Carême 2011 :

Déjà réconciliés ? !

Chapitre 1 Déjà réconciliés ? !

C’est à toi que je m’adresse, ma sœur, mon frère.
Car il y a une Parole pour toi, pour toi personnellement,
aujourd’hui. Qui que tu sois, quel que soit ton âge, quelle
que soit ton histoire, quels que soient tes doutes et tes
inquiétudes. Quoi que tu aies fait ou que tu n’aies pas
fait, quoi que tu aies dit ou que tu n’aies pas dit, quoi que
tu te reproches, quoi que tu regrettes. Quelle qu’ait été
ta journée, depuis ton réveil ce matin, journée brumeuse
ou journée ensoleillée, journée de lassitude, de trouble, ou
au contraire instants de grâce, inexplicables, insaisissables
et fugaces. Oui, pour toi, qui que tu sois, quoi que tu
vives en ce moment, il y a une Parole qui t’est adressée
aujourd’hui, et qui vient te rejoindre maintenant, là où tu
es, là où tu en es.

Nous venons d’entrer dans le Carême. Le Carême
est un temps très particulier, qui ne ressemble à aucun
autre. Le temps qui précède Pâques, le temps de la montée
vers Pâques. Quarante jours, quarante jours pendant
lesquels nous cheminons. Nous nous souvenons des quarante
années de marche du peuple hébreu vers la terre promise.
Nous faisons mémoire des quarante jours de jeà »ne
et d’épreuve dans le désert, dont Jésus est sorti victorieux.
Et nous mettons nos pas dans les pas du peuple hébreu,
nous traversons nous aussi le désert de notre vie, le désert
de nos doutes, de nos regrets et de nos lassitudes, nous le
traversons en regardant vers Jésus. Le désert est le pays de
la sécheresse, le pays de la soif. Toi et moi, ma sœur, mon
frère, nous avons soif, soif de comprendre, soif de trouver
du sens, soif de justice, soif de paix, soif d’amour, soif de
tendresse. Le Carême peut être pour toi comme pour moi
le temps de la soif de Dieu.

Mais tout désert comprend des oasis. Une oasis est
un lieu extraordinaire, un lieu où jaillit de l’eau vive au
milieu du désert. Et tout au long du Carême tu pourras
étancher ta soif, tu pourras te désaltérer à chacune de ces
oasis, tu pourras faire halte à la source d’eau vive, avant de
reprendre ta route. Tu pourras recevoir une Parole qui t’est
personnellement adressée, comme une lettre d’amour.

Le Carême est un temps privilégié. Une opportunité.
Une occasion favorable. La langue grecque du
Nouveau Testament dira : un Kairos. Un Kairos est un
moment tout à fait spécifique qui se dégage du temps ordinaire
pour nous offrir une occasion à saisir, pour nous
tendre une perche. Ce serait dommage de ne pas mettre à 
profit ce Kairos, et de laisser le temps ordinaire, la routine
du quotidien, reprendre le dessus, imposer son rythme.

C’est pourquoi je t’invite, mon frère, ma sœur, à profiter
de cette opportunité, de cette mise entre parenthèses du
temps, de cette suspension de la course effrénée de ta vie
(courir après quoi ? courir pour qui, pour quoi ? nul ne
le sait plus). C’est pour cela que je t’invite à changer de
rythme durant ces six semaines du Carême. à‚¬ prendre le
temps de considérer ta vie. à‚¬ prendre le temps de t’abreuver
à la source. à‚¬ prendre le temps d’une halte à chaque
oasis. Afin que tu puisses recevoir cette Parole qui t’est
personnellement adressée. Lorsque tu reçois, de ton bien-
aimé ou de ta bien-aimée, une lettre d’amour, vas-tu la
parcourir d’un oeil distrait, tout en poursuivant ta course
et ton travail, tout en laissant la télévision allumée ? Non,
tu vas monter à ta chambre, tu vas fermer la porte, tu vas
t’assurer que tu ne seras pas dérangé(e), tu vas te mettre
en condition de silence, de silence intérieur, et de sérénité,
de réceptivité, pour ouvrir l’enveloppe délicatement, et
ouvrir ton cœur dans le même mouvement.

Aujourd’hui, une lettre d’amour a été expédiée
à ton intention, une Parole d’amour se tient devant toi,
pour toi. Seigneur, mon Dieu, mon Père, donne-moi le
silence intérieur dont j’ai besoin, donne-moi d’accueillir
ton amour, ouvre mon cœur à ta Parole. Amen.

« Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ, et
il nous a demandé d’annoncer cette réconciliation.
Oui, c’est Dieu qui a réconcilié le monde avec lui,
par le Christ. Il ne tient plus compte des fautes des
êtres humains, et il nous charge d’annoncer cette parole
de réconciliation. C’est donc de la part du Christ
que nous prenons la parole. En réalité, par nous, c’est
Dieu lui-même qui vous lance un appel : au nom du
Christ, acceptez d’être réconciliés avec Dieu ! »
 [1] .

Ces quelques phrases, que l’apôtre Paul adresse aux
Corinthiens, de la part du Christ, ces quelques phrases
te sont adressées à toi, ma sœur, mon frère, aujourd’hui
même, par Dieu lui-même. Grâce à une série de médiations
(le langage, la lettre écrite de la main de Paul, la
traduction en français, ma propre bouche, les ondes de
la radio ou le livre que tu as sous les yeux), grâce à ces
médiations, comme le dit Paul, « c’est Dieu lui-même qui
te lance un appel : au nom du Christ, accepte d’être réconcilié
avec lui ! »

Le Carême est un temps propice à la réconciliation.
Réconciliation avec Dieu, réconciliation avec moi-
même, réconciliation avec mon frère, ma sœur, mon fils,
ma belle-fille, ma belle-mère, mon conjoint, mon voisin,
mon collègue de travail, mon pasteur, Henri ou Brigitte
qui fréquentent la même Église que moi. Réconciliation
entre Églises, réconciliation entre communautés, réconciliation
entre nations et entre peuples. Nous nous arrêterons
sur chacun de ces types de réconciliation. Mais tout
d’abord, posons-nous la question : qu’est-ce donc que la
réconciliation ? Ré-conciliation suppose qu’il y a eu rupture,
suppose qu’une relation a été rompue, a été déchirée,
a été détruite. Je n’ai plus de relation avec Henri, avec
Brigitte, avec mon frère ou ma soeur dans l’Église, avec
mon gendre, avec mon collègue. Cela signifie que je vis
à côté de lui, ou plus ou moins loin de lui, comme s’il
n’existait pas. Comme s’il avait disparu de la surface de la
terre. Comme s’il n’était plus un sujet de parole, ni un être
humain digne et responsable, et comme si sa place était
vide, ou prise par un autre. Comme si je ne pouvais plus
lui parler normalement, ni me comporter avec lui comme
avec un vis-à -vis.

Et la réconciliation, c’est le dépassement de cette
rupture, la naissance d’une nouvelle relation. Une relation
nouvelle, car on se doute bien qu’après une rupture,
la relation restaurée ne sera pas la même qu’auparavant.
Elle risque même d’être plus forte, plus riche, plus savoureuse.
Et pourtant, nous ne savons pas nous réconcilier
Personne, pas même toi, ma soeur, mon frère, personne,
surtout pas moi, personne n’osera dire qu’il ne sait pas
ce que c’est qu’une rupture, qu’il n’a jamais eu de conflit
dans sa vie, qu’aucune tension relationnelle ne l’a jamais
affecté, ne l’a jamais fait souffrir. Et personne ne dira non
plus qu’il ne souhaiterait pas se réconcilier avec Henri ou
avec Brigitte. Le conflit, la rupture de relation, est un phénomène
universel, est une expérience de tout un chacun.
Mais la réconciliation est plus rare, beaucoup plus rare.
J’espère que tu en as déjà fait l’expérience, comme moi,
mais je ne serais pas surpris que tu n’aspires toi aussi à de
nouvelles réconciliations, avec Henri ou avec Brigitte.

Eh bien, vois-tu, le Carême est le moment ou jamais,
l’occasion favorable, le Kairos. C’est ce que nous
allons voir tout au long de ces rencontres. Mais commençons
par le commencement. Commençons par cette
fameuse lettre aux Corinthiens : « Dieu nous a réconciliés
avec lui par le Christ, et il nous a demandé d’annoncer cette
réconciliation. () C’est Dieu lui-même qui vous lance un
appel : au nom du Christ, acceptez d’être réconciliés avec
Dieu ! » Commençons par le commencement, par notre
réconciliation avec Dieu. Car ta réconciliation avec Henri
ou avec Brigitte repose sur une condition préalable : ta
réconciliation avec Dieu.

Or, et c’est là la Bonne Nouvelle pour aujourd’hui,
c’est là la Parole qui t’est adressée personnellement en ce
jour : cette condition préalable est remplie ! Cette réconciliation
avec Dieu est déjà faite ! Dieu nous a déjà réconciliés
avec lui par le Christ ! Dieu t’a déjà réconcilié avec lui
par le Christ ! Nous n’avons plus qu’à accepter cette réconciliation
 ! Tu n’as plus qu’à accepter cette réconciliation !
C’est donc toute notre image, toute notre représentation
de Dieu que nous devons changer.

*****

Nous sommes en 1925, à Pise, en Italie. Un jeune
homme, d’une vingtaine d’années, intellectuel, s’intéresse
à la philosophie et à la théologie. Mais il ne sait que faire
de sa vie, comme souvent à cet âge, et surtout il est ballotté
entre des désirs contradictoires, entre ses rêves et la
réalité, il est déchiré entre ses fidélités et ses infidélités. Sa
sensibilité au monde est exacerbée, comme souvent à cet
âge, et il est à la recherche d’un lieu où jeter l’ancre, d’un
lieu où ancrer sa vie. Où trouver cette stabilité relationnelle,
cette fidélité sans faille ? Il se rend alors à la bibliothèque
de l’Université, et, sur la recommandation d’un
ami, demande à voir l’oeuvre de saint Thomas d’Aquin. Le
vieux bibliothécaire sourit, et le conduit à une salle remplie de rayonnages jusqu’au plafond : « Voilà saint Thomas
d’Aquin ». Le jeune homme en tire un volume au hasard,
en essuie la poussière, s’installe à une table à l’écart,
et en ouvrant le gros livre, tombe sur cette phrase en latin :
« Deus relatio est, sed non relativa », « Dieu est relation,
mais relation absolue, et non pas relative ».

« Dieu est relation, mais relation absolue, et non pas
relative ». L’étudiant se lève, les jambes flageolantes, va
rendre le livre, serre avec effusion la main du vieux monsieur :
« Merci, Monsieur, merci ! ». Il sort, à grands pas
court jusqu’à l’église la plus proche, se jette à genoux et
pleure tout son saoul. Tel est le récit [2] , assez étonnant, de la
conversion d’un homme, qui consacrera sa vie entière au
ministère de la réconciliation, réconciliation entre frères
et sœurs, entre Églises et entre peuples. Il s’appelait Lanza
del Vasto.

Relation non relative : tel est le paradoxe de ce Dieu,
puisque « relation » et « relativité » viennent de la même
origine étymologique. Est relatif ce qui ne se suffit pas à 
soi-même, ce qui se rapporte à autre chose, ce qui a donc
besoin d’autre chose pour être, ce qui dépend d’autrui.
Mais Dieu ne dépend de personne, et cependant il est
relation : relation non relative, mais relation absolue. Cela
signifie que lorsque Dieu crée l’homme, il s’engage pleinement
dans cette relation, il fait alliance avec l’homme,
et il est fidèle à cette alliance, il tient ses promesses, car
les relations dans lesquelles il s’engage sont absolues. à‚¬
l’inverse, nos relations à nous sont relatives, c’est-à -dire
qu’elles sont toujours marquées du sceau de l’ambivalence :
toujours menacées par les tensions, l’indifférence, l’ingratitude,
les reniements, les trahisons, toujours menacées
par l’infidélité et la rupture. Il ne s’agit pas seulement de
nos relations entre nous humains, mais de notre relation à 
Dieu. La relation de Dieu à l’homme est absolue, la relation
de l’homme à Dieu est relative, comme les relations
entre les hommes. Nos relations sont précaires, c’est pourquoi
elles doivent être soutenues, entretenues, cultivées,
nourries par la prière. Prière et précarité ont d’ailleurs la
même étymologie : c’est du fait de notre précarité, et de
la précarité de nos relations, que nous avons besoin de la
prière, pour cultiver nos relations avec Dieu et avec les
autres êtres humains.

Plus proche de nous, Ingrid Betancourt. Ingrid Betancourt
raconte dans son livre intitulé : Même le silence
a une fin [3] , que pendant ses six ans et demie de captivité,
au fin fond de la jungle colombienne, comme otage des
FARC, elle a lu plusieurs fois la Bible d’un bout à l’autre.
Auparavant, avant sa détention, elle ne pouvait pas commencer
la lecture d’un texte biblique sans s’endormir au
bout de quelques minutes. Pourquoi donc la Bible a-t-elle
été sa compagne fidèle, et même, dit-elle, celle qui lui a
sauvé la vie ? Parce qu’au milieu de tant de mensonges permanents,
de violences, de calculs, de stratégies et de manipulations,
non seulement de la part des preneurs d’otages,
mais aussi de la part de ses codétenus, la Parole de Dieu
était la seule vérité fiable, la seule qui ne l’a jamais trahie.
Elle a été pour elle une planche de salut.

Dieu n’est pas un dieu de colère et de rancune.
Dieu est amour, fidélité, pardon et plénitude. Si nous lui
sommes infidèles, lui-même nous est toujours fidèle. Paul
a une parole extrêmement forte au sujet de Jésus : « Celui
qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a fait devenir péché pour
nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » [4] . Au
risque de te choquer, je crois qu’il nous faut lire ce texte
au pied de la lettre : Jésus est devenu péché, péché à notre
place. Il n’a pas seulement pris en charge notre péché, il
s’est lui-même identifié au péché, il est lui-même devenu
mensonge, convoitise, adultère et crime, afin de nous libérer
totalement de toutes ces servitudes. Or qui est ce Jésus
qui est devenu péché pour nous, sinon Dieu lui-même,
en tant que Jésus-Christ. Et c’est ainsi qu’en Jésus-Christ,
Dieu nous a déjà réconciliés avec lui, qu’il a restauré la relation
brisée avec nous, qu’il a comblé notre éloignement
envers lui, qu’il s’est fait proche, tout proche de nous.

Dieu nous a déjà réconciliés avec lui, c’est sans
doute pour cela que nous ressentons amèrement la douleur
de la rupture, la solitude de notre éloignement. Nous
ne prenons jamais autant conscience de notre faute qu’au
moment du pardon. « Tu ne me chercherais pas, si tu ne
m’avais déjà trouvé », disait saint Augustin. Dieu vient
nous rechercher jusqu’au fond de nos déserts où nous
l’avons fui, pour nous conduire vers la terre promise. Il
n’attend plus que notre acceptation de sa réconciliation.
Non, ma sœur, mon frère, même si tu as fait du mal à 
ton prochain, ou si tu ne lui as pas fait du bien quand il
avait besoin de toi, même si tu l’as blessé en paroles, ou si
tu n’as rien dit quand il avait besoin de ton réconfort, tu
ne te confonds pas avec ton passé, tu n’es pas ton péché,
tu n’es pas la somme de tes fautes, tu ne t’identifies pas à 
ton indifférence ou à tes trahisons, tu n’as rien à regretter,
tu n’as qu’à dire oui à la vie, oui au Dieu de Jésus-Christ.
Comme le disait le théologien Paul Tillich, tu n’as qu’à 
accepter d’être accepté par Dieu. Accepter d’être accepté,
tel que tu es, tout en te sachant inacceptable. C’est ce que
Tillich appelait « le courage d’être » [5] . Accepte donc d’être
accepté, accepte d’être réconcilié avec Dieu.

Le Carême est un temps privilégié pour reconsidérer
notre vie avec Dieu et avec nos frères et sœurs. Et
pour nous souvenir de l’oeuvre réconciliatrice du Christ : il
nous a réconciliés avec Dieu, afin que nous soyons ambassadeurs
de réconciliation les uns envers les autres. Il nous
reste à décliner ensemble les différents registres de cette
réconciliation.

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Notes

[12 Co 5, 18-20. ; cf. aussi Ro 5, 9-11 ; Ep 2, 11-18 ; Col 1, 20.

[2Cf. Arnaud de Mareuil, Lanza del Vasto. Sa vie, son oeuvre, son message,
Saint-Jean-de-Braye, Dangles, 1998, p. 39-40.

[3Cf. Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin, Gallimard, 2010.

[42 Co 5, 21.

[5Cf. Paul Tillich, Le courage d’ être (1952), Paris, Casterman, 1967, p. 158, 165.