,
de la pitié, de la miséricorde, de Dieu est capitale.
Fondamentalement, c’est lui qui nous fait grâce ;
nous ne le méritons pas. Mais l’accueil de cette grâce
nous fait entrer dans un processus semblable. Si nous, à qui
Dieu pardonne tant, ne sommes pas capables de pardonner à
notre frère la toute petite dette qu’il a à notre
égard, alors cette impossibilité montre bien que nous
ne sommes pas entrés dans le mouvement même de Dieu, le
mouvement de la grâce. Notre miséricorde ne nous fait
aucunement mériter celle de Dieu comme si celle-ci était
la récompense d’une bonne action de notre part. Elle
est un signe que nous l’avons accueillie, que nous nous
comportons comme lui, comme un enfant imite son Père. Elle est
simplement la manifestation extérieure et visible que nous
sommes entrés dans la dynamique de Dieu et que son Esprit est
à l’œuvre en nous.


 


Jésus dit heureux celui
qui porte sur les autres le même regard de bienveillance et
d’amour que Dieu porte sur nous. C’est donc à un
changement radical de regard que nous sommes encore une fois invités.
Etre miséricordieux, c’est considérer l’autre
qui est devant moi, l’autre qui souffre ou qui peut me faire
souffrir avec le même regard que Dieu, avec la bonté qui
est la sienne. Et cette miséricorde n’a rien d’une
simple attitude intérieure qui me permettrait de me voir bon à
peu de frais : elle doit être concrète et
effective. Encore une fois, c’est celle du samaritain qui a
risqué sa vie et donné de son temps et de son argent
pour venir en aide à celui qui avait été attaqué
par les brigands. Heureux celui qui se comporte ainsi car il entre
dans la miséricorde de Dieu en agissant comme lui.


Il n’est pas si courant
d’avoir une attitude bienveillante. Nous avons si souvent
besoin de nous protéger, de nous justifier, que nous sommes
tentés de comparer, de juger et bien souvent de condamner les
autres pour nous absoudre nous-mêmes en nous plaçant du
« bon côté ». La bienveillance est
un signe de notre liberté intérieure. Nous n’avons
plus besoin de critiquer et de rabaisser les autres pour nous sentir
bien, pour nous sentir justes. Cette liberté vient de ce que
nous nous savons justifiés par un Autre, et que nous nous
reposons sur son amour. Etre bienveillant, c’est approcher les
autres de manière positive, soucieux simplement de discerner
et de mettre en valeur ce qu’ils peuvent avoir de bon et de
tout faire pour les aider à le développer. Combien de
fois, faisons nous le contraire. Devant la femme adultère,
Jésus a manifesté une attitude de bienveillance, alors
que tous les autres, pour des raisons psychologiques diverses sans
doute, ne pensaient qu’à la condamner. Plus couramment,
la bienveillance est une attitude de vie et une vertu souriante qui
facilite bien les choses et rend beaucoup plus simple la vie commune.


Concrètement, me
direz-vous, à quoi cette bienveillance peut-elle
correspondre ? Je me sens plein de bonté pour tous les
hommes et mon cœur se remplit parfois de pitié devant
les informations à la télévision. Et c’est
au fond le danger de cette miséricorde : nous pouvons
croire l’éprouver alors qu’il n’en est
peut-être rien. L’abbé Pierre nous le rappelle
aujourd’hui, comme il le faisait il y a cinquante ans. C’est
sans doute pourquoi, dans sa pédagogie, Jésus nous
parle si souvent du pardon ou de la remise de dettes. Si nous
remettons une dette à quelqu’un qui nous doit de
l’argent, cela a un caractère concret, et si nous
refusons de le faire, nous ne pourrons plus nous faire d’illusions
sur nous-mêmes. De même, parler du pardon, c’est
parler de l’amour concret. Aimer son ennemi, c’est aimer
quelqu’un que nous avons à pardonner et nous savons bien
que cet ennemi peut être quiconque à un moment ou un
autre. Il est – nous le savons tous – plus facile de
parler de miséricorde que de la vivre ! L’agression
petite ou grande, nous rend agressifs et il est plus facile de rendre
la gifle que de tendre la joue.


Etre miséricordieux,
c’est ne pas laisser le mal, qui s’immisce dans nos
relations, gagner la partie. C’est, comme le disait l’apôtre
Paul, « ne pas être vaincu par le mal, mais être
vainqueur du mal par le bien 
 » (Ro 12.21). Ecoutons la
manière dont Martin Luther King parlait du pardon :


 


Pardonner ne signifie pas
ignorer ce qui a été fait ou coller une étiquette
fausse sur un acte mauvais. Cela signifie plutôt que cet acte
mauvais cesse d’être un obstacle aux relations. La pardon
est un catalyseur qui crée l’ambiance nécessaire
à un nouveau départ et à un recommencement.
C’est l’enlèvement d’un poids ou la remise
d’une dette. Les mots « je vous pardonne mais je
n’oublierai jamais ce que vous avez fait »
n’expriment jamais la nature réelle du pardon. Il est
certain qu’on n’oublie jamais si cela veut dire effacer
totalement de son esprit. Mais si nous pardonnons, nous oublions en
ce sens que le mal cesse d’être un obstacle mental
empêchant des relations nouvelles. Jamais non plus nous ne
pouvons dire : « je vous pardonne mais je ne veux
plus rien avoir à faire avec vous . » Pardonner
signifie se réconcilier, se retrouver. Sans cela personne ne
peut aimer ses ennemis. Le degré de notre aptitude au pardon
détermine le degré de notre aptitude à l’amour
pour nos ennemis[2].


 


Au fond, la miséricorde
est un autre nom pour l’amour et nous pourrions suivre John
Wesley qui, dans son commentaire du sermon sur la montagne[3]
et donc des béatitudes, reprend largement l’hymne à
l’amour de Paul dans sa première épître aux
Corinthiens : « L’amour prend patience,
l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas,
il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il
ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il
n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de
l’injustice mais il trouve sa joie dans la vérité.
Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure
tout
 » (1 Co 13.4-7).


 


Nous nous retrouvons ici au cœur
même de l’enseignement de Jésus. Et il y a là
quelque chose de plus grand que ce que nous imaginons habituellement.
Si, à la suite de l’Ancien Testament, Jésus
nous parle du commandement d’amour, ce n’est pas, en fin
de compte, parce que c’est la volonté de Dieu, mais
parce que c’est l’être même de Dieu.
C’est parce que Dieu est amour que nous devons aimer et cela
veut dire alors entrer dans cette vie même de Dieu pour le
monde, participer à l’œuvre première de son
Esprit sur cette terre. Et nous comprenons pourquoi les expressions
de Jésus nous semblent si radicales, en particulier celles sur
cette réciprocité entre la miséricorde de Dieu à
notre égard et la nôtre à l’égard de
tous les autres. Celui qui n’aime pas reste en dehors de cette
force d’amour qui émane de Dieu. Il ne se laisse pas
toucher et il reste étranger à la vie de Dieu quand
bien même il serait profondément religieux, quand bien
même sa doctrine serait irréprochable. N’est-ce
pas exactement ce que souligne Paul, lorsqu’il dit, dans le
texte dont nous avons cité quelques passages : « Quand
j’aurais le don de prophétie, la science de tous les
mystères et toute la connaissance, quand j’aurais la foi
la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me
manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous
mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux
flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne
rien 
 » (1 Co 13. 2-3)


 


Cette miséricorde,
est-elle au centre de notre manière d’envisager nos
relations avec les autres ? Savons-nous la vivre dans notre vie
de tous les jours ou gardons-nous trop souvent une rancune tenace et
fidèle à l’égard de ceux qui nous ont
offensés ? Manifester cette miséricorde, c’est
aussi manifester aux yeux du monde que rien n’est jamais perdu,
qu’aucune personne n’est trop éloignée pour
pouvoir revenir, que chacun, même le pire, a une chance
d’accueillir l’amour que Dieu lui manifeste. Si
l’endurcissement est une réalité, seul Dieu peut
juger de son intensité effective dans une personne
particulière. Etre miséricordieux, c’est être
témoin de l’optimisme sans faille de Dieu qui est une
forme de son amour pour tous les hommes. C’est enfin une
manière de vivre les conflits qui donne la première
place au pardon et qui espère toujours le triomphe du bien, au
risque même d’être perdant aux yeux des hommes,
mais à leurs yeux seulement.


 


Heureux les miséricordieux !
Ce bonheur est bien sûr celui de la certitude de la miséricorde
de Dieu, mais aussi la joie de la relation ouverte et bienveillante
avec les autres, la joie de voir en chacun ce qu’il y a de beau
et de bon, non pas naïvement, mais avec un amour lucide. C’est
d’ailleurs cette joie qui est aussi la condition de la
bienveillance.


« Réjouissez-vous
dans le Seigneur en tout temps ; je le répète,
réjouissez-vous. Que votre bonté soit connue par tous
les hommes. Le Seigneur est proche
 » (Ph 4.4-5).


 

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu


Voir Dieu ! Si nous sommes
croyants ou si nous sommes en recherche, n’est-ce pas tout ce
que nous pouvons souhaiter ? On pense à la question que
Philippe posait à Jésus : « Seigneur,
montre-nous le Père et cela nous suffit 
 » (Jn
14.8). Que demander de plus en effet ? Nous nous contenterions
même sans doute d’un peu moins…


Nous savons bien que Dieu est
Esprit, que Dieu est invisible et qu’il n’est pas
question de le voir avec les yeux du corps. Pour cela, il faudrait
qu’il se manifeste sous une forme visible, comme dans le
buisson ardent de Moïse, ou plus encore qu’il s’incarne,
comme il l’a fait en Jésus-Christ. Et c’est
pourquoi, d’ailleurs, la réponse de Jésus à
la question de Philippe est : « Je suis avec vous
depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas
reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père
 ». 
Voir Dieu, c’est pouvoir le rencontrer, connaître qu’il
existe et qu’il est là autrement que par une simple
conviction intellectuelle ; c’est le connaître comme
nous sommes connus de lui, comme le dit l’apôtre Paul :
« A présent, nous voyons dans un miroir et de
façon confuse, mais alors ce sera face à face. A
présent ma connaissance est limitée, alors, je
connaîtrai comme je suis connu
 » (1 Co13.12).
Voir Dieu, nous en rêvons tous et nous pourrions dire avec
Thérèse d’Avila enfant : « je
veux voir Dieu ! »


 


Eh bien, c’est cette
promesse qui nous est faite dans les Béatitudes :
« Heureux les cœurs purs : ils verront
Dieu
 ». Mais quelle est cette pureté dont il
est ici question ? Si certaines béatitudes que nous avons
vues nous semblaient paradoxales, étranges même, nous
avons l’impression – peut-être dangereuse et fausse
- de nous retrouver ici en terrain plus classique. Comme si une
certaine pureté nous faisait mériter la vision de Dieu.
C’est ce que bien des religions prétendaient et
prétendent sans doute encore. Je crois que le paradoxe vient
ici du caractère extraordinaire, impossible même de ce
qui nous est promis : voir Dieu ! Et également de
l’impossibilité d’atteindre par nous-mêmes
la pureté évoquée.


 


 


Précisons que lorsqu’il
est question de pureté, il ne s’agit nullement, dans la
bouche de Jésus, d’une pureté rituelle ou du
refus de toucher à des choses ou des êtres qui
pourraient être impurs et qui nous contamineraient. Jésus
nous demande de nous séparer du péché ; il
ne nous invite pas à nous séparer des pécheurs.
Vous vous rappelez sans doute combien son comportement et sa liberté
à l’égard des pécheurs notoires ont même
pu scandaliser certains de ses contemporains parmi les plus pieux. 
Ce ne sont pas nos mains qui doivent être pures, c’est
notre cœur. Dès l’Ancien Testament et le livre des
Psaumes, c’est l’attitude morale qui est ici concernée.
Le psaume 24 pose cette question : « Qui gravira
la montagne du Seigneur ? Qui se tiendra dans son saint lieu ?
[Il s’agit ici de la vision de Dieu exprimée
simplement d’une autre manière ] L’homme au
mains innocentes et au cœur pur, qui ne tend pas vers le mal et
ne jure pas pour tromper
 » (Ps 24.3 et 4). On est ici
tout près de la notion de sainteté. La pureté du
cœur est une manière d’exprimer la sainteté.
L’épître aux hébreux reprend d’ailleurs
une formule semblable lorsqu’elle nous dit : « Recherchez
la paix avec tous et la sanctification sans laquelle personne ne
verra le Seigneur
 » (Hé 12.14).


 


Mais qu’est-ce que cela
veut dire « être un saint » ou
« rechercher la sainteté » ? Nous
allons de difficulté en difficulté… Pourtant,
Jésus, dans le sermon sur la montagne qu’ouvrent les
Béatitudes, reprend l’exhortation à la sainteté :
« Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père
céleste est parfait
 » (Mt 5.48), redisant ainsi
le commandement de Dieu de la Thora. « Le Seigneur
adressa la parole à Moïse : parle à toute la
communauté des fils d’Israël ; tu leur diras :
Soyez saints, car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu
 »
(Lv 19.1-2).


Mais, encore une fois, qu’est-ce
alors que la sainteté ? Est-elle quelque chose de
négatif ? La nécessité de se protéger
de la souillure ? Sans doute, si on discerne bien que cette
souillure est celle du cœur et non celle du corps. Celui qui a
« les mains innocentes et le cœur pur »
est en effet quelqu’un qui se garde du péché. Et
même si cela ne « sonne » pas très
bien en notre temps de permissivité ouverte, il est impossible
d’éviter cette dimension sans fausser le sens des textes
que nous lisons. Mais cette sainteté a d’abord une
dimension positive ; c’est la sainteté de l’amour.
Dieu est amour et le grand commandement qu’il nous donne et que
va encore préciser Jésus est celui de l’amour.
Toute la loi, c’est à dire toute la volonté de
Dieu pour nous, est résumée par le double commandement
d’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée
et tu aimeras ton prochain comme toi-même 
 » (Mt
22.37-40).


 


Aimer Dieu de tout son cœur,
c’est avoir un cœur simple, tout entier tourné
vers Dieu. Notre situation habituelle est celle d’un cœur
partagé. Il est tiraillé entre mille désirs.
Nous souhaitons aimer Dieu et le servir et, en même temps, 
répondre à tous nos autres désirs et Dieu sait
qu’ils sont nombreux. Notre désir de sainteté
lui-même peut être ambigu ; il est encore tourné
vers nous. Nous nous verrions bien dans la situation d’un saint
et nous serions ravis de voir, dans les yeux des autres, une certaine
admiration pour notre immense humilité… La sainteté
vraie commence lorsque l’amour dissipe ces illusions, lorsque
seul demeure l’objet de notre amour, lorsque nous nous oublions
pour Dieu et pour les autres.


C’est ce que Dietrich
Bonhoeffer a très bien exprimé dans son commentaire du
sermon sur la montagne, le prix de la grâce :


 


Qui a le cœur pur ?
Celui-là seul qui a totalement abandonné son cœur
à Jésus afin qu’il y règne sans partage ;
celui qui ne souille pas son cœur ni avec le mal qu’il
commet, ni non plus avec le bien qu’il fait. Le cœur pur,
c’est le cœur simple de l’enfant qui ne connaît
pas le bien et le mal, le cœur d’Adam avant la chute, le
cœur dans lequel ce n’est pas la conscience mais la
volonté de Jésus qui règne. […]


Son cœur est libre
d’images qui souillent, il n’est pas tiré ça
et là par une foule de désirs et d’intentions
personnelles. Celui-là verra Dieu, dont le cœur est
devenu comme un miroir de l’image de Jésus-Christ[4].


 


« Qui ne souille pas
son cœur, ni avec le mal qu’il commet, ni avec le bien
qu’il fait ». Plus tard, dans ses lettres de prison,
Bonhoeffer reviendra sur cette dimension du renoncement à
l’image que l’on a de soi :


 


Quand on a renoncé
complètement à devenir quelqu’un, un saint ou un
pécheur converti, ou un homme d’Eglise, un juste ou un
injuste, un malade ou un bien portant – afin de vivre
dans la multitude des tâches, des questions, des succès
et des insuccès, des expériences et des perplexités
– et c’est cela que j’appelle vivre dans le monde –
alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au
sérieux non pas ses propres souffrances, mais celles de Dieu
dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémané :
telle est, je pense, la foi, la métanoia. C’est
ainsi qu’on devient un homme, un chrétien[5].


 


Dans toute cette démarche,
il ne nous est pas demandé de faire telle ou telle chose, mais
plutôt de nous laisser faire par Dieu. Lui seul peut nous
donner un cœur pur, même s’il nous est également
demandé de rechercher la sainteté. C’est l’Esprit
de Dieu et lui seul qui peut créer en nous cette pureté
du cœur et ce renoncement à soi-même. C’est
bien ce que dit Pierre, dans le livre des Actes, lorsqu’il
constate, lors de l’assemblée de Jérusalem où
l’on discutait de l’ouverture de l’Eglise aux
nations païennes, que Dieu les avait purifiés lui-même :
« Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu
témoignage quand il leur a donné, comme à
nous l’Esprit saint
. Sans faire la moindre différence
entre elles et nous, c’est par la foi qu’il a purifié
leur cœurs 
 » (Ac 15.8-9). C’est donc
Dieu lui-même qui accomplit cette purification du cœur
par l’Esprit qu’il nous donne et que nous accueillons
dans la foi.


Nous nous trouvons ainsi à
la fois devant un commandement à mettre en œuvre (soyez
saints car je suis saint ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de
tout ton cœur et ton prochain comme toi-même), et devant
la certitude que c’est Dieu lui-même qui seul peut agir.
C’est pourquoi, c’est dans la prière que nous
pouvons nous approcher de Dieu et lui demander avec le psalmiste, de
purifier notre cœur : « Crée en moi
un cœur pur, ô Dieu, enracine en moi un esprit tout
neuf
 » (Ps 51.12).


Je vous invite à la
prière à partir du psaume 51 :


 


Seigneur, nous voulons
voir le Père,


Nous voudrions avoir le
cœur empli de ta miséricorde.


 


O Dieu, toi qui es si bon,
aie pitié de moi,


Toi dont le cœur est
si grand, efface mes désobéissances


Lave-moi complètement
de mes torts et purifie-moi de ma faute.


Fais disparaître ma
faute et je serai pur ;


Lave-moi et je serai plus
blanc que neige.


Annonce-moi ton pardon, il
m’inondera de joie.


Détourne ton regard
de mes fautes,


Efface tous mes torts.


O Dieu, crée en moi
un cœur pur ;


Renouvelle et affermis mon
esprit.


Ne me rejette pas loin de
toi,


Ne me prive pas de ton
Saint Esprit.


Rends-moi la joie d’être
sauvé.


 


 


 


 

 



[1]
Cf. note de la NBS.

[2]
Martin Luther King, La force d’aimer, Paris, Casterman,
1965, p. 64-65.

[3]
John Wesley, Le sermon sur la montagne, Kansas City (USA),
Maison des Publications Nazaréennes, 1998, pp. 38-42.

[4]
Dietrich Bonhoeffer, Le prix de la grâce, pp. 74-75.

[5]
Id., Résistance et soumission, p. 372.