Carême 1931 : QU’EST-CE QUE L’EGLISE ?

DE L’HISTOIRE A LA MÉTAPHYSIQUE

DE L’HISTOIRE A LA MÉTAPHYSIQUE

 

Qu’est-ce que l’Eglise ? C’est là une question qui laisse indifférents un grand nombre de nos contemporains.

A supposer qu’elle se présente à leur pensée, l’Eglise leur apparaît comme enchaînée à un passé dont la raison et la science ont définitivement libéré l’esprit humain ou, tout au moins, comme à l’écart du grand mouvement qui entraîne l’humanité d’aujourd’hui vers de nouvelles conceptions de la vie et de l’action. Les individualistes, lorsqu’ils sont religieux, se refusent à reconnaître l’autorité de l’Eglise sur un élément de leur vie qu’ils considèrent comme ayant définitivement conquis droit de cité dans l’ordre des choses privées. Et les hommes, à qui la guerre ou l’après-guerre ont fait reconnaître la nécessité de l’autorité, en cherchent volontiers la réalité, non pas dans les Eglises qui, disent-ils, n’ont su ni prévoir, ni empêcher, mais dans le nationalisme ou le communisme, véritables religions collectives qui semblent répondre à toutes les aspirations intellectuelles, morales et sociales de leurs adhérents.

Aux yeux de la masse, l’Eglise n’a qu’une puissance infime à côté du fascisme ou de la III° Internationale. Pourquoi, dès lors, s’occuper d’elle à qui le présent échappe et à qui l’avenir n’appartient plus ?

Cependant, Messieurs, à certains signes, il semble à l’observateur impartial que l’Eglise ait, depuis la guerre et dans tous les ordres de la vie, une influence croissante. Indiquons quelques-uns de ces symptômes dans les diverses confessions.

Qui donc, s’il est tant soit peu au courant de l’action que l’Eglise catholique romaine s’efforce d’exercer dans notre pays, pourrait méconnaître l’immense effort de propagande intellectuelle, religieuse et sociale qu’elle poursuit sans arrêt depuis le lendemain de la guerre ? Constructions d’églises nouvelles dans les grandes villes ou dans leur banlieue populeuse, lancement de revues et de journaux, ouverture de librairies catholiques, pénétration méthodique des divers milieux de l’élite française : telles sont quelques-unes des formes les plus visibles de cette action. Constatons, au surplus, que dans toutes les grandes questions qui préoccupent l’esprit ou la conscience humaine, le Saint-Siège considère comme son devoir de faire entendre la voix de l’Eglise romaine.

Et si nous regardons aux autres confessions chrétiennes, nous ne pouvons pas ne pas être frappés de l’élan qui, depuis la guerre, les a, les unes et les autres, poussées vers une étude plus persévérante, plus systématique, plus pratique aussi des grands problèmes qui s’imposent, aujourd’hui, à l’attention des masses humaines.

Ce matin encore se réunissaient à Paris des représentants des Eglises orthodoxe, anglicane, luthérienne, réformée, appartenant à diverses nations d’Europe et d’Amérique, et qui, dans un commun effort de conscience et de pensée, se sont placés en présence des questions véritablement tragiques que l’humanité contemporaine est appelée à résoudre si elle ne veut pas sombrer dans d’irrémédiables conflits. Et, s’ils en ont entrepris et s’ils en poursuivent l’étude, ce n’est pas, de leur part, simple curiosité d’esprit ; c’est conviction profonde que, seule, l’Eglise de Jésus-Christ, quelles qu’aient été ses erreurs ou ses fautes passées, quelles que soient ses divisions et ses déficiences actuelles, peut révéler à l’humanité le mystère de sa destinée et le secret des énergies divines nécessaires à son accomplissement.

En réalité, celui qui a peut-être le sens le plus juste des germinations qui, dans les misères du présent, préparent l’avenir, ce n’est pas l’homme soi-disant moderne qui ne voit, dans l’Eglise chrétienne, que le reste, condamné à disparaître, d’une puissance qui a suscité les enthousiasmes les plus fervents et les haines les plus tenaces, c’est cet écrivain contemporain qui n’hésite pas à annoncer, dans une récente étude, que « le XX° siècle sera le siècle de l’Eglise » (1).

Qu’est-ce donc que l’Eglise ?

— 1 —

Remarquez, Messieurs, que la question posée n’est pas : qu’est-ce qu’une Eglise ? mais : qu’est-ce que l’Eglise ?

Une Eglise particulière, l’Eglise anglicane, l’Eglise réformée de France, l’Eglise catholique romaine, se définit aisément. Elle a sa confession de foi, ou ses grands symboles, ses liturgies, sa discipline, son gouvernement ; mais, d’autre part, même lorsqu’il s’agit de l’Eglise catholique romaine, qui distingue, vous le savez, entre le corps et l’âme de l’Eglise, toute Eglise particulière, lorsqu’elle cherche à se définir, fait intervenir ou laisse entrevoir une réalité qui déborde les limites précises qu’elle se donne à elle-même. Cette réalité, c’est l’Eglise.

Où la rencontrons-nous ? Où pouvons-nous la saisir ?

Constatons, pour aujourd’hui, son existence au moment où elle apparaît, au premier siècle de l’ère chrétienne, dans l’histoire de l’humanité.

« A peine né, a justement noté Eugène de Faye, le christianisme se manifeste sous une forme sociale, il est une Eglise ; il se constitue en petites sociétés possédant tous leurs organes essentiels... Il n’est pas au début une doctrine ou une loi qui se propage d’individu à individu... Il ressemble plutôt à un corps qui, comme certaines plantes, se propagerait par boutures » (2). Partout, en effet, où l’Evangile est prêché par les disciples du Christ, les nouveaux convertis, qu’ils viennent du judaïsme ou du paganisme, sont irrésistiblement conduits à s’unir les uns aux autres, formant ainsi des associations dont chacune a son organisation propre.

Assurément, entre ces diverses sociétés qu’on appelle, dès le premier jour, des Eglises, se manifestent des différences d’organisation ; il n’en est pas moins vrai que, dès le début, elles s’affirment comme n’étant pas indépendantes les unes des autres, mais comme se sentant unies les unes aux autres par un lien très fort. C’est ce que note, avec beaucoup de netteté, Mgr Duchesne, dans ses Origines du Culte chrétien. « Les apôtres chrétiens, écrit-il, aussitôt arrivés dans une localité, se mettaient en rapport avec la communauté juive ; ils prêchaient à la synagogue, exposaient le sujet de leur mission. Le plus souvent, après avoir recruté un certain nombre d’adhérents, ils étaient, eux et leurs disciples, excommuniés par les chefs de la synagogue. Alors ils fondaient un groupe nouveau, schismatique par rapport à l’ancien, avec ses réunions à part, son esprit, sa doctrine, ses directeurs spéciaux. Ainsi se fonda la chrétienté locale, la corporation des fidèles de Jésus-Christ, l’Eglise. Détachées une à une des communautés juives,... les Eglises chrétiennes se sentaient aussitôt unies par un même sentiment de foi, de charité et d’espérance. Plus elles se répandaient et se fortifiaient, plus ce sentiment se manifestait » (3).

Chacune de ces communautés locales, d’ailleurs, quelle que soit l’organisation qu’elle se donne, est, non pas une association religieuse née, en quelque sorte, de la volonté de ses membres, mais le résultat d’une action spirituelle, d’une incomparable puissance, dont la source est dans l’Eglise, antérieure aux communautés particulières, et dont chacune de celles-ci est l’incarnation, la manifestation, en un point déterminé de l’espace. Elle a sa vie propre, mais elle représente la totalité.

Ainsi, le siècle apostolique nous place en présence, non pas de communautés chrétiennes nées de circonstances diverses et jugeant opportun de se fédérer entre elles, mais de l’Eglise, de l’Eglise du Christ, de l’Eglise du Dieu vivant, dont les communautés locales portent le nom et dont elles manifestent le développement dans une région ou dans une cité déterminées.

Si l’on considère comme le tout cette Eglise de Dieu, cette Eglise du Christ à laquelle l’apôtre saint Paul se réfère en maints passages de ses épîtres, et comme les parties les communautés particulières telles que celles de Corinthe, de Thessalonique, ou de Philippes, il faut dire, si l’on veut être dans la vérité historique, que le tout est avant les parties, qu’il est plus que la somme des parties, que le tout est dans la partie et non pas seulement la partie dans le tout (4).

Il semble, lorsqu’on étudie les origines de l’Eglise apostolique, qu’un double mouvement se dessine, l’un qui va de la partie au tout, mais qui est secondaire par rapport à l’autre qui va du tout à la partie. C’est pourquoi l’apôtre joue un rôle si important, car il appartient, non à une communauté locale, mais à l’Eglise dans sa totalité qui, par lui et en lui, s’affirme aux yeux de tous dans sa réalité. Chaque Eglise locale a donc son unité propre ; étant elle-même un corps composé de plusieurs membres, elle a une vie collective propre ; toutefois, les attributs qu’elle possède ne sont pas ceux d’une société indépendante, ils lui appartiennent seulement comme à un membre qui représente le corps entier (5).

Le nom d’Eglise lui-même, Messieurs, n’aurait-il rien à nous apprendre sur le sujet qui nous occupe en ce moment ? Le mot ecclesia que nous traduisons par église avait-il, au premier siècle de l’ère chrétienne, une signification précise ?

Dans la langue grecque, ecclesia s’entendait, en général, d’une assemblée populaire convoquée, en vue de délibérer, sur la place du Conseil (6). Quel en était le sens exact, dans la langue religieuse des Juifs contemporains du Christ, parlant le grec, faisant partie de ce qu’on appelait la diaspora juive, et ayant constitué, dans toutes les villes où ils avaient essaimé, des synagogues qui leur servaient de centres de réunion et d’enseignement ?

Pour ces Juifs hellénisés ou hellénisants, ecclesia est, dans la version grecque des livres sacrés d’Israël qu’on appelle la version des Septante, la traduction du mot hébreu par lequel les Juifs de l’Ancienne Alliance, a mesure qu’on s’approche de l’ère chrétienne, désignaient le plus volontiers la communauté religieuse d’Israël dans ses rapports avec son Dieu.

Dans l’Ancien Testament deux termes indiquent la communauté religieuse entière d’Israël : edhah et qahal. Dans les versions grecques ils furent traduits par sunagoguè et ecclesia. Le premier — que nous rendons par le mot synagogue — ne tarda pas à prendre le sens local d’une communauté particulière, et les Juifs hellénistes usèrent de préférence du second — ecclesia — pour désigner Israël comme un tout (7).

La communauté chrétienne primitive a donc choisi l’expression la plus solennelle dont se servait le judaïsme pour désigner le corps entier du peuple dans sa relation avec le culte de Dieu. Le mot ecclesia, qui signifie la communauté dans ses rapports avec Dieu, est plus solennel, plus religieux que le terme plus profane (synagogue), dont le judaïsme se sert communément depuis l’ère chrétienne (8).

Ainsi, lorsque nous étudions très simplement et sans aucune prévention l’étymologie du mot église, telle qu’elle nous apparaît à travers le terme grec qui n’est ici lui-même qu’une traduction du mot hébreu qahal, nous sommes mis, par ce mot, devant une vision de totalité, et non pas simplement en présence d’un groupe plus ou moins nombreux établi en tel lieu, dans telle région. Indication nouvelle de l’antériorité de l’Eglise par rapport aux églises.

Sans doute, dès le début du christianisme, nous voyons le terme d’église attribué aux communautés qui se réunissaient, ne fût-ce que dans la maison d’un particulier, comme en témoignent les Actes des apôtres et les lettres de l’apôtre saint Paul. Cependant, d’une façon plus générale, il convient d’y insister, ce terme porte en lui l’idée d’un ensemble, du corps total dont les communautés locales ne sont que les parties, ou plus exactement encore, les incarnations en des points déterminés.

Ajoutons que le mot ecclesia lui-même : ceux qui sont appelés, appelés de Dieu, emporte avec lui comme une présomption d’origine à l’égard de ce qui, dans l’Eglise, apparaît comme la source même de son institution.

— 2 —

Interrogeons encore l’histoire, Messieurs. Pouvons-nous, d’après ses enseignements, assigner une date de naissance à l’Eglise ? Pouvons-nous dire, par exemple, que l’Eglise soit née le jour de la Pentecôte dont le livre des Actes des apôtres a fixé le souvenir ? Mais, d’après ce récit même, ne voyez-vous pas que l’Eglise, à laquelle trois mille hommes, nous est-il dit, furent ajoutés ce jour-là, et qui, par la suite, s’enrichit de nouveaux membres, était antérieure à l’événement que commémore la fête de Pentecôte ?

Devons-nous chercher l’origine de l’Eglise dans la chambre haute où, après que le Christ vainqueur de la mort eut manifesté, pour la dernière fois, à ses disciples la réalité de sa vie incorruptible, ceux-ci, au nombre de cent vingt, s’unissaient dans le souvenir, dans la prière, et dans l’attente de l’Esprit saint qui leur avait été promis ?

« Il est essentiel, disait avec raison l’évêque anglican de Manchester à la Conférence de Lausanne, de reconnaître que la primitive Eglise n’a conservé aucun souvenir d’un moment précis où les disciples du Christ se seraient réunis pour constituer l’Eglise en une société organisée » (9).

L’Eglise ? Mais elle était, dès le moment où le Christ, aux jours de son ministère terrestre, a groupé autour de lui ses disciples et les a fait participer à sa vie.

Ici une question se pose : Jésus a-t-il fondé l’Eglise ?

Avant d’y répondre précisons quelques points.

C’est dans un cadre concret que s’est déroulé le ministère de Jésus, dans le cadre d’une Eglise, de l’Eglise juive, dont ses auditeurs étaient membres ; lui-même en est demeuré membre jusqu’au jour où elle l’a cloué sur la Croix. Et c’est dans le cadre de cette Eglise que Jésus de Nazareth a, tout d’abord, proclamé la Bonne Nouvelle du Royaume dont il annonçait la venue prochaine au milieu des hommes. Sa prédication ébranle, d’ailleurs, les fondements de l’Eglise juive, car tout son enseignement suppose, appelle, crée d’avance une société nouvelle (10). « Jésus veut fonder un nouvel Israël. En cela il ne fait que reprendre la tradition la plus pure de son peuple. Son originalité consiste à concevoir d’une façon toute nouvelle le Royaume de Dieu » (11).

Mais Jésus voit le peuple de Dieu se dérober à son appel. Il semble que sa prédication du Royaume de Dieu ait abouti à un échec. C’est alors qu’il destine le collège des Douze à devenir l’embryon d’un Israël nouveau.

Qu’est-ce que ce collège des Douze, dont non seulement les évangiles mais l’enseignement apostolique tout entier attestent la réalité historique, sinon déjà le noyau d’une société, l’embryon d’une humanité nouvelle ? Est-ce forcer la pensée de Jésus que de dire qu’il rêvait de faire du collège apostolique le noyau d’un nouvel Israël, ou peut-être même la cellule organisatrice d’une nouvelle humanité ? Les Douze ? Mais ils sont le « reste » d’où sortira un Israël régénéré ! Le collège apostolique apparaît ici comme l’aboutissement de l’action aussi bien que de l’enseignement de Jésus (12).

Et lorsque Jésus, sachant que le drame touche à sa fin, se prépare à se séparer de ses disciples, quel acte accomplit-il ? Pour résumer à leurs yeux toutes ses ambitions, toutes ses volontés, pour condenser, en quelque sorte, dans une parabole en action, la substance même de sa pensée et de son amour, il institue la sainte Cène.

Ici encore, même si l’on s’efforce, avec les historiens les plus sensibles aux exigences de la critique, de s’avancer avec une extrême prudence, le moins qu’on puisse dire n’est-il pas qu’à ce moment Jésus a entendu accomplir un acte mémorable dont le souvenir soit à jamais gravé au cœur de ses disciples, et qui a eu « pour but de cimenter le collège apostolique, de lui donner une unité indicible et d’en faire une société » à son image (13) ?

A supposer donc, ce qui n’est nullement prouvé, que Jésus n’ait pas employé lui-même le terme d’église, que l’évangile selon saint Matthieu met pourtant à trois reprises dans sa bouche (14), il semble incontestable que son enseignement et son action aient irrésistiblement tendu vers une forme sociale de la vie religieuse, vers cette forme sociale de la vie religieuse que ses disciples ont nommée l’Eglise.

Admettez, si vous croyez devoir le faire, que l’Eglise ait été absente de son langage, mais veuillez reconnaître que « la chose elle-même est, dans son essence, vraiment présente déjà dans ses paroles et dans ses actes les plus authentiques » ! Toutes les paraboles impliquent un organisme religieux social, une hiérarchie de subordination aussi bien que de coordination (15). Et ces seuls mots : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (16) marquent clairement que l’union, et l’union visible des disciples du Christ, ne peut être regardée comme n’ayant qu’une valeur secondaire.

Au surplus, en donnant à sa pensée et à son action cette orientation indiscutable, Jésus n’a pas seulement conscience de faire la volonté de son Père ; il sait qu’il continue et qu’il achève un effort que Dieu a poursuivi à travers toute l’histoire d’Israël. La chrétienté du moyen âge l’a bien compris, et c’est pourquoi elle a reconnu à l’ecclesia juive, à l’Eglise d’Israël, à laquelle seul Jésus donne tout son sens, le droit d’avoir sa statue, mais avec un bandeau sur les yeux, au portail des cathédrales élevées par la foi chrétienne.

— 3 —

Ainsi, Messieurs, l’histoire nous conduit à la métaphysique, ou, si d’aucuns le préfèrent, à la théologie.

Que veux-je dire par là ? Que lorsqu’essayant de répondre à la question : qu’est-ce que l’Eglise ? nous recueillons les faits dont l’histoire conserve le souvenir, nous sommes, une fois de plus, contraints de voir, dans ces faits, dans cette histoire, le véhicule d’une action révélatrice ou d’une vérité libératrice dont Dieu est la source. Un enseignement, une action viennent à nous à travers l’histoire, qui transcendent l’histoire. Et ainsi, que nous le voulions ou non, nous sommes ramenés à la doctrine chrétienne de Dieu.

C’est à cette doctrine que nous avons été conduits lorsqu’au cours de nos précédentes études nous avons cherché à sonder le mystère que l’homme est à lui-même (17). A travers la longue histoire qui aboutit à la venue du Christ et à la croix de Golgotha, nous avons appris à discerner l’action d’un Dieu, l’action de Dieu qui, pour se faire connaître aux hommes, cherche, non pas à entrer en contact avec quelques individualités isolées, mais à susciter un peuple qui puisse devenir le porteur de la pensée divine à l’égard de l’humanité. L’Eglise a son origine dans la volonté qu’a Dieu de se créer un peuple.

Un théologien le remarquait récemment : « Ce n’est pas parce que des hommes veulent se réunir que l’Eglise est une communauté, mais parce qu’ils sont appelés à devenir une communauté, à former un peuple... L’ecclesia du Nouveau Testament qui est l’héritière du peuple élu de l’ancienne Alliance en est aussi l’accomplissement » (18).

Ainsi l’Eglise « existe avant la volonté de l’individu, tout à fait comme la communauté de sang ; mais elle n’est pas une réalité naturelle, elle existe dans la volonté divine... Et la foi qui lie l’homme à Dieu est aussi ce qui le lie à cette communauté » (19). C’est ce que notait déjà Fallot : « Avant de se réaliser sur la terre, l’Eglise existe dans la pensée de Dieu. L’Eglise n’est que la réalisation dans le temps et dans l’espace de la pensée divine à l’égard de l’humanité » (20). Et c’est ce qu’a solennellement affirmé la Conférence de Lausanne dans sa déclaration relative à la nature de l’Eglise : « L’Eglise du Dieu vivant procède de sa seule volonté, et non de notre volonté, de notre adhésion ou de nos croyances, individuelles ou collectives — encore qu’il se serve des volontés humaines comme d’instruments pour ses fins éternelles » (21).

Ce que Dieu veut, au témoignage de la révélation tout entière, c’est restaurer les hommes dans la solidarité de Dieu et dans la solidarité les uns des autres.

Les solidarités voulues par Dieu ont été détruites par le péché, mais Dieu ne s’est pas résigné à l’échec de sa pensée créatrice. Son labeur d’amour, poursuivi de siècle en siècle, a tendu à faire apparaître ici-bas l’embryon d’une humanité nouvelle où les hommes, revenus vers le Père, aient appris à revenir aussi les uns vers les autres. Cette action rédemptrice a trouvé, nous l’avons vu, son achèvement dans l’incarnation : « La Parole a été faite chair » (22). L’Eglise chrétienne est le fruit de cette incarnation. Elle aussi incarne la pensée éternelle de Dieu pour la faire rayonner au milieu des hommes. Plus encore, elle est une incarnation de la Parole vivante du Christ éternel. « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, disait Jésus, je suis présent au milieu d’eux » (23). Parole à laquelle ne cesse de faire écho, à travers les siècles, l’affirmation de la tradition chrétienne : Ubi Christus, ibi Ecclesia : « Là où est le Christ, là est l’Eglise ».

N’est-ce pas là, Messieurs, ce que l’apôtre saint Paul a enseigné ? Et lorsque, dans la chaire d’une église de la Réforme, on se propose de répondre à la question : qu’est-ce que l’Eglise ? n’est-ce pas à l’enseignement apostolique qu’après s’être arrêté aux indications que donnent les évangiles, il faut aller demander la substance de la doctrine ?

Peut-être n’a-t-on pas remarqué suffisamment, dans certains milieux religieux et, d’une façon plus particulière, dans certaines fractions du protestantisme, que saint Paul, le grand docteur de la justification par la foi et, par conséquent, du salut individuel, est aussi le grand docteur de l’Eglise ? Et si, comme le fait remarquer un théologien contemporain, la lettre de saint Paul aux Romains a été comme découverte à l’époque de la Réforme et a révélé la vérité libératrice de la justification par la foi, la lettre aux Ephésiens n’apparaît-elle pas, de notre temps, comme la grande charte de l’Eglise, dans laquelle l’apôtre, se mettant au cœur même de la réalité, expose la doctrine de l’Eglise ? (24).

Diverses images servent à l’apôtre pour exprimer ce qu’est pour lui l’Eglise. Mais qu’a-t-il besoin d’images ? Lui qui use sa vie à implanter, à enseigner, à gouverner des communautés locales, lui qui, pendant les longues années de son apostolat, ne se lasse pas d’aller de lieu en lieu pour faire jaillir dans des âmes vivantes la source de la vie surnaturelle, pour leur révéler que Dieu les appelle à s’unir les unes aux autres dans des communautés fraternelles, il sait bien que toutes ces communautés ne valent que parce qu’elles sont les membres d’un grand corps, le corps du Christ.

Oui, l’Eglise, pour l’apôtre Paul, est avant tout le corps du Christ, le corps mystique du Christ, dont le Christ est la tête, le Chef et l’âme inspiratrices et qui, par l’action incessante de l’Esprit saint pénétrant au cœur des hommes et les faisant naître à la vie nouvelle, ne cesse de croître, de s’enrichir, de s’étendre. Et ce corps est, tout à la fois, invisible et visible. Pour saint Paul, c’est l’Eglise visible qui est le corps du Christ et son indissoluble union à l’Eglise invisible est un mystère connu de Dieu seul. Dieu seul sonde le mystère des âmes et sait dans quelle mesure elles se sont ouvertes à la vie surnaturelle et ont accompli au-dedans d’elles-mêmes l’acte d’offrande par quoi elles répondent à l’acte d’amour de Dieu.

Ainsi l’Eglise est le corps du Christ, du Christ vivant dans l’unité de ceux qui croient en Dieu, en lui et par lui. Elle est l’Israël de Dieu qu’attendaient les prophètes, et dont, seule, la croix du Calvaire a rendu possible la réalisation. Et parce que le Christ, en révélant l’amour infini du Père, a rendu possible le retour des hommes à Dieu, et du même coup des hommes les uns vers les autres, devenu, par la prise de possession de la vie incorruptible, le Chef et la tête de l’Eglise, il ne cesse d’agréger à son corps les hommes qui, découvrant par lui le sens de leur destinée éternelle, savent qu’en lui et en lui seul ils trouveront la force, partant de ce qu’ils sont, de devenir ce qu’ils doivent être pour Dieu et pour les hommes.

— 4 —

Qu’est-ce que l’Eglise ? avons-nous demandé. L’Eglise — tout ce qui vient d’être dit ne le fait-il pas ressortir ? — n’est pas une association conçue par la pensée humaine et née des seules volontés humaines. « Elle est un organisme, un organisme vivant qui a, comme tout organisme vivant, ses lois de croissance et ses lois de recul, plus vastes seulement, plus riches et plus pleines, car c’est un organisme animé par la vie divine, et qui possède une âme supérieure où nous découvrons l’œuvre du Saint-Esprit lui-même » (25).

En un sens, le mystère de l’Eglise nous donne le droit et même le devoir de dire qu’il n’y a pas de christianisme individuel. Au siècle apostolique nous ne voyons pas un homme vivant de la vie chrétienne, isolé de ses semblables. Naître à la vie chrétienne, naître à la vie de la foi, c’est naître du même coup à la vie de l’Eglise. « L’Eglise véritable, a-t-on justement remarqué, fait nécessairement partie de la vraie foi chrétienne ; la foi chrétienne est une impossibilité sans l’Eglise, la foi chrétienne ne peut sortir que de l’Eglise et, de son côté, elle ne peut aboutir qu’à l’Eglise » (26). Et si, en apparence, il y a d’autres chemins que celui de l’Eglise pour conduire au Christ, ne doit-on pas dire tout au moins que le Christ conduit à l’Eglise ?

La foi qui lie l’homme à Dieu par le Christ est donc la même foi qui le lie à l’Eglise, corps de Jésus-Christ. Ne voyons-nous pas dès lors, Messieurs, la vérité profonde d’une parole dont l’exclusivisme d’une confession chrétienne voile, à un si grand nombre de regards, la signification : « Hors de l’Eglise il n’y a pas de salut » ? Qu’est-ce à dire sinon qu’à la lumière du plus authentique enseignement de Jésus-Christ et de l’exemple de l’Eglise apostolique, grâce à l’intelligence de la valeur de l’Eglise que nous donnent l’expérience et la pensée de saint Paul, nous acquérons la conviction qu’il est impossible à l’homme de découvrir le sens profond de sa destinée et d’achever cette destinée dans la communion de Jésus en dehors de la société nouvelle où, sur le fondement de la paternité divine, se réalise peu à peu la fraternité humaine à l’image de l’amour dont le Christ nous a aimés ?

Mais l’Eglise, Messieurs, n’incarne pas seulement la pensée éternelle de Dieu à l’égard des hommes et ses intentions salvatrices. Elle est aussi une réponse aux aspirations les plus profondes de l’homme. Chacun de nous par nature, c’est-à-dire par ce qu’il est sans avoir eu à le vouloir, est social autant qu’individuel et individuel autant que social. Et parce que l’homme est un être social, il découvre en lui une aspiration incessante à sortir de lui-même, et lorsqu’il s’efforce de sortir de lui-même, triomphant de l’égoïsme qui l’asservit et dont il veut être délivré, il apprend à se rendre compte qu’il ne peut devenir lui-même que dans la mesure où il se donne aux autres. « Nous ne sommes nous-mêmes, a écrit Fallot, c’est-à-dire tels que Dieu nous veut, qu’à la condition de réaliser la destinée pour laquelle Dieu nous a faits. Dieu nous a créés solidaires pour que nous le devenions... Pour devenir nous-mêmes, il faut donc que nous renoncions à vivre pour nous-mêmes » (27).

Ainsi il y a en nous, semble-t-il, de par l’intention même qui a présidé à notre existence, et de par la destinée qui, en nous faisant solidaires de Dieu, nous a fait solidaires les uns des autres, des dispositions et des obligations à nous organiser en vue de poursuivre cette destinée même. Et parce que nous sommes des êtres sociaux, parce que nous sommes faits précisément pour vivre, avec et pour nos semblables, une vie où se réalisent les virtualités que nous portons en nous, depuis l’aube de son histoire l’humanité cherche à résoudre le problème de la communion humaine.

La philosophie antique a posé le problème. Un Platon, un Aristote, découvrant dans l’homme ce besoin profond de communion avec les autres, ont essayé de lui apporter une solution, mais ni l’un ni l’autre n’ont pu résoudre le problème d’une manière qui réponde aux exigences profondes des hommes de chair et de sang — et non pas seulement des âmes— qui en sont les données (28). Peut-être, de leur échec, est-on en droit de conclure qu’ainsi que l’affirme Foerster, « au point de vue sociologique, une société purement laïque doit être tenue pour une impossibilité » (29).

L’Eglise apporte au problème la réponse de Dieu. Elle vient, de la part de Dieu, enseigner aux hommes à vivre sans toujours se heurter les uns contre les autres, se déchirer les uns les autres ou se laisser asservir les uns aux autres. Elle apprend aux hommes à devenir tout ce qu’ils sont appelés à être, sachant cependant que, pour être, ils doivent vivre avec les autres et pour les autres.

L’Eglise est elle-même la réponse, vainement cherchée par les philosophes, au problème de la communion humaine. Ce problème, Dieu le résout avec les hommes, certes, et par les hommes en même temps que pour eux. En insérant son action dans la trame des faits humains, en entrant par son incarnation en Jésus-Christ dans la trame du réel, Dieu restaure dans la solidarité divine ceux qu’Il appelle à être ses fils et ses filles et les amène à se vouloir solidaires les uns des autres dans une communion véritablement fraternelle, qui déborde les limites étroites du monde visible et que la chrétienté tout entière confesse avec le Symbole apostolique : « Je crois la communion des saints ». Et voilà pourquoi l’Eglise ne peut ni mourir ni être remplacée.

Ah, comme je comprends que l’apôtre saint Paul, après avoir, pendant de longues années, prêché l’Evangile à travers le monde, voyant surgir au milieu de l’humanité juive et païenne l’Eglise de Jésus-Christ, malgré les faiblesses et les déficiences qu’il constatait en elle, ait salué dans le lointain de l’avenir la vision magnifique d’une Eglise incarnant parfaitement la pensée de Dieu à l’égard de l’humanité.

Comme je comprends qu’en aimant les âmes au contact desquelles il vivait, en discernant les miracles de vie surnaturelle que la grâce de Dieu accomplissait dans des vies jusqu’alors corrompues, en constatant de quel amour, de quel don d’elles-mêmes ces âmes étaient rendues capables par leur communion avec Jésus-Christ, l’apôtre ait contemplé, à travers les misères de l’Eglise de son temps, les splendeurs du corps mystique de Jésus-Christ, s’édifiant de la substance même de l’amour dont le Christ aime ses disciples et leur enseigne à s’aimer en lui.

Comme je comprends enfin qu’élevant ses regards vers Dieu qui, par les volontés humaines qu’il inspire et qu’il sanctifie et, plus encore, par l’action permanente du Christ et le don sans cesse renouvelé de son Esprit, en pleine humanité édifie l’Eglise, il se soit écrié, dans la gratitude et l’adoration :

« A Celui qui peut faire, pour nous, beaucoup plus, infiniment plus que tout ce que nous demandons et comprenons, grâce à sa puissance qui agit en nous, à Dieu soit la gloire dans l’Eglise et en Jésus-Christ, de génération en génération et aux siècles des siècles » (30).

 

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(1) Otto DIBELIUS, Das Jahrhundert der Kirche, Berlin, 1928.
(2) Eug. DE FAYE, Les Eglises de l’âge apostolique, Paris, 1909, p. 100.
(3) L. DUCHESNE, Origines du culte chrétien, Paris, de Boccard, 5° édit., 1925, p. 6 et suiv.
(4) Sur ce point très important, voir Die Kirche im Neuen Testament in ihrer Bedeutung für die Gegenwahrt, Berlin, 1930, en particulier ce que dit W. ZOELLNER, p. 18 ; voir aussi HARNACK, Entstehung and Entwickelung der Kirchenverfassung und des Kirchenrechts..., Leipzig, Hinrichs, 1910 et, tout spécialement, ce qu’il dit, dans ce livre, de l’étude de SOHM : Wesen und Ursprung des Katholizismus.
(5) Cf. HORT, The Christian Ecclesia, 1898, p. 103.
(6) Dans ce sens, Actes 19/32 suiv.
(7) BRIGGS, Church Unity, Londres, Longman, 1910, p. 26 suiv.
(8) Cf. HARNACK, ouvr. cité.
(9) Foi et Constitution, actes officiels de la Conférence universelle de Lausanne, Paris, Attinger, 1928, p. 160.
(10) Cf. DIBELIUS, ouvr. cité, chap. II ; DE FAYE, ouvr. cité, p. 113.
(11) DE FAYE. ouvr. cité, p. 114.
(12) Ibid.
(13) DE FAYE, ouvr. cité, p. 111.
(14) Matthieu 16/18, 18/17.
(15) Baron von HUGEL, Essays and Addresses on the Philosophy of Religion, 1st Series, London, Dent, 1928.
(16) Matthieu 18/20.
(17) Voir Le Christianisme et le Monde moderne (1928) ; Dieu, l’éterrnel tourment des hommes (1929).
(18) BRUNNER, Eglise et Révélation, dans la Revue de Théologie et de Philosophie, janvier-mars 1930, p. 10 et 11.
(19) Ibid., p. 9.
(20) Voir Marc BOEGNER, La Vie et la Pensée de T. Fallot, t. II, p. 299.
(21) Foi et Constitution, p. 524.
(22) Jean 1/14.
(23) Matthieu 18/20.
(24) Cf. Die Kirche im Neuen Testament, p. 13.
(25) WORKMAN, dans Foi et Constitution, p. 166.
(26) BRUNNER, loc. cit., p. 7.
(27) T. FALLOT, Qu’est-ce qu’une Eglise, Paris, 3’ édition, 1926, p. 10. On reconnaîtra, dans les lignes qui suivent cette citation de Fallot, une pensée que le P. Laberthonnière a développée en maints passages de ses ouvrages.
(28) Sur ce problème capital et sur les solutions que lui ont proposées Platon et Aristote, voir L. DALLIERE, La Réalité de l’Eglise, dans les Etudes théologiques et religieuses, juillet 1927, p. 395 et suiv.
(29) FOERSTER, Autorité et Liberté, p. 130.
(30) Ephésiens 3/21.