Carême 2004 : Les Béatitudes

Heureux les affligés et les affamés de justice

Je lirai de nouveau le texte des Béatitudes que nous méditons durant ces dimanches de carême :

 

.A la vue des foules, Jésus monta sur la montagne. Il s’assit et ses disciples s’approchèrent de lui. Et, prenant la parole, il les enseignait :

Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux.

Heureux les doux : ils auront la terre en partage.

Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.

Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.

Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte,  que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

 

Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés

 

Nous voilà en quelque sorte au comble des paradoxes que nous proposent les Béatitudes. C’est un peu comme si Jésus disait : « heureux les malheureux ». On pourrait également traduire : « heureux ceux qui mènent deuil ». Quant à l’annonce de la consolation, elle est au futur : « ils seront consolés »…

Dans la mesure où notre texte des béatitudes s’insère tellement dans toute la tradition biblique, il est bon de comprendre la signification des pleurs dans la Bible. Pourquoi pleure-t-on ?

Car les larmes, nous le savons, peuvent avoir des significations diverses. On peut pleurer pour mille raisons, on pleure de rage, de rire et de souffrances. Lorsque l’on pleure sur soi-même, les larmes là encore peuvent exprimer des  sentiments différents. Il y a les larmes du remord, de la repentance , de l’apitoiement sur soi-même. Certaines peuvent nous enfoncer seulement un peu plus dans notre tristesse, d’autres sont le signe d’un retour sur soi et d’un changement. Car, comme le demande Jean Vannier :

 

Où se trouve la source des larmes ? D’où viennent ces eaux qui affleurent soudain à la surface de nous-même et que nous ne pouvons pas retenir ? Eau brûlante de la douleur, eau amère du remords, eau douce de la compassion, eau apaisante du repentir et de la consolation, eau pétillante de la joie … Les larmes jaillissent quand quelque chose en nous est touché profondément[1].

 

Mais nous pouvons encore être touchés profondément de bien des manières. Il semble ainsi que les larmes de Pierre, après qu’il aie renié le Christ soient bien différentes des larmes de Judas. Celui qui pleure devant Dieu sur sa propre situation peut trouver dans sa tristesse la source de sa libération et la réception du pardon. C’est un peu comme si le caillot que nous avons dans le cœur se liquéfiait et pouvait ainsi être expulsé.

Dans les récits bibliques, il y a bien sûr des larmes de toutes sortes, mais, essentiellement, on pleure sur son propre péché, sa propre situation et ce sont des larmes de repentance, comme on pleure sur les fautes de son peuple et ces larmes sont de compassion.

 

Au chapitre 40 du livre d’Esaïe, on trouve cette parole si connue : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem, criez-lui que son combat est terminé, qu’elle s’est acquittée de sa faute, qu’elle a déjà reçu du Seigneur le double de ce qu’elle méritait pour ses péchés ».On pense aussi au vieillard Syméon, juste et pieux, qui attendait la consolation d’Israël (Lc 2.25).

Donc heureux ceux qui sont conscients de la réalité, qui reconnaissent leur situation et qui se repentent ; cette souffrance salutaire est le début de la vie, un peu comme la douleur qui rend conscient de la maladie.

Mais aussi, heureux ceux qui sont compatissants. Et on pense à Jésus qui pleure sur Jérusalem qui n’a pas su trouver la paix  et qui va vers le désastre (Lc 19.41-44) ou à Jésus encore qui pleure devant la souffrance de Marie, la sœur de Lazare, et de ses amis lors de la mort de Lazare (Jn 11.35).

 

Nous sommes là au cœur du paradoxe. « Heureux ceux qui pleurent ». De nos jours, on attendrait plus naturellement : heureux ceux qui feront l’économie de la souffrance ou, au moins, heureux ceux qui seront assez maîtres d’eux-mêmes pour s’en protéger et pour ne pas trop souffrir. C’est ainsi que nous pensons généralement, n’est-ce pas ?  C’est ainsi aussi que notre société fonctionne. Et pourtant, « heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ».

Comme toujours dans les Béatitudes, derrière la forme passive, il y a Dieu. Derrière le « ils seront consolés », nous pouvons lire « car Dieu les consolera », ou pour évoquer la prophétie d’Esaïe sur les temps de la fin  (25.8), reprise dans l’Apocalypse (7.16-17), « Dieu essuiera toute larme de leurs yeux ».

Pour s’ouvrir à la consolation de Dieu, il faut aussi accepter la souffrance. Lorsqu’on veut surtout ne pas souffrir, on se protège. Et c’est un danger car on se ferme à ce qui peut survenir de dérangeant, de douloureux pour ne pas être vulnérable. Et en s’enfermant ainsi, on se protège des autres et de Dieu lui-même. Ne vous est-il jamais arrivé de détourner les yeux, dans la rue ou dans le métro, de celui ou de celle qui vous demande l’aumône et qui vient ainsi troubler votre tranquillité ? C’est exactement cette expérience que nous pouvons renouveler tout au long de notre vie. Nous nous protégeons de nos fautes, en ne les reconnaissant pas, ou en les excusant ; nous avons une telle capacité de compréhension quand il s’agit de nous-mêmes… Quant à la souffrance des autres, il est si facile de trouver mille raisons pour ne pas compatir. S’ils sont dans cette situation, ce doit être leur faute – et cela peut s’appliquer aussi bien au mendiant qu’aux pays en souffrance – ou alors, c’est que d’autres ne font pas leur travail. Nous trouvons toujours des raisons pour nous dispenser d’agir, mais aussi pour nous dispenser de ressentir la souffrance de l’autre et d’en être troublés. Ce que nous ignorons souvent, c’est justement qu’en nous protégeant, nous nous enfermons en nous-mêmes, nous nous desséchons car nous nous privons de ce que l’autre (avec un a ou un A) pourrait nous apporter.

 

Dieu passe souvent par nos failles. Ne vous est-il jamais arrivé de souffrir pour une raison ou une autre et de vous apercevoir que cette souffrance, cette blessure vous a fait avancer ? Je crains bien que la croissance humaine passe souvent par ce chemin, même si, lorsque nous y sommes, nous souhaiterions tous être ailleurs.

 

Lorsque nous pleurons sur notre faute, sur la distance infinie qui nous semble nous séparer de Dieu, il peut y avoir des larmes stériles. Ce sont celles de l’apitoiement sur nous-mêmes . Elles risquent de nous enfoncer dans notre situation et il n’est pas exclu que nous puissions même y trouver un certain plaisir malsain.

Mais il existe d’autres larmes qui, elles, sont purificatrices. On parle, chez les pères de l’Eglise du « don des larmes », de ces larmes qui ouvrent le cœur. C’est un peu comme si le cœur endurci fondait, devenait malléable, comme si le « cœur de pierre » devenait « cœur de chair » et comme si nous devenions un peu plus humains. La différence entre ces bonnes larmes et ces larmes plus douteuses vient ici de l’amour. C’est l’amour qui fait pleurer devant la souffrance de l’autre, l’amour encore qui fait pleurer devant la souffrance de Dieu. Refuser notre fragilité, c’est aussi bien refuser d’aimer pour ne pas risquer de souffrir. C’est se priver de la joie pour se protéger de la peine, c’est vivre sous cloche, dans un caisson étanche, mais est-ce encore vivre ?

 

Il est vrai - qui pourrait le nier ? - que pour vivre, une certaine dose de protection est nécessaire. Qui pourrait sans cesse ressentir profondément, sans s’effondrer, toutes les souffrances de la planète et même simplement toutes celles que nous croisons ? Jésus lui-même n’a pas passé son temps à pleurer. Mais se laisser toucher ne veut pas dire éprouver toujours un sentiment qui se manifeste par des torrents de larmes. Ressentir la souffrance de l’autre est nécessaire pour susciter l’action, la prière sans doute, mais aussi l’engagement concret qui va essayer, autant qu’il est possible, de soulager cette souffrance. Les larmes dont il est ici question sont l’expression de la souffrance de l’amour. Or l’amour est actif et donne des forces plus qu’il ne coupe les jambes. Vous vous rappelez la parabole du bon samaritain (Lc 10.25ss). Un homme a été agressé sur la route de Jérusalem à Jéricho et les bandits l’ont laissé à demi-mort. Un prêtre et un lévite passent sur la route et restent à distance. Ne sommes-nous pas bien souvent comme eux, dans la vie de tous les jours ? Ils ont certainement bien des raisons eux aussi pour faire ce qu’ils ont fait tout en gardant une assez bonne image d’eux-mêmes. Ils n’ont pas été émus ; ils se sont endurcis pour ne pas avoir à s’arrêter. Et un Samaritain passe aussi par là. Mais lui, il s’arrête, soigne le blessé, le mène à l’hôtellerie et paye même pour lui, alors qu’il n’est, dans ce pays, qu’un étranger mal considéré et qu’il pourrait se dire que c’est aux gens du pays de prendre soin de leurs concitoyens. Il s’est laissé toucher et il  a pris des risques pour aider un autre qui ne lui était rien. Il ne s’est pas écroulé en larmes, il ne s’est pas lamenté ; il a agi. S’il est vrai que ce que nous faisons au plus petit de nos frères, c’est au Christ que nous le faisons (Mt 25.31ss), c’est à lui aussi que nous nous fermons lorsque nous refusons de voir le frère dans le besoin ou la souffrance pour ne pas compatir, c’est à dire  souffrir de sa souffrance.

Oserais-je dire ainsi que toutes les larmes ne sont pas humides et que derrière les pleurs, il y a l’émotion. C’est elle qui nous met en route vers Dieu ou vers les autres, c’est elle qui nous pousse à agir et bien souvent qui suscite notre amour. La véritable compassion est une émotion qui nous pousse à agir. Il est vrai que cette émotion peut être manipulée – et les collecteurs de fonds pour les grandes associations caritatives ne s’en privent pas – mais elle est aussi le signe que nous sommes encore vivants et que notre cœur n’est pas tout à fait protégé. C’est lorsque l’émotion ou les larmes sont remplacées par une distance ricanante que nous devons commencer à nous inquiéter.

 

Heureux ceux qui pleurent « ils seront consolés ». On s’est souvent mépris sur cette phrase et, il faut le reconnaître, elle peut être dangereuse. On a parfois pu en faire une justification aux souffrances et aux injustices de ce monde, en se cachant derrière les consolations futures, de même que le Royaume à venir de la première béatitude pouvait justifier la misère très terrestre de certains. Il ne s’agit pas ici d’une compensation céleste, mais de l’action de Dieu et de sa certitude. Ceux qui acceptent de se laisser toucher, blesser par la souffrance des autres, ceux qui acceptent les risques de l’amour s’ouvrent par là-même à la consolation de Dieu ; ils s’ouvrent ainsi à l’action de l’Esprit et ils s’ouvrent à la joie. C’est vrai, et nous l’avons vu, Jésus reprend la promesse qui caractérise la fin des temps. C’est Dieu qui aura le dernier mot et c’est lui qui consolera son peuple. Mais cette consolation n’attendra pas nécessairement les derniers temps. Vous souvenez-vous de cette promesse, elle aussi un peu étrange, de Jésus ? « En vérité, je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, femme, frère, parents ou enfants, à cause du Royaume de Dieu, qui ne reçoive beaucoup plus en ce temps-ci et, dans le monde à venir, la vie éternelle » (Lc 18.29-30). Il est fort probable que ces abandons, « à cause du Royaume », impliquent des ruptures, des rejets, donc des souffrances. Mais la promesse, si elle englobe la vie éternelle, concerne aussi l’aujourd’hui de la foi. C’est maintenant aussi que Dieu agit. Et s’ouvrir à la vérité de l’amour, avec ce qu’il peut avoir de douloureux, c’est laisser entrer l’Esprit, c’est accepter que je puisse être consolé. De même que le Jésus de l’Apocalypse dit à l’Eglise de Laodicée : « Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui et lui avec moi » (Ap 3.20), Dieu est toujours à la porte et il attend de pouvoir entrer. Ouvrir la porte à Dieu, c’est l’ouvrir à l’amour et ce peut être se laisser blesser, mais c’est aussi l’entrée de Dieu dans notre vie avec la joie de sa présence. Heureux donc celui qui pleure ainsi car il a la certitude que « toute larme sera essuyée de ses yeux », mais cette certitude est aussi l’ouverture à la Présence de Celui console.

 

 

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.

 

On a pu comprendre cette béatitude de deux manières. La question est en effet de savoir quelle est cette justice. Certains ont fait de cette phrase la raison de leur engagement en vue de la justice sociale : avoir faim et soif de justice, c’est alors aspirer à l’instauration, sur cette terre, d’un monde plus juste. Une tendance plus actuelle souligne le désir de vivre toujours plus cette justice, cette vie juste, que Dieu nous demande. Les traductions de la Bible en français courant ou en français fondamental ne reprennent d’ailleurs plus que cette perspective et traduisent : « Heureux ceux qui ont faim et soif de vivre comme Dieu le demande, car Dieu exaucera leur désir ».

Cette faim et cette soif sont en effet l’expression d’un grand désir, d’un désir brûlant que l’on ressent si fortement qu’il en devient douloureux. Sans doute sommes nous nombreux aujourd’hui à ne pas avoir véritablement connu la faim et la soif, mais le peu que nous avons pu en expérimenter nous fait comprendre qu’il s’agit d’un manque, d’un besoin et non d’un simple désir léger.

 

Ce qui nous est promis, c’est le rassasiement de notre faim et de notre soif. Mais la grande question est de savoir si nous avons faim et soif. Pour reprendre la traduction que j’ai citée, avons-nous faim et soif de vivre comme Dieu le demande ? L’expérience nous montre que, dans ce domaine, on peut très bien vivre sans éprouver de grands besoins. Nous sommes des gens équilibrés, pondérés et qui ne tombons surtout pas dans des excès de spiritualité affective. Les grandes faims et les grandes soifs, les grands désirs ne sont pas pour nous. Le problème, c’est qu’il nous sera fait selon notre désir. Il sera donné à celui qui demande, ne trouvera que celui qui cherche, ne sera rassasié que celui qui a laissé la faim et la soif creuser leur manque en lui. A celui qui ne désire que peu, il sera peu donné ; à celui qui ne désire rien et qui croit tout avoir déjà, il ne sera rien donné. Ne croyez surtout pas que Dieu joue ainsi au petit jeu du donnant-donnant. Ce que Jésus exprime ici, n’est rien d’autre qu’une règle générale qui s’applique aussi à la réalité spirituelle. L’homme est un être de désir. Là est le moteur qui le fait avancer. Il ne s’agit aucunement, comme dans d’autres spiritualités de supprimer le désir, d’entrer dans un détachement serein qui nous protègerait. En effet, le détachement a bien une place importante dans la spiritualité chrétienne, mais pas le détachement de toute chose. Le désir n’a pas à être éradiqué, mais à être bien orienté. Comme le dit si bien la Règle de Reuilly : « Orienter le cœur là où est son trésor : telle est la discipline ordinaire, l’art familier de l’amour[2] » Il s’agit, certes, de renoncer à bien des désirs inutiles ou dangereux, mais pour laisser la place au grand désir essentiel, le désir de Dieu. Car c’est bien l’amour, fruit de l’Esprit, qui creuse en nous la faim et la soif de Dieu. Vous vous rappelez certainement le début du psaume 42 : « Comme une biche se tourne vers les cours d’eau, ainsi mon âme se tourne vers toi, mon Dieu. J’ai soif de Dieu, du Dieu vivant : quand pourrai-je entrer et paraître face à Dieu ? » Heureux celui ou celle qui éprouve cette soif, car elle creuse en nous l’espace nécessaire à la venue de Dieu.

Trop souvent, nous ne sommes pas rassasiés, simplement parce que Dieu ne trouve plus de place pour venir. Si la modération peut être une vertu, elle est parfois un piège. Nous ne demandons pas trop, nous n’aimons pas trop et nous n’attendons rien. Il est alors bon d’entendre la parole que le Christ de l’Apocalypse adresse à l’Eglise de Laodicée : « Je sais tes œuvres : tu n’es ni froid ni bouillant ! Mais parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche. Parce que tu dis : je suis riche, je me suis enrichi, je n’ai besoin de rien, et que tu ne sais pas que tu es misérable, pitoyable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d’acheter chez moi de l’or purifié au feu pour t’enrichir, et des vêtements blancs pour te couvrir et que ne paraisse pas la honte de ta nudité et un collyre pour oindre tes yeux et recouvrer la vue » (Ap 3.15-18). Heureux donc ceux qui sont en manque de Dieu, car Dieu ne désire que les combler.

 

Mais si cette compréhension de notre texte est juste, il serait réducteur de s’arrêter là. Car avoir faim et soif de la justice de Dieu, c’est aussi attendre sa manifestation pleine et entière sur notre terre ; c’est l’attente du jour où Dieu sera tout en tous, où, comme le dit l’Apocalypse : « ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, le soleil et ses feux ne les frapperont plus, car l’agneau qui se tient au milieu du trône sera leur berger et les conduira vers des sources d’eau vive, et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 7.16-17). Or ce désir de la justice de Dieu ne peut pas, devant les injustices de ce monde, ne pas avoir de conséquences. Comment pourrions-nous accepter tranquillement et sans agir que certains souffrent de l’oppression ou de toute forme d’injustice ? Il est certes bien évident que ce n’est pas à nous, par notre service, l’action politique ou l’engagement dans la société, de faire venir le Royaume dans le monde. Mais en revanche, c’est bien ce Royaume et l’avenir que nous attendons qui peuvent orienter notre action. De même que, nous l’avons vu, certains attendaient la consolation d’Israël, attendre celle du monde entier, c’est aussi avoir faim et soif de la justice de Dieu. Mais cette attente, ce désir, ne peuvent être simplement des idées. Ils s’incarnent dans des situations concrètes. Devant l’injustice que subit mon prochain, je ne peux pas rester un simple spectateur. L’amour est concret et ce qu’il cherche à rendre réel et actuel, c’est une situation un peu plus proche de la justice qui nous est présentée comme conforme à la volonté de Dieu, cette justice que les prophètes n’ont cessé de proclamer. Il ne s’agit certainement pas de se prendre pour Dieu et de croire que notre action rendra effectif le règne de la justice sur la terre. L’Ecriture et l’expérience de l’histoire s’unissent pour nous préserver de cette illusion. Mais cela n’empêche pas cette faim et cette soif de déboucher sur l’action. Quel serait d’ailleurs le sérieux de ce désir, s’il restait inactif ? 

 

 

La grande question est celle des moyens. Comment entrer dans le conflit humain pour défendre la justice sans commettre à notre tour des injustices, sans ajouter encore à la souffrance et à la haine ? Il est vrai que le désir de justice a couvert bien des horreurs dans l’histoire et tout particulièrement au cours du siècle qui vient de s’écouler. Il me semble pourtant que c’est aussi ce siècle qui a pensé et expérimenté de manière plus précise les moyens qui peuvent se rapprocher de ce que nous cherchons. Je pense ici à cette non-violence dont nous avons déjà parlé et qui est une manière d’affronter les conflits pour la justice en cherchant à n’utiliser que des moyens justes. On connaît les exemples de Gandhi ou de Martin Luther King. Cette démarche est bien un moyen de lutte, mais qui cherche à ne pas créer, dans le combat lui-même, les causes de luttes futures. Comme dans tout conflit, la souffrance sera sans doute présente, mais celui qui s’engage sur ce chemin du combat pour la justice accepte de porter le poids de cette souffrance plutôt que de l’imposer aux autres. Il s’engage, s’expose et accueille la violence adverse sans la retourner en l’augmentant. Ce qui motive cette attitude, c’est l’espérance, peut-être même la certitude qu’il existe au plus profond de chacun, même s’il l’ignore, cette même soif de justice. Peut-être est-elle enfouie très profondément, mais l’action juste sera un moyen de tenter de la réveiller afin d’amener l’ennemi à accueillir en lui-même ce désir, cette attente de la justice. Nous aurons encore l’occasion de revenir plus tard sur cette dimension. Disons simplement aujourd’hui qu’elle est une manière qui me semble privilégiée de vivre jusqu’au bout cette faim et cette soif de justice pour le monde qui nous entoure.

Je ne suis d’ailleurs pas sûr que cette démarche puisse avoir réponse à tout, ou plutôt, je ne suis pas sûr que nous en soyons toujours capables, comme l’a dit Simone Veil. Elle écrivait en effet dans « La pesanteur et la grâce » : « S’efforcer de devenir tel qu’on puisse être non-violent[3] » J’ai cité le grand exemple de Martin Luther King ; celui de Dietrich Bonhoeffer vient également tout de suite à l’esprit. Lui aussi avait été très marqué par la démarche non-violente grâce à sa rencontre, lors de son séjour aux Etats-Unis, avec le pasteur Jean Lasserre. Mais devant la situation de l’Allemagne hitlérienne, il s’est engagé dans la résistance active et a ainsi participé au complot contre Hitler. Il peut donc arriver que des situations particulières obligent cette soif de justice à user de moyens violents, et qui sommes-nous pour en juger ? Mais ne faisons pas trop vite de l’exemple de Bonhoeffer une excuse pour éviter d’expérimenter avec courage les moyens non-violents qui ont l’avantage de lutter pour la justice avec les moyens de la justice.

 

Ce qui compte, c’est ce désir brûlant et concret de vivre selon la justice, de mettre en pratique la vie que Jésus nous propose. C’est lui qui nous pousse en avant, qui ne nous permet pas de nous installer dans notre confort et notre prudence. Il nous envoie vers les autres comme il nous pousse vers Dieu. De cette soif pourront naître et la prière qui désire Dieu lui-même et la vie  à la suite du Christ. C’est l’œuvre de l’Esprit en nous qui nous fait désirer, vouloir de toutes nos forces et qui nous met en route. La promesse qui nous est faite, c’est que nous serons rassasiés, c’est que Dieu répondra pleinement à notre désir. Si j’ose dire, lui-même, il n’attend, il ne désire, que cela : trouver en nous le vide du juste désir pour le combler. C’est déjà ce que nous annonçait le livre des Proverbes : « Celui qui poursuit la justice et la fidélité trouve la vie, le justice et la gloire » (21-21).

 

 

Je vous invite à la prière :

 

Seigneur, nous sommes souvent devant toi et devant les hommes

secs et protégés.

Fais de nos cœurs de pierre des cœurs de chair.

Par ton Esprit, rends-nous humains et disponibles au visage de l’autre.

Seigneur, creuse en nous le désir, et la faim et la soif de l’attente

et qu’ils nous mettent en route

Dans la joie et l’espérance de ta venue.

 

 



[1] Jean Vannier, La source des larmes

[2] La Règle de Reuilly, parole humaine, appel divin, Lyon, Réveil publications, 1996, p.39.

[3] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Union Générale d’Edition, coll. 10.18, p. 90.