Carême 2004 : Les Béatitudes

Heureux les artisans de paix et les persécutés pour la justice

Avant d’aborder les deux dernières béatitudes, relisons l’ensemble de ce texte qui nous accompagne durant ce carême :

 

A la vue des foules, Jésus monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les enseignait :

Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux.

Heureux les doux : ils auront la terre en partage.

Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.

Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte,  que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous sont précédés.

 

 

 

Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux

 

Nous avons déjà parlé du caractère indissociable des Béatitudes. Elles ne peuvent être justement comprises qu’ensemble. Mais cela est tout particulièrement vrai des deux Béatitudes que nous examinons aujourd’hui. Paix et justice ne peuvent se comprendre l’une sans l’autre. La justice sans la paix revient souvent à l’écrasement d’un des partis. La paix sans la justice est souvent lâcheté, évitement des conflits. Comme le dit le psaume 85, dans la perspective biblique, « Fidélité et Vérité se sont rencontrées, Paix et Justice se sont embrassées » (85.11) et l’épître de Jacques nous rappelle que « le fruit de la justice est semé dans la paix par ceux qui font œuvre de paix » (3.18). Nous allons aborder maintenant chacune de ces Béatitudes, mais nous essaierons de garder en mémoire la perspective de leur unité fondamentale.

 

Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu

 

Ce sont donc ceux qui font œuvre de paix, les artisans de paix, qui seront appelés fils de Dieu. Peut-être serait-il d’abord nécessaire de s’entendre sur le mot paix. Pour nous, le terme signifie souvent absence de guerre ou de conflit, alors que la shalom biblique va beaucoup plus loin. Ce mot qui sert de salut dans tant de langues est un souhait très vaste. Il veut dire paix, santé, bonheur, prospérité. C’est un peu ce que nos amis suisses veulent dire lorsqu’ils se souhaitent parfois « tout de bon ». C’est bien pourquoi la justice fait partie de cette paix.

L’artisan de paix, celui qui apporte la paix sera appelé fils de Dieu. Le fils agit comme il le voit faire au Père et si l’artisan de paix est appelé fils de Dieu, c’est que Dieu lui-même est un Dieu de paix. On retrouvera la même idée, dans le sermon sur la montagne, un peu plus loin en ce qui concerne l’amour des ennemis : « aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans le cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Mt 5.44-45). Il n’est d’ailleurs pas sans signification que nous puissions ainsi faire un parallèle entre la paix et l’amour des ennemis car avec qui pourrions nous faire la paix si ce n’est avec ceux qui sont, pour un temps au moins, nos ennemis ?

 

Dieu est en effet le grand artisan de paix. En Jésus, c’est lui qui a apporté la réconciliation qui est pour nous la paix avec Dieu et avec les autres hommes. « C’était Dieu qui, en Christ réconciliait le monde avec lui-même, ne mettant pas leurs fautes au compte des hommes et mettant en nous la parole de la réconciliation » nous dit l’apôtre Paul ( 2 Co 5.19) ou encore : « Il a plu à Dieu de faire habiter en Christ toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix » (Col 1.19-20). Il est question, dans ces textes, d’une sorte de réconciliation universelle et même cosmique ( et sur la terre et dans les cieux ) qui est l’œuvre de Dieu en Christ. Il s’agit avant tout de la réconciliation des hommes et de la création avec Dieu. Mais il est également question, dans cette œuvre de Jésus qui manifeste son amour sur la croix, de la réconciliation des hommes entre eux. C’est ce que nous dit Paul dans l’épître aux Ephésiens : « C’est lui, le Christ, en effet, qui est notre paix. De ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation, la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en, établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps au moyen de la croix : là, il a tué la haine. Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin et à ceux qui étaient proches » (Ep 2.14-17). C’est pourquoi, dans l’Eglise, il ne doit plus y avoir ni juif ni grec, ni noir ni blanc, ni riche ni pauvre, mais des frères et des sœurs, enfants d’un même Père. Chaque fois que l’Eglise rétablit des barrières et des cloisons qui séparent, elle renie cette dynamique essentielle de la réconciliation et de l’unité du corps. Faire œuvre de paix, c’est s’inscrire à la suite du Christ, dans cette situation du disciple, de l’apprenti, qui est appelé à faire comme son maître.

 

 

Nous savons bien que, pour être artisan de paix, il faut d’abord vivre soi-même dans cette paix.. Elle est, comme d’autres aspects des béatitudes, un fruit de l’Esprit (l’amour, la joie, la paix…) et nous sommes tous appelés à la recevoir. Il n’est pas question ici de la paix que nous pouvons éprouver lorsque nous sommes en vacances et que nous nous reposons face à la mer tranquille ou à des montagnes magnifiques. Cela – et ce n’est pas négligeable – c’est la paix au sens courant du terme. Elle est exactement aussi fragile que la situation qui la provoque. Que vienne un coup de téléphone importun ou que nous soyons dérangés et cette paix s’évapore. Jésus a souligné que la paix dont il parlait était autre chose : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre » (Jn 14.27). La paix dont Jésus parle est comme un état à la fois stable et dynamique. Si je peux employer cette image, elle est un peu comme l’équilibre du cycliste. Il est stable dans le mouvement, mais il n’est pas statique. Il en va de même de la paix intérieure qui est liée à la relation à Dieu, mais celle-ci est liée à la vie et doit sans cesse tout naturellement être recréée au fil du temps et des situations. La personne intérieurement pacifiée est celle qui a trouvé ses racines, le point stable qui lui permet d’affronter les tempêtes sans que cette paix soit remise fondamentalement en cause – ce qui ne veut pas dire qu’en surface elle ne sentira plus les vents et ne sera pas agitée. Ce point stable, c’est la présence intérieure de Dieu, c’est la certitude confiante d’une relation qui ne dépend pas des situations. Si nous sommes vis à vis de Dieu comme des enfants vis à vis de leur Père, nous pouvons lui faire confiance et vivre dans la paix. Notre première nécessité, pour écouter cette béatitude, c’est d’expérimenter cette paix intérieure. Mais rappelons nous : ce n’est pas en cherchant la paix qu’on la trouve ; c’est en cherchant Dieu qu’on trouve la paix.

Ecoutons le témoignage d’Etty Hillesum qui, au cœur de la tourmente qui allait bientôt l’emporter, écrivait en 1942 :

 

Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de la paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition[1].

 

 

Car être artisan de paix, c’est l’être auprès des autres. Et nous pouvons discerner dans cette œuvre de paix que l’Eglise est appelée à faire, plusieurs dimensions.
D’abord, comme nous venons de le voir pour chaque personne, l’Eglise est appelée à vivre déjà, maintenant, cette paix du Royaume. C’est dans ce sens que nous pouvons dire que l’Eglise – je veux dire par là l’Eglise en général et chaque communauté en particulier – est appelée à être Eglise de paix. Elle est, sur notre terre, dans notre histoire, le lieu visible où la paix du Royaume peut déjà se manifester. Non pas que je confonde l’Eglise et le Royaume. L’Eglise - c’est sûrement votre expérience comme la mienne – est bien loin d’être le Royaume. Elle est composée d’hommes et de femmes imparfaits comme moi, et aussi, je le suppose, comme vous qui m’écoutez. Mais elle est composée de personnes qui sont en marche vers le Royaume, qui veulent et peuvent vivre, imparfaitement certes, mais réellement, la vie du salut à la suite du Christ. La vocation de l’Eglise, de chaque communauté locale est d’être, là où elle est, un signe du Royaume, un laboratoire où la paix entre frères et sœurs, enfants d’un même Père, peut déjà être expérimentée.

 

Or, cette paix ne nous est pas naturelle et les tensions, les conflits, existent dans l’Eglise comme partout, et c’est bien normal. Ce qui fait d’une Eglise une Eglise de paix, ou de toute communauté chrétienne une communauté de paix, ce n’est pas une illusoire exception qui supprimerait magiquement toute opposition ou toute rivalité, c’est la manière qui est la leur de traiter les conflit. C’est notre capacité d’accueillir et de favoriser la réconciliation et qui dit réconciliation dit pardon. Pour Jésus, la réconciliation avec le frère est, nous le savons bien, primordiale, plus importante même que le culte rendu à Dieu. Vous vous souvenez peut-être de cette parole de Jésus dans le Sermon sur la montagne, quelques versets après les béatitudes : « Quand donc tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis viens alors présenter ton offrande » (Mt 5.23-24). Etre artisan de paix, c’est apprendre à surmonter les conflits, à devenir, comme le dit Paul, vainqueur du mal par le bien (Ro 12.21).

 

 

Mais être artisan de paix, je ne pense pas que cela doive se limiter à la vie interne de l’Eglise. Nous sommes également appelés à l’être dans le monde. Et le monde commence là où nous vivons, dans notre famille, au travail, dans les lieux de vie qui sont les nôtres et dans la société. Notre mission, c’est la réconciliation avec Dieu et la réconciliation entre les hommes. La grande différence, c’est que si dans l’Eglise nous pouvions nous attendre à une certaine réciprocité - ou au moins l’espérer - ailleurs, ce n’est pas le cas. L’artisan de paix peut se heurter à l’hostilité que son attitude attisera souvent sans le vouloir. Jésus en est un magnifique et tragique exemple. Par son comportement, il s’oppose aux manières naturelles de faire, il  ne se joindra pas aux haines collectives qui se manifestent si souvent et préfèrera souffrir lui-même plutôt que faire souffrir. Combien de fois, il faut bien le reconnaître, l’Eglise a-t-elle épousé les passions de la société dans laquelle elle vit. C’est sans doute de là, de notre surdité à cette parole de Jésus comme à son exemple, que vient la distance qui paraît parfois si grande entre l’enseignement du Christ et le comportement de ceux qui se veulent ses disciples. Encore une fois, la paix, ici, suppose la justice ; elle n’est pas la simple absence de conflits. Dans ce sens, il y a des paix qui sont  simplement l’hypocrite acceptation de l’oppression que l’autre subit. Il ne s’agit pas ici de présenter une sorte de recette, comme si les choses étaient toutes simples et qu’il suffisait d’avoir tel comportement pour régler les problèmes. Nous savons bien que ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Ce qui est capital, c’est notre volonté, la dynamique de notre engagement. Elles ne nous préserveront ni des erreurs, ni des souffrances, mais elles seront une force qui pourra changer effectivement l’histoire, nous le croyons, avec l’aide de Dieu. 

 

 

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

 

Nous voici devant la dernière béatitude et son importance toute particulière est soulignée par le fait qu’elle est la seule à être commentée par Jésus, aussi bien chez Matthieu que chez Luc. Heureux ceux qui sont persécutés « pour la justice ». Comme dans la béatitude qui nous parlait de la faim et de la soif de justice, le mot « justice » peut être pris dans deux sens. Pour cette raison, la Bible en français courant nous parle de « ceux que l’on persécute parce qu’ils agissent comme Dieu le demande ». Il s’agit dans ce cas de la justice qui veut faire la volonté de Dieu. Mais on peut aussi élargir cette justice à la justice de Dieu que l’on attend et pour laquelle on s’engage.

Après nous avoir parlé des artisans de paix, tout de suite, Jésus nous annonce en quelque sorte la possibilité de la persécution. Il s’agit là d’un discours qui ne nous est pas agréable et que nous n’entendons certainement pas facilement. Lorsqu’il est question de promesses de paix et de joie, nous sommes reconnaissants et nous trouvons cela assez naturel. Mais au fond, ici, Jésus nous promet « du sang, de la sueur et des larmes ».

 

Devant la persécution du juste, nous avons souvent une attitude ambivalente. Lorsque ce juste est mort depuis longtemps ou lorsque cela se passe loin de nous, nous sommes unanimes à nous indigner. Mais l’expérience montre que, dans la situation et son inévitable complexité, lorsque le danger est encore présent, il y a toujours moins de monde à suivre celui qui accepte le risque de la fidélité. Il est vrai que la peur oriente bien souvent nos actions. Peur de souffrir parfois, peur aussi d’être différents, de ne pas être compris, de nous dissocier du groupe. L’unanimité viendra plus tard, avec le jugement de l’histoire. Car le martyr court toujours le risque d’être récupéré. Un peu comme si l’indignation nous tenait lieu de fidélité et que nous cherchions nous attribuer un peu du courage de celui qui est resté fidèle. Je citerai à nouveau des personnes qui sont devenus assez universellement exemplaires dans les Eglises,  Dietrich Bonhoeffer, Martin Luther King, qui nous ont accompagnés durant ces méditations, mais aussi Monseigneur Romeiro, ou Gandhi. Ce dernier ne se disait pas chrétien mais son action était inspirée par le Sermon sur la montagne. Les uns et les autres ont été assassinés. Reconnaissons que l’admiration que nous leur portons est largement partagée. Mais ceux qui acceptaient de suivre leur exemple, à l’époque et dans les situations qui étaient les leurs, étaient bien moins nombreux.

 

Pourtant, si l’on est un peu attentif dans la lecture de l’Evangile, on remarquera vite que Jésus avertit ses disciples du risque qu’implique la volonté de s’engager à sa suite. Dans l’Evangile de Jean, on trouve, dans la bouche de Jésus, des remarques assez semblables : « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n’est pas plus grand que son maître ; s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont observé ma parole, ils observeront aussi la vôtre. Tout cela, ils vous le feront à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé » (Jn 15.20-21). Nous avons peut-être trop souvent tendance à oublier que nous sommes les disciples d’un Seigneur crucifié. Car ce que Jésus affirme, c’est une sorte d’identification du disciple à son maître, pour le meilleur et pour le pire. « Qui vous reçoit me reçoit ; s’ils m’ont écouté ils vous écouteront, mais aussi s’ils m’ont rejeté, ils vous rejetteront ».  C’est que Jésus ne se fait pas d’illusions sur le monde dans lequel il enseigne et dans lequel ses disciples vont vivre et continuer son ministère. C’est d’ailleurs ce que souligne le prologue de l’Evangile de Jean : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprise … Le monde fut par lui et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1.5, 10-11). Nous avons peut-être du mal à comprendre et surtout à accepter cela aujourd’hui, mais Jésus nous enseigne que le monde que nous connaissons manifeste, au moins en partie, une résistance active à la lumière. Il peut se complaire dans les ténèbres et se retourne parfois contre celui qui vient à la fois révéler et dissiper ces ténèbres. Selon cette perspective, la croix n’a rien de surprenant ; elle est, d’un point de vue humain en tout cas,  une réaction naturelle à la venue de Jésus. Tout au long de son ministère, Celui-ci a en effet suscité deux réactions : certains, mais une minorité, le suivaient pour des raisons diverses, mais vous vous rappelez à quel point le groupe s’est amenuisé au fur et à mesure, et autour de la croix, il ne restait plus grand monde. D’autres cherchaient à le faire tomber et à l’éliminer parce qu’il les dérangeait. Non seulement son enseignement religieux remettait en question leur position de pouvoir dans la société, mais son enseignement et sa personne même étaient, sans nécessairement le vouloir, une sorte de jugement à leur égard puisqu’ils se comportaient eux-mêmes tout autrement. C’est bien pour cette raison que Jésus fut crucifié dans une sorte de quasi-unanimité. Et, de fait, après la Pentecôte, les disciples qui se seront repris et qui deviendront les témoins du Christ ressuscité auront à affronter les mêmes réactions. Etienne sera rapidement lapidé et peu à peu, la plupart des apôtres finiront par être exécutés et par payer de leur vie le témoignage de leur fidélité au Christ.

 

En quoi cela dépasse-t-il les simples considérations historiques ? Car nous pourrions dire qu’il s’agit en effet de la première génération, que cela a été ensuite assez souvent vrai, mais qu’aujourd’hui, cela ne nous concerne plus. Plus rares sont en effet aujourd’hui les chrétiens qui ont à payer de leur vie leur fidélité. Il faudrait d’abord examiner de plus près cette pseudo évidence. Dans bien des pays du monde, un grand nombre de chrétiens ont payé et paient de leur vie le simple fait d’être chrétiens. Mais la persécution dont il est question ne prend pas nécessairement une forme aussi radicale. Jésus nous parle de « ceux dont on dit faussement toute sorte de mal ». Bien des oppositions sont plus subtiles et les frontières entre fidélité et lâcheté plus imprécises. Dans nos pays, de vieille tradition chrétienne, il est vrai que personne ne sera persécuté simplement parce qu’il se dit chrétien. Mais lorsqu’on va plus loin que la simple parole, lorsqu’on essaie de mettre en pratique l’Evangile jusqu’au bout, on dérange. Ne croyez-vous pas que si nous ne connaissons pas ces problèmes, c’est bien souvent parce que nous nous comportons comme tout le monde ? Nous ne dérangeons pas le système installé. Mais lorsque, par fidélité à la vérité du Christ, à l’amour, à la justice, quelqu’un se dresse et parle ou agit, alors il risque à son tour de le payer assez cher. Cela peut être vrai dans tous les milieux qui sont les nôtres et parfois jusque dans nos Eglises, comme cela a été vrai autrefois des prophètes.

 

Cette persécution peut en effet prendre des formes très diverses. Dans nos sociétés, ce que nous aurons peut-être à affronter, ce sera le regard des autres, la suspicion, l’ironie, le jugement et qui oserait dire que cela n’a pas de poids ? On peut facilement imaginer des situations dans lesquelles notre fidélité à l’Evangile entre en conflit avec une loi de la société ou plus largement avec le consensus de ceux qui nous entourent. Il est alors si tentant de se faire discret pour ne pas être remarqué, pour ne pas entrer en conflit, et ainsi, d’une certaine manière de renier nos convictions. Sommes-nous prêts à passer pour des attardés, des sectaires etc. ? Ne devons nous pas reconnaître que la faiblesse de notre témoignage vient souvent de là ? Jésus nous appelle au courage, à l’acceptation lucide du risque.

 

Mais le plus étonnant, c’est que, plus encore que pour les autres béatitudes, nous sommes également appelés à la joie. En effet, non seulement les persécutés pour la justice sont dits heureux, mais Jésus ajoute : « soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés ». Il ne s’agit pas ici d’un bonheur paisible et plus ou moins résigné, mais de la joie vivante : réjouissez-vous, jubilez ! Ici aussi, mais peut-être plus encore qu’ailleurs, nous avons du mal à entrer dans cette jubilation… La première épître de Pierre nous dit pourtant des choses assez semblables : « Au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous » (1 Pi 3.14), et un peu plus loin : « Si l’on vous outrage pour le nom du Christ, heureux êtes-vous car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose sur vous » (1 Pi 4.14). Ce qui est dit heureux ici, c’est le courage. Car il est au fond assez facile d’éviter les persécutions pour le Christ ou pour la justice. Il suffit de limiter sa fidélité à ce qui peut paraître socialement convenable. Celui qui est heureux, c’est celui qui a la liberté d’aller jusqu’au bout. Il accepte le bon comme le mauvais librement parce qu’il a la confiance que la difficulté rencontrée produira du bien à long terme et qu’il sait que « Dieu est fidèle et qu’il ne permettra pas que nous soyons mis à l’épreuve au-delà de nos forces » (1 Co 10.13). C’est un signe et un témoignage de l’espérance qui l’anime. Et s’il se réjouit, c’est parce que cette liberté et ce courage lui sont donnés et qu’il est ainsi déjà dans le Royaume. C’est en effet un signe, comme le dit l’apôtre Pierre, que l’Esprit de Dieu est sur lui. La patience, comme la joie ou la jubilation viennent en effet de l’Esprit.

 

 

Je vous invite à la prière :

 

Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix.

Là où est la haine, que je mette l’amour. Là où est l’offense, que je mette le pardon.

Là où est la discorde, que je mette l’union. Là où est l’erreur que je mette la vérité.

Là où est le doute, que je mette la foi. Là où est le désespoir, que je mette l’espérance.

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière. Là où est la tristesse que je mette la joie.

 

O Seigneur, que je ne cherche pas tant

A être consolé qu’à consoler,

A être compris qu’à comprendre,

A être aimé qu’à aimer.

 

Car c’est en se donnant que l’on reçoit,

C’est en s’oubliant qu’on se retrouve soi-même,

C’est en pardonnant qu’on obtient le pardon,

C’est en mourant que l’on ressuscite à la vie.

 



[1] Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivie de Lettres de Westerbork, Paris, Points, Seuil, 1995, p. 227.