Carême 1998 : Oser croire

Croire publiquement

Pilate, le fonctionnaire embarrassé par l’affaire Jésus et sa femme inquiète qui le met en garde
Jean 18 v. 28 à 40 et Matthieu 27 v. 19 à 20

Curieuse
question au premier abord.
La foi n’est-elle pas avant tout du
domaine privé, intérieur, personnel ?
De plus, vous
le savez bien, on ne parle pas de ce qui fâche. Pas de
politique ni de religion.

Facile
à dire... mais alors pourquoi la question de Dieu, a-t-elle
déchaîné dans l’histoire autant de violences et
de fanatismes ? Guerres de religion, d’hier et d’aujourd’hui.

Il
n’est que de nommer à une époque récente : le
Liban, la Bosnie, l’Irlande, l’Algérie actuelle... pour que
nous reviennent en mémoire tant d’atrocités, de
souffrances, auxquelles les humains mêlent le nom de Dieu.

Ni
l’Europe, ni la foi chrétienne n’en ont - à elles
seules - le monopole.
Mais elles y tiennent une bonne place.
La
Bible, elle même, n’est exempte ni de violences, ni de récits
guerriers.

Que
vient faire l’ombre de Dieu sur tous ces fanatismes ?
Qu’a-t-il à
voir dans tout cela ?

Assurément...
le fanatisme n’est pas la foi.
Il en est la caricature...
peut-être même la négation.
......

Seulement
voilà, si cet interlocuteur, que nous avons nommé Dieu,
se contentait de demeurer dans un "ailleurs", de se vêtir
d’invisibilité. S’il demeurait indéchiffrable,
caressant de son mystère l’angoisse métaphysique de
l’humanité... Peut-être alors serait-il l’occasion de
moins de troubles ?

Peut-être...
mais serait-il encore Dieu, celui qui se satisferait de notre seule
intériorité ?
Celui dont le règne
s’arrêterait aux frontières du domaine public ?

S’il
a l’intention de se faire reconnaître comme acteur dans
l’histoire.
S’il se mêle d’intervenir sur la scène
publique, et pire de laisser à ceux qu’il a rencontrés
la responsabilité d’en rendre compte, alors que de risques !

Comment éviter que ne se produisent - et peut être
malgré lui - des remous dépassant nos seules
convictions personnelles, intimes.
......

Qu’en
dit-on sur la planète terre ?
La Déclaration
Universelle des Droits de l’homme affirme, en son article 18, la
liberté individuelle et imprescriptible de pensée
et de religion.
La liberté de croire ou de ne pas croire.

Les
protestants français ont été de tous temps, très
attachés à la laïcité de l’État.

Celui-ci n’a pas à intervenir dans le domaine de la
conscience.
Cette indépendance leur a toujours paru
fondamentale, car elle seule garantit la liberté de l’acte de
croire, et donc son authenticité.

Les
princes dit "très chrétiens", les démocraties
"dites chrétiennes"... tout autant que les régimes
se réclamant d’autres croyances leur ont toujours paru
suspects.

Mais,
croire librement... signifie-t-il pour autant croire
secrètement ?
.....

En
affirmant que l’amour du prochain est indissociable de l’amour de
Dieu, Jésus prenait un risque sérieux de bousculer
l’ordre public.

Or
c’est précisément pour trouble à l’ordre public
qu’il est un beau jour cité à comparaître devant
le procurateur romain : Ponce Pilate.
Ce haut fonctionnaire a une
charge redoutable... Le maintien de l’ordre dans les territoires
occupés de Palestine .
......

Quel
Dieu étrange, que celui qui s’abaisse ainsi à entrer
dans les remous de l’actualité ?
Qui fait parler de lui
dans la rubrique des condamnations diverses !

Faut-il
vraiment fouiller les registres de l’histoire pour trouver trace des
faits et gestes de ce Dieu ?

Elle
vient pourtant de loin la rumeur de ces interventions, de ces
revendications attribuées à Dieu comme des actes de
libération dans l’histoire...

Un
peu plus d’un millénaire avant notre ère déjà,
un certain Moïse se présentait devant le souverain
Égyptien. Il revendiquait la libération de son peuple,
exploité comme immigré dans cette haute civilisation.

"Vieux
Pharaon, laisse aller mon peuple..." (Let my
people go...)
......

Qui
donc est-il ce Ponce Pilate devant qui Jésus comparait ?
La
Bible des chrétiens n’est pas le seul livre à nous
parler de lui.

Les
historiens de l’époque nous le décrivent comme un
fonctionnaire consciencieux, sans grande personnalité, ni
d’ailleurs scrupules excessifs !
Il assume une charge difficile,
doit faire oublier certaines erreurs passées.
Il est
surtout préoccupé de son avancement et des rapports que
l’on fera sur lui à l’Administration Centrale de César.

Les
croyances et les pratiques du peuple juif qu’il a charge
d’administrer, ne semblent guère avoir entamé son
scepticisme fondamental.
......

Nous
avons dans les quatre évangiles plusieurs compte-rendus de
cette audience.
Aucun d’entre eux ne prétend restituer les
minutes du tribunal de l’autorité d’occupation.
A la
lumière des événements qui ont suivi, chacun
souligne l’aspect qui lui parait le plus important.
C’est ce qui
en fait l’intérêt.

Le
reportage de Jean est celui qui donne le plus de détails sur
ce dialogue entre un fonctionnaire païen et Jésus.

L’acteur non croyant de ce procès approche la personne de
Jésus.
Il pressent qu’il n’est pas vraiment dangereux.
Par
deux fois il essaye de lui rendre la liberté pour finalement -
et par manque de courage - céder à la pression des
chefs religieux sous son contrôle.
......

La
scène se passe très tôt, le matin au point du
jour. ( Jean 18 v. 28 à 40)

Caïphe,
le Grand Prêtre des Juifs, qui instruit le procès
religieux, n’a pas pouvoir de prononcer une peine capitale.
Il ne
peut que renvoyer le suspect à l’autorité romaine...

Non sans lui avoir fortement suggéré qu’il y avait
probabilité de subversion contre elle.

Non
convaincu, Pilate essayera de le renvoyer vers la juridiction
religieuse.

Refus
de cette dernière :
-"Il ne nous est pas permis de
mettre quelqu’un à mort "
.
Pour eux la cause est
entendue.


"
Faites entrer l’accusé
", dit alors Pilate.

Celui
qui comparait ici, accusé de s’être prétendu Roi,
est un prévenu, sans avocat, sans défense.
Sa
sentence a été dictée d’avance, par ses
dénonciateurs.

Nous
sommes loin des scènes de violence - menées
prétendument au nom de Dieu - telles que nous les
évoquions tout à l’heure :

-
" Es-tu le Roi des Juifs ? " demande alors Pilate,
qui n’en est sans doute pas à son premier prétendant
messianique.

-
" Dis tu cela de toi-même, ou d’autres te l’ont-ils dit
de moi ?
" répond Jésus, qui renvoie son juge
à ses responsabilités.

Agacement
de Pilate... qui remet l’accusé à sa place.
- "
Est-ce que je suis juif, moi ? Ta propre nation et ses grands prêtres
t’ont livré à moi. Qu’as tu fait ? "

......

Mais
le dialogue se poursuit à un autre niveau.

-
" Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté
était de ce monde, mes gardes auraient combattu pour que je ne
sois pas livré aux Juifs. Mais ma royauté maintenant,
n’est pas d’ici ".
- " Tu es donc Roi  ! "

, reprend Pilate, qui a de la suite dans les idées.
- "
C’est toi, qui dit que je suis Roi "
, rétorque
Jésus... qui n’en a pas moins. "

-
"Je suis né et je suis venu dans le monde, pour rendre
témoignage à la vérité.
Quiconque est
de la vérité écoute ma voix."

-
" Qu’est-ce que la vérité ? "

Le
scepticisme de Pilate ne va pourtant pas l’empêcher de faire
une nouvelle tentative pour libérer Jésus. A ses yeux
de romain, respectueux du droit, il n’y a pas là matière
à la peine capitale.

Il
croit trouver une issue.
Il propose à la foule, comme de
coutume pour la fête, de choisir qui il va relâcher.
Jésus... ou un certain Barabas, terroriste notoire.
Il
pensait avoir gagné. C’était compter sans l’acharnement
des religieux ... Barabas, font-ils crier à la foule
 !
......

L’évangéliste
Matthieu va encore compliquer les choses, en faisant paraître
ici la femme de Pilate :

-
" Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste ! Car
aujourd’hui j’ai été tourmentée en rêve à
cause de lui ."
. ( Mat. 27 v. 19)

Il
ne lui manquait plus que cela à ce pauvre Pilate.
Dehors la
foule crie : ... Crucifie le !

Malins,
les responsables religieux le touchent au point faible :

-
" Si tu le relâches, tu ne te conduis pas en ami de
César."
. ( Jean 19 v. 12)

Parole
terrible pour un fonctionnaire soucieux de son avancement.
......

On
connait la suite. Il lâche prise, se met hors jeu, s’en "lave
les mains".
Ce n’est plus mon problème, c’est le
vôtre.

Lors
de son dernier échange, Jésus avait pourtant minimisé
aux yeux de Pilate son rôle d’acteur en cette affaire :

-
" Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été
donné d’en haut, les vrais responsables sont ceux qui m’ont
livré à toi "
. (Jean 19 v. 11)


Pourtant,
même cette petite chance, il ne la saisira pas.
Pauvre
Pilate, il était bien loin de se douter que l’audience de ce
matin... lui vaudrait d’avoir son nom répété au
long des siècles dans l’acte de foi des chrétiens :

"Il
a souffert sous Ponce Pilate..."
. ... ( Note 1 )

Pilate
était sur la trajectoire d’un Dieu venu à sa rencontre
dans l’histoire.
Il a devant lui un juste, un non violent.
Il
est convaincu de son innocence, mais n’a pas le courage de ses
convictions.

Jésus
serait sans doute mort de toute manière... la haine religieuse
était trop forte contre lui.
Mais bon, on ne re-écrit
pas l’histoire.
......

La
femme de Pilate gardera, par contre, bonne réputation chez les
chrétiens.
Les évangiles plus tardifs lui donnent
même un nom : Procula. ( Note 2 )
Elle sera déclarée
sainte par les églises grecque et romaine.

C’est
aller très au delà du récit de Matthieu, que
d’en faire une chrétienne avant la lettre.
Peut-être,
alertée par les bruits qu’elle entend courir chez les femmes
de son entourage... a-t-elle simplement peur pour la carrière
de son mari ?

Pilate
et sa femme restent deux silhouettes d’une difficile neutralité...

Peut-on se laver les mains des incursions dans notre histoire de
celui qu’il nous faut bien, avec Jésus, nommer Dieu ?
......

Dans
son dialogue tendu avec Pilate au sujet de sa royauté, Jésus
a utilisé à plusieurs reprises des termes qui
pourraient laisser croire que cette royauté s’exerce ailleurs
que dans l’histoire.

-
" Mon royaume n’est pas de ce monde... " ou encore :
" il n’est pas d’ici. ".

Dans
le langage de Jean ces mots ne signifient pas du tout que
l’intervention de Dieu concerne une sorte de paradis extra-terrestre.
Un ailleurs, hors de notre monde.

Par
l’interpellation de Jésus, Dieu ne dé-localise
pas ceux qu’il vient rencontrer.
Pas plus qu’il ne les
dé-responsabilise.
Il leur ouvre les yeux sur une
autre vision de ce monde...
......

Pilate
sait très bien qu’il ne dialogue pas avec un Dieu descendu de
son Olympe.
Il semble même avoir bien compris que ce
prophète juif ne revendique aucune prise de pouvoir...
Pas
plus qu’il n’est un agent de la résistance armée.

Ce
qui le laisse sceptique c’est que cet homme, dans sa dérisoire
faiblesse, prétende manifester la vérité
sur notre monde.
Jésus pourtant ne se présente à
lui, ni comme un Maître de sagesse, encore moins comme un
gourou. Simplement comme un témoin de ce qui est !

-
"Je suis venu dans le monde pour témoigner de la
vérité, quiconque est de la vérité
écoute ma voix "
.

Oser
croire cela
est un acte public dont ce procurateur romain,
pourtant non hostile à Jésus et bien qu’alerté
par sa femme, n’est pas encore prêt à prendre le
risque.
......

Avant d’aborder le récit de la
Passion de Jésus, l’évangéliste Matthieu
introduit une vision grandiose.
Elle donne à la révélation
publique de Dieu, dans la personne du Christ, sa dimension ultime.

Il
s’agit d’une vision du terme de l’histoire. ( Mat. 25 v. 37 à
49)
Les nations, sont assemblées devant Lui.
Elles
sont appelées à présenter leur bilan.


Premier
accueil, chaleureux :
- " Venez les bénis de mon
Père, recevez en partage le Royaume qui a été
préparé pour vous depuis la fondation du monde, car :
-
j’ai eu faim, vous m’avez donné à manger,
- j’ai eu
soif, vous m’avez donné à boire,
- j’étais
étranger, vous m’avez recueilli,
...
- nu, vous m’avez
vêtu,
- malade, vous m’avez visité,
- en
prison,vous êtes venus à moi ! "

Surprise
générale : Mais quand avons nous fait tout cela ... ?

Le Roi répond alors :
- " Chaque fois que vous
l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes
frères
... c’est à moi que vous l’avez fait ! "
.

Il
s’agit d’une vision, bien sûr... mais elle est destinée
à susciter notre vigilance.


chercher Dieu dans l’histoire ?
Ni au dessus, ni à côté,
ni en dehors.

Mystérieusement
caché dans la personne de tous ces laissés pour
compte.
Ils sont autant de signes, de sa présence publique
au milieu de nous.

Autant
de rappels que croire est bien un acte public !

Trois
remarques à ce sujet, et qui ne sont pas étrangères
au dialogue de Jésus avec Pilate :

1)
C’est dans la vie publique des croyants, que les non croyants lisent
d’abord l’évangile :

Jésus
n’a guère eu de vie privée.

Ce
que nous en connaissons par les évangiles, est une vie sans
cesse harcelée par les foules.
Ses actes, ses paroles sont
guettés par ses adversaires.
Ses moindre faits et gestes
sont commentés, colportés...

Il
doit conquérir, avant l’aube, ses moments de prière et
de communion dans l’intimité avec son Père.
Rares
sont ses instants de détente au milieu d’amis proches et sûrs.
A Béthanie par exemple.

Et
nous voudrions, nous, que ceux qui ont écouté et
entendu sa voix en retirent une petite vie tranquille... Sans soucis,
bien loin de l’agitation de notre monde !

C’est
une voix qui ne peut demeurer enfouie dans la profondeur et le secret
de notre intimité.
Elle y fait au contraire retentir avec
une force irrésistible tous les cris et tous les appels qui
ont ponctués sa route parmi nous.


Il
nous les redit sans cesse.
Non pour nous désespérer,
ou nous enfermer dans nos mauvaises consciences.
Au contraire,
pour nous en délivrer.
Nous faire entrer dans sa passion
pour ce monde.
Nous le faire voir dans sa vérité.

Lors
de l’Assemblée d’Uppsal en 1968, le Secrétaire Général
du Conseil Oecuménique : Le Docteur Visser’ T Hooft rappelait
 : ( Note 3 )
"Il est temps de comprendre que tout
membre de l’Église qui refuse pratiquement de prendre une
responsabilité à l’égard des déshérités,
où qu’ils soient, est tout aussi coupable d’hérésie
que ceux qui refusent tel ou tel article de foi."
.
Parole
qui marqua le dialogue oecuménique à l’époque.


Je
me souviens aussi d’une visite à Paris de Don Helder Camara,
évêque de Recife au Brésil.
Rencontrant des
prêtres et des pasteurs, il avait dit à peu près
la chose suivante :
"Aussi longtemps que nos églises
ont prêché la charité et le partage, cela n’a pas
changé grand chose dans nos pays. Le jour où des
évêques ont commencé à distribuer aux
paysans pauvres les terres diocésaines, tout a commencé
à changer dans l’accueil de l’évangile."
.

Elle
est longue la liste de tous ceux que la rencontre du Christ a ainsi
jetés dans l’arène publique.
Arènes du
cirque romain où les premiers martyrs sont exécutés
pour subversion envers l’État.
Laïcs jetés aux
lions, évêques mis à mort pour les empêcher
de parler.
Cela a continué tout au long de l’histoire, et
aujourd’hui encore...
Lors de notre première rencontre j’ai
évoqué les noms de plusieurs de ces témoins
d’hier et d’aujourd’hui.
......


Oui
accueillir et dire la parole du Christ dans la société
est souvent un acte qui dérange.
Parole de vie,
elle ne peut être langue de bois.
Elle éclaire
notre histoire de la lumière crue de la vérité.

Elle éblouit et gêne le plus souvent nos pratiques
discrètes... le clair-obscur de nos approximations.
......

L’apôtre
Paul invitait avec vigueur son jeune collaborateur : Timothée,
à ne pas craindre de s’exprimer clairement.

-
"Proclame la Parole, insiste à temps et à
contre temps, reprends, menace, exhorte, toujours avec patience et
souci d’enseigner..."
. ( 2 Tim. 4 v.2)

Croire
publiquement peut en effet conduire à agir et s’exprimer à
contre-courant des idées reçues.
Non par désir
de choquer ou surprendre, mais parce que la vérité dont
parle le témoin n’est pas une vérité qui lui
soit propre.
......


2)
Lorsque la communauté chrétienne risque une parole de
vérité, il ne s’agit pas d’un discours politique au
sens habituel du terme.

Les
croyants sont d’ailleurs souvent les premiers à le rappeler
dans leurs communautés.
Surtout quand ils craignent que
ces paroles dérangent leurs propres convictions politiques...

Il
faut conserver au discours politique sa spécificité, et
lui restituer aujourd’hui sa noblesse.

La
parole d’une église n’a nullement pour fin une prise de
pouvoir.
Pas plus que la volonté d’imposer ce qui
correspondrait à ses intérêts.
Quel intérêt
peut-elle d’ailleurs avoir, autre que celui de servir ce monde à
l’image du Christ serviteur ?
......

A
cet égard l’attitude de Jésus devant Pilate est
hautement significative.
Il ne se défend pas, et son
Royaume n’est pas d’ici. Il le dit clairement.

Pourtant,
la scène qui se déroule entre Caïphe, Pilate, et
lui, est un événement politique majeur de l’histoire.

Les conséquences en seront innombrables... à
commencer pour l’empire romain.

La
parole de l’église ne vise donc aucunement une prise de
pouvoir.
Elle s’exprime cependant sur la réalité de
notre histoire. Elle l’éclaire d’une vérité qui
lui est propre.
Elle est en conséquence souvent reçue
comme une parole aux résonances politiques.

En
1942, le Pasteur Marc Boegner, qui créa ces conférences
de Carême, était alors président de l’Église
Réformée de France. Aussitôt après la
rafle des Juifs au Vel. d’Hiv. il adresse un message à toutes
les paroisses. ( Note 4 )

"L’Église
réformée ne peut garder le silence devant les
souffrances de milliers d’êtres humains qui reçurent
asile sur notre sol. Une Église chrétienne aurait perdu
son âme et sa raison d’être si elle ne maintenait la loi
divine au-dessus de toutes les contingences humaines. Comment
pourrait-elle jamais oublier que c’est dans le peuple dont les juifs
sont les enfants selon la chair qu’est né le Sauveur du monde
 ? "

Acte
de foi, aussitôt perçu comme un acte politique par les
autorités de Vichy ! Les préfectures tenteront de
saisir le document... En vain, il sera lu dans presque toutes les
paroisses le Dimanche suivant.

La
communauté chrétienne ne doit pas avoir peur de
ce risque d’une parole publique.
Son silence pourrait être
pire... il l’a souvent été !

Il
lui faut apporter tout son soin à se faire réellement
comprendre.

Elle
a aussi la lourde tâche de s’exprimer sur des situations
nouvelles, dont les personnages de l’Écriture ne peuvent avoir
l’expérience.
Il lui faut alors discernement et sagesse
pour prendre le risque d’une parole, ancrée dans
l’intelligence de la foi.

La
Parole de vérité, entendue dans la voix du Christ, ne
peut donc être gardée comme une parole privée, à
usage interne... Ce serait la trahir !

La
foi ne peut éviter le risque de s’affirmer
publiquement.
S’exprimant publiquement, elle court le
risque d’être critiquée, incomprise.
Elle l’est
souvent.
Il lui faut donc sans cesse réaffirmer, à
partir des données de l’évangile, le pourquoi de ce
qu’elle énonce.

S’adressant
probablement à de futurs baptisés, l’Apôtre
Pierre ne leur cache pas les difficultés, voire les calomnies
qu’ils vont devoir affronter. Il les exhorte dans sa première
lettre :

"
Soyez toujours prêts à justifier votre espérance
devant ceux qui vous en demandent compte "
. ( 1 Pierre 3 v.
15)


3)
Il est un dernier aspect, et plus contemporain, de la parole publique
des croyants.

Il
tient à leurs divisions... et à leurs divergences sur
la Parole à prononcer.

Un
demi siècle de labeur oecuménique a fait tomber
beaucoup de préjugés, renversé bien des
barrières d’ignorance ou de mépris.
Il# rassemble
progressivement les chrétiens autour du noyau essentiel de
leur foi commune.

Nombre
de chrétiens - et de jeunes parmi eux - s’interrogent
aujourd’hui sur la pertinence du maintien de séparations
héritées de l’histoire.

Il
faut, je pense, avoir le courage de dire aujourd’hui que le rêve
d’une institution réunifiée et porteuse d’une parole
univoque... n’est qu’un rêve !
L’espérance
oecuménique est autrement plus riche, plus large
et plus forte que cela.
......

Le
Nouveau Testament tout entier bruisse des échos d’une église
primitive aux multiples visages.
Les témoignages de Jean,
de Paul, de Pierre et de Jacques frère du Seigneur, dans les
communautés qu’ils animent se heurtent parfois... mais
s’enrichissent mutuellement.

C’est
à travers leurs tensions que se dessine peu à peu le
véritable visage d’une catholicité plurielle.
Une
universalité, à la mesure de la richesse du monde de
Dieu.

Les
théologiens ne sont pas au terme de leur labeur oecuménique.

Il leur faut aider le peuple chrétien à se défaire
d’un langage cacophonique.
Il faut lui redonner l’audace et
le goût, d’un témoignage polyphonique.


Cela
importe d’autant plus, que les chrétiens sont aujourd’hui
attendus, pour un dialogue nouveau, avec les autres religions.

Et
c’est bien dans l’arène publique, qu’à l’aube de ce
nouveau millénaire, un peuple croyant - enfin réconcilié
- a rendez vous avec le monde.

Ce
monde qui attend de lui d’abord des gestes, des actes.
Ce sont
ses actes, qui rendront crédible la parole de vérité
dont il se réclame.
......

Il
nous faut retrouver une unité de communion... libérée
des querelles d’appareils.

Il
nous faut un dépouillement... à l’image de Celui
que nous reconnaissons pour notre Maître.

Il
faut que notre parole rende à ce monde l’espérance...
dont il doute si facilement.

Il
nous faut oser croire... publiquement !
......

Seigneur,

Depuis
ta venue sur terre,

les fanatismes rôdent autour de
la foi.

Toi,
le Dieu proche,

et livré à la vindicte des
hommes,

Nous
voici, comme Pilate, en quête de vérité.

Ouvre
nos yeux au rendez-vous de ta présence.

Par
leurs divisions,

les croyants obscurcissent ton visage.

Accorde
leur l’unité,

et une foi transparente de ta vérité

* * *


-Origine
des citations :

1)
Symbole des Apôtres
2) Voir Commentaire de Pierre Bonnard
sur l’Évangile de Matthieu à propos de ce
verset
(Delachaux et Niestlé 1963)
3) Assemblée
Oecuménique d’Uppsal (1968) : Rapport Officiel (Éditions
C.O.E.)
4) Marc Boegner, cité dans : "L’exigence
oecuménique" (Albin Michel 1968)


-
Les citations musicales entrecoupant cette prédication
étaient tirées de divers "Negro Spirituals" :

- Let my people go...
-
Sometimes, I feel like a motherless child...
- Deep
river...
exécutés par
divers interprètes.