Carême 1951 :

DONNE-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE PAIN QUOTIDIEN

IV
DONNE-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE PAIN QUOTIDIEN
Matthieu 6/11

S’il ne s’agissait de la prière enseignée par le Christ à ses disciples, nous serions sans doute tentés de nous écrier : « Quel déconcertant désordre ! ». Nous venons de contempler, au delà du temps présent, l’achèvement victorieux du dessein de Dieu à l’égard du monde, nous allons être mis en présence des saintes réalités du pardon et de la vie libérée du péché, et voici qu’entre la contemplation du ciel et l’appel à la miséricorde de Dieu, nous devons faire place à un souci tout matériel, à la préoccupation de notre nourriture sous sa forme la plus élémentaire, la plus humble : notre pain quotidien ! A moins de se résigner à des répétitions machinales, notre vie spirituelle est-elle capable de changer si rapidement de plan ?

Peut-être vos réflexions sur l’Oraison dominicale vous ont-elles conduits à penser ainsi ? Pour ma part, dans ce désordre apparent, je vois un ordre magnifique ! Le Christ nous demande, dans notre prière, de mettre la cause de Dieu avant la nôtre, de parler à « notre Père » de sa gloire et de son triomphe avant de lui exposer nos besoins. Cependant il ne veut pas que ce qui est nécessaire à la vie de ses enfants soit passé sous silence. Et que faut-il d’abord à sa créature pour qu’elle accomplisse sur la terre sa vocation de fils de Dieu, sinon qu’elle existe, que son existence physique soit assurée ? En nous enseignant à demander notre pain quotidien avant le pardon de nos péchés, le Christ nous autorise à penser qu’il y a des situations de détresse matérielle, des déficiences alimentaires qui paralysent la vie spirituelle et qu’il est normal que la liberté glorieuse des enfants de Dieu soit mise en œuvre par des hommes qui mangent à leur faim. Et puis où donc cette requête aurait-elle pu prendre place sinon là où Jésus l’a insérée ? Entre la demande du pardon et celle de la délivrance ? Ou tout à la fin de l’Oraison ? C’est alors que nous ne pourrions échapper à une impression de désordre. En vérité, ce qu’aucune commission de liturgie n’eà »t sans doute osé imaginer, le Christ, dans sa sagesse, l’a voulu pour ses disciples : dès lors que le souci de la gloire de Dieu s’est affirmé premier, nous pouvons, nous devons ensuite entretenir de nous notre Père dans les cieux en mettant au premier plan l’exigence fondamentale de notre vie, à savoir que les énergies vitales indispensables nous soient données.

Et nous voyons ici comment la deuxième partie de l’Oraison dominicale s’articule avec la première. « C’est parce que Dieu est le Seigneur du ciel et de la terre que nous pouvons lui demander la nourriture chaque jour nécessaire à la conservation de la vie qu’Il nous a donnée » (1), et dans laquelle Il veut que soit manifestée la grandeur de son pardon et de sa victoire sur le Malin. Mais Il est aussi le Père, et la liberté, donnée à ceux qu’Il a adoptés comme fils de lui exposer une requête dont l’objet est si matériel, est soulignée par le contraste entre l’accent des trois premières demandes et celui des trois dernières. S’agit-il de la cause de Dieu ? Plutôt qu’une prière, c’est un vœu fervent que nous exprimons : « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne ». Mais maintenant, note Karl Barth, « la prière devient directe, explicite, impérative... Remarquez la hardiesse, je dirais même la témérité de cet appel. Voilà l’homme qui ose incommoder Dieu pour qu’il s’occupe de ses affaires ! » (2). « A toi de t’occuper de notre cause humaine », semblons-nous dire tout à coup à Dieu. Mais n’est-ce pas Dieu qui, déjà dans le Décalogue, a lié à jamais sa propre cause à la cause de l’homme ?

Abordons maintenant les paroles de notre texte : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».

, 1 ,

Je suis obligé, une fois encore , et ce ne sera pas la dernière , de vous signaler une difficulté de traduction. Le mot grec epiousios, traduit par quotidien ne se trouve nulle part ailleurs que dans notre péricope et dans le passage parallèle de l’évangile de Luc. Faut-il, comme le veut le dictionnaire le plus autorisé, lui donner le sens de nécessaire à l’existence ? Faut-il, en s’appuyant sur une autre étymologie, lire pour le jour actuel ? Ou pour le jour qui vient ? Mais celui-ci n’est pas forcément le lendemain ; la prière peut être faite le matin pour la journée et le P. Lagrange remarque avec raison que le mot aujourd’hui appelle cette traduction. La question serait tranchée si l’on connaissait avec certitude le mot araméen dont s’est servi Jésus. Or il est très vraisemblable qu’il a usé d’un terme qui veut dire : du jour. Continuons donc, comme le veulent nos liturgies, à dire : notre pain quotidien.

Est-ce vraiment de notre pain qu’il est question, du pain qui prendra place ce soir sur notre table et que nous comptons bien y voir demain et tous les jours suivants ?

Certains commentateurs, troublés sans doute par ce que la requête a de matériel, ont cherché à en spiritualiser l’objet. « Il n’est point convenable, disaient-ils déjà au temps de Calvin, que les enfans de Dieu, qui doivent estre spirituels, non seulement appliquent leurs désirs aux choses terrestres, mais y enveloppent aussi Dieu avec eux » (3). Le pain serait ici le symbole de ce qui nourrit l’âme. Le Christ n’a-t-il pas confirmé la déclaration du Deutéronome : « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (4) ? Le « pain quotidien » de l’Oraison dominicale signifierait essentiellement la force divine nécessaire aux combats, aux acceptations, à la foi de chaque jour ? Le Christ d’ailleurs, s’est appelé « le pain de vie » (5) : n’est-ce pas là la preuve que, sur ses lèvres, le mot pain revêt volontiers une signification toute spirituelle ? Pour les auteurs dont je parle, ce sens atténue le changement de plan à quoi j’ai fait allusion tout à l’heure et rend superflue l’interprétation que j’en ai donnée.

Non ! Il ne faut pas chercher à éliminer de notre demande sa signification première, qui nous fait traverser le domaine temporel. Encore convient-il de préciser ce qu’elle recouvre ! Luther voyait dans le pain tout ce qui assure au chrétien une existence matérielle libérée de graves soucis : la nourriture, le vêtement, le logement, mais encore la famille, une vie paisible, enrichie d’amitiés fidèles, s’écoulant dans une société bien gouvernée. Karl Barth ne condamne pas un tel élargissement de l’idée ; il a raison toutefois d’insister sur la simplicité si nette de la requête (6).

Pour que nous subsistions, un minimum de nourriture nous est indispensable, le minimum vital, selon une expression constamment employée aujourd’hui dans les discussions relatives au salaire. Sans ce minimum, la vie du corps est compromise et, avec elle, toute l’activité intellectuelle, professionnelle, spirituelle de l’homme. Jésus le savait mieux encore que nous. Les pauvres étaient nombreux à son époque et il n’était pas rare que des mendiants se mêlassent à la foule qui s’amassait autour de lui pour l’entendre. Les famines n’étaient que trop connues dans ce Moyen-Orient avec leur cortège de détresses et de morts. Si Jésus en a prédit le retour, c’est certainement en s’appuyant sur des faits répétés. Aux souvenirs des tragiques misères souffertes par Jacob et ses fils devaient se mêler des expériences plus récentes. Et le peu de pain indispensable à la continuation de l’existence revêtait sans doute un caractère d’extrême fragilité. Grâce à lui l’horrible faim est évitée. « Demander à Dieu de nous donner le pain signifie donc recourir à sa libre grâce qui nous tient et nous maintient au bord de l’abîme de la faim et de la mort » (7).

C’est bien cette grâce que le Christ exhorte ses disciples à demander à Celui qui veut être leur Père et les aime comme ses enfants. « Demandez et l’on vous donnera » (8), leur dit-il. Et il ajoute : « Si vous, tout mauvais que vous êtes, savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent » (9). Quelle chose meilleure que le pain quotidien pourrait être accordée à des hommes qui ont à fournir le labeur, également quotidien, grâce à quoi ils assurent la vie de leur foyer ?

Cependant Barth a raison de nous rappeler que, dans la Bible, « le mot pain est aussi le signe temporel de la grâce de Dieu ». « Le pain, c’est la promesse, et non seulement la promesse, mais aussi la présence de cet aliment qui nourrit pour de bon et pour toujours » (10). Il ne s’agit donc pas de spiritualiser l’objet de notre prière, mais, en écoutant la promesse qui nous y est faite, de discerner jusqu’où s’étend l’action de cette grâce dont nous attendons qu’elle nous maintienne dans l’existence. Ne craignons pas qu’une importance excessive soit donnée ici à notre vie corporelle. Elle aussi est un signe, parce que cette vie, si précaire et fragile qu’elle soit, porte en elle la promesse de la vie à quoi Dieu nous appelle. Et c’est pourquoi nous devons demander à « notre Père qui est aux cieux » de nous accorder la subsistance nécessaire à la vie de notre corps. Corps de misère et d’humiliation, disait l’apôtre Paul, mais en même temps, pour le chrétien, temple du Saint-Esprit qui y édifie peu à peu l’homme d’éternité.

, 2 ,

« Notre Père donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Cette prière de l’Eglise universelle doit avoir un sens pour chaque disciple du Christ, qu’il soit pauvre ou riche. En a-t-elle vraiment un pour le riche ?

Je ne pense pas ici à ces « riches » dont les fantaisies et les gaspillages sont une offense à la misère de tant de créatures humaines. Je pense à ceux que les pauvres considèrent comme les riches, précisément parce qu’ils sont assurés, à la différence des premiers, d’avoir chaque jour assez d’argent pour envoyer acheter à la boulangerie ou y chercher eux-mêmes leur « pain quotidien ». Lorsqu’ils prient l’Oraison dominicale, quelle signification peuvent-ils donner à la requête que nous méditons ?

Me trompé-je en croyant qu’un grand nombre de mes auditeurs d’aujourd’hui sont parfaitement tranquilles en ce qui concerne le pain qu’ils souhaitent manger ce soir et demain et les jours suivants ? Même si le prix en monte encore, ils sont sà »rs qu’ils seront toujours en mesure de se le procurer. Certes, il leur faudra peut-être se restreindre sur des éléments plus coà »teux de leur nourriture et, d’une façon plus générale, de ce qu’on appelle leur train de vie. Le pain ! Ils n’en manqueront jamais. Alors, si vraiment leur situation temporelle leur en garantit d’avance la possession, pourquoi demanderaient-ils à Dieu de le leur donner ? Est-il même convenable qu’ils le Lui demandent ? Si l’Oraison dominicale ne les y incitait, auraient-ils jamais l’idée d’entretenir Dieu de leur pain de chaque jour ?

Ils n’oublient qu’une chose, ces privilégiés : c’est que le Christ leur commande de dire, non pas : donne-moi mon pain quotidien, mais donne-nous notre pain quotidien. Une fois encore , et ce n’est pas la dernière , l’Oraison dominicale nous rappelle son caractère fondamental : défense aux disciples du Christ de se présenter chacun pour soi devant Dieu ; obligation leur est faite de prendre leurs frères en Christ avec eux, dans leur pensée et dans leur amour, quand ils s’approchent de Dieu pour le prier. Que cela nous soit facile ou non , ayons la simplicité de ne pas ignorer que c’est nous qui sommes en cause , nous devons faire, grâce à la Prière du Seigneur, l’apprentissage d’une vie chrétienne où nous sommes sà »rs, nous, de ne pas mourir de faim dans les jours qui viennent. Mais avons-nous la même certitude pour tous ceux qui, aujourd’hui, sont avec nous, comme nous, membres de l’Eglise de Jésus-Christ ?

Dans quel monde prions-nous cette prière ? Nous évoquions tout à l’heure le temps, marqué par la misère et la famine, où vivait Jésus. Mais notre monde de 1951, comment nous apparaît-il lorsque nous demandons à Dieu, dans la communion de l’Eglise, le pain que doivent attendre de Lui tous les disciples du Christ ?

La misère ? L’angoisse du pain de demain pour la femme et les enfants ? Hélas, ce minimum vital dont nous avons déjà parlé, nous savons qu’en France un nombre considérable de travailleurs, et aussi d’économiquement faibles (quelle expression tragique !), en sont toujours privés. Nous préférons n’y pas penser, ne pas regarder en face la réalité. Ne serait-ce pas consentir d’avance aux sacrifices qu’il faudra bien réclamer de ceux dont le pain est assuré pour que leur sécurité devienne celle de tous ? A écarter de nous l’image de ce qui est, nous ne le supprimons pas. Et lorsque nous qui sommes riches, non pas à notre avis certes, mais de l’avis de ceux qui connaissent aujourd’hui la faim, nous disons à Dieu : « Donne-nous notre pain quotidien », nous ne pouvons pas, si nous sommes sincères devant Dieu, ne pas voir passer devant nos yeux le cortège de tous ceux qui, en France et dans le monde, souffrent de la faim.

Car nous vivons dans un monde qui a faim. Je feuilletais ces jours-ci le premier volume d’une collection nouvelle appelée la Géographie de la faim (11). On a faim en Allemagne où plus de dix millions de « personnes déplacées » posent à l’Europe, aux Etats, aux Eglises, aux organisations internationales, un effrayant problème de ravitaillement. On a faim dans l’Amérique du Sud où la sous-alimentation est de règle dans plusieurs Etats. On a faim, on meurt de faim dans l’Inde où la famine, celle qui tue des millions d’êtres humains, commence d’exercer ses ravages. Plus de la moitié de la population du globe est insuffisamment nourrie, souffre d’une alimentation impropre à fournir au corps humain ce que celui-ci réclame pour agir sans être aussitôt écrasé de lassitude ou d’avance paralysé par une insurmontable faiblesse. Qu’ils soient païens, musulmans, juifs, incroyants ou chrétiens, ces hommes, ces femmes, ces enfants qu’une faim lancinante accompagnera, peut-être jusqu’à leur mort, peu importe en ce moment. Parmi eux, en tout cas, se trouvent, en grand nombre, les nous de notre prière : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».

L’Eglise ne peut pas échapper à l’angoisse du problème social, car chaque fois qu’elle prie l’Oraison dominicale, il s’impose à son attention, à son étude, à sa recherche des initiatives hardies, à tout le moins des suggestions nécessaires. Le nom de Dieu n’est pas sanctifié par des chrétiens qui jettent un voile de pudeur sur les misères des affamés de l’Europe, de l’Amérique, de l’Afrique ou de l’Asie. Sa volonté certaine est que ceux qui ont le superflu , ou simplement le nécessaire , partagent avec ceux qui ne l’ont pas. « Partage ton pain avec l’affamé » (12), nous dit Dieu par le prophète de l’exil. Comment, ce soir encore, ne verrions-nous pas notre prière revenir à nous avec une question de Dieu ? « Donne-nous... », lui disons-nous. Et il nous demande : « Donnes-tu... ? ».

, Mais qu’y pouvons-nous, après tout, si la situation est celle que je viens d’indiquer ? Nous comptons des frères et des sœurs en Christ parmi ceux qui ont faim ? Sans doute, mais « suis-je le gardien de mon frère ? » (13) osons-nous répéter, même après Caïn ! En quoi sommes-nous responsables de cet état de choses ? Que, loin d’imiter le mauvais riche de la parabole, nous partagions notre pain avec des frères en la foi, ou simplement en humanité, qui souffrent à notre porte, nous devons, nous voulons le faire ! Qu’on ne nous demande pourtant pas d’assumer la misère de tous les affamés de la terre !

, Que d’actions de grâces pourtant nous devrions faire monter vers Dieu ! Il ne veut pas nous laisser tranquilles, égoïstement installés dans une paisible quiétude religieuse. Il entend que sa cause devienne notre cause, et sa cause est celle de tous ses enfants, qu’ils la connaissent, qu’ils l’acceptent ou non pour Père dans le ciel. Bien sà »r, nous ne pouvons pas, à nous seuls, résoudre les immenses et tragiques problèmes qui nous assaillent de toutes parts dès qu’à l’école de l’Oraison dominicale nous commençons à prendre notre christianisme au sérieux. Mais nous pouvons demander à nos Eglises d’y attacher leur réflexion, de s’unir les unes aux autres pour chercher les solutions à proposer. Ai-je besoin de dire que le Conseil œcuménique des Eglises connaît la hantise de toute cette misère et considère comme l’une de ses tâches primordiales de travailler, au moins partiellement, à sa guérison ? A nous de l’encourager, de le pousser, de l’aiguillonner dans son effort. A nous aussi, qui sommes assurés de notre pain quotidien, de prendre en charge dans notre intercession la détresse élémentaire du monde.

, 3 ,

Mais sommes-nous si certains que nous le croyons de pouvoir, chaque matin, compter sur notre pain de la journée ? Sommes-nous si prompts à oublier les épreuves d’un passé encore récent ? Avons-nous perdu déjà le souvenir du pain des années de guerre et d’occupation ? Quand le blé n’était plus porté au moulin et que le boulanger ne recevait pas de farine, le rationnement devenait bientôt inévitable. La fraude aidant, ce qui restait du pain quotidien prenait vite une saveur de corruption. Avec quelle ferveur pourtant nous avons demandé à Dieu de nous accorder chaque jour cette étrange mixture ! Nous connaissions la faim, alors, et ses tiraillements que l’acharnement au travail , ou le sommeil , ne faisaient pas toujours taire !

Qui donc se serait dit assuré de son pain quotidien en ce temps qui nous paraît aujourd’hui si lointain ? La précarité de toutes choses, à commencer par la subsistance, était une évidence, et la prière que nous méditons ce soir nous unissait les uns aux autres comme un lien d’anxiété et d’espérance. Faut-il rappeler que cette fragilité demeure ? Que des troubles politiques ou sociaux se manifestent, que la paix s’avère gravement menacée, et tous les possibles surgiront à l’horizon des peuples encore ou de nouveau privilégiés... Ah, c’est alors que notre requête ne sera plus une vaine redite !

Ces souvenirs et ces possibilités devraient nous aider à comprendre l’étroite relation qui existe entre le pain quotidien que nous demandons à Dieu et la paix du monde. Ce qui menace la paix c’est, avant tout, le déséquilibre d’un monde où des masses immenses d’hommes ont le sentiment que l’injustice de leur condition les réduit à une constante déficience de leurs énergies vitales. Les mal nourris n’ont aucun intérêt à défendre des réformes qui satisfont les privilégiés. Et, je le répète, ceux-là sont plus nombreux que ceux-ci.

La paix sociale, qui ne peut reposer que sur une équitable répartition des produits essentiels à la vie de l’homme, est la meilleure chance du maintien et de la consolidation de la paix internationale. Prier : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », en consentant aux responsabilités et aux sacrifices que cette prière implique, c’est prier pour la paix du monde. Mais cela, acceptons-nous de l’entendre dans la quatrième demande de l’Oraison dominicale ?

Et si nous l’entendons, sommes-nous prêts à être des disciples de Jésus-Christ usant de toute l’influence dont ils disposent dans le milieu social qui est le leur pour obliger leurs frères en privilèges à ôter de leurs yeux le bandeau qui les empêche de voir, dans sa poignante réalité, la souffrance et la détresse économique d’un si grand nombre de nos semblables ?

Faut-il redire encore qu’en demandant à Dieu notre pain quotidien, c’est du pain des autres que nous lui parlons en même temps que du nôtre ? Mais ces autres, qui sont-ils dans la prière enseignée par Jésus ?

Il est certain que le Sermon sur la montagne renferme, dans sa diversité si riche, un enseignement donné par Jésus à ses disciples. C’est à eux seuls qu’il commande de prier ainsi. Cette très petite compagnie de jeunes hommes, qu’il a recrutés depuis les premiers jours de son ministère, dont il entend faire le noyau de l’Israël nouveau, qui préfigure l’Eglise, qui est déjà l’Eglise, c’est elle qui reçoit du Maître la prière de l’Eglise universelle. C’est pour elle-même qu’elle doit l’adresser à Dieu. Et les innombrables qui, de siècle en siècle, seront incorporés à l’Eglise, dans quelque confession que ce soit, s’uniront à la prière des premiers disciples, la feront leur et, la priant dans l’Eglise, la prieront pour l’Eglise et pour ses fidèles, car c’est au nom de tous et pour tous que chaque disciple dit : « Notre Père donne-nous, pardonne-nous, délivre-nous ».

Alors ? Les autres, ce sont les chrétiens ? Uniquement les chrétiens ? C’est pour eux seuls que dans un monde que menace la famine, ils doivent demander ce qui est nécessaire à la conservation de la vie ? Et Dieu ne doit pas se soucier de tous ceux , et quelle multitude ils constituent , qui ne le connaissent ou ne l’acceptent pas encore pour Père ?

Le Sermon sur la montagne répond à ces questions. Oui, les disciples du Christ doivent, dans la communion les uns des autres, demander leur pain et tout ce qu’il signifie à Celui dont ils se savent et se veulent avec joie les enfants. Non pas dans le désir égoïste de recevoir ce dont d’autres seraient privés. Mais pour le recevoir de la main de Dieu, dans la foi et avec action de grâces ; pour ne jamais oublier qu’ils ne peuvent attendre que de leur Père qui est dans le ciel la bénédiction sans laquelle leur labeur temporel ne saurait être efficace. Quant à ceux qui se rattachent à l’incroyance ou à une croyance étrangère à l’Evangile, la providence de Dieu s’étend sur eux aussi. Dieu, déclare Jésus, « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (14). La prière des disciples doit les présenter à Dieu, à condition qu’elle soit, comme toute prière, un engagement : « Si ton ennemi a faim, écrivait Saint Paul aux chrétiens de Rome, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne lui à boire » (15).

, 4 ,

Pouvons-nous, au point où nous sommes arrivés, nous demander quelle signification attache à notre requête le chrétien que la pénurie de ses moyens, l’extrême incertitude de son existence matérielle, jettent dans une angoisse de chaque jour ?

Peut-être ce chrétien, sans cesse menacé, selon une formule affreuse, de « perdre son pain quotidien », ou en quête d’un emploi qu’il ne parvient pas à trouver, a-t-il le sentiment d’être victime de l’injustice des hommes ? J’ose croire, cependant, qu’il ne s’isolera pas, dans son angoisse, de tous les frères que sa prière doit présenter à Dieu, en tout cas des autres chômeurs que guette la faim, des sous-alimentés qu’il croise sur sa route. Lorsqu’il dit : « Donne-nous », pense-t-il aussi aux riches qui connaissent, eux, cette sécurité que lui ne possède pas ? Il y a souvent plus de générosité dans le cœur de ceux qu’on appelle les pauvres que dans le cœur des riches. Quelle grâce d’en rencontrer qui, parce qu’ils se veulent chrétiens, interdisent à l’amertume ou à la haine de triompher en eux et n’excluent de leur prière aucun frère en la foi !

Priant pour eux-mêmes en même temps que pour tous, ils accomplissent, dans l’insécurité de leur vie temporelle, l’acte si difficile et si simple qui consiste à faire confiance à Dieu, à s’en remettre sans réserve à son amour et à sa générosité. Encore une fois, c’est très facile de dire à Dieu : « Donne-nous », quand on est sà »r de pouvoir se procurer ce qu’on lui demande. Mais quel exemple que celui du chrétien qui, ne possédant rien et sachant ne pouvoir compter sur aucune aide humaine, met devant son Père qui est aux cieux, en priant la prière du Seigneur, la détresse et, tout à la fois, la confiance de son âme chrétienne ! Lui aussi prie dans l’Eglise de Jésus-Christ, dans l’Eglise qui, sans connaître son nom, prie pour lui comme pour tous ses fidèles, pauvres ou riches dont Dieu veut, non la mort, mais la vie. Comment ne la croirait-il pas solidaire de sa misère ? Comment ne penserait-il pas que c’est en elle et par elle que sa prière sera exaucée ?

Est-ce que dire à Dieu : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » ôte le droit de dire aux hommes, et d’abord à ceux dont on se sait le frère en la foi : « Donne-nous notre pain quotidien » ? Est-ce que mettre sa confiance en Dieu interdit d’adresser aux hommes un appel à soulager une misère humaine, ou bien une requête fondée sur ce qui paraît juste ? Dieu n’use-t-il pas souvent des hommes pour exaucer en son nom la prière de ses enfants ? Et dès lors ceux-ci ne se sentent-ils pas autorisés, après avoir mis leur pauvre cœur à nu devant Dieu, à compter sur l’amour fraternel de l’Eglise et sur son sens de la justice ? Toutes ces questions, et d’autres encore, s’imposent à notre réflexion lorsque nous prolongeons notre méditation de cette prière presque enfantine en apparence : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Ah, ne les écartons pas : elle ouvrent devant nos regards des horizons que notre incrédulité nous cache trop souvent et que l’Eglise devrait offrir plus généreusement à la contemplation de notre foi.

L’Eglise ! Elle aussi, dans sa prière, dit à Dieu : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Elle a besoin de pain pour elle-même et pour ses pasteurs, pour ses œuvres apostoliques et pour leurs missionnaires, pour son témoignage dans la nation et dans le monde. Elle le demande... Peut-être cède-t-elle parfois à la tentation de le demander plus aux hommes qu’à Dieu ? Mais ses fidèles, unis dans sa prière, y entendent-ils l’appel que Dieu leur adresse ? Le pain de l’Eglise ? Quand donc comprendrons-nous que c’est par nous que Dieu veut le lui donner, par nos offrandes, par nos sacrifices ? Le pain quotidien que Dieu veut donner à son Eglise, ce sont des chrétiens se donnant eux-mêmes dans la communion du Christ et se consacrant à l’œuvre de leur Seigneur dans et par l’Eglise, avec ce qu’ils possèdent et tels qu’ils sont. Comment ne rougirions-nous pas de notre égoïsme, de notre avarice, de notre paresse spirituelle, lorsque nous entrevoyons que, par nous, par ce que nous donnons et plus encore par ce que nous sommes, Dieu veut exaucer la prière de l’Eglise universelle : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » ?

Par nous ? Non, par Jésus-Christ qui a exaucé la prière que lui-même a mise dans notre cœur. « Hors de moi vous ne pouvez rien faire » (16), a-t-il dit à ses disciples. Hors de lui, sans lui, l’Oraison dominicale, en particulier la requête que nous venons de méditer, se rétrécit à la mesure de notre égoïsme toujours renaissant. Lui seul, nous apprenant à écouter en elle ce qu’en son nom nous devons prier, nous y fait entendre l’appel et la promesse de Dieu. Appel à recevoir notre vie, toute notre vie, temporelle et spirituelle, celle de la terre et celle de l’éternité dont la première est le signe, comme le don chaque jour renouvelé de l’amour du Père. Et promesse qu’en lui est notre seule et totale sécurité : « Ne vous faites pas de souci en disant : "Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? De quoi serons-nous vêtus ?" Tout cela, ce sont les païens qui le recherchent. Or, votre Père céleste sait bien que vous en avez besoin. Cherchez premièrement son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît ! » (17).

Ainsi parlait Jésus, enseignant ses premiers disciples. Ainsi parle-t-il encore pour nous faire comprendre, à nous chrétiens du XX° siècle, chrétiens de l’âge atomique, que la sérénité, et la paix, et la joie et la vie, sont accordées, non aux hommes que dominent l’agitation et la peur, mais à ceux qui, se sachant et se voulant fils de leur Père dans les cieux, vont à Lui avec une filiale confiance sans jamais se lasser de lui dire au nom de tous et pour tous : « Donne-nous... ».

Amen !

 

--------------------------

(1) Hébert ROUX, L’Evangi1e du Royaume, Paris, Je Sers, p. 81.
(2) Ouvr. cité, p. 42.
(3) Instit. chrét., III, xx, 44.
(4) Matthieu 4/4, Deutéronome 8/3.
(5) Jean 6/35, 48, 51.
(6) Ouvr. cit., p. 44.
(7) BARTH, ouvr. cit., p. 44.
(8) Matthieu 7/7.
(9) Matthieu 7/11.
(10) Ouvr. cité, p. 45.
(11) Josué DE CASTRO, La Géographie de la faim, Paris, Edit. ouvrières, Economie et Humanisme.
(12) Esaïe 58/7.
(13) Genèse 4/9.
(14) Matthieu 5/45.
(15) Romains 12/20.
(16) Jean 15/5.
(17) Matthieu 6/31-33.