Carême 2005 : Une foi éprouvée

Demain, une même foi nouvelle

Jean 14.27 et 16.7

Comme
les vingt-quatre autres pays de l’Union européenne, la
République française va devoir se prononcer sur le
projet de constitution européenne y compris son préambule.
Lors de sa rédaction, celui-ci avait suscité de vives
discussions et controverses de la part d’Etats et d’hommes
politiques, d’Églises et d’ecclésiastiques.
Le désaccord portait sur la légitimité d’une
mention des racines chrétiennes de l’Europe. Fallait-il
en parler dans la mesure ou d’autres religions, comme le
judaïsme et l’islam, mais aussi d’autres courants de
pensée y ont tenu une place significative ? Un compromis,
entre les tenants d’un héritage chrétien à
valoriser et les partisans d’un universalisme laïque, a
finalement été retenu : le traité fait référence
aux héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe.
L’apport des religions est attesté mais sous la pression
de certains pays, notamment des gouvernements successifs français,
des mentions plus précises n’ont pas été
retenues. S’il est loin d’être évident que
cette inscription aurait aidé au témoignage
évangélique, il y a eu là, manifestement, un
conflit de mémoire, d’appréciation et sans doute
d’intérêts.

Mon
propos dans cette deuxième conférence de carême
n’est pas de faire un bilan de l’apport du christianisme
à l’Europe, mais de remonter à l’une des
sources du christianisme suite à la méditation de la
semaine dernière. Nous étions partis de l’épisode
étonnant de l’évangile selon Jean, dans ses
chapitres 14, 15 et 16, où Jésus prend congé des
siens et du monde. Les disciples sont éprouvés par ce
départ, puisqu’il ne signifie rien moins que l’échec
de leur engagement et la non-pertinence de leur foi. L’évangéliste
Jean confie alors à celles et ceux qui s’inquiètent,
un dernier message du Christ. C’est de cette racine du
christianisme dont je veux vous parler aujourd’hui.

Jésus
n’a confié en tout et pour tout que quelques paroles à
ses disciples : autrement dit, un héritage insignifiant au
regard de ce qui compte pour une société. C’est
pourtant à partir de là que s’offre et se reçoit
la bonne nouvelle.


« Jésus dit à ses disciples :
c’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je
vous donne. Je ne vous la donne pas à la manière du
monde. Ne soyez pas inquiets, ne soyez pas effrayés. Vous
m’avez entendu dire : “je m’en vais, mais je
reviendrai auprès de vous.” Si vous m’aimiez, vous
vous réjouiriez de savoir que je vais auprès du père,
parce que le père est plus grand que moi. Je vous l’ai
dit maintenant, avant que ces choses arrivent, afin que lorsqu’elles
arriveront vous croyiez. Je ne parlerai plus beaucoup avec vous, car
le dominateur de ce monde vient. Il n’a aucun pouvoir sur moi,
mais il faut que le monde sache que j’aime le Père et
que j’agis comme le père me l’a ordonné. »
(Jn 14.27-31)

Le
Carême est cette période liturgique de l’année
où pédagogiquement l’on est invité à
se replacer devant l’essentiel, où le fait de manquer,
de faire silence, d’écouter une parole autre peut aider
à ouvrir à de nouvelles perspectives, en donnant faim
et soif d’en savoir plus, ou de croire autrement. Aujourd’hui
nous partirons du fait que ce Dieu qui a pris congé du monde
n’a pas laissé un riche héritage : quelques
paroles tout au plus, et des rêves brisés. Mais plutôt
que de le regretter et de rechercher par tous les moyens à
combler ce manque, je crois qu’il y a là au contraire
une chance à saisir, une bonne nouvelle à recevoir.

Ce
Dieu-là, en prenant congé du monde et des siens, n’a
donc laissé que quelques paroles en héritage à
ses disciples. Pour une religion, celle-ci, au départ, manque
curieusement de tout ce qui constitue justement une religion.
J’entends par-là que Jésus n’a consacré
ni texte, ni rite, ni clergé, ni monument ou statue, ni lieu…
Au fond, rien de tangible, et du coup rien qui avait légitimité
à devenir sacré.

À
notre connaissance, il n’y a pas eu de partage, ni d’argent,
ni de maison, ni de quelque autre bien que ce soit. Jésus n’a
rien écrit lui-même : il aura fallu attendre plusieurs
décennies pour que les Evangiles tels que nous les connaissons
aujourd’hui soient diffusés. Il ne subsiste aucun
portrait de lui, si tant est qu’il en ait existé. Et si
l’on élargit la réflexion, les héritiers
se retrouvent sans lieux saints ni espaces sacrés, même
pas le temple de Jérusalem de l’époque. Une
poignée d’hommes et de femmes forment un groupe de
disciples mais dont on ne peut vraiment pas dire qu’ils soient
à part, ou doués de charismes ou de compétences
particulières. Dans les évangiles les disciples dont on
connaît les noms apparaissent presque toujours médiocres.
Les soldats se sont partagés les vêtements de Jésus.
Son corps n’était plus dans le tombeau.

Nul
n’est besoin donc d’être grand clerc, philosophe ou
prophète, pour parler du manque que les héritiers ont
dû éprouver. En plus du choc consécutif au départ
de celui qui faisait sens à leur nouvelle vie, les voici dans
l’effroi de la perte ressentie par ceux qui restent. Accepter
de ne recevoir que quelques paroles de Celui qui est reconnu comme
donnant la vie n’est pas évident.

Au
cours des siècles suivants, le christianisme a cherché
à compenser ce manque d’héritage. Je pense à
toutes les doctrines qui se sont développées de manière
impressionnante ; je pense aux multiples collusions des Églises
avec les pouvoirs politiques, aux hégémonies
culturelles et aux prescriptions morales. On peut se demander si une
certaine sacralisation du texte biblique pour les protestants, celle
de l’eucharistie catholique, voire la richesse et la réussite
comme signes de la bénédiction de Dieu dans les Églises
pentecôtistes, ne sont pas des façons de compenser un
manque originel. De même sans doute que les divers
fondamentalismes et réactions conservatrices ou moralisatrices
au sein de toutes les Églises.

Le
désir d’en avoir plus, ou d’en savoir plus, n’est
pas seulement le fait des habitués des Églises. Je
prends deux exemples récents parmi d’autres. On se
souvient des réactions suscitées par la sortie du film
de Mel Gibson sur la passion du Christ qui présentait au moyen
d’images fortes et violentes, de façon insistante, un
Christ flagellé et agonisant, sanguinolent. Le cinéaste
américain suggère au spectateur qu’il revisite
l’histoire biblique. Le film est censé représenter
la réalité. Pour cela les acteurs s’expriment
dans des langues reconstituées, le latin et l’araméen,
supposées être originelles, de façon à
donner une couleur d’authenticité… sans parler
des anachronismes, tout est construit pour faire croire au
spectateur, au risque de voyeurisme, que l’histoire se déroule
devant lui, qu’il la rejoint alors que tout, bien sûr,
n’est qu’écran et interprétation.

À
l’inverse, quelques temps auparavant, dans le cadre d’une
série documentaire sur la chaîne Arte, on avait
pu voir et entendre dans l’émission Corpus Christi,
des exégètes professionnels s’exprimer sur la
passion du Jésus des évangiles. Ceux-ci ont raconté
comment et combien ils scrutaient, analysaient et comparaient les
Ecritures avec un savoir inimaginable pour le néophyte. Au
bout du compte, l’émission suscitait bien des questions
sur l’authenticité, le rôle, le statut de ces
paroles. Cette entreprise complexe et peu évidente s’avère
nécessaire pour celles et ceux qui veulent savoir, même
si cette sorte de déconstruction ne laisse plus que quelques
traces, infimes, de paroles… Elle souligne aussi cruellement
pour celles et ceux qui croient – et parfois ce sont les mêmes
– le manque à vivre pour leur foi : l’héritage
laissé par le maître n’est que de quelques paroles
qui ne sont pas accessibles sans interprétation.

Peut-être
entendons-nous différemment dès lors les paroles
d’adieu de Jésus. Car même si nous savons que des
mots peuvent tuer ou blesser et que d’autres mots peuvent
relever, guérir, apaiser et faire vivre ; même si nous
disons bien à l’autre « tu as ma parole »
pour l’assurer qu’il peut nous faire confiance ; même
si nous nous plaisons à imaginer qu’on ne peut qu’être
sensible aux dernières paroles d’un ami condamné,
tout de même quelle faiblesse, venant de celui qui était
censé révéler Dieu !


Au fond, une parole, c’est
certes quelque chose de bien réel mais ce n’est pas
visible, c’est impalpable, c’est fugace. Il faut la
mémoriser, et la mémoire est subjective. Elle est
sujette aux oublis, elle peut être mal entendue, trahie.
Jacques Ellul démontrait il y a déjà vingt-cinq
ans combien dans notre société la parole est
humiliée[1].
Nous pouvons penser aux expressions courantes nombreuses qui
soulignent le fait que la parole n’a pas bonne presse, comme :
« Tu parles », « Ils disent mais ne font pas »
ou « Plus de parole, des actes »…

Quelques
paroles en guise de testament, cela forme un héritage
insignifiant. Car si la Bible nous révèle un Dieu de
parole, c’est bien pour nous dire quelque chose pour nos vies.
Or je crois que le fait même que Dieu se soit fait connaître
par sa parole est une bonne nouvelle, dans la mesure où cela
signifie que Dieu veut dialoguer.

Du
commencement à la fin de la Bible, Dieu parle. Le livre de la
Genèse, le premier livre de la Bible, dit d’emblée
que Dieu crée par la parole. Dieu ne s’exprime, n’agit,
ne se rencontre que par et dans sa Parole. On ne peut jamais le
saisir directement, ni le contempler face-à-face. Sa seule
voie de révélation est la parole : c’est par elle
qu’il se fait connaître. Comment ne pas citer Abraham,
Moïse, Élie, Ésaïe, Jérémie et
tant d’autres ? Dieu s’est adressé à eux.

Faisons
un pas de plus : si ce Dieu-là parle, c’est qu’il
n’est pas seul. Le texte biblique témoigne qu’il
ne soliloque ni ne délire. Il dialogue. Il entre en relation
avec l’homme. Si Dieu parle, c’est qu’il n’est
pas en dehors du temps, et qu’il accepte les limites de la
condition humaine. Et lorsqu’il parle, toute la Bible le
répète, il demande un dialogue. Tous ses témoins,
d’Abraham au plus petit des prophètes, hommes et femmes,
ont été appelés par sa parole, porteurs de sa
parole, invités à lui répondre. Ce Dieu de
parole donne à l’homme de devenir à son tour un
être de parole ; l’homme dispose du langage, il peut
exercer ses responsabilités, il peut répondre à
son créateur.

 

Le
Nouveau Testament va souligner plus encore cette volonté de
dialogue. Dieu devient homme. Vraiment homme, non pas en apparence,
en simulation, en comédie. En Jésus le Christ, Dieu
vient vivre parmi les hommes. Il leur parle librement et cette parole
est accompagnée de gestes et de signes qui parlent également.
Lorsque les évangiles racontent Jésus, ils ne le
montrent pas tant en train d’enseigner sur le salut, l’amour,
la foi, ils le présentent en situation. L’évangile
selon Jean le dit à sa façon, en s’ouvrant par un
prologue qui commence par ces mots : « au commencement de
toutes choses, la Parole existait déjà ; celui qui est
la parole était avec Dieu, et il était Dieu ».
(Jn 1.1) Cette parole ne consiste pas seulement en un
enchaînement de mots, qu’ils soient logiques ou
poétiques, elle est une personne. Dieu se révèle
dans sa Parole, Jésus Christ. « Celui qui est la
Parole est devenu un homme et il a vécu parmi nous… »
(Jn 1.14). La parole de Dieu a un nom : Jésus de
Nazareth, confessé comme Christ.

Le
fait même que Dieu se soit fait connaître par sa parole,
dans la mesure où cela signifie que Dieu veut dialoguer,
est-ce vraiment une bonne nouvelle ? Si je le crois, je peux
également en douter à force de constater combien les
humains ont du mal avec cette parole humaine de Dieu. Le témoignage
biblique nous montre un Dieu qui se tourne vers l’homme et un
homme qui se détourne de Dieu. Le Dieu d’Abraham,
d’Isaac, de Jacob, des prophètes et de Jésus de
Nazareth, ne trouve pas le dialogue qu’il appelle de ses vœux.
Serait-ce parce que ce Dieu-là, qui est libre dans sa parole,
n’est pas celui que je veux, que j’attends, dont je crois
avoir besoin ? À cause de sa condition précaire, et en
raison de ses insuffisances et de ses manques, l’homme
recherche un soutien, un idéal, des repères, des
certitudes, voire quelqu’un contre qui se révolter et se
situer. Bref, il n’est pas évident d’entendre
parler d’un Dieu de dialogue, libre, Celui dont toute
l’Écriture biblique parle ; d’un Dieu qui
n’utilise pas une parole tonitruante, perfide ou inquisitrice.
Même dans les visions les plus inquiétantes du livre de
l’Apocalypse, nous trouvons cette étonnante annonce : « 
Écoute, je me tiens à la porte et je frappe. Si
quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai
chez lui, je prendrai un repas avec lui et lui avec moi. »
(Ap
3.20) Si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte…
Si on n’ouvre pas la porte, il ne la forcera pas. Dieu se tient
avec respect devant la porte de notre intimité, il ne viole
pas notre conscience.

Que
Dieu respecte l’homme peut se comprendre. Qu’il soit
libre est une autre affaire. Un Dieu au service des hommes n’est-ce
pas plus confortable ? Finalement, cette parole libre de Dieu à
été étouffée sur la croix, dans un cri et
un souffle ultime. L’héritage du maître n’était
déjà pas brillant aux yeux des hommes, que dire après
cette fin lamentable ?

 

Les
évangiles nous proposent un renversement inouï. De
nouvelles relations à Dieu, à soi et aux autres sont
possibles. Au lieu d’être une malédiction, cet
héritage dérisoire devient une chance formidable. On
peut parler d’une véritable bénédiction,
d’une parole qui fait du bien, d’une bonne nouvelle.
Dieu, en s’absentant, n’a laissé que quelques
paroles. Tant mieux !

Si
Dieu avait laissé un monument, nous nous serions astreint à
le restaurer sans cesse à nouveau pour le sauvegarder. Si Dieu
avait laissé une doctrine nous aurions à l’expliquer
ou à la justifier. Si Dieu avait laissé un corps, nous
aurions pu l’embaumer et le vénérer. Si Dieu
avait laissé une image nous aurions pu la contempler,
l’afficher, la reproduire. Si Dieu avait laissé une
propriété, nous l’aurions préservée
et nous l’aurions défendue au besoin. Si Dieu avait
laissé une écriture nous aurions pu la lire et la
connaître par cœur. Si Dieu avait laissé du
visible, du tangible, nous aurions pu le conserver. Mais son
testament ne se laisse pas tenir, enfermer, réduire, afficher.
En partant, Jésus a fait la promesse qu’il y aurait un
dialogue et une relation à vivre, grâce à une
reconnaissance et un amour mutuel.


« Je demanderai au Père de vous donner
quelqu’un d’autre pour vous venir en aide, afin qu’il
soit toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité.
Le monde ne peut pas le recevoir, parce qu’il peut ni le voir
ni le connaître. Mais vous, vous le connaissez, parce qu’il
demeure avec vous et qu’il sera toujours en vous. Je ne vous
laisserai pas seuls comme des orphelins ; je reviendrai auprès
de vous. Dans peu de temps le monde ne me verra plus, mais vous, vous
me verrez, parce que je vis et que vous vivrez aussi. Ce jour-là,
vous comprendrez que je vis uni à mon Père et que vous
êtes unis à moi et moi à vous. Celui qui retient
mes commandements et leur obéit, voilà celui qui
m’aime. Mon père aimera celui qui l’aime ; je
l’aimerai aussi et je me montrerai à lui. » Jude –
et non pas Judas Iscariote – lui dit : “Seigneur, comment
se fait-il que tu doives te montrer à nous et non au monde ?”
Jésus lui répondit : “Celui qui m’aime
obéira à ce que je dis. Mon père l’aimera
 ; nous viendrons à lui, mon Père et moi, et nous
habiterons chez lui. Celui qui ne m’aime pas n’obéit
pas à mes paroles. Ce que vous entendez dire ne vient pas de
moi, mais de mon Père qui m’a envoyé. Je vous ai
dit cela pendant que je suis encore avec vous. Celui qui doit venir
en aide, le Saint Esprit que mon Père enverra en mon nom, vous
enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit.”
 »
(Jn 14.16-26)

 

Je
voudrais parler d’un possible malentendu : s’il est dit
que les disciples ne seront pas orphelins, ils ne vont pas pour
autant retrouver un Dieu présent comme avant. La foi ne va pas
consister pour les croyants à vivre dans la continuité
de ce que les disciples ont connu en cheminant avec le Christ. Les
récits de résurrection soulignent que les disciples
reverront le Christ fugitivement, mais sans le reconnaître s’il
n’y avait sa parole. L’évangile selon Jean se clôt
d’ailleurs sur une nouvelle béatitude pour les croyants
 : « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.
 » (Jn 20.29)

Le
Dieu qui a pris congé n’est plus accessible
immédiatement : il y aura quelqu’un d’autre, un
témoin, pour aider les hommes et les femmes qui se tourneront
vers lui. Ce témoin n’est ni un prêtre, ni une
institution, ni un rite, ni une disposition intérieure de
l’homme. C’est le Saint Esprit qui enseignera et
rappellera tout ce que Jésus a dit. Ce n’est donc pas le
croyant qui rejoint Dieu par sa mystique, sa piété, ses
œuvres, mais c’est l’esprit qui agit de telle sorte
que l’événement historique de la venue de Jésus
soit d’une actualité décisive pour le croyant.
Comment ? La réponse de Jésus à la question de
Jude indique que le Père et Jésus sont unis et
habiteront chez le croyant. On peut comprendre qu’il s’agit
là d’une relation de foi qui s’établit dans
l’amour mutuel. Le monde, c’est-à-dire le lieu où
la parole de Dieu en Jésus Christ n’est pas reçue,
ne peut concevoir cela.


Les spécialistes du
Nouveau Testament ont bien sûr toujours essayé de
décrypter ce que pouvait signifier cette expression de Saint
Esprit. Le nom donné en grec dans le quatrième évangile
à l’esprit saint, au souffle de Dieu, c’est le
paraclet. Le professeur Michel Bouttier écrivait que la racine
hébraïque de ce mot « évoque la compassion
d’un Dieu qui ne veut pas sévir, accorde un sursis,
remet sa peine à un peuple n’ayant cessé de le
décevoir et que lui-même ne cesse de chérir. Il
est celui qui transmet la présence consolatrice de Dieu,
présence promise pour les derniers temps et qui met fin à
la solitude »[2].
Cette expression suggère que le souffle, l’esprit
assiste le croyant. Le mot paraclet, qui vient de la racine « 
être appelé auprès de… » peut donc
se traduire par : avocat, défenseur, consolateur,
intercesseur, tuteur, réconfort, soutien.

Autant
de mots pour dire aux croyants éprouvés par l’absurde
de leur condition qui contredit leur foi, qu’ils sont
contemporains de la parole et de la présence de Jésus,
qui dans son amour pour les siens, manifeste l’amour du père
pour l’humanité. Il ne s’agit pas seulement d’un
enseignement, mais de l’offre d’une nouvelle vie. Et
celle-ci est pour la moins inattendue.

Les
croyants étaient mis en déroute par la perte de celui
en qui leur vie avait pris tout son sens. Si pour eux rien ne sera
comme avant, tout commence désormais dans une nouvelle
relation de foi. Par elle, Jean nous dit que l’on peut passer
de la peur du manque ou de l’égarement sur des chemins
sans issue, à un cheminement confiant par la grâce de
quelques paroles.

 


Seigneur,


Si quelqu’un m’aime,
il gardera ma parole… Voilà ce que tu nous laisses, ô
notre sauveur. Certains n’ont que des nippes, d’autres de
somptueuses demeures à donner en héritage. Tes habits,
ce sont les bourreaux qui les partageront et de maison, tu n’en
possédais point. Tu nous lègues ta parole, ce qu’un
homme peut remettre de plus léger aux mains de ses héritiers,
les mots, les mots qu’il a dits. Mais parce que ces quelques
mots nous ouvrent accès jusqu’au cœur de toi-même,
et la porte de ce monde insoupçonné du nôtre, le
Royaume, parce que ces quelques mots qui nous viennent de toi sont
les termes de notre liberté, nous les garderons de toutes nos
forces. Grâce à eux, nous savons pour toujours qui tu es
ô Jésus. Loué sois-tu pour ton esprit qui
communique à ta parole le souffle même qui l’animait.
Que ton esprit demeure notre mémoire ! Amen.[3]

 




[1]
Jacques ELLUL,
La parole humiliée, Seuil, Paris, 1981.

[2]
Michel BOUTTIER, Mots de
passe
, Cerf, Paris, 1993, p. 49.

[3]
Michel BOUTTIER, Quêtes
et requêtes
, Cerf, Paris, 1983.