Carême 2008 : ÉTRANGES TÉMOINS DE LA PASSION

DISCIPLES EN SECRET
JEAN 19,38-42

Pour cette cinquième rencontre, je vous propose de partir à la rencontre de deux disciples peu connus. Deux disciples qui, pour des raisons sans doute très personnelles, ont choisi de suivre Jésus d’une façon pour le moins discrète. C’est l’évangile de Jean qui nous permettra aujourd’hui de faire leur connaissance. Il nous les présente, après la mort de Jésus, dans un jardin, proche du lieu de la crucifixion. Ces deux disciples y sont réunis dans un souci commun, celui d’offrir à leur maître décédé une sépulture digne de ce nom.

Lecture de l’évangile de Jean, chapitre 19, versets 38 à 42 :

38 Après cela, Joseph d’Arimathée, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate la permission de prendre le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc, et prit le corps de Jésus. 39 Nicodème, qui auparavant était allé de nuit vers Jésus, vint aussi, apportant un mélange d’environ cent livres de myrrhe et d’aloès. 40 Ils prirent donc le corps de Jésus, et l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, comme c’est la coutume d’ensevelir chez les Juifs. 41 Or, il y avait un jardin dans le lieu où Jésus avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne encore n’avait été mis. 42 Ce fut là qu’ils déposèrent Jésus, à cause de la préparation des Juifs, parce que le sépulcre était proche.

La façon dont les deux personnages sont présentés mérite qu’on s’y arrête un instant. De Joseph d’Arimathée, Jean nous dit qu’il était disciple de Jésus, « en secret, par crainte des juifs ». Par quoi il faut évidemment entendre, non pas par crainte du peuple juif, mais des responsables religieux de l’époque qui avaient décidé de liquider l’encombrant prophète de Nazareth. L’évangéliste ne nous dit rien de plus sur Joseph que cette mention passagère, presque fuyante. Mais nous connaissions déjà le personnage, et, par Marc, nous avions appris, lors de la première conférence, qu’il avait demandé le corps de Jésus à Pilate et avait acheté un drap pour l’envelopper. Nous l’avions même imaginé rachetant le drap du jeune homme au soldat qui avait essayé de mettre la main sur lui. De Nicodème, l’évangéliste nous rappelle ici dans quelle étrange circonstance il a, la première fois, fait connaissance de Jésus : « Nicodème qui auparavant était allée de nuit vers Jésus » nous rappelle-t-il. Et ce rappel n’est pas anodin : pour comprendre la démarche de Nicodème il faut en effet revenir à cette première rencontre avec Jésus.

Évangile de Jean, chapitre 3, versets 1 à 10 :

1 Mais il y eut un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, un chef des Juifs, 2 qui vint, lui, auprès de Jésus, de nuit, et lui dit : « Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de Dieu ; car personne ne peut faire ces signes que tu fais, si Dieu n’est avec lui. » 3 Jésus lui répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau (ou : ne naît d’en haut) il ne peut voir le royaume de Dieu. » 4 Nicodème lui dit : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? » 5 Jésus répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. 6 Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est Esprit. 7 Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau. 8 Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit. » 9 Nicodème lui dit : « Comment cela peut-il se faire ? » 10 Jésus lui répondit : « Tu es le docteur d’Israël, et tu ne sais pas ces choses ! »

« Nul ne peut voir le Royaume de Dieu s’il ne naît de nouveau , ou traduit encore autrement : s’il ne naît d’en haut. » Voilà la déclaration étrange avec laquelle, depuis cette nuit où leurs chemins se sont croisés, Nicodème se débat intérieurement : qu’est-ce donc que « naître de nouveau » ou « naître d’en haut » ? Voilà ce qui le tourmente désormais. Cette simple phrase a tout remis en question. Négativement d’abord. En lui assénant, comme un véritable coup de poing, que son savoir de théologien, son statut social et son autorité morale au regard des hommes, que tout cela ne pouvait ni « voir », ni « entrer » dans le royaume de Dieu. Son intelligence, son savoir, sa sagesse : tout cela ne lui permettrait jamais d’aller au-delà de ce monde et de sa réalité. Mais, dans le même temps, et positivement, Nicodème a entendu autre chose dans les mots de Jésus. Nicodème a aussi entendu qu’un possible nouveau se faisait jour. Nicodème a entendu, dans les paroles de Jésus, l’offre d’une liberté inespérée, celle d’échapper au destin et aux déterminismes de ce monde. De cette « nouvelle naissance » dont Jésus affirme qu’elle seule permet de « voir » et « d’entrer » dans le Royaume des Cieux, de cette « naissance d’en haut » ou « de l’esprit », Nicodème apprend qu’elle est placée sous le signe de la liberté : comme le vent, celui qui est né de l’esprit nul ne sait d’où il vient ni où il va.

Cette naissance d’en haut brise donc tous les déterminismes. Elle interdit que l’on enferme définitivement l’être humain dans son origine, dans sa parenté, dans son histoire, dans ce que l’on appelle parfois le destin et qui est, le plus souvent, signe de malédiction, ce à quoi l’on n’échappe pas. Cette naissance d’en haut permet une ouverture dans les enfermements qui plombent l’existence. Cette naissance d’en haut signifie que la vie de l’homme ne se limite ni ne s’épuise dans le faire ou dans l’avoir, dans la science ou le savoir. La naissance d’en haut signifie qu’il y a une dimension de la vie qui est au-delà de ce dont je dispose et de ce que je suis en mesure de constater, de par mes origines, mon savoir, mes possessions. Cette naissance d’en haut est une possibilité qui s’inscrit dans ma vie présente ici et maintenant. Elle se propose à moi comme un re-définition, une réorientation de mon existence. Face aux pesanteurs qui m’affectent, elle inscrit du possible et de l’inattendu. Ma vie historique reçoit alors un fondement nouveau et une ouverture. Au lieu que mon existence soit marquée par un déterminisme incontournable, elle m’est rendue comme un espace ouvert, comme un lieu d’action de création et de célébration quelles que soient ma situation physique ou sociale, quelles que soient mes origines, les paroles et les projets qui ont précédé ma venue en ce monde !

Naître d’en haut, naître de nouveau, naître de l’esprit : comment cela serait-il donc possible ? demande Nicodème. « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va : ainsi celui qui est né de l’esprit ! » lui répond Jésus. Tu entends sa voix. C’est cela que Nicodème n’a peut-être pas compris, cette nuit-là , dans la métaphore du vent que Jésus lui propose : il ne s’agit pas d’un retour aux origines où, par quelque miracle il serait possible de recommencer à zéro. Il s’agit d’entendre quelque chose qui vient de l’extérieur : la voix du souffle, la voix de Celui dont l’origine est non maîtrisable et l’avenir non connu de quiconque. D’entendre une parole véritablement nouvelle qui ouvre devant moi un horizon inconnu jusque-là . Pas n’importe quelle parole. Pas de ces paroles à la générosité creuse qui, ne parlant qu’à elles-mêmes, résonnent du vide qui les constitue.

Pas non plus une parole culpabilisante qui en appelle aux qualités de l’auditeur, exigeant de celui qui écoute telle ou telle aptitude et abandonnant en route celui qui n’a rien à proposer en échange que sa misère, ses failles, son manque. La parole qu’il est possible à tout homme d’entendre est différente, d’une différence qualitative absolue. Elle est cette parole faite chair qui appelle l’être humain par son nom, l’accueille avec ce qu’il est, sans lui demander compte de sa vie. Une parole qui n’exige ni soumission servile, ni qualités particulières. C’est cela l’expérience de la naissance « d’en haut » : vivre d’une parole qui me permet d’exister non pas de ce que l’on a voulu pour moi ou que j’ai voulu prouver à ceux qui m’ont mis au monde et à ceux qui m’entourent, mais qui me permet d’exister de ce qu’un Autre m’aime en toute gratuité, me reconnaît et m’accepte tel que je suis sans rien me demander en retour, par pure grâce. C’est par l’écoute de cette parole, hier adressée à Nicodème et aujourd’hui à chacun de nous, que la « naissance d’en haut » est possible. Au nom du Christ lui-même, parole faite chair, la vie est reçue non pas comme un fardeau à porter mais comme un cadeau offert sans échange, ni marchandage. Un don sans retour. Une re-naissance qui jaillit jusque dans la vie éternelle, c’est-à -dire dans une vie offerte, à recevoir et à inventer jour après jour.

« Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va : ainsi celui qui est né de l’Esprit »

Et voilà Nicodème et Joseph d’Arimathée réunis maintenant dans le deuil. Depuis cette parole de Jésus sur la naissance d’en haut, tant de choses se sont passées. Ces deux hommes, réunis dans le secret de leur foi et dans le mouvement qui les porte vers Jésus, vont maintenant effectuer un acte d’une portée symbolique dont il faut bien prendre la mesure. Comme pour un hommage que l’on ferait à un roi, c’est en effet chargé d’une quantité impressionnante d’aromates, rappelant l’onction à Béthanie, que vient Nicodème. La mort de Jésus est donc accueillie, acceptée dans sa réalité concrète, humaine, dont témoigne ce corps à ensevelir. En même temps cette mort est déjà dépassée, réinterprétée par ces aromates apportées en quantité et qui affirment, avant même la résurrection, que la mort n’a pas pu avoir le dernier mot sur lui. Que la mort de Jésus est le lieu où la parole faite chair se donne à connaître dans sa vérité, dans son incarnation la plus complète.

Face à la croix, avec Joseph d’Arimathée, Nicodème va oser un geste aussi éloquent qu’une parole : prendre le corps de Jésus. Le verbe grec, lambanein, signifie à la fois « prendre » et « recevoir ». Et ce verbe renvoie au prologue de l’évangile. Un prologue qui décrit justement le refus du monde d’accueillir la parole faite chair, la lumière venue briller parmi les hommes : « les ténèbres ne l’ont pas saisie (katalambanein) », « les siens ne l’ont pas accueilli » (paralambanein). Comme Nicodème ne pouvait d’abord que manifester son incrédulité face à l’annonce de la nouvelle naissance. Heureusement, l’ouverture de l’homme à cette extériorité radicale est cependant affirmée comme possible : « Mais, poursuit le prologue, à ceux qui l’ont reçu (lambanein), à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (1,12). Et c’est ce que réalise finalement Nicodème : « Naître de nouveau », « d’en haut », c’est s’ouvrir à une réalité qui n’est pas celle des hommes, aller au-delà sa réalité propre, s’ouvrir à l’altérité. C’est accepter d’être institué du dehors, comme le dit, encore une fois, le prologue : « Ceux-là ne sont nés ni du sang ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme mais de Dieu » (Jn 1,13).

Avant de pouvoir « recevoir » le corps de Jésus, avant de devenir « enfant de Dieu », Nicodème a pourtant dà » parcourir un long chemin. Il lui a fallu se confronter à des résistances, les siennes propres et celles des autres, pour pouvoir finalement s’affirmer avec confiance : confiance en cet Autre qui l’a déplacé dans son attente et bousculé dans ses certitudes. Faire confiance, cela a signifié, pour lui, renoncer à être maître du sens, renoncer à un soi tout-puissant, reconnaître la dépendance vis-à -vis d’une parole qui le dépouille de sa gloire, tout en confortant son courage d’exister. Cela a nécessité aussi d’avoir le courage de faire de cette parole sans garantie une parole fondatrice. L’acte de foi de Nicodème tient ensemble ce renoncement et cet engagement, suggérés déjà par la polysémie du verbe lambanein signifiant prendre ou bien recevoir, et ici peut-être les deux à la fois : il « prend », bras tendus qui disent la détermination et le courage de l’acte ; il « reçoit », bras ouverts qui disent la reconnaissance envers celui qui s’est « donné » et la plénitude du oui dans la simplicité du geste.

Que nous disent aujourd’hui Nicodème et Joseph d’Arimathée ? Rappelons d’abord que l’histoire n’a pas toujours été très généreuse avec Nicodème. De son nom est issue l’expression « nicodémite » dont le Dictionnaire Littré donne la définition suivante : « imitateur de Nicodème, ce docteur de la loi qui vint trouver Jésus de nuit par crainte des hommes et qui est devenu le type du croyant qui cache sa foi ». Et le dictionnaire de citer Jacques Saurin, prédicateur protestant, dans un sermon sur Le trafic de la vérité, qui énumère pêle-mêle « l’adulation du courtisan, les fraudes pieuses du zélateur indiscret, la mondanité et la timidité de l’apostat et du nicodémite », faisant ainsi figurer Nicodème en bien mauvaise compagnie ! Aujourd’hui, d’ailleurs, Nicodème et Joseph d’Arimathée seraient accusés de ne pas vivre dans la transparence. Comme si celle ci était possible et n’était pas, souvent, l’antichambre de l’hypocrisie et de la tartufferie. Rien de tout cela pourtant chez Nicodème et Joseph tels que nous les présentent l’évangile de Jean. Et tant pis si notre société contemporaine aime la transparence. Tant pis si elle supporte mal les vies cachées.

L’évangéliste s’inscrit en faux ici contre la nécessité qu’il y aurait à toujours vivre sa vie intérieure sous le regard des autres. Il montre, au contraire, la fécondité du secret. Non pas de l’hypocrisie, mais du secret véritable, celui de l’intimité. Où l’on ne se sent pas obligé de montrer à tout le monde ce que l’on fait et ce que l’on croit, mais où chaque geste prend du sens parce qu’il est prise de risque, parce qu’il engage l’entièreté de l’être et non pas seulement l’apparence, c’est-à -dire justement ce qui est visible mais pas forcément vrai. Le geste de l’accueil est un geste intime qui engage la personne dans son entier. Nicodème et Joseph nous rappellent que ces gestes-là sont des gestes de foi, pas forcément visibles, mais toujours porteurs de vie.
L’évangéliste nous propose donc un visage plutôt positif de ces deux personnages. Le secret dans lequel Nicodème et Joseph d’Arimathée entendent vivre leur foi n’est pas signe d’un manque de courage ou d’hypocrisie. Il manifeste, plus fondamentalement, une prudence constructive qui ne les empêchent pas de s’engager pour Jésus, bien au contraire. L’un et l’autre nous disent de plus, contre l’évidence de ce monde, que l’espérance se trouve là où nous n’allons pas la chercher naturellement. Que l’espérance est dans ce geste ambivalent où, dans le même mouvement, nous prenons en charge et ou nous accueillons le Christ les bras ouverts.

Pas un Christ tout puissant, mais un Christ crucifié. Mort même. Nous prenons en charge un corps mort, celui de nos espoirs déçus, de nos ambitions secrètes, de tous les projets que nous avons caressés. Et nous le déposons au fond du tombeau. Et ce faisant, nous accueillons la Parole, la Parole faite chair. Nous la recevons dans notre propre chair, chair de souffrance mais aussi d’espérance. Car, si vous y avez bien prêté attention, ce tombeau dans lequel avec Nicodème et Joseph nous déposons le corps de Jésus, c’est un jardin. Au lieu même de la mort de leur maître, Nicodème et Joseph d’Arimathée disent, peut-être malgré eux, l’espérance de l’éclosion de la vie. Le tombeau dans lequel ils déposent Jésus est en effet au cœur même du jardin d’où jaillira la vie, ce jardin où Marie Madeleine accueillera celui qu’elle prendra d’abord pour le « jardinier », c’est-à -dire le Christ ressuscité (Jn 20,15).

Nicodème n’est donc pas seulement l’homme de l’ombre ou l’homme aux questions naïves. Il est aussi, avec Joseph, l’homme qui a pris courageusement parti pour Jésus, l’homme qui a pris le corps de Jésus. Nicodème, au fil de l’évangile devient l’homme à la foi naissante, une foi qui est accueil de Jésus. Renonçant à ses certitudes et à ce qui faisait jusque là toute son identité, dépassant ses résistances, brisant la gangue du passé, Nicodème devient une figure de nouvelle naissance, s’ouvrant à l’altérité par le geste qui inscrit l’accueil dans la totalité de son être.

Et nous, auditeurs de cette histoire étrange de deux disciples secrets. Qu’en est-il de notre foi et de notre espérance ? Pourquoi sommes-nous si fragiles ? Pourquoi nos vies sont-elle constamment ballottées au gré des événements ? Pourquoi avons-nous tant de peine à trouver un appui solide sur lequel compter ? Nul ne peut répondre que pour lui-même à cette difficile question. Mais chacun peut, à l’image de Nicodème et de Joseph d’Arimathée, dans la foi comme dans le doute, du tombeau de ses espoirs déçus au jardin de son espérance, chacun peut accueillir le Christ. Et même si l’anxiété restera toujours l’une des compagnes de nos vies, le Christ nous fera alors ce cadeau secret que cette anxiété nous rende plus humble qu’effrayé, plus perméable que barricadé, plus fort de notre faiblesse que détruit par elle. N’est-il pas Celui qui a donné sa liberté à l’homme, qui a maintenu son alliance de paix avec lui. Celui qui a seulement promis qu’un jour, dans son Royaume, nous connaîtrions face à face, comme nous avons été connus cœur à cœur.