Carême 1990 : RESSUSCITEZ

Du silence à la présence

"RESSUSCITEZ"

Pasteur Serge de VISME
Samedi 17 mars 1990

— III —
"Du silence à la présence"

 

"Et vous, qui dites-vous que je suis ?" demandait Jésus à ses disciples.
Aujourd’hui, pour Marie de Magdala, c’est un mort, un immobile, un silence. Parce qu’on est au coeur du silence, au cœur de l’absence, une sorte de vide, de néant absolu.
Marie y a cru, tous les disciples y ont cru, et beaucoup d’autres encore.

Il y avait un homme, son nom était Jésus. Et il y avait de la paix dans la parole de cet homme. Il y avait de la vie de l’amour, de la tendresse. Il y avait du pardon, de la patience et aussi une conviction, une parole vraie. Il y avait Dieu dans cet homme. Toute une présence vivante qui cheminait, tout à la fois, aux coudes à coudes et en avant des siens. Un homme en qui vibrait quelque chose, quelqu’un qui dépasse l’homme. Et il faisait danser les paralysés, chanter les muets, rire les yeux des aveugles ; il faisait se lever l’homme ou la femme, il leur donnait un regard, un chemin à suivre, celui de la vie mais toujours debout, vivants, et non atrophiés ou hypertrophiés, debout, vivants et non diminués ou dominants, debout, vivants et non laminés, recroquevillés ou écrasants, surpuissants, debout vivants, et non défigurés.

Et cette parole en acte, en regard, en sourire, en vérité, cette parole d’équilibre cheminait de pierraille en rocaille sur les routes humaines pour dire le partage, la solidarité, l’amour et la paix toujours possibles.
Marie y avait cru, les autres aussi. C’était un rayon de lumière dans les ombres humaines.

 

Et puis, Marie et les autres ont vu s’éteindre cette parole.
(Relisez le chapitre 19 de l’évangile de Jean).
"Inclinant la tête, il remit l’Esprit".
Chez Jean, le verbe n’indique pas seulement le dernier souffle d’un homme. Jésus rendant à Dieu le souffle de vie qu’il prête aux vivants. Le verbe signifie donner, livrer, communiquer, transmettre. "Inclinant la tête", comme s’il offrait sa nuque à la bénédiction, c’est-à-dire comme si, dans la mort, il recevait la vie, Jésus donne l’Esprit, c’est-à-dire communique l’Esprit de la parole, communique la vie aux siens.

Sur la croix, la parole se fait silence pour qu’elle se partage. La parole ne s’éteint pas, elle se tait, elle se donne en partage. Elle est semée en tous ceux qui sont là au pied de la croix. La mort du Fils fait naître les fils. Et lentement, ils vont découvrir en eux cette parole et, avec le temps, ils vont la balbutier d’abord, la dire enfin et les textes du Nouveau Testament en sont l’écho extraordinaire.
Marie vient au tombeau voir un mort. Comme si une parole lancée dans l’espace pouvait se figer en vestige ! Il n’y a pas de cadavre de parole. La parole a été lancée, elle est ailleurs qu’au creux d’un tombeau. C’est une parole de vivant, pas de mort. Elle est en tous les vides à remplir et Marie en est un. Mais cela, c’est l’avenir. Avec notre texte nous en sommes encore à ce silence qui résonne au pied de la croix.

Marie est morte au pied d’un crucifié. Tout s’est brisé. Elle est restée emmurée dans son passé de souvenirs. Et le silence est devenu stridence. Il est vide d’harmonie, vide de mots, vide de regards, vide de chaleur, vide de souffle, vide comme l’immobile est vide, comme la nuit peut être vide.
Et tout est vide, même Marie, même le tombeau. C’est le silence de l’absence, plus rien n’a de sens pour cette femme ; absence de doute : pour douter, il faut croire en quelque chose ; absence de vie, d’avenir et même de passé, finalement ce passé n’avait aucun sens. Absence de tout, de rien. Absence de cadavre, absence de mort.
C’est bien un tombeau, mais un tombeau sans cadavre, c’est absurde ! Un tombeau en attente, en attende de cadavre. Ou bien un tombeau déjà dépassé, un tombeau inutile !
Et Marie en pleurs devant le tombeau vit le silence-stridence, le silence creux, vide, le silence-non sens, le silence-absence. Elle cherche un cadavre, elle cherche la négation, la limite, elle n’est habitée que par un passé qui s’effondre en lambeaux et se désagrège, parce que ce passé, à ses yeux morts, n’est pas encore signe.

Marie a pourtant sous les yeux l’infini, la présence et non l’absence. Une présence qui renvoie à toutes les promesses d’hier et projette dans l’avenir. Marie est morte et aveugle dans le silence. Pourtant, sous ses yeux, vibre la vie, s’épanouit la vie.
Pour comprendre ce que nous dit l’évangéliste, il nous faut faire un saut dans l’Ecriture, dans l’espace et dans le temps. Souvenez-vous de l’exode, souvenez-vous de ce peuple qui naît à la liberté après la délivrance d’Egypte, de ce peuple qui chemine dans le désert, dans une longue marche de maturation, d’éveil. L’exode, ce signe de toute une humanité en marche sous le regard de Dieu, au coude à coude avec Dieu. Un Dieu qui accompagne, un Dieu qui appelle au dialogue, un Dieu qui vit de la proximité, qui maintient sa présence pour que sans cesse la rencontre, le face-à-face de la vie soit possible entre lui et son peuple. Et tous les vides du désert, toutes les solitudes, tous les abandons sont emplis de sa présence.
Dieu est présent dans le camp des Hébreux, dans la tente de la rencontre. C’est là que Moïse dialogue avec lui. Et, dans la tente de la rencontre, c’est l’arche de l’alliance qui manifeste cette présence du Dieu vivant. Cette arche, d’après les descriptions nous en avons, ressemblait à un coffre en bois. Dans le coffre, il y avait les tables de la loi. L’arche était d’abord cette enceinte de résonance pour la parole-donnée, la parole-pilote, au cœur même du peuple. Sur le coffre, il y avait deux personnages ailés. Et la tradition dit que Dieu se tenait présent dans cet espace vide, dans ce creux, dans cet espace de liberté entre les ailes des personnages. Ainsi se manifestait, se vivait, se partageait la shekinah, la présence de Dieu au milieu de son peuple.

Revenons à Marie de Magdala. Que voit-elle ? Un ange à la tête et un ange au pied de l’endroit où l’on avait déposé le corps de Jésus. Deux personnages qui délimitent un vide, un creux, un espace de liberté, comme les personnages ailés sur l’arche de l’alliance. Marie a sous les yeux le signe même de la shekinah, le signe de la présence de Dieu. Marie voit un vide en face d’elle. C’est d’un plein qu’il s’agit. Elle vit le silence du tombeau. Et, au cœur du tombeau, c’est la présence d’un Dieu de la parole qu’il faut découvrir.
Elle s’enferme dans la mort. Et c’est le signe de vie qui est à voir, le signe de la proximité, le signe de toutes les délivrances, le signe de l’avenir, le signe de la fidélité de Dieu.
Le tombeau n’est pas vide. C’est un creux tout plein de la présence, une shekinah, signe de ce que Marie va découvrir tout de suite.

Marie de Magdala est toujours aveugle.
Il faut du temps à la mort pour s’effacer devant la vie. Marie va vivre du signe de la présence jusqu’à son actualisation. Signe de présence et de présence vivante. Mais il faut qu’elle se retourne, qu’elle tourne le dos au tombeau, à la mort. Il faut qu’elle écoute, qu’elle entende, qu’elle ouvre les yeux, il faut qu’elle ressuscite. De creuse et vide qu’elle était, il faut qu’elle laisse naître et s’épanouir en elle cette parole de vie qui l’interpelle, l’appelle par son nom : Marie ! Et ainsi lui rend la vie, son identité. C’est par sa parole qu’Il se révèle. Et Marie va vivre ; ses yeux s’ouvrent : Maître ! Elle n’est plus bloquée, arrêtée, figée au pied du silence.

Elle s’élance vivante, ressuscitée, vers la vie. Et elle s’y accroche, comme à une bouée de secours. Marie soudain oublie tout. Il est là en chair et en os. En une seconde tout est balayé : l’arrestation, le procès, la mort, la nuit et le silence du tombeau. Rien de tout cela n’a eu lieu, c’était un cauchemar, tout repart à zéro. Hier fait irruption dans le présent et, une fois de plus, la mort est occultée.
Pour Marie, il va falloir découvrir que le passé ne renaît pas de ses cendres. Le présent de la vie est autre et n’efface pas l’hier, mais bien plutôt ouvre l’avenir en faisant du passé un signe.
"Ne me retiens pas !" dit Jésus à Marie. Parce que Jésus est autre et continue d’ouvrir le chemin. Marie voudrait le garder. Elle retrouve à travers sa présence tout le souffle de vie qui l’avait fait naître hier dans la suivance de Jésus.
"Ne me retiens pas !". Il faudrait traduire :
"Ne me captive pas ! Ne me capture pas ! Ne me mets pas en laisse ! Ne m’aimante pas !".
Ressusciter, ce n’est pas capturer la vie, arrêter, figer le temps. C’est bien plutôt se découvrir en mouvement, envoyé vers des frères. Ressusciter, c’est être plein d’une présence, plein d’une nouvelle joyeuse, plein d’une fraternité.

Je voudrais brièvement reprendre avec vous tout ce qui est né sous nos yeux, au fil des lignes de ce texte, lier la gerbe. Que s’est-il passé pour Marie ? Marie vient voir un cadavre et elle rencontre un vivant. Elle s’approche de l’immobile et elle est mise en mouvement. Elle vient ressasser le passé, embaumer les souvenirs, et elle est envoyée vers l’avenir. Elle est seule et elle va rejoindre des frères. Elle s’emmure dans le silence et elle rencontre la parole. Elle était morte et elle va s’éveiller, découvrir d’autres limites, elle va vivre, elle va courir vers ses frères, vers lesquels elle est envoyée. Au nom d’un infini, sans limite, qui l’appelle par son nom, la ressuscite, lui rend le souffle, lui rend une parole non de questionnement, de quête, d’au-delà indiscernable ("Où est-il ?", "Où l’avez-vous mis ?"), mais bien une parole de reconnaissance : "Marie !", "Maître !".
Et avec Marie de Magdala, nous sommes passés : du silence à la présence, de la présence à la parole, et de la parole à la polyphonie (avec les frères).

C’est peut-être un chemin possible pour vivre, nous aussi, aujourd’hui, quelque chose de ces textes de la résurrection. Partir de nos silences, de tous nos effondrements, de nos abandons, de nos solitudes, de nos questionnements, de tout ce qui nous met à genoux, pour pleurer, pour crier, pour hurler parfois, dans le quotidien de nos vies, ou lorsqu’on vit cette solidarité profonde, cette communion de souffrance avec d’autres, les proches, les lointains, du voisin de village ou de quartier jusqu’à tous les Beyrouth où l’humain n’en finit pas de se désagréger.
Partir de nos silences qui aveuglent et qui tuent, et laisser naître la présence, susciter la parole et la partager.

Ce texte me parle parce qu’il reflète ce que vivent nos Eglises. Nos Eglises hier ont fait une bonne partie de la pluie et du beau temps des hommes et des femmes. Elles ont eu pignon sur rue et leur rayonnement allait bien au-delà du cadre étroit des murs des Eglises. Et puis lentement ce statut de maître d’œuvre de la vie humaine, sociale, politique, s’est effiloché, a perdu de sa force, de son poids, et dans certains lieux nos Eglises ont vécu un véritable effondrement. J’en connais de ces lieux où la fidélité à l’Evangile ne se vit plus qu’à travers un mime inlassablement répété de l’Eglise d’hier. C’est poignant et lamentable tout à la fois. Etre dix dans un Temple de 300 places et jouer la grande assemblée. Et la parole résonne dans le vide, sous les voûtes du silence.

Et puis nos Eglises, toutes nos Eglises souvent confondues sont revenues à l’essentiel, à nos racines. C’est bien l’un des efforts les plus extraordinaires, ce retour à l’Ecriture, ce travail forcené, patient, sérieux, toutes ces dernières années, sur l’Ecriture non pas pour s’y conforter, s’y rassurer, mais bien pour y puiser d’autres sens, de nouveaux sens, d’autres mots pour dire la vie, la retrouver, la défendre, la mettre en valeur. Tout cet effort pour retrouver une parole et une identité (comme Marie retrouve la sienne).

Et aujourd’hui nos Eglises sont des groupes de frères, de sœurs, des groupes petits, fragiles, dans l’anonymat des maisons des uns et des autres, des groupes comme ce groupe de disciples que rejoint Marie pour partager la Bonne Nouvelle.

Il en est parmi nous qui ont connu l’hier de l’Eglise et qui vivent le fragile d’aujourd’hui comme un manque, une souffrance, un lent étouffement, une mort. Peut-être, à la lumière de notre texte, pourront-ils découvrir, comme je le découvre, que ce groupe de disciples d’hier et toutes nos ecclésioles d’aujourd’hui ne sont pas dans la fin, dans l’étouffement, dans l’effondrement, mais bien plutôt sont des semences, des germes, des prémices d’une Eglise autre, non pas installée, mais en marche, envoyée, dans une conquête inlassable avec pour seules armes des mots forts, denses : patience, tolérance, solidarité, partage, amour, paix.

Je voudrais conclure en deux mots brefs :

Marie de Magdala venant au tombeau pour voir un cadavre, les disciples attendant, tous finalement avaient cru en ce Dieu qui leur parlait en Jésus-Christ, mais ils avaient enfermé Dieu dans les cadres, les limites de sa propre création. Quand Dieu s’était tu sur la croix, ils avaient enterré et sa parole et Dieu lui-même. Ce que révèle notre texte, c’est que Dieu n’est pas enfermé dans les limites, les cadres de sa création. En ressuscitant Jésus, Dieu fait éclater les cadres de la création.
Et Dieu, dans sa liberté, fait de Marie la moribonde, et du groupe des disciples apeurés un groupe de vivants, un groupe prémices de la parole. Laissons aujourd’hui à ce Dieu, souverain de sa création, la liberté de faire de nos Eglises fragiles, petites, souvent timides, des semences, des germes, des prémices d’une parole de vie dans notre temps.

Enfin, lorsque Dieu en Jésus-Christ se fait homme pour parler aux hommes, Dieu ne vient pas élever l’homme, le diviniser ; Dieu en Jésus-Christ vient humaniser l’homme. A la fin de notre texte, Jésus dit à Marie : "Va trouver mes frères...". Et la boucle est bouclée ! A la lumière de la résurrection, ces hommes, ces femmes, sont frères, sœurs, de l’humain.
Ressusciter, ce n’est pas devenir transparent, évanescent, s’édulcorer, s’aciduler, se fantasmiser, se nucléariser, s’irradier.
Ressusciter, c’est s’humaniser.