Carême 2000 : Sept paroles de vie

Festus le soldat

Un soldat, un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un religieux et une autre femme se retrouvent à la Croix. Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Quand
on est soldat, on fait parfois des rencontres étranges.

Souvent
je me dis qu’il n’est pas facile d’être
militaire dans l’armée romaine quand on n’est pas
officier, mais un simple soldat comme moi. On reste des mois, parfois
des années, sans retourner au pays, et on ne sort pratiquement
jamais de son cantonnement. De toutes les manières, le jour où
je retournerai au pays, je ne saurai pas très bien où
aller. Si je me suis engagé dans l’armée, c’est
que je ne comptais pour personne !

Ici,
en Palestine, il faut être particulièrement attentif au
contact avec la population, car c’est une région
sensible. Les Juifs sont très susceptibles, surtout pour les
questions religieuses. Il faut que nous soyons à la fois
fermes et discrets. C’est tellement vrai que le procurateur
romain, Pilate, a installé son palais à Césarée.
Il ne vient à Jérusalem que pour les fêtes
religieuses, parce qu’elles attirent de grandes foules et qu’il
faut être prêt à réagir rapidement.

Si
Pilate est en ville ces jours-ci, c’est à cause de la
Pâque. Je ne sais pas très bien à quoi correspond
cette fête, mais qu’est-ce que ça attire comme
monde ! Il en vient de toute la Palestine, et même de
l’ensemble de l’Empire Romain.

Hier
matin ils ont jugé un agitateur. Ça doit être un
de ces terroristes qui cherchent à nous faire quitter la
Palestine. Ils se prennent pour des patriotes, mais ce ne sont que
des assassins. J’ai un ami, avec qui j’avais fait toute
la campagne d’Egypte, qui a été tué le
mois dernier par l’un des leurs. Il escortait un convoi de
ravitaillement entre Jéricho et Jérusalem, et ils sont
tombés dans une embuscade.

Quand
le prisonnier a été condamné à mort, on
nous l’a remis pour être fouetté. Le but de
l’opération est de les affaiblir et les humilier avant
de les crucifier, afin qu’ils servent d’exemple à
tous ceux qui auraient envie de les imiter. Avec les petits morceaux
d’os et de métal qu’on attache au bout du fouet,
ça leur donne un avant-goût de ce qui les attend !
Comme il paraît qu’il se prenait pour un roi, on lui a
réservé un traitement spécial : on a tressé
une couronne avec des branches d’épines, on l’a
posée sur sa tête et on a tapé dessus avec un
roseau, pour que les aiguilles s’enfoncent profondément.
Celui-là, on l’a particulièrement bien soigné
en souvenir de notre camarade mort le mois dernier.

Je
ne sais pas de qui ou de quoi il était le roi, mais son allure
ne donnait pas tellement envie de s’intéresser à
son royaume !

Ensuite
on l’a emmené pour être crucifié. Il était
tellement affaibli qu’il ne pouvait plus porter sa croix pour
monter jusqu’au lieu du Crâne. Alors on a requis un
passant.

Arrivés
en haut de la colline, on l’a crucifié avec deux autres
brigands.

D’habitude,
quand on plante les clous, les crucifiés crient. Ils hurlent
de haine et de souffrance... ils nous insultent, nous injurient, et
crachent leur venin.

Il
a eu les clous... mais nous, on n’a pas eu les insultes... Il
est resté silencieux.

Ce
silence m’a troublé. J’aurais préféré
qu’il crie comme les autres, mais ce silence ? ? ?
Les passants, les religieux, tout le monde l’insultait... et
lui se taisait. C’est comme s’il disait : Vous
pouvez tuer mon corps, mais vous n’aurez pas mon Esprit
.

Plus
il se taisait et plus je le regardais. Plus il se taisait et plus
j’avais le sentiment que son silence me parlait. Enfin il a
ouvert la bouche. En me regardant il a dit : Père,
pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Moi,
j’avais de la haine pour lui et les siens, à cause de
notre ami qu’ils ont tué... et lui me parlait de
pardon... à moi qui avais planté les clous.

Et
s’il me pardonne lui, qu’est-ce que je fais de ma haine
moi ?


Le
choc du pardon

Festus
le soldat a entendu une parole de pardon, mais il ne sait pas très
bien qu’en faire. Il est bouleversé par l’attitude
du crucifié, mais il a peur qu’elle ne l’entraîne
loin, très loin.

La
question du pardon est difficile, ambiguë, paradoxale. Pardonner
un enfant qui a sali le tapis, c’est facile. On peut espérer
que la prochaine fois, il laissera ses chaussures dehors. Mais
pardonner un voleur, n’est-ce pas l’encourager à
recommencer ? Et pardonner un criminel, n’est-ce pas une
faute ? Comme le disait une romancière : Le
pardon est sans pitié. Il oublie les victimes… Il
cultive la compassion pour le meurtrier au prix de l’insensibilité
envers la victime
[1 , Cyntia
Ozick, cité in Joseph Telushkin, Le grand livre de la
sagesse juive,
Calmann-Lévy 1999, p.645.]
.
Pourtant le pardon est un thème majeur de l’Écriture,
et même un commandement du Nouveau Testament ! Alors,
jusqu’où, pourquoi, comment doit-on pardonner ?

Pour mettre ces interrogations en
perspective, je ferai trois citations.

A propos de la Shoah, le
philosophe Vladimir Jankélévitch, craignant que le
pardon n’engendre l’oubli, prône un devoir de refus
du pardon, au nom des victimes. Il a dit : Le pardon est mort
dans les camps de la mort
[2 , V.
Jankélévitch, Le pardon, Aubier-Montaigne,
1967.]
.

Ma seconde citation vient d’un
autre philosophe, Emmanuel Mounier, qui a insisté sur le fait
que, si on pouvait pardonner, c’était uniquement pour
soi, jamais pour les autres.
Dans un bulletin à la sortie
de la dernière guerre mondiale, il a écrit :
Chacun peut oublier les injures qu’il a reçues :
les épreuves dont il n’a pas reçu les coups ne
sont pas à sa disposition
[3 , Cité
in Alfred Grosser, Le crime et la mémoire, Flammarion
1989, p.235.]
.

Enfin, ma troisième
citation vient de Tommy Fallot, un pasteur qui vivait au début
du siècle. Méditant sur le pardon dans son ministère
il écrit : Le pardon, ce n’est rien au début
de la carrière : Dieu pardonne ! Cela va tout seul.
Mais lorsque nous sommes entrés dans le grand drame intérieur,
nous comprenons que le pardon est la chose colossale, ce par quoi
nous subsistons
[4 , Cité
in Marc Boegner, Les sept paroles de la croix, Berger-Levrault
1957, p.10.]
.

Si nous ne voulons pas nous perdre
dans toutes les dimensions du pardon, il faut séparer,
distinguer entre au moins trois domaines. Le champ juridique, celui
de l’éthique et enfin la perspective du croyant.

Dans le domaine juridique, le
pardon est une faute. Le but du droit n’est pas de dire le bien
ultime sur une personne, mais de permettre la vie en société
et pour cela d’arrêter le mal. Un système
juridique a pour objet de substituer le droit à la raison du
plus fort, de mettre de la loi entre l’offenseur et l’offensé.
Lorsqu’un tribunal inflige une punition, que ce soit une amende
ou une peine de prison, à un homme qui a commis une faute, il
protège la société en dissuadant les autres de
commettre la même infraction. Un tribunal qui pardonnerait un
acte de violence commettrait une faute en n’opposant pas le
frein de la loi au déferlement toujours menaçant de
nouvelles violences.

La question du pardon s’est
posée il y a quelques mois à l’occasion du procès
Papon. Le condamné est un vieillard qui n’est plus en
état de nuire à la société, et les faits
qui lui sont reprochés ont été commis il y a
plus de cinquante ans. Quel sens pouvait avoir sa condamnation ?
Elle n’a fait revenir aucun des Juifs qui ont été
déportés sous son autorité. Au nom du respect
que l’on doit aux anciens, et en vertu du principe de
compassion, il aurait peut-être mieux valu le laisser en
liberté, seul face à sa conscience. Dans son verdict,
le tribunal a voulu dire autre chose : il y a des crimes qui
sont imprescriptibles. En condamnant Maurice Papon, le tribunal a
adressé un message à tous les hommes qui commettent ce
qu’on appelle des crimes contre l’humanité :
ils doivent savoir que, jusqu’à la fin de leurs jours,
ils vivront sous la menace d’une condamnation.

En ce sens, nous pouvons
considérer que le Tribunal Pénal International est un
progrès dans le domaine du droit, et donc de l’humanité,
alors qu’il est l’affirmation que, dans certains cas, il
n’y a pas de pardon possible.

S S S

Le rôle d’un tribunal
n’est donc pas de pardonner mais de défendre la justice,
et c’est au nom de la justice que le judaïsme a décrété
que l’instauration d’un système juridique est la
première loi qui s’impose à toute société.

Mais
à côté de la justice, la Bible défend une
autre valeur : la compassion. Une question classique en
théologie est de savoir comment Dieu peut être en même
temps le Dieu de la justice et celui de la compassion : ces deux
attributs sont contradictoires. Une phrase du Talmud le dit
explicitement : Justice et miséricorde, là où
il y a l’une, il n’y a pas l’autre[5 , Talmud
de Babylone, traité Sanhédrin 6b.]
.

En effet la justice demande qu’un homme
qui a commis une faute soit puni alors que la miséricorde
appelle le pardon. Les deux termes sont antinomiques,
contradictoires. Et pourtant la Bible dit de Dieu qu’il est à
la fois le juste et le miséricordieux ! Le rapprochement
va même plus loin puisqu’en hébreu, ces deux
concepts sont exprimés par le même mot, Tsedeq, qui veut
dire à la fois justice et miséricorde.

Un passage du second livre de
Samuel dit de David qu’il jugeait avec droit et justice[6 , 2
Samuel 8.15.]
. Au nom de cette homonymie entre la
justice et la miséricorde, on peut traduire ce verset en
disant que David jugeait avec justice et charité. Comment
est-ce possible ? Comment David pouvait-il juger avec toute la
fermeté de la justice et avoir en même temps de la
compassion et de la miséricorde ? Les commentaires
répondent en racontant que le roi rendait la justice la plus
rigoureuse, mais si le coupable était pauvre et n’avait
pas les moyens de payer le dommage causé, David lui donnait
son propre argent pour rembourser sa dette. Ainsi, la justice était
préservée puisque la victime était dédommagée
et la miséricorde était appliquée puisque le
pauvre pouvait bénéficier de l’aide du
roi[7 , Talmud
de Babylone, traité Sanhédrin 6b.]
.

A l’image de David, Dieu
est à la fois celui qui juge et qui pardonne. L’articulation
entre ces deux notions se retrouve dans les fêtes du début
de l’année selon le judaïsme.

Le premier jour de l’année
s’appelle Roch Hachana, et selon la tradition, ce jour-là
chacun passe devant Dieu comme devant un tribunal. Dieu pèse
les actions commises pendant l’année écoulée,
et décide du sort de celui qu’il juge. Cette première
journée est suivie de ce qu’on appelle les dix jours
terribles, consacrés à la Techouva, c’est-à-dire
la repentance, le retour vers Dieu. Pendant cette période,
l’homme est invité à la pénitence, à
la réconciliation, au pardon, au recommencement.

Au terme de cette période
de dix jours, vient Kippour, le jour du grand pardon. A Kippour, Dieu
descend de son trône de rigueur, c’est-à-dire son
trône de justice, pour prendre place sur le trône de la
miséricorde. Il ne juge plus avec la rigueur de la loi, mais à
partir de sa seule miséricorde. Dans le couple Roch Hachana -
Kippour, Dieu est à la fois le juste et le miséricordieux.

Le Nouveau Testament, lui, a
déplacé le couple justice- miséricorde en
affirmant que toute la justice a été accomplie à
la croix. L’idée de justice traverse la croix, et à
travers ce passage elle change de sens.
La justice, ce n’est
plus Dieu qui juge l’homme en fonction de ses actions, mais
Dieu qui voit l’homme juste, par Jésus-Christ. Nous ne
sommes plus dans l’économie de la rétribution,
mais dans celle du pardon.

Face à l’offense
ultime, la crucifixion du fils de Dieu, Jésus répond
par une simple prière : Père, pardonne-leur car
ils ne savent pas ce qu’ils font. Il ouvre un temps nouveau :
Dieu s’est définitivement installé sur le trône
de la miséricorde.

Parce que Dieu est pardon,
l’humain est invité à vivre dans cette économie
du pardon. Une parabole de Jésus met en scène cette
articulation : elle évoque un homme qui avait une dette
colossale, qui se compterait aujourd’hui en centaines de
millions de francs. Il supplie son créancier de lui accorder
un délai de paiement, et ce dernier annule sa dette, purement
et simplement. En sortant, l’homme acquitté rencontre un
de ses débiteurs qui lui doit quelques milliers de francs. Ce
dernier le supplie de lui accorder un délai, mais le créditeur
refuse et il le fait mettre en prison, jusqu’à ce qu’il
ait remboursé la totalité de sa dette[8 , Matthieu
18.23-35.]
. Il est bien sûr condamné pour
sa sévérité alors qu’il a été
au bénéfice d’une grâce inimaginable.

Le sens de cette parabole est
transparent : Dieu est pardon, et chaque fois que nous refusons
de pardonner nous ne vivons pas le pardon qui nous a été
offert.

Parce que Dieu est pardon,
l’humain est appelé à inscrire sa propre histoire
dans la dynamique du pardon : Seigneur pardonne-nous comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Quelle que
soit la façon dont nous comprenons l’articulation entre
les deux propositions de la phrase, elle établit une relation
entre le pardon de Dieu et celui que nous sommes invités à
écrire dans nos vies. C’est la raison pour laquelle,
dans l’évangile, le pardon devient un commandement. Le
Christ dit : Je ne te dis pas de pardonner sept fois, mais
soixante-dix fois sept fois[9 , Matthieu
18.22.]
.

S S S

Pour résumer ce que nous
avons vu jusqu’à maintenant nous pouvons dire que la
question du pardon se pose différemment selon le lieu où
nous nous situons.

En tant que citoyens, nous
vivons dans une société qui a besoin de stabilité
pour vivre. Pour cela le rôle de l’État et de son
système judiciaire est d’arrêter le mal en
punissant les coupables afin de faire respecter la justice. La
justice doit être juste, c’est-à-dire qu’elle
doit envisager les circons-tances atténuantes quand il y en a,
mais elle doit en même temps protéger les victimes en
punissant les coupables.

Mais en tant qu’humain,
que croyant vivant sous le signe du pardon de Dieu, je suis invité
à pardonner mon prochain qui m’a fait du tort. Et dans
la dernière partie de cette causerie, je voudrais parler
pratiquement, concrètement, de ce pardon auquel nous sommes
appelés. Car le pardon est difficile.
Quand on a été
profondément blessé par quelqu’un en qui on avait
confiance, il n’est pas facile de pardonner… surtout
quand le pardon n’est pas demandé. Souvent on entend
dire : Pourquoi dois-je pardonner ? Ou : Je
pardonnerai lorsque la personne qui m’a offensé me
demandera pardon. Pourtant l’évangile est clair :
Si vous ne pardonnez pas, vous ne serez pas pardonnés[10 , [Matthieu
6.15.]
.

Ces paroles sont dures à
entendre, car enfin qui est la victime ? C’est l’offensé.
S’il ne pardonne pas, il est deux fois victime. Une première
fois parce qu’il a été offensé, et une
seconde fois parce que Dieu ne le pardonnerait pas !

Ces paroles sont dures, mais
elles sont vraies. Car si nous ne pardonnons pas, nous nous
condamnons à vivre dans la rancune, dans l’amertume qui
ronge et qui détruit. Ce n’est pas pour le prochain que
nous devons pardonner, mais pour nous-mêmes, afin de nous
libérer de l’offense qui nous a été faite.

Le verset qui dit que Dieu ne
pardonnera pas celui qui ne pardonne pas à son prochain ne
veut pas dire que celui qui ne peut pardonner est exclu du pardon de
Dieu, en effet le pardon de Dieu dépasse et assume même
nos manques de pardon. Il veut dire que nous ne pouvons entendre,
saisir, comprendre le pardon de Dieu que si nous pardonnons, nous
aussi. Le manque de pardon pour notre prochain est un lien qui nous
empêche de vivre dans la grande liberté que nous offre
le pardon de Dieu.

Si nous avons compris la
nécessité du pardon, il nous reste encore à
considérer le comment du pardon. Pardonner est une affaire de
cœur, ce n’est pas une affaire de compréhension ni
d’intelligence. Il ne suffit pas d’être convaincu
par le pardon, encore faut-il pardonner, et cela ne relève pas
d’une simple décision, mais d’un travail. Le
pardon est un combat.

Pour mener ce combat, nous
pouvons revenir au récit biblique tel que nous l’avons
entendu par la bouche du soldat Festus. Ce récit appelle de
notre part deux remarques :

• D’abord Jésus ne
dit pas : Père, excuse-les car ils ne l’ont
pas fait exprès, mais : Père, pardonne-leur car
ils ne savent pas ce qu’ils font. La différence entre
l’excuse et le pardon c’est que l’excuse escamote
la faute. Elle sous-entend que la personne qui nous a offensés
ne l’a pas fait exprès. Le pardon commence par
l’affirmation de la faute. Si le pardon revient à
minimiser la faute d’une manière ou d’une autre,
il tombe dans le registre de la critique de Nietzsche qui reprochait
aux chrétiens d’être humbles parce qu’ils
n’avaient pas le courage d’affronter les combats de la
vie. Saint Augustin a dit : L’espérance a deux
enfants très beaux : ils s’appellent le courage et
la colère. Le pardon est un acte d’espérance, il
demande un vrai courage. Mais il est toujours au-delà de la
colère pour l’offense qui a été commise,
jamais en deçà.

• Ensuite Jésus ne
dit pas : Je vous pardonne car vous ne savez pas ce que
vous faites, mais : Père, pardonne-leur car ils ne savent
pas ce qu’ils font. Peut-être qu’à ce
moment-là Jésus ne pouvait pas pardonner par lui-même,
mais il pouvait toujours demander à Dieu de le faire. Il
m’arrive de ne pas réussir à aimer mes ennemis,
mais je peux toujours demander à Dieu de les aimer, et de les
bénir. Il m’arrive de ne pas réussir à
pardonner ceux qui m’ont offensé, mais je peux toujours
demander à Dieu de le faire. Dietrich Bonhoeffer a dit :
Entre moi et mon prochain, il y a le Christ. Porter mon ennemi dans
la prière est une façon de mettre le Christ entre lui
et moi, et peut-être, au bout du chemin, à arriver à
l’aimer et à lui pardonner.

Le pardon n’est jamais
automatique, mais il est toujours une promesse. Dans pardon, il y a
don. De même qu’en anglais pardonner se dit to forgive et
donner to give, et qu’en allemand pardonner se dit vergeben et
donner geben. Oui, je crois que si nous apprenons à prier pour
ceux qui nous ont offensés, nous pouvons recevoir le don du
pardon.

Mais je connais aussi des
hommes et des femmes pour qui le pardon est un combat toujours
recommencé. Et dans ces cas nous ne sommes pas obligés
de continuer à fréquenter la personne qui nous a
offensés. Nous ne sommes pas obligés de nous mettre en
situation de rouvrir des blessures qui se cicatrisent. Dans la Bible,
quand Jacob et Esaü se réconcilient, Esaü dit à
son frère, retournons ensemble. Et Jacob répond :
Oh tu sais mes troupeaux sont fatigués ; j’ai des
bêtes qui allaitent. Je te retarderai. Va d’un côté,
j’irai du mien[11 , Genèse
33-13-14.]
. Parfois il nous est demandé d’être
doux comme des colombes et de poursuivre la route ensemble... mais
parfois aussi il faut avoir la prudence du serpent et la sagesse de
se protéger.

L’essentiel est d’être
libéré du poids des offenses du passé pour être
ouverts à de nouveaux chemins et accueillir la grâce du
présent.



Les
Intermèdes musicaux étaient extraits de :

 - Les
7 dernières paroles du Christ en croix ( Heinrich
Schütz )
 - Toccata et fugue en ré
mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Toccata et
fugue en ré mineur ( Jean-Sébastien Bach )
 - Johannes
Passion Chorals ( Jean-Sébastien Bach )



Introduction
du Pasteur Antoine NOUIS
, pour le volume "Sept
paroles de vie"

 

Les
méditations qui composent les différents chapitres de
ce livre sont le texte, à peine modifié, des
conférences du " Carême Protestant " qui
ont été diffusées sur France Culture en
mars-avril 2000.

Lorsqu’on
m’a proposé de prendre en charge ces conférences,
j’ai tout de suite pensé à une série de
narrations que j’avais écrites pour une liturgie de
Vendredi Saint. J’avais pris la liberté littéraire
de rassembler autour de la croix sept personnages, cinq hommes et
deux femmes, et de leur donner la parole pour qu’ils expriment
la façon dont ils ont entendu les sept dernières
paroles que le Christ a prononcées avant de mourir. Un soldat,
un brigand, un disciple, un officier, une étrangère, un
religieux et une amie proche se retrouvent au Golgotha.
Qu’entendent-ils ? Que disent-ils ?

Ces narrations
sont des prédications, c’est-à-dire qu’elles
se situent du côté de l’interprétation et
non de la source historique. Mais comme toutes prédications,
elles ne font pas l’économie d’une lecture
minutieuse du texte biblique, et d’un travail d’exégèse.

Si nous avons
choisi ce procédé, c’est qu’il semble
particulièrement pertinent pour parler de la croix. Au-delà
de toutes les explications elle demeure un événement
qui fait éclater nos cadres de pensée, et qui
transcende nos raisonnements. Dès que nous cherchons à
expliquer la croix, nous courons le risque d’apprivoiser ce qui
restera toujours de l’ordre de la folie et du scandaleux. En la
racontant nous demeurons dans le domaine de l’interprétation,
mais nous lui laissons de l’espace pour dépasser nos
paroles.

Les épîtres
de Paul articulent la croix avec la grâce. Elle débouche
sur un autre thème qui, par définition, relève
de l’indicible. Si la grâce est grâce, elle échappe
à toute logique, elle déjoue toute tentative de vouloir
l’enfermer dans un système cohérent. Si la grâce
ne peut pas s’expliquer, elle peut néanmoins se
raconter. C’est ce que nous avons essayé de faire en
suivant le cheminement de sept personnes qui ont entendu les paroles
d’un mourant, et qui les ont reçues comme des paroles de
vie.

Pour les
émissions du Carême, nous avons demandé aux
comédiens de la troupe Sketch up d’interpréter
ces sept personnages. Je suis reconnaissant à son responsable,
Olivier Arnéra, pour les conseils qu’il m’a donnés
afin d’adapter ces récits à une écriture
radiophonique.

La seconde
partie de chaque émission est plus classique. Elle comprend
des méditations qui essayent de développer et
d’actualiser la parole des comédiens. Elles me donnent
l’occasion de développer une théologie de la
croix qui se déploie autour des thèmes du pardon et de
la conversion, de l’absence et de la persévérance,
de la quête de Dieu et de l’accomplissement des
Écritures.

Puisque ce
livre est la reprise des conférences de Carême, il me
revient de remercier tous ceux qui m’ont accompagné dans
ce travail. Les amis de l’Eglise de Paris-Annonciation qui ont
eu à cœur de me laisser le temps nécessaire pour
l’écriture, ma famille qui a pâti de mon manque de
disponibilité pendant les derniers mois qui ont précédé
les enregistrements, Geneviève Barnaud ma correctrice
attitrée, et enfin Dominique Fano-Renaudin qui a fait un gros
travail de recherche pour l’illustration musicale et qui a
déployé ses talents de comédien pour lire les
citations.

Antoine
NOUIS