Carême 1948 : Jésus-Christ, cet inconnu

Connaà®tre Jésus-Christ, c’est connaà®tre l’homme

Est-il
donc besoin d’un autre que nous-même pour connaître
l’homme ? Nous aimons Socrate qui nous dit : Connais-toi
toi-même. Car le pouvoir qu’il nous accorde dans ces
mots, c’est en fin de compte la conviction que nous sommes
personnellement la mesure de l’homme.

Ah,
certes, nous acceptons que quelques-uns soient plus intelligents,
plus savants que nous. Et même nous les admirons, à
cause de cette supériorité. Mais il importe —
n’est-ce pas ? — que ces distinctions n’excèdent
pas certaines limites, admissibles pour notre orgueil. Sinon,
secrètement, nous en voulons à ces privilégiés.
Songez à la dose de mépris plus encore que
d’étonnement, révélée par ce
verdict quotidien : « Un tel, je ne le comprends
pas ! ». Cela veut dire : « Je
l’accuse d’une sorte de trahison envers moi. N’ose-t-il
pas être trop différent de moi ? ». Il
faut vraiment que les hommes soient « nos semblables »,
c’est-à-dire nous ressemblent, pour que nous les
trouvions encore intéressants, dignes d’être
connus.

Malgré
les savants qui s’efforcent d’être « objectifs »,
comme ils disent, c’est-à-dire de considérer
l’homme comme un objet, de le décrire comme on décrit
un insecte ou un événement physique — étrangement
d’ailleurs, ces spécialistes nous racontent le mystère
auquel ils se heurtent, le fait que les hommes ne sont jamais des
semblables ; — malgré leurs travaux, chacun de nous
se sent comme à distance de l’homme qui lui est
étranger, qui n’a pas la même nationalité,
la même classe, la même famille, les mêmes
réflexes. Nous sommes tous des xénophobes. — Ne
l’étions-nous pas récemment quand les prisonniers
des « stalags » et des « offlags »
se sentaient méconnus au moment du retour ? — quand
les déportés se taisaient, méprisants, amers,
impuissants, devant ceux qui n’avaient pas souffert comme eux
l’horreur de « l’univers
concentrationnaire » ? Chaque jour des Français
reprochent aux Américains leur égoïsme, aux
Allemands leur volonté de vivre, aux Russes la naïveté
de leurs enthousiasmes et leurs calculs impérialistes, aux
peuples coloniaux de l’Union française leur ingratitude.

Mais
pourquoi étendre le champ de ces comparaisons rancunières ?
Dans le même pays, dans la même maison, la même
famille, des abîmes se creusent entre des hommes qui se
soupçonnent de n’être pas « humains »
parce qu’ils rencontrent en eux la différence d’autrui.
Un Français reproche à d’autres Français
les privilèges que lui-même ne possède pas,
l’opinion politique qui n’est pas la sienne ; un
voisin compose contre l’égoïsme de son voisin un
éternel réquisitoire ; un mari s’attriste
disant : « Ma femme, décidément, ne me
rend pas justice » ; les générations se
reprochent leurs âges respectifs. Peut-être en ce moment
même certains qui m’écoutent sourient-ils avec
hauteur parce que je ne parle pas leur langage et parce que ma foi
leur semble la forme de mon orgueil dressé contre eux.

Ah, nous
disons : l’homme, et nous répétons
avec orgueil la phrase classique : « Rien de ce qui
est humain ne m’est étranger ». Mais cette
phrase est bien le mensonge de notre incommensurable orgueil. Rien ne
nous est plus étranger qu’un autre homme — fût-il,
peut-être surtout s’il est notre voisin immédiat !

Je le
sais, on m’accusera ici de pessimisme ; on me rappellera
tels élans étranges, si beaux, par lesquels la misère,
le danger, la maladie et la mort nous rassemblent parfois. Je me
souviens des soldats qui risquaient leur vie pour ne pas laisser
entre les lignes un blessé de Verdun mourir comme un animal
abandonné, pour que cet homme mourût comme un homme. Je
me rappelle ceux que l’exode de 40 ou la rencontre des abris
lors des bombardements ont rendu un moment spirituellement et pas
seulement physiquement voisins, ceux qui se reconnaissaient devant la
mort possible. Non, je n’ai pas de l’homme une vue
pessimiste qui le réduirait aux réflexes, à
l’égoïsme de la bête de proie.

Mais,
pour être sûr de connaître les hommes, l’homme,
il me faut découvrir autre chose que ce que j’apprends
en regardant vivre et mourir les autres, ou en me regardant moi-même
vivre et en attendant ma propre mort. Il faut que j’apprenne
notre bien commun à tous : l’humanité.

L’apprendrai-je
des savants qui étudient un aspect de cet homme, sa vie
physique, sa psychologie, son existence en société ;
l’apprendrai-je des moralistes et des romanciers ; et même
d’un Pascal qui fut, entre tous les Français, acharné
à fonder et à défendre un humanisme réaliste
et universel ?

Je
n’essayerai pas de résumer des « doctrines
chrétiennes », celles qui s’occupent de
l’humanité de Jésus-Christ, ou celles qui nous
proposent une notion chrétienne de l’homme en général.
Je cherche autre chose. Je cherche la communion de ceux qui
m’écoutent en ce moment.

Peut-être
trouverez-vous avec moi que cette tentative en vaut la peine. Car
tous nous nous cherchons ; et notre chagrin, c’est de ne
pas nous rencontrer.

Mon
discours de ce soir pourrait donc être intitulé :
« Réflexions d’un chrétien qui lit le
Nouveau Testament et cherche dans cette lecture à se connaître
et à connaître les autres ».

Car, dans
cette lecture, je fais sans cesse une découverte : c’est
que Jésus-Christ intervient dans nos vies d’homme,
pour nous révéler à nous-même et nous
révéler les autres. J’emploie ce mot,
intervention, au sens littéral : Jésus
arrive, interrompant les vanités solitaires, brisant la chaîne
solide des orgueils, rompant le silence où chacun poursuit
dans l’ignorance ses réflexions sur l’homme.

En bref,
voici ce que je vais vous dire. Sans Jésus-Christ je suis sans
vous
. Bien plus : sans Jésus-Christ, je suis sans
moi
. Et j’aurai aussi à vous dire : sans
Jésus-Christ il me manque une Autre et bien plus indispensable
présence. En résumé : sans Jésus-Christ,
mon nom commun d’homme n’est qu’une étiquette,
ou une illusion. Et je n’y consens pas.

*

Oui, ma
première certitude, acquise en lisant l’Evangile, c’est
que je ne puis pas être homme sans vous.

Il faut
que le mot froid et glacé « mes semblables »
soit changé, qu’il devienne ce mot difficile mais
frémissant : « mon prochain ».
Ressembler à quelqu’un, c’est être loin de
lui, éprouver et maintenir entre lui et nous cette distance
infranchissable qui sépare le miroir de l’objet qui s’y
reflète. Avoir un prochain, c’est avoir une présence
sans laquelle on ne vit pas, on n’est pas soi-même.

Eh bien,
dans l’Evangile, Jésus-Christ m’apparaît,
bien plus : il me rencontre, comme celui qui est toujours
entouré par les autres. Toujours en souci des autres.
Toujours en dialogue avec d’autres. S’i1 m’est
demandé et permis — rarement — de l’y
apercevoir seul, ce n’est jamais pour que je loue ce héros
d’être capable de cette solitude, tel un demi-dieu qui
reste à distance. Plutarque et Ibsen n’auraient rien à
dire de cet homme seul. Car il n’est pas seul.

Dans
l’Evangile, les hommes sont ceux qu’il appelle et il est
celui qui les appelle : « Venez à moi ».
Et dans l’Evangile, c’est naturel. C’est
l’atmosphère de l’histoire. Quelle étrange
joie de retrouver autour de Jésus beaucoup d’hommes,
tous les hommes ; les hommes que nulle part ailleurs je ne
rencontre sans gêne, répulsion ou inquiétude !
Je vous l’ai rappelé : les prostituées y
coudoient les bien-pensants, les trafiquants y peuvent être
pardonnés et les justes pourraient l’être s’ils
ne méprisaient pas la repentance ; les politiques
révolutionnaires de l’époque (qu’on appelle
zélotes) ne sont ni plus ni moins autour de Jésus que
les soutiens de l’ordre (que l’on appelle Sadducéens
ou Pharisiens). Tous sont présents, accueillis. Et s’ils
sont de bonne volonté, aucun n’est gêné d’y
rencontrer son adversaire ou son paria.

Cette
réalité humaine de l’Evangile, nous en trouvons
le commentaire le plus saisissant dans le climat de certains romans
russes, notamment ceux de Dostoïevski. Ah, si les églises
chrétiennes étaient aussi humaines que cet immense
génie humain !

Mais ceci
n’est pas facile. Le premier enthousiasme une fois passé,
les barrières se dressent de nouveau entre les hommes. Les
griefs paralysent les ferveurs récentes. L’homme
redevient un loup pour l’homme.

Pourquoi
donc ? Parce que Jésus-Christ a disparu. Parce qu’il
n’est plus là. Il n’y a désormais plus que
des « chrétiens », des hommes, chacun
prêt à accuser l’autre, chrétien ou non
chrétien. Il n’y a plus que les autres, qui sont
redevenus les uns pour les autres des inconnus. Quand Jésus
est absent, tout redevient opaque.

Ne
pensez-vous pas que cela soit vrai ? Je le demande aux chrétiens
qui ont un cœur aimant quand ils lisent l’Evangile et
quand ils prient, qui, à ce moment-là, sont capables de
comprendre, de pardonner, de rencontrer, mais qui, une fois le livre
fermé, la prière terminée, n’y parviennent
plus.

Je le
demande aussi à ceux qui rêvent sans cesse de cette
réalité d’autant plus méconnue,
semble-t-il, qu’ils la proclament plus souvent : la
communauté humaine. Car — n’est-ce pas ? —
nous connaissons tous des communautés. Mais la
communauté humaine ! Nous nous aimons quand nous avons
les mêmes idées, le même parti, ou la même
terreur. Il semble bien aujourd’hui que la peur de la guerre et
de la mort soit le mobile le plus sûr de nos rapprochements !


Ce que je dis ici n’est pas de la morale chrétienne.
Une théorie pour les amis des hommes, pour les philanthropes !
Il n’y a pas de philanthrope ! Il n’y a que
Jésus-Christ qui soit philanthrope, pour tous.

Je pense
donc que tout chrétien doit s’interroger quand il lit,
le plus souvent, sous des plumes païennes et non pas dans les
journaux de son Eglise, les plaintes déchirantes, vraies,
sobres, accusatrices, où l’homme moderne dresse le bilan
de l’égoïsme général et de la
solitude humaine et appelle ses semblables à être
fraternels. Il doit s’interroger, et non pas dire —
hélas, il le dit ! — : « Ces
accusateurs ne sont pas sincères ! ». —
Qui est sincère quand il accuse les autres ? Sommes-nous
sincères quand nous sommes nous-mêmes accusés,
puisque nous parlons d’aimer, et que nous ne tolérons
rien : idée, personne ou acte, qui nous soit hostile ?

Quoi
qu’il en soit, pour Jésus-Christ, être homme,
c’est comprendre et aimer ce qu’est l’autre.

Qu’on
m’entende bien ! Pas un instant je ne dis : toutes
les idées, toutes les attitudes se valent et il suffit
qu’elles soient professées par quelqu’un, par un
autre pour qu’on les accueille avec tolérance. Car je
dirais ainsi que la vérité est indifférente.
Non ! Mille fois non ! Mais je voudrais que chacun, étant
réellement en face de l’autre, s’aperçût
qu’il y a, à côté de l’autre,
Jésus-Christ, lequel seul dit vrai. Or, Jésus-Christ
présent nous rend l’autre présent comme un
homme
. Après, après seulement nous pouvons
dialoguer, nous adresser des reproches, peut-être même
nous séparer. Mais la réalité, ce sera que nous
ne nous séparions pas.

Encore
une fois peut-être me demanderez-vous : comment
Jésus-Christ est-il présent pour nous rendre les autres
présents ?

Je vous
rappellerai alors un chapitre étonnant de l’évangile
selon Saint Matthieu. Il nous est dit qu’au jour où la
vie de chacun sera dévoilée, le Juge, qui sera
Jésus-Christ, dira : « Un homme était malade,
pauvre, prisonnier, affamé. Cet homme, c’était
moi. Qui m’a traité humainement ? Qui m’a
traité inhumainement ? Qui m’a visité, qui
m’a nourri, qui ne m’a pas laissé à ma
misère, et peut-être à ma culpabilité ? ».
— Personne, dit l’Evangile, ne saura que répondre
à cette question. Ceux qui auront aimé, c’est-à-dire
qui auront été humains, seront stupéfaits. Ceux
qui n’auront pas aimé, c’est-à-dire qui
auront été inhumains, ne le seront pas moins. Car
aucun n’avait reconnu Jésus-Christ dans l’homme

(Matthieu 25/31-46).

Je ne me
lasse jamais de relire cette page prophétique de la grande
surprise qui nous attend tous. Ce qu’elle m’apprend,
c’est que chaque homme m’attend dans sa misère,
sa solitude, sa culpabilité. Si je ne suis pas à ses
côtés, je ne suis plus un homme. L’accuserai-je ?
Il le mériterait peut-être. Car s’il est pauvre,
nu et en prison, c’est peut-être par sa faute. Mais ce
serait ma faute, et bien plus grande, d’être
riche, vêtu et honnête, si je suis loin de lui. Chaque
homme pour moi désormais, c’est donc la secrète
présence de Jésus-Christ.

Ainsi il
n’y a de présence réelle dans la communion
eucharistique que s’il y a la présence réelle des
autres à ma vie, si Jésus-Christ ne nous a point
quittés parce que, nous, nous aurions quitté les
autres.

*

Mais que
m’importerait de connaître les autres, si je ne connais
pas cet homme le plus proche, le seul jusqu’au bout présent
à moi-même, l’homme que je suis ?

Or, ma
deuxième certitude, quand je lis l’Evangile, c’est
que sans Jésus-Christ je ne me connais pas moi-même.
Car il nous faut bien confesser l’ignorance où nous
vivons quant à nous. Non seulement nous ne savons pas pourquoi
nous sommes là où nous sommes, mais pourquoi nous
sommes qui nous sommes. Les savants prétendent nous
l’expliquer ; ils nous enseignent les lois de la transmission de
la vie, les effets de l’hérédité. Mais en
fin de compte ils n’ont rien à nous dire sur ce secret
indéchiffrable : nous sommes là, nous, et nous
n’avons que notre vie et notre mort.

Il y a
plus. Ce n’est pas seulement notre présence sur la terre
qui nous est obscure. Il y a aussi l’immense obscurité
intérieure de notre cœur. Un chrétien qui avait
mieux que personne su cette épouvante, Saint Paul,
confessait : « Je ne me comprends pas. Je ne
comprends rien à moi-même. Je fais ce que je méprise,
et je ne fais pas ce que j’aimerais tant faire. Qui
m’expliquera, non : qui résoudra mon mystère ? »
.
— Il a dit cela comme tant d’autres (Rappelez-vous
Pascal : « Quel monstre incompréhensible que
l’homme ! »). Mais il a répondu à
la question insoluble de sa vie une phrase étrange que je
répète maintenant avec lui : « Merci
à Jésus-Christ ! »
(cf. Romains
7/14-25).

Je
voudrais la répéter en termes familiers. Elle
deviendrait alors : « J’ai honte ! Je suis
désespéré de moi. Je voudrais cesser de m’être
incompréhensible, victime de ma colère, de ma
sensualité, de mon orgueil, bref de cette misère
violente, involontaire et volontaire tout ensemble ! ».
Mais elle deviendrait aussi un très simple : « Merci
à Jésus-Christ ! ». Merci, parce que
grâce à lui nous pouvons connaître notre « raison
d’être », et notre raison d’être
malheureux. Merci qu’il nous apprenne que nous existons, non
pas par hasard, par quelque fatalité, parce que tout est
absurde, mais pour quelque chose, pour un but de notre
vie, pour que nous ayons quelque chose à faire. Merci
d’abord qu’il ne nous mente pas comme on essaye de mentir
à un mourant, pour le persuader qu’il va continuer de
vivre. Merci qu’il nous dévoile en pleine lumière
notre mystère. Merci par dessus tout qu’il ne se lasse
pas, qu’il ne soit ni révolté ni repoussé
par ce triste mystère. Merci qu’il soit et reste notre
prochain. En un mot, merci qu’il nous rende par sa présence
un sens et une dignité, quels que soient notre non-sens et
notre indignité !

Encore
une fois, ceci est simple, très simple. Encore une fois, cela
veut dire : « Ouvrons l’Evangile et lisons ! ».
Il est possible que naisse soudain une certitude personnelle :
« Je ne suis pas indigne d’exister, puisque
quelqu’un n’a pas honte d’exister à mes
côtés, puisque j’ai ce prochain
mystérieux : Jésus-Christ ». Cette
présence réelle découverte dans les paroles de
l’Evangile est notre justification. La Bible appelle cette
découverte le pardon. C’est-à-dire l’acte
où notre absurdité, notre culpabilité ont leur
terme.

Oui, nous
lisons ces paroles d’un livre très vieux, prononcées
pour d’autres que nous, et nous savons qu’elles nous
parlent aujourd’hui, et de nous. Elles disent : « Tes
péchés te sont pardonnés... Va en paix

en paix avec toi et en paix avec tous... Va, et ne pèche
plus ! »
(Marc 2/5, 5/34, Jean 5/14, 8/11, etc…).
Ainsi nous est accordée la chose merveilleuse, la fin de notre
dégoût, de notre désespoir de nous-même, la
peur d’être seulement et de devoir rester à jamais
uniquement ce que nous sommes. La joie de pouvoir aujourd’hui
commencer à être ce que nous voudrions être.

Nous
savons tous la force profonde qui nous vient quand un être
humain — notre ami, notre femme, nos enfants..., notre
adversaire — nous fait confiance. Ouvrir la Bible, cela peut
être découvrir cette force que Jésus-Christ nous
fait confiance ; qu’il refait de nous un homme.
Cela peut être savoir sur nous autre chose que la vérité
poignante de nos jours d’homme, si terriblement décrite
dans un livre récent : « Les jours de notre
mort »
.

En un
mot, quand nous connaissons Jésus-Christ, qui nous connaît,
l’humanité devient notre vocation possible, un devoir
possible, notre noblesse reconquise.

*

Maintenant
il faut finir par une troisième certitude, née de la
lecture de l’Evangile, une troisième connaissance de
l’homme acquise en regardant ce que cet homme, Jésus-Christ,
fut, non plus dans ce qu’il dit aux autres ou dans ce qu’il
me dit, ce qu’il fut réellement en lui-même.

Je la
résumerai en un seul témoignage des auteurs
évangéliques. Je laisserai de côté ces
évidences pourtant nécessaires et frappantes :
Jésus-Christ nous a ressemblé totalement, dans sa vie
physique et morale, dans ses souffrances, dans ses joies, dans sa
faim et dans sa soif, dans ses amitiés, que sais-je ! —
Oui, je me bornerai à un mystère qui fut son mystère
d’homme, son humanité. Le voici.

Dans les
évangiles où Jésus est sans cesse avec les
autres, toujours proche, parfois cependant il nous est dit qu’il
s’en allait à l’écart (Marc 1/35,
6/46, Luc 5/16, 6/12, 9/18, etc…). Pour être lui-même.
Ce sont ces moments-là que certainement nous désirerions
le mieux connaître pour apprendre de lui comment il fut,
lui-même, un homme. Or, nous pouvons les connaître.
Etrangeté — certains disent : invraisemblance —
de la Bible, nous savons ce qui se passait dans cette solitude de
Jésus. Peu importe comment les écrivains du Nouveau
Testament l’ont appris. Le fait est qu’ils ont affirmé
que la solitude de Jésus n’était pas solitaire.
S’il se retirait à l’écart, c’était
pour y être dans la plus grande présence, pour
être avec Dieu, pour prier.

Tel est
le suprême secret de l’homme, qui cherche sur la terre à
être un homme.

Mais
encore, qu’est-ce que prier ? Que fait Jésus quand
il prie ? En quoi prier est-il vraiment l’humanité
de chaque homme ? Est-ce demander, quémander, exiger ?
Non. C’est tout simplement en finir avec le désert
inhumain de la solitude. C’est répondre à
quelqu’un qui vient de parler et qui maintenant écoute.

Voici
comment je devine, en lisant l’Evangile de Jésus-Christ,
l’humanité de l’homme manifestée dans sa
prière.

Vous vous
rappelez le récit, naïf dans sa forme, du livre de la
Genèse. Je ne me demande pas si ce récit est
historique, j’y écoute seulement la révélation
de l’homme. Adam, l’homme premier, l’homme type,
avait cessé de parler à Dieu. Si bien que Dieu dut
l’appeler : « Adam, ô homme, où
es-tu ? »
(Genèse 3/9).

Ainsi,
pour la Bible, parler et répondre à Dieu, c’est
le signe distinctif de l’humanité de la créature
humaine, de l’espèce humaine. On parlait à Adam,
il n’était pas une bête. Il répondait pour
dire oui, il était responsable. Mais un jour il n’a plus
voulu entendre ni répondre. Il n’a plus voulu être
qu’avec lui-même et avec les autres hommes, de la même
façon qu’il était avec les bêtes de
l’univers. Dès lors, il avait fini d’être un
homme.

Depuis ce
temps-là, avec tous leurs discours et toutes leurs paroles
qu’ils se disent à tort et à travers, les hommes,
n’ayant plus d’interlocuteur véritable, sont
devenus inhumains.

J’ai
relu hier soir un témoignage d’un homme qui a peur (si
peur !) que personne ne lui parle et que personne, sauf
lui-même, ne lui réponde. Ce livre, que Nietzsche
écrivait sous le titre tragique Ecce homo, m’a
glacé. J’ai repensé à Jésus qui
prie. Quelqu’un lui parle. Il répond à quelqu’un.
Il vit avec quelqu’un. On n’a plus besoin de lui dire :
où es-tu ? Il est là. Alors le désert n’est
plus désert. Il y a quelqu’un. Même si
aucun homme n’a rien à dire à Jésus. Même
si aucun n’écoute ce que dit Jésus.
Paradoxalement, c’est quand il est ainsi seul que Jésus
obéit totalement à sa vocation et qu’il réalise
totalement son destin d’homme.

Dira-t-on :
Non, la prière du Jardin des Oliviers et la prière de
la Croix confessent, elles aussi, la solitude de l’homme
écrasé, le désespoir de l’abandonné !
Je répondrai à mon tour : Non. Car ces
terrifiantes prières ne se taisent pas. Elles ont continué.
Elles ne sont pas devenues silencieuses, englouties déjà
dans le mutisme de la mort. Elles sont encore des paroles adressées
à quelqu’un.

Ah, si
nous pouvions décider de prier — et non pas projeter ou
parler de prier, je sais bien que nous connaîtrions le bonheur
de redevenir des hommes, le bonheur d’être avec Celui qui
Est, notre Créateur.

*

Je dirai
bientôt cette présence majestueuse, fidèle,
victorieuse, que Jésus appelle Dieu et que nous connaissons en
lui, parce que lui vit avec elle. Pour aujourd’hui, écoutons
dans l’Evangile le dernier récit de la vie terrestre du
Christ.

Quand il
comparut devant Ponce Pilate, le gouverneur romain qui allait le
condamner à mort, celui-ci le montra à la foule
hurlante en disant : « Voici l’homme ! »
Ecce homo (Jean 19/5).

Ce
sceptique honnête ne savait pas ce qu’il faisait en
montrant ainsi Jésus au monde entier et pour tous les âges.
En nous le montrant ce soir. Mais sans le savoir, ce qu’il
faisait, c’était de nous le proposer comme la réalité
de l’Homme. Il nous demandait de voir en lui ce que nous
faisons des hommes que nous appelons nos semblables, mais aussi ce
que nous faisons de nous-même, une fois dépouillés
tous nos oripeaux dans la nudité de la mort. Il nous disait :
voici ton semblable que tu traites comme on va traiter Jésus.
Le blasphémant, Le condamnant à mourir seul. Et il nous
disait : voici ta vie, ta vie d’homme qui est méprisée,
maudite, comme cette vie que je méprise et que je voue à
la malédiction de la croix.

Cependant
Pilate, en nous accusant ainsi d’être des hommes sans
humanité, parce que sans prochain, et en nous montrant à
quelle infinie déchéance, à quel désastre
final aboutit notre vie humaine, Pilate ne pouvait pas nous dire le
secret suprême de Jésus-Christ homme. Son Ecce homo
s’arrêtait au bord de l’autre mystère :
le mystère de Dieu qui était en cet homme. C’est
un grand mystère, le mystère de Jésus. C’est
aussi notre mystère. Ce double mystère se réduit
pour nous à notre volonté, peut-être seulement à
notre désir de connaître Jésus-Christ en lisant
l’Evangile. Ceci est l’affaire de chacun.