Carême 1983 : La Foi

DIEU COMME PÈRE

Bien que ce soit devenu une chose banale et quotidienne pour des chrétiens que d’invoquer Dieu comme Père, cela ne va pas de soi et d’ailleurs n’est pas allé de soi dans la longue histoire du peuple de Dieu. Un simple coup d’œil sur une concordance de l’Ancien Testament montre la répugnance d’Israël à utiliser ce terme.

Pourquoi cette réticence du peuple de l’Alliance ? Essentiellement pour se démarquer des peuples païens des alentours qui eux n’hésitaient pas à qualifier leurs dieux de Pères. Or, ce faisant, ces peuples n’entendaient pas tellement parler de leurs dieux que de se décrire eux-mêmes comme fils des dieux, comme chair de la chair des divinités et donc comme promus à un autre destin que leur misérable condition humaine marquée par la finitude, l’échec possible et la mort. Si les dieux étaient leurs Pères, alors leur quotidien n’était qu’accident, que provisoire, qu’attente, que malentendu ou qu’illusion. Par avance, ce vocatif paternel confirmait ce que sera plus tard le verdict freudien : par le détour de la paternité divine, l’homme entend, non seulement surmonter un certain nombre de culpabilités imaginaires, mais encore et surtout dépasser son niveau d’être, s’arracher à son histoire, obtenir un surcroît de puissance, puis enfin se poser dans l’immortalité. Bref, flatter les formes les plus archaïques du narcissisme.

Israël sut discerner cette quête éperdue et infantile de toute-puissance (cf. les récits de la tentation en Eden ou celui de Babel) ; c’est pourquoi il prit ses distances vis-à -vis de ce vocatif paternel. Certes, d’une certaine manière, Dieu est Père, mais il l’est par un acte de Parole, par un acte d’adoption excluant toute communication de substance divine. Ce faisant, l’Ancien Testament découvrait par avance l’essence de la paternité, telle que la définissent aujourd’hui les sciences humaines : le Père n’engendre que par sa Parole. Il n’y a aucun rapport entre le fait d’être Géniteur, c’est-à -dire d’épandre de la semence dans le réel, et le fait d’être Père, c’est-à -dire d’accomplir un acte symbolique en donnant son nom à un enfant.

Ainsi, tout en maîtrisant en profondeur l’essence de la paternité de Dieu, Israël se censura en n’utilisant pas ce symbole sous sa forme invocative (à de rares exceptions près). Il le gardait dans l’attente du jour où cette nomination deviendrait possible avec moins d’ambiguïté.

Quand Jésus-Christ appelle Dieu : « Mon Père »

Ce fait nouveau se produisit en Jésus-Christ : cet homme survint qui osa avec force invoquer son Dieu comme Père. Et de quelle manière ! Et avec quelle fréquence ! Et non seulement il osa, mais encore il invita tout homme à s’unir à lui pour faire de même.

Que se passait-il ? Après une longue ascèse d’Israël, n’étions-nous pas en pleine régression ? N’étions-nous pas ramenés à l’archaïsme le plus brut ? Pourquoi ce qui était si suspect devenait-il si conseillé ?

C’est que la paternité de Dieu ne fut pas pour Jésus l’occasion de fuir l’humanité, mais au contraire de l’assumer jusqu’au bout. Il ne s’en servit pas pour contourner les nécessités biologiques ou sociales, pour obtenir un surcroît de puissance en face des êtres et des choses, pour éviter la mort. « Celui qui était de condition divine, dit saint Paul, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé en prenant la condition d’un serviteur... Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix ». En Jésus, la paternité de Dieu était arrachée du registre de l’avoir-pouvoir pour être inscrite dans le registre de la Parole. Du même coup, les vieux fantasmes qui se sédimentaient sur l’image du Dieu-Père furent vidés de leur force suggestive. Le Père n’était plus pour Jésus une super-puissance qui lui épargnait l’humanité, mais au contraire une Parole qui, en l’appelant et le désignant comme Unique, lui offrait un sens, une route possible, un destin humain possible.

Bref, en rencontrant le Dieu-Père dans le seul registre de l’échange de Parole et de reconnaissance, Jésus offrit, à tous ceux qui s’unissaient à lui, la possibilité d’une saine invocation libératrice : Mon Dieu et mon Père !

Abba, Père !

Ainsi, dans la mesure où nous passons par le Christ, l’Esprit peut susciter en nous le cri de la foi : Abba, Père ! Cela nous conduit à trois remarques que nous examinerons successivement.

1. Notre Dieu est pour nous une Parole et non une Puissance : en disant cela, il ne s’agit pas de parler de ce que Dieu est en soi. Comme le disait Luther, il est possible que Dieu, dans la profondeur abyssale de son être, soit tout-puissant ; c’est même probable, car lui poser des limites, c’est faire de celles-ci des dieux encore plus puissants que Lui. Mais, poursuit Luther, de ce Dieu-là nous n’avons pas à nous en soucier car il ne l’a pas voulu. Seul doit être l’objet de notre préoccupation le Dieu qui se tourne vers nous en Jésus-Christ. Ce n’est que là qu’il est Père.

Or, là , en Christ, il se donne sans aucune évidence et sans aucune force contraignante ; il est donc indisponible à notre désir mégalomane. Là il se donne sans aucune puissance ; il est donc indisponible aux puissants ou à ceux qui rêvent de le devenir. Il ne s’offre pas comme celui qui se glisse dans les causalités physiques, psychologiques ou sociales pour susciter ou arrêter une catastrophe naturelle, pour faire naître ou bloquer une révolution, etc Il se donne essentiellement comme une Parole qui appelle chacun de nous par son nom ; il nous permet donc de nous repérer dans l’océan des êtres et des choses, dans l’espace de la création et le temps de l’histoire. C’est en cela qu’il est Père : il nomme, il indique une route, il brise la solitude, il accompagne, etc Mais il ne fait pas le chemin à notre place et ne nous délivre en rien des aléas de l’humanité. En Jésus-Christ, Dieu est Père et donc proche ; mais sa proximité est celle d’une Parole et non celle d’une Puissance. C’est en ce sens qu’il ne peut être appelé Mère, car, sur cette instance, notre imaginaire humain projette toujours un désir de toute-puissance et de fusion.

2. Notre identité ne repose pas sur nos œuvres, mais sur l’adoption filiale dont Dieu nous gratifie.

Voilà qui prend à contre-pied toute notre modernité occidentale qui, dans sa version libérale comme dans sa version marxiste, pose l’homme comme se faisant en faisant quelque chose. L’homme y est défini comme le terme de son travail. C’est un subtil rebondissement du désir de toute-puissance : malgré les apparences, Dieu n’est pas absent de cette culture, mais au contraire toujours présent comme dénié, refusé, abandonné, constaté mort, etc Notre occident prométhéen commence par poser un Dieu non incarné, un despote castrateur et grimaçant, puis le tue pour se déclarer libre.

Le message de la paternité de Dieu contenu de l’Evangile s’inscrit en faux : il y a de l’homme parce que, préalablement, une Parole l’appelle par son nom, le déclare fils et le fonde ainsi dans son autonomie. C’est le message du salut par la foi inscrit au cœur du travail des Réformateurs. Si Dieu est Père par la parole, alors Luther a raison qui affirmait : nous ne naissons pas de nos œuvres, mais ce sont nos œuvres qui naissent de nous. Notre identité d’homme se fonde sur le seul fait qu’en Jésus-Christ Dieu nous pardonne, nous accueille gratuitement et nous constitue chacun comme Unique devant lui.

3. Etre fils du Dieu-Père, c’est être un homme libre : comment ne pas faire allusion ici aux deux fils de la parabole dite de « l’enfant prodigue » ? Le fils cadet, prototype de l’incroyant, pense qu’il n’est libre qu’à fuir la maison du Père. Il s’empare de ses attributs , ici, l’héritage , et s’en va. Il finit comme domestique. Le fils aîné, prototype de trop de croyants, reste à la maison, mais se considère en servitude, se refusant tout plaisir, toute autonomie, toute joie. Comme le fils cadet, il pense aussi qu’il y a incompatibilité entre la maison paternelle et la liberté, même s’il n’en tire pas les mêmes conséquences.

Double démarche et double impasse de ceux qui posent le Dieu-Père comme une instance de pouvoir et non de parole. Mais s’il est Père dans sa finitude en Christ, s’il est Père en nommant, il ne peut qu’être source de libération du fils : celui-ci, débarrassé du souci de « se faire un nom » sera plus à même de s’orienter librement devant les nécessités du monde. De plus, n’étant plus « sous la loi », il est posé en fils adulte et non en enfant.

C’est pourquoi, en matière de morale privée ou politique, le chrétien peut avoir des frères avec qui se confronter et réfléchir ; il ne peut avoir de maîtres et nulle instance ecclésiastique n’a le droit de limiter sa liberté qui lui vient du fait qu’il est fils de la maison. Sa liberté fait partie intégrante de sa définition de fils ; nul, y compris lui-même, ne peut en disposer.

Répondre à une Parole d’amour

Oui, il y a une manière infantile et infantilisante de poser le Dieu-Père : en faire une toute-puissance régentant le monde selon son caprice et capable de délivrer les hommes de leur finitude. Il y a en Christ une manière adulte : prendre Dieu pour une instance de Parole qui nomme, individualise ses enfants et les rend à leur liberté de fils. Il n’y a d’humanité authentique et de liberté possible qu’en réponse à cette Parole d’amour.