Carême 1992 : Vous serez mes témoins

Dieu est unique

EVANGILE ET RELIGIONS

Pasteur Michel LEPLAY
11 avril 1992

— VI —
"Dieu est unique"

Jésus disait : "Père, pardonne-leur..."
(Luc 23/34)

Amis, nous arrivons au terme de ce Carême, le temps qui a précédé et préparé la Semaine sainte, mémoire de la passion de notre Sauveur et, une fois encore ce soir, nous allons réfléchir et méditer ensemble sur son Evangile. Nous sommes, après deux mille ans de christianisme, â l’écoute encore de sa parole, en attente de sa grâce, selon la prière prononcée depuis la Croix : "Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font...". Et nous serons aussi attentifs à son ordre de marche : "Vous serez mes témoins", dans le monde, au milieu des nations, parmi les peuples, leurs croyances et leurs religions. C’était le thème de notre réflexion pour cette année : "Evangile et religions". Comment témoigner de Jésus-Christ au milieu des religions non chrétiennes ? Quelle est la place du christianisme parmi les écoles spirituelles, les piétés rituelles et les croyances habituelles des juifs et des musulmans, des hindouistes et des bouddhistes, des animistes ou des sceptiques, sans oublier les adeptes des cuisines étranges du "New Age" ?

Pour celles et ceux d’entre vous, chers amis, qui ont été les auditrices et les auditeurs des conférences précédentes, je formule un vœu : j’espère, en effet, que vous n’êtes pas plus lassés de m’entendre que je ne suis moi-même, à vrai dire, passionné par l’étude de cette question : comment témoigner de l’amour de Dieu, "le Dieu unique", comme dit saint Paul (1), dans la diversité et la multiplicité des situations humaines et des grandes religions du monde ? Vous vous souvenez que nous avions fait à une ou deux reprises leur inventaire numérique et approximatif, et je n’y reviendrai pas. Je vous propose seulement comme repère pour notre situation de chrétiens et habitant la douce France, deux chiffres provenant de sondages récents. Ils constituent des indices, certes friables et avant-derniers de notre condition, mais non négligeables puisque nous vivons ici et maintenant.

Il apparaît ainsi qu’à la question : "Croyez-vous que Dieu existe ?", répondent : oui, certainement 44 % des gens, probablement 23 %, mais pour 24 % de nos contemporains, Dieu n’existe probablement ou certainement pas. Otez les indécis, il reste dans notre société 67 %, soit deux personnes sur trois qui ne répondent pas par la négative à la question de l’existence de Dieu. Mais cet optimisme doit sans doute être nuancé, atténué, et, c’est le cas de le dire, assombri par les résultats d’un autre sondage (2) : 71 % des Français souhaitent une sépulture religieuse (contre 72 % cinq ans plus tôt). On retrouve les deux tiers : Dieu et la religion se portent bien, et le ciel n’est pas vide quand nous pensons que nous retournerons à la terre...

Encore faut-il savoir de quelle religion il s’agit et la fête des Rameaux, dont le calendrier liturgique appelle la commémoration demain, dimanche 12 avril, nous rappelle bien les malentendus possibles sur les sondages d’opinions. Quand Jésus entre à Jérusalem, entouré de ses disciples et escorté d’une foule enthousiaste, si un employé de la SOFRES avait interrogé mille personnes, il aurait aussi trouvé les 71 % de gens "d’accord ou tout à fait d’accord" pour acclamer ce Messie venu délivrer Jérusalem. Mais si le même sondage avait été fait cinq jours plus tard, à la question de savoir s’il fallait le crucifier, deux personnes sur trois auraient répondu, comme dans les résultats récents et concernant notre opinion publique actuelle : "Souhaitez-vous que la peine de mort soit rétablie ? — Oui 58 %, non 37 %, sans opinion 5 % (3).

"Arrivés au lieu dit du Crâne, dit l’évangile de Luc (4), ils le crucifièrent ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche, et Jésus disait : Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font...".

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Après cette méditation liminaire, qui nous a conduit, au-delà des sondages en surface, vers les profondeurs les plus obscures de l’être humain, son attente de Dieu, sa crainte d’une mort qui le fascine et son espérance d’une autre vie s’il est croyant, d’une vie autre s’il est croyant autrement, nous allons entreprendre une double réflexion sur les religions et en particulier le christianisme. Je vous proposerai d’abord de prendre la mesure des tendances, voire des tentations auxquelles aucune religion n’échappe, le christianisme et son protestantisme pas plus que les autres ; nous verrons dans un deuxième temps tout ce que nous pouvons et devons faire ensemble, adeptes des grandes religions du monde. En conclusion, notre vocation chrétienne et la mission confiée aux Eglises nous ramèneront au pied de la croix, et au matin de Pâques, cet unique matin "de tous les matins du monde".

Les religions, donc, ont heureusement tendance à se diversifier, voire à se diviser : ce qui évite le pouvoir absolu de la certitude qui se croirait unique, infaillible et nécessaire à tous. Il n’y a que Dieu qui soit unique sans être tyrannique, il n’y a que Dieu qui soit un sans être solitaire, car s’il est dans le ciel, toi, tu es sur la terre, et nous sommes dès l’origine et par grâce des êtres pluriels : homme et femme d’abord, mais aussi les deux fils d’Abraham, les douze fils de Jacob, les douze disciples de Jésus et les quatre évangélistes. Dieu seul est unique, il appartient à sa sagesse, cette prudence de la Providence, de ne pas se livrer à un seul d’entre nous qui, du coup, dominerait tous les autres. Mais vous savez que notre foi chrétienne confesse précisément ceci : le seul en qui le Dieu unique habite pleinement, son Fils, a été livré, serviteur et non dominateur, qui n’est le plus grand des fils des hommes que pour avoir été et être toujours le plus petit d’entre les petits. Voilà ce que nous demande l’Evangile, dans et contre toutes nos religions. Alors, celles-ci sont providentiellement multiples, et en chacune d’entre elles réparties sinon divisées en plusieurs tendances. Je ne mentionnerai les différents partis du judaïsme contemporain de Jésus, des Pharisiens aux Sadducéens en passant par les Zélotes, que pour rappeler qu’aujourd’hui encore la communauté juive mondiale, comme l’Etat d’Israël, connaît une tendance libérale, moderne, ouverte et tolérante, et un courant traditionnel, strict, orthodoxe, plus serré et fermé. Les religions asiatiques sont partagées par les mêmes courants, puisque, selon les spécialistes (5), autour du VI° siècle avant notre ère, l’évolution de la conscience religieuse de l’Inde et la spéculation philosophique ont engendré, après l’hindouisme, le jaïnisme resté très régional, tandis que le bouddhisme allait se répandre dans l’Asie entière. Pour l’islam, c’est mieux connu, bien que ces tendances et ces tentations des diverses religions ne soient pas superposables, que deux courants aussi se partagent l’héritage du prophète : le chiisme, peu nombreux mais très actif en Iran, avec les ayatollahs de la théocratie, tandis que les sunnites, beaucoup plus nombreux, représentent avec les ulémas une autre forme d’inscription sociale de la religion de Mohammed. Mais nos frères musulmans ont aussi leurs mystiques, leurs moines dans la spiritualité du soufisme (6) avec ses poètes, ses artistes lettrés et les fines arabesques de l’âme solitaire.

Quant au christianisme, j’allais dire "la religion de Jésus", je n’ai rien à vous apprendre, sinon qu’au lieu de me désoler de nos séparations, je voudrai avec vous me réjouir de notre riche diversité ! Déjà, les premières traditions du christianisme primitif étaient colorées par le bleu vif mais finalement chaleureux de la théologie de Paul, par les teintes rouges, de vin et de sang, qu’affecte saint Jean, les verts des prés et de la mer de Galilée, chers aux évangélistes, et ce noir et blanc qui marque les contrastes à jamais choquants de Pierre, ce fondateur de la foi et ce scandaleux renieur de son Christ. Et toute la polychromie de cette Bible après la Bible que sera l’histoire de l’Eglise s’est développée et comme étendue à d’autres. Nous avons aussi nos orthodoxes conservateurs et nos libéraux libérés, nos mystiques apaisées et nos engagés enragés, et protestants qui vous en font voir de toutes les couleurs tandis que les Eglises qu’on appelle "grandes" aimeraient tout teindre de pourpre en Occident et tout rehausser d’or en Orient, où les soleils ne cessent de se lever qui s’éteindront chez nous.

Vous comprenez ainsi combien nos diversités sont richesses vives, alors que nous en avons fait des différences hostiles et mortelles. Qu’on s’entende bien à ce point du discours : je ne dis pas qu’il faut de tout pour faire un monde, et que tout est indifférent, mais que tout peut être accueilli avec actions de grâce, esprit de discernement, confiance préalable et simplicité évangélique. On pourrait alors, au prix d’un cheminement personnel de conversion profonde, tendre vers une redécouverte de l’unité fondamentale, originelle et dernière, du genre humain dans la diversité même de ses manifestations religieuses et mystiques. Je ne parle pas de la nébuleuse sans doute provisoire du New Age, mais de la haute tradition des anciens pères, ceux du désert et de la prière, les François d’Assise et les Charles de Foucauld de l’Occident, les saints, comme ils disent, Siméon le Nouveau théologien et Séraphim de Sarov, les saints du monde moderne, les Martin Luther King et Helder Camara, et les saints Mahatma Gandhi ou Nelson Mandela, au-delà, mes amis, et des Noirs et des Blancs, et du Nord et du Sud.

Telle est la promesse dont, je crois, l’Evangile porteur, et prometteur, et acteur.

Mais, pendant ce temps-là, dans les siècles des siècles, nous nous étions fait la guerre, toujours partisans, à 53 %, dans les meilleurs moments, de la peine de mort, et jamais artisans, du moins à 100 %, de la joie de vivre !

Tant est grande la tendance, il faut dire la tentation, les uns diront l’inclination, les autres la détermination, à faire le mal, à faire du mal, à séparer ce que Dieu a uni, à garder pour soi ce qu’il fallait partager et à remettre sans cesse en croix tout l’amour du monde, l’amour de Dieu, tout l’amour de Dieu qui s’était dépouillé, donné, partagé, abandonné, son corps brisé pour nous, son sang versé pour nous, le sang de la nouvelle alliance : "Oui, Père, pardonne-leur, pardonne-leur encore, ils ne savent pas ce qu’ils font, ils ne le savent pas encore et ils le font encore".

Et voici le mystère ultime pour Pascal : "Jésus est en agonie jusqu’à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là...".

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Ne pas dormir, pour être vigilants d’abord à l’éventualité du retour de tous les intégrismes, des anciens fanatismes, replis identitaires des catholiques comme des protestants, en terres de vieille chrétienté, ou redéploiements de différences avec leurs pointes d’hostilité, vous voyez ce que je veux dire.

Ne pas dormir, ni dans le judaïsme, avec les tentations nationalistes d’autodéfense brutale de l’Etat d’Israël, ni dans l’islam avec ses extrémistes pour lesquels tous les moyens sont bons. Œil pour œil trop souvent, et tout le monde est aveugle !

Quel chemin à faire encore, sur la terre des hommes et de l’une à l’autre de nos familles spirituelles, et en chacune d’entre elles, pour que la force fasse place au droit, le pouvoir au service, la contrainte à la proposition, la possession au partage, pour que nous devenions artisans de paix au lieu d’accepter les antagonismes violents, pour ne pas tomber non plus dans les conciliations douteuses qui cachent l’injustice, mais pour l’œuvre commune et patiente du discernement. "Justice et paix s’embrasseront bientôt", avait dit un prophète (7) que nous devrons écouter, sous peine de mort, à l’aube du troisième millénaire qu’on dit chrétien et qui nous est promis. Je le crois fermement, et vous propose de développer maintenant ce point. On peut énumérer au moins quatre indices ou traces d’engagement et de promesses pour saluer le siècle nouveau et envisager l’avenir des religions à la lumière de l’Evangile.

D’abord, l’accord entre croyants et non croyants, et à plus forte raison en priorité entre croyants, pour la défense des droits de l’homme, le droit à la liberté religieuse, le droit aussi de ne pas avoir de religion, comme il est dit à l’article 18 de la Déclaration de l’Organisation des Nations unies de 1948 : "Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seul ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites" (8).

Deuxième élément, le processus pour "la Justice, la Paix et la Sauvegarde de la Création", lancé par le Conseil Œcuménique des Eglises lors de sa sixième assemblée mondiale, à Vancouver en 1983 :

"Nous recherchons le dialogue et la coopération, déclarait à son tour la plus récente Assemblée de Canberra, guidés par la vision de l’avenir nouveau, indispensable à la survie de notre planète. Avec les fidèles d’autres religions et les adeptes d’autres idéologies, nous voulons faire face aux menaces inextricablement liées qui pèsent aujourd’hui sur la vie du monde : les formes les plus tenaces et inacceptables de l’injustice, la violence universelle des guerres et de leurs préparatifs, la désintégration de l’ordre naturel dont dépend toute vie" (9)...

Troisième apport, et non des moindres, celui du pape Jean-Paul II lui-même, souhaitant "raviver l’esprit d’Assise", où s’étaient rassemblées une douzaine de religions :

"La paix n’est pas seulement le résultat d’habiles négociations politico-diplomatiques ou de compromis économiques intéressés, mais elle dépend fondamentalement de Celui qui connaît le cœur des hommes, qui oriente et dirige leurs pas... Ainsi les religions ont pu prendre une conscience plus claire de leurs propres responsabilités non négligeables quant au vrai bien de l’humanité entière... Avec le dialogue œcuménique, les contacts interreligieux semblent désormais une voie obligée pour que les nombreux et douloureux déchirements survenus au cours des siècles ne se reproduisent plus et que les blessures qui demeurent soient bientôt guéries" (10).

Enfin, j’aimerai appeler à la barre des témoins de l’espérance engagée, et dans le fil de mon propos sur l’Evangile et les religions, j’aimerai vous faire entendre l’appel adressé par la célèbre théologienne coréenne et presbytérienne à l’Assemblée œcuménique de Canberra, sur le thème "Viens, Esprit Saint, renouvelle toute la création", un appel à la conversion. Je n’oublie pas que l’évocation des esprits des morts a fait grand bruit, que l’incantation englobant Jeanne d’Arc et Hiroshima, Oscar Romero et Tchernobyl a fait sursauter plus d’une mitre épiscopale et plus d’une bible pastorale : nous avons entendu un immense poème, syncrétiste mais sincère, synergique mais énergique, qui mélangeait un peu les genres, mais c’était pour récapituler en Christ le genre humain, tout simplement. Et pour nous appeler, au bord de cette histoire possible de fraternité retrouvée, à trois conversions réelles et urgentes, à trois changements d’où notre avenir pourrait dépendre. Les voici.

— D’abord, renoncer à nous concentrer uniquement sur l’être humain, aux dépens de toutes les autres formes, précieuses elles aussi, de la vie. Le respect de l’environnement, la protection de la planète ne sont pas rêves de doux et innocents écolos, mais avertissements et ordres de savants, ces médecins du monde, en ce sens-là.

— Ensuite, se convertir, dit Mme Chung, de ce qu’elle appelle "le dualisme à l’interconnexion". Nous pensons le plus souvent en termes doubles, en bi-polarisation : corps-esprit, homme-femme, monde-Dieu, Noirs-Blancs, pauvres-riches, que sais-je encore ? Au lieu de ces doublets, susceptibles selon les temps de dialogue ou de duel, l’interconnexion met en relations plusieurs divers et au moins trois, et ouvre tout tête-à-tête buté et sans espoir à une autre dimension, plus secrète mais tout aussi active ; je reviendrai, en conclusion, sur cette perspective finalement trinitaire qui a son origine et son mystère dans le nom même, imprononçable et merveilleux, de Dieu le trois fois saint.

— Une conversion, enfin, de "la culture de mort" à "la culture de vie" ; mais cela est tout l’Evangile, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa vie, qui ne connaît pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Et par "culture de la vie", comme on cultive des céréales ou des roses, j’entends l’effort patient et intelligent pour amener à la vie, pour protéger la vie, non pas, entendons nous, le "culte de la vie", qui serait un vitalisme tout à fait païen, mais la culture de la vie, de la justice et de la paix, en sorte que nous soyons comme ces arbres plantés près de l’eau douce, et dont le feuillage se renouvelle de jour en jour. Le premier des Psaumes le dit bien.

J’avais parlé, au sujet du christianisme primitif, des couleurs diverses illustrant la riche grâce de Dieu ; on pourrait plus largement évoquer encore toutes celles de l’arc-en-ciel que Dieu, souvenez-vous, avait mis dans la nue, promettant à ses enfants au-delà du déluge que la Terre était encore et à nouveau promise à la justice et à la paix. Et le vieux Noé, qui est le patriarche biblique de toutes les religions et de tous les humanismes, aurait aimé entendre, mais pourquoi n’entendrait-il pas avec nous, et voici aussi les femmes et les enfants, à bord de l’avenir et sous la grande arche multicolore de l’alliance, qui entendent avec nous une sorte d’universel hymne à la joie. Car Dieu est unique, et son pardon pour tous, son amour à toujours.

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Mais l’émotion ne suffit pas et si l’hymne à la joie illumine nos coeurs, nous savons combien souvent nos peuples se sont jetés les uns contre les autres, nos confessions religieuses ignorées ou combattues, malgré les tentatives civiles d’internationalisme révolutionnaire ou socialiste, malgré les associations pour le rapprochement entre les peuples et l’amitié par les religions. Ces tentatives répétées nous permettent de garder espoir : les hommes ne prennent pas leur parti du malheur et continuent de chercher pour cette Terre une forme de bonheur et parfois aussi une sorte d’honneur. C’est pourquoi je voudrais, au terme de cette dernière des conférences de notre Carême protestant, revenir un instant sur l’une des caractéristiques religieuses de notre temps : elle appelle attention et discernement. En effet, à côté du renouveau de certains intégrismes, comme de l’attrait pour de plus lointaines croyances, notre société européenne et nord-américaine connaît un mouvement qu’on appelle le "New Age" : on l’a bien défini comme "une nébuleuse mystique et ésotérique" qui se caractérise par l’importance primordiale attachée à l’expérience personnelle, la recherche de techniques au service de la transformation psychique individuelle et collective ; cette nouvelle religion, enfin, s’inscrit dans la dynamique d’une énergie cosmique universelle. Ajoutez à cela que nous entrons dans l’ère du Verseau qui va induire une nouvelle conscience planétaire, promouvoir de nouvelles valeurs et finalement transformer le monde. Nous avons ainsi à faire à une sorte de gnose moderne, ou système de connaissances mystériques, climat verdoyant de paradis aperçu, mélodie suave des temps nouveaux qui s’annoncent. Et si j’en parle un peu rudement, c’est pour souligner combien nous devons être attentifs à toute l’espérance qui se cache dans ces nouveautés, fussent-elles douteuses. Elles soulignent aussi un relatif échec des Eglises traditionnelles et du christianisme historique qui ont été perçus, non sans raison, comme trop autoritaires, retardataires et rébarbatifs. On nous annonce alors, en quelque sorte, un temps de l’Esprit, l’âge d’une nouvelle spiritualité ; après des siècles de christianisme fraternel et social, voici le troisième et dernier temps de l’histoire : celui de l’Esprit. La théorie n’est pas nouvelle. Il faut alors redire, avec un calme ferme, que Dieu ne se découpe pas en tranches de révélations progressives : ce que nous confessons en croyant que "Dieu est unique". Et le Nouveau Testament, cette permanente jeunesse du christianisme qui n’a rien de nouveau à nous donner que son propre témoignage, ce Nouveau Testament, bon pour tous les âges, atteste cette unité de Dieu révélée en Jésus-Christ, son Fils. Je ne puis pas ne pas redire, avec les premiers apôtres : "Nous en sommes tous témoins" (11).

Renonçant au modèle autoritaire et solitaire d’un christianisme plus dur que paternel et plus hiérarchique que communautaire, renonçant au nouveau modèle mou d’une religion spiritualiste et nuageuse, nous chercherons, avec l’Evangile, à témoigner du jugement et de la miséricorde : il nous faut naître de nouveau, nous sommes appelés à la vie, et notre histoire tragique a un sens, puisque quelqu’un nous attend, à qui nous sommes promis. Comme le dit un théologien contemporain, qui nous remet ainsi à notre place :

"Le christianisme n’est religion de la grâce que s’il ne dispose pas de la grâce. La grâce est celle de Dieu, dont lui seul dispose... Et la prétention du christianisme à être religion de grâce est déjà sa perversion, car la grâce fait tomber toute prétention" (12).

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De la grâce annoncée, nous avons reçu et célébrons avec gratitude les deux sacrements majeurs du christianisme : le baptême qui nous appelle à la liberté des enfants de Dieu, la cène qui nous constitue en communauté fraternelle (13). Nous savons ce que cela signifie aujourd’hui : partage des biens, solidarité entre peuples, désarmement, justice et paix, dont nous avons tant parlé, respect de la création et des créatures. Toute cette philanthropie de Dieu a sa source dans l’Evangile.

Notre foi au Christ, centre et secret du christianisme, reste, je le sais bien, inacceptable, incroyable, scandaleuse pour nombre de nos frères et de nos sœurs appartenant à d’autres religions, à commencer par le judaïsme et l’islam. Celui que nous confessons avec toute l’Eglise chrétienne comme le Sauveur du monde et le Seigneur des hommes, nous voulons, pour mieux nous faire comprendre et le faire entrevoir, l’appeler aussi Emmanuel, "Dieu avec nous" : il n’y a pas de Dieu en soi, inaccessible et seul, ou intériorisé et dissous, mais Dieu avec nous, devant nous : le Dieu unique que les anciens conciles ont tenté de définir comme un seul Dieu en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit (14).

Mais sur le seuil de ce mystère, qu’on ne peut qu’adorer, et qui n’a rien d’un système que l’on devrait imposer, il faut plus que jamais "renoncer à la violence des convictions acquises, et devenir porteurs d’une invitation, comme le dit Paul Ricœur, échos d’un amour, et de la non-violence du témoignage" (15).

Un grand témoin de l’Evangile, en ce siècle qui aura vu beaucoup de martyrs, a mis dans un poème, avant de mourir, son ultime et unique assurance :

"Les hommes vont à Dieu dans leur misère, et demandent du secours, du bonheur et du pain...
Les hommes vont à Dieu dans sa misère, le trouvent pauvre et méprisé, sans asile et sans pain...
Dieu va vers tous les hommes, dans leur misère, Dieu rassasie de pain et leur corps, et leur âme.
Dieu souffre la mort de la croix et son pardon est pour tous" (16).

Telle est la bonne nouvelle que l’Evangile propose à toutes nos religions.

Amen.

 

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Notes :
(1) Galates 3/20.
(2) CSA — Le Parisien, France-inter, 9-11 avril 1990.
SOFRES — Figaro Madame, 23-27 novembre 1991.
(3) SOFRES...
(4) Luc 19/29-40, 23/18-25 & 33-34.
(5) Voir René girault, Introduction aux religions orientales, op. cit., p. 131.
(6) Voir Alain brissaud, Islam et chrétienté, Robert Laffont, 1991, p. 262ss.
(7) Psaume 85/11.
(8) Charte des Nations unies (1948).
(9) Signes de l’Esprit, rapport de la VII° Assemblée du COE, 1991, pp. 14-15.
(10) SNOP, n° 853 du 13.02.1991, pp. 5-6.
(11) Actes 4/12, Jean 14/6, Matthieu 28/18-20.
(12) Gérard siegwalt, Dogmatique pour la catholicité évangélique, Labor et Fides-Le Cerf, 1987, p. 113.
(13) Jean 8/36.
(14) Boris bobrinskoy, Le mystère de la Trinité, Le Cerf, 1986, p. 20.
(15) Bulletin de la SHPF, tome 134, 1988, pp. 447 & 449.
(16) Texte complet de ce poème, "Chrétiens et païens", in Dietrich bonhoeffer, Résistance et Soumission, Labor et Fides, 1963, p. 168.