Carême 2007 : Ah ! si nous pouvions parler à Dieu...

Ce Dieu-là 

Notre Père, une
prière qui se prie le dimanche dans chaque Église, en
toutes langues, plus ou moins machinalement.

C’est le texte le plus
précieux que Jésus de Nazareth nous ait donné.
D’abord parce que c’est une prière. Ensuite parce
que ce texte est une espèce de miracle, peut-être le
plus beau miracle offert par Jésus. Un miracle qui se
continue, aujourd’hui, quand il est redit chaque jour par des
centaines de millions de croyants… Chaque jour par des enfants
et des vieillards, des simples et des intelligents, des mystiques et
des superstitieux, des heureux et des malheureux, des distraits, des
anxieux, mais chaque jour par des millions d’hommes et de
femmes.

Miracle aussi parce que le
Notre Père est une prière hors du commun, une
sorte de diamant, de concentré de prière à la
densité et à la richesse infinies, qui, en quelques
phrases, contient tout ce que la prière peut dire ou recevoir,
tout ce que la foi peut croire, et tout ce que la théologie
peut concevoir.

D’un point de vue
historique, le Notre Père rassemble et renouvelle
plusieurs prières du judaïsme traditionnel. Mais, ainsi
synthétisé par Jésus, c’est Dieu tout
entier, c’est l’être humain tout entier, c’est
l’univers tout entier, qui y sont contenus : Dieu dans sa
diversité, sa vie et son dialogue avec l’humanité
et avec chacun ; l’être humain dans sa complexité,
ses élans contradictoires et son épanouissement dans
l’Esprit ; le cosmos non seulement en tant qu’univers,
mais englobant réalités naturelles, réalités
surnaturelles, sens et temps, et leur donnant cohérence.

Dire le Notre Père
en le pensant, c’est se situer exactement dans l’espace
et à la place qui nous est destinée, dans l’histoire
comme dans le cosmos, c’est-àdire dans la création.

Cela peut paraître un
peu grandiloquent, mais les méditations qui suivent sur
chacune des paroles du Notre Père, voudraient
transformer cette promesse en réalité, en fenêtres,
en tremplins, en clefs pour montrer non seulement l’intensité
et l’ampleur de ces quelques phrases du Notre Père,
mais surtout, et c’est mon espoir, vous faire pressentir, à
vous qui lirez ces lignes, combien cette prière peut aider à
vivre, et au-delà de mes mots trop infirmes, devenir une
puissante et fidèle compagne de vie.

Commençons, bien sûr,
par le premier mot : Père…

Mais d’abord, un
épisode de la vie d’Élie le prophète,
alors que, désemparé, il s’enfuit, pourchassé
par la reine qui a juré sa mort. L’histoire est racontée
dans le 1er livre des Rois.

Arrivé à
l’Horeb, Élie entre dans une caverne où il passe
la nuit. Alors le Seigneur lui adresse la parole : Pourquoi es-tu
ici, Élie ? Il répond : Seigneur, Dieu de l’univers,
je t’aime tellement que je ne peux plus supporter la façon
d’agir des Israélites. En effet, ils ont rompu ton
alliance, démoli tes autels, tué tes prophètes ;
je suis resté moi seul et ils veulent m’ôter la
vie.
Sors, lui dit le Seigneur .. et tiens-toi sur la montagne,
devant moi :je vais passer. Aussitôt un grand vent souffle,
avec une violence telle qu’il fend les montagnes et brise les rochers
.. mais le Seigneur n’etait pas dans ce vent. Après le vent,
il y a un tremblement de terre : mais le Seigneur n’était pas
dans le tremblement de terre. Après le tremblement de terre,
il y a un feu : mais le Seigneur n’était pas tians le feu.
Après le feu. il y a le bruit d’un léger souffle.
Dés
qu’Élie l’entent !, il se couvre le visage avec son manteau. il
sort de la caverne et se tient devant l’entrée. Il entend de
nouveau une voix qui dit : Pourquoi es-tu ici, Élie ?

(1 Rois 19.9-13)

Le prophète
s’entretient avec Dieu, familièrement, simplement,
directement. Il dit son découragement et son amertume, il les
crie même.

Dieu répond. Mais il
ne répond pas dans un déferlement de puissance ou
d’effets médiatiques : il s’approche dans un souffle, une
brise, un murmure ténu ..

Comme un Dieu qui ne s’impose
pas, mais murmure à l’oreille pour consoler, encourager et
guider..

Comme un père !

Ainsi éclairés,
nous en arrivons à notre prière : « Notre Père..
 ».

En grec :

Littéralement : « 
Père de nous, celui qui es dans les cieux »,

Le tout premier mot du Notre
Père, en grec, est « Père ».

Aussitôt je suis
enveloppé dans la chaleur d’une tendresse, comme happé
dans une sphère d’affection qui ne me quittera plus durant
toute la prière ...

D’emblée Dieu se
présente comme proche, familier, aimant, attentif. Ce Dieu-là
est un Dieu bienveillant, le Dieu qui se présente dans le
Notre Père n’est pas un dieu des volcans, des
forces naturelles, de l’orage ou de la toute-puissance, il
n’est pas non plus un dieu vengeur et menaçant ou un
juge redoutable, non : il est un Dieu proche et tendre qui veut notre
bien, un père, tel qu’on le rêve ou qu’on
aurait voulu le connaître...

Et donc aussi un Dieu
fragile, vulnérable, dépendant : nous le savons, nous
l’avons éprouvé dans notre vie : plus grands sont
le bonheur et la joie d’être père ou mère,
plus grands sont les risques et l’angoisse de voir cette joie
brisée par l’accident ou la mort de l’enfant, ou,
pire peut-être, sa trahison.

Aimer, c’est dépendre.
Le prix de l’amour, c’est la vulnérabilité,
et même la douleur. Pour Dieu aussi, sinon il ne serait pas
vraiment amour.

Alors, dire Père pour
dire Dieu, c’est dire d’emblée un Dieu proche,
mais aussi un Dieu vulnérable et fragile, qui dépend de
nous pour son propre bonheur, pour sa propre réalisation en
tant que père et en tant qu’aimant, puisqu’Il nous
a voulus libres. Dire Père pour dire Dieu, dire que dans sa
définition même Dieu est d’abord père –
on ne l’appellera pas autrement durant toute la prière –
c’est dire que dans sa nature même Dieu a besoin de sa
création, de ses enfants, de nous. On n’est père
que par ses enfants. Et donc… peut-être, peut-être
que Dieu n’existe pas sans la création, sans nous, en
tout cas pas en tant que créateur ni père… C’est
dire que dès le premier mot de la prière, Dieu redit
qu’Il est amour, qu’Il est relation, que l’amour
commande le lien entre lui et nous, et que lui-même est à
la merci de notre non-amour, de notre non-retour. Dieu dépend
de nous.

Certains regrettent que Dieu
se présente dans la Bible comme père et non comme mère,
alors que les allusions à une dimension maternelle de Dieu
abondent dans le Premier Testament. Parfois même chez le
Christ, ne serait-ce que quand il se compare à une mère
poule rassemblant ses petits.

Mais s’il fallait
chercher des justifications au caractère masculin de Dieu,
sans doute faudrait-il les trouver dans la dimension symbolique, dans
cette relative fragilité de la paternité comparée
à la maternité, ou dans la réserve vis-à-vis
d’une relation immédiate et fusionnelle entre Dieu et la
création, ou encore dans le caractère forcément
adoptif de l’amour d’un père. En un mot, loin de
l’image d’un mâle puissant et dominant, nous
pourrions chercher du côté de la fragilité de la
paternité masculine. Plus incertaine, elle rend l’amour
à la fois plus libre et plus ténu, relevant totalement
de la grâce quand il s’épanouit.

Père, Dieu avec nous

Et à ce Dieu-là,
à ce Dieu-Père, nous appartenons, puisqu’Il est
notre Père et que nous sommes ses enfants. Autrement dit…
nous ne sommes plus seuls. D’emblée, dès le
premier mot, non seulement Dieu se présente comme proche et
bienveillant, mais Il nous atteste que nous ne sommes pas seuls, sur
terre et dans nos vies. L’univers n’est plus hostile, ni
le destin solitaire, nous sommes à lui et Il nous accompagne
chaque instant de chaque jour. Mieux : puisqu’Il est notre
Père, rien de nous, rien en nous ne lui est étranger,
nous sommes à chaque instant sous son regard, et tout ce qui
est en nous, tout ce qui est nous, le meilleur et le pire, est pris
dans son amour puisque venant de lui. Il sait. En tant que créateur,
comment pourrait-il ne pas accueillir sa propre création,
comment pourrait-il, comme un père ou une mère qui
accueille son enfant, ne pas accueillir ce qui vient de lui, puisque
lui-même n’est qu’amour ? Il ne peut que nous
aimer, nous tout entier, nous tous, dans ce que nous avons de
meilleur comme de pire, même quand nous le décevons ;
mais nous aimer en nous entraînant, comme un père
justement, en nous montrant une route, en conduisant sa création
de telle qu’Il l’a faite vers telle qu’Il l’invite,
de ce qu’elle est vers l’amour qu’Il lui destine.

Car dire Père pour
dire Dieu, c’est aussi rappeler que Dieu est créateur.
Et d’abord mon créateur : la source de ma vie et de mon
histoire, mon nourricier, celui qui m’a voulu et qui a fait en
sorte que je puisse vivre et grandir, matériellement et
spirituellement ; celui qui de tout temps et malgré tout m’a
protégé et qui toujours m’accompagnera.

Oui, malgré tout :
parfois nous avons le sentiment amer ou révolté que
notre vie n’a justement pas été protégée
ni accompagnée. Oserais-je malgré tout suggérer
que peut-être, un jour, même si votre vie a jusqu’alors
été souffrance, il y apparaîtra une logique, qui
lui donnera un sens ? Ou que, même lorsque tout a été
détresse, le Père était quand même là,
comme un père et une mère impuissants auprès
d’un enfant malade, présents, accompagnant, souffrant
avec leur enfant. Ainsi en est-il sans doute souvent de Dieu
lui-même, impuissant face à la bêtise ou la
cruauté humaine, mais souffrant à côté de
nous.

Mon créateur, et celui
du monde. Dire Père, c’est encore, discrètement,
dire merci. Merci pour l’univers, pour sa beauté, pour
l’harmonie de son infinie complexité ; pour l’émotion
devant la beauté d’un coucher de soleil, d’un
visage ridé ou d’un geste de fraternité ; merci
pour un amour, une amitié, une œuvre d’art, ou la
naissance d’un enfant… Merci aussi pour notre liberté,
pour l’histoire du monde et celle de l’humanité,
pour sa dimension tragique, qui lui donne, qui nous donne
paradoxalement un espace pour notre liberté et pour saisir nos
responsabilités, pour construire une humanité.

C’est dire encore merci
pour le rôle d’éducateur de ce Père, pour
ce que nous avons reçu de nos parents, ce que nous avons reçu
de la société qui nous accueille et ce que nous avons
reçu de l’enseignement qu’Il nous donne, lui, dans
les livres saints.

C’est enfin faire
confiance en l’avenir du monde, parce que si le monde a un
Père, alors il est guidé par ce Père qui l’a
voulu et qui lui offre un horizon, que la suite de la prière
ouvrira.

Père, ma source et mon avenir

Dire Père pour dire
Dieu, c’est dire encore d’où nous venons, et où
nous allons. Quand nous sommes issus d’un père et d’une
mère, nous savons que nous venons d’un amour humain,
même si, parfois, il n’a pas duré. Quand nous
venons d’un Dieu qui se présente comme Père, nous
savons que nous venons d’un amour, d’un besoin, d’un
appel à être en face de lui et avec lui. Du coup, nous
savons que notre avenir aussi est ouvert, libre, qu’il y a une
place, un espace, une liberté, un devenir pour nous. Et que
cet avenir aussi s’appelle amour : si notre origine est amour,
alors notre aboutissement, à nous, à vous, comme celui
de l’humanité, sera aussi amour.

Mais un père, c’est
aussi quelqu’un qui se retire un jour, laisse vivre une vie
autonome, s’efface et laisse partir son enfant pour devenir
plus absent. L’absence de Dieu… si souvent ressentie et
reprochée aujourd’hui, si souvent cruelle ou
incompréhensible, si souvent décrite, déjà,
dans la Bible : plaintes des prophètes et des psalmistes,
paraboles de Jésus où le maître et le roi partent
en voyage ; absence si souvent hurlée dans l’histoire
par les cris de détresse ou de révolte devant la
violence, la maladie, la souffrance d’un proche, l’horreur
collective ou la solitude. Absence de Dieu si difficile à
vivre ou à accepter et qui est pourtant, de la part d’un
père, si nécessaire, puisque le destin de l’enfant
est de prendre son vol et de devenir quelqu’un, qui s’accepte
et se construit, et découvre une autre relation avec son père.
Non plus de soumission ou de révolte, mais de vis-à-vis.
Alors une histoire nouvelle et commune s’écrit ensemble.
L’absence ou le silence de Dieu, si difficiles à
admettre, c’est aussi le destin de Dieu comme Père,
c’est son invitation, pour nous, à devenir plus qu’une
créature, et pour Dieu lui-même à s’effacer
comme créateur et protecteur, pour inventer ensemble un amour
de sujet libre à sujet libre…

Et c’est pour cela,
enfin, que dire Père pour dire Dieu, c’est dire aussi
que nous n’avons pas d’autre maître. Nous avons
d’autres pères, des pères humains. Le nôtre,
ou plutôt nos deux parents. Et d’autres : nos
grands-parents, certains aînés, certains éducateurs,
qui sait : un prêtre ou un pasteur, telle ou tel maître à
vivre ou à penser. Et d’autres encore : patrons, chefs,
pouvoirs, clergés, stars, illusions ou idoles, telles que
l’argent, la fierté, la situation, les convictions, le
bonheur personnel. Tous ceux-là sont relatifs, voire faux. Un
seul est notre vrai Père, fidèle, sans défaillance,
sachant quel avenir nous proposer, et vraiment aimant.

Et si celui-là est
notre Père, alors toutes les autorités humaines sont
relatives, faillibles et à remettre sans cesse en cause. Tous
les totalitarismes, toutes les pensées uniques, politiques ou
religieuses sont des imposteurs, des faux dieux, et nous n’avons
à nous soumettre à aucune. Si Dieu est notre Père,
alors nous sommes libres vis-à-vis de toutes les autorités
terrestres. Si Dieu est notre Père, alors nous sommes
responsables de ce monde que nous-mêmes organisons.

Une histoire rabbinique pour
conclure : le fils d’un roi a été élevé
loin du palais. Arrivé à l’âge de dix ans,
il est introduit à la cour où il va rencontrer son père
pour la première fois. Celui-ci convoque tous ses dignitaires,
leur demande de mettre leurs plus beaux atours, tandis que lui reste
en retrait, sobrement vêtu. L’enfant entre, on lui dit
que son père est dans la pièce. Très ému,
il va de l’un à l’autre, tous plus magnifiques les
uns que les autres, et s’exclame devant chacun : « C’est
celui-là, le roi mon père ; non, c’est celui-ci,
ou bien…. » Jusqu’à ce que le roi le prenne
par la main et lui dise : « Non, c’est moi ton père
 ; de tous ceux-là tu n’obtiendras rien de ce que donne
un père ».

Voilà. Nous n’avons
encore parlé que d’un mot, le premier, Père, et
déjà nous avons rencontré Dieu lui-même,
fragile et attentif, et nous nous sommes rencontrés nous-même.
Mais si nous n’avions à retenir qu’une image pour
l’instant, ce serait celle de cette sphère de tendresse
qui m’enveloppe dès l’entrée de la prière
et qui la recouvrira jusqu’à la fin.

Notre…

« Père » :
avec son premier mot, le Notre Père s’est placé
dans une sphère de tendresse, de bienveillance et de bonté.

Mais aussitôt après
avoir dit « Père » nous disons « 
notre, qui es aux cieux »
.

Avec l’accueil d’un
Père, d’emblée nous n’étions plus
seuls. Mais d’emblée nous ne sommes plus seuls également
parce que nous disons « nous ». En face de « toi »,
ce n’est pas un « moi », mais un « nous ».
Nous faisons partie d’une humanité. Nous ne disons pas « 
mon Père »
mais « notre Père »,
et à chaque fois nous sommes invités à nous
décentrer, à nous décaler, à sortir de
nous-mêmes. Nous sommes un « nous », nous sommes
une humanité, et non une juxtaposition d’individus plus
ou moins hostiles, et cette humanité a un père commun.
Nous voici donc frères et sœurs ! D’emblée
nous sommes sous l’amour de Dieu, d’emblée nous
sommes en fraternité. J’ai un père, j’ai
des frères, des sœurs.

La sphère de tendresse
qui m’enveloppe dès le premier mot s’élargit
immédiatement à l’humanité entière,
l’enveloppe à son tour, l’assurant et assurant
chacun de ses membres du même amour. La toute-puissance du Père
est peut-être là : pouvoir envelopper chaque être
humain, et l’univers entier, d’un même amour ;
pouvoir s’adapter à chaque personne, à son
histoire, son langage, ses questions, et lui présenter un
visage que peut-être elle seule peut comprendre et accueillir.

Et cette sphère de
tendresse qui m’enveloppe comme elle enveloppe chaque être
humain, me donne à la fois une immense fraternité et
une responsabilité envers ces frères et ces sœurs.
Cette double dimension, verticale et horizontale, paternité et
fraternité, ce rebondissement d’un amour paternel, ou
maternel, à un amour fraternel, est infiniment précieux,
car c’est lui qui nous rend humains. C’est parce que nous
avons un même père que nous sommes frères et
sœurs. C’est parce que nous avons un même Père
que nous sommes responsables les uns des autres. C’est parce
que nous sommes responsables les uns des autres que nous sommes « 
huC’est cette double dimension d’une paternité
venue d’ailleurs, et d’une fraternité qui va bien
au delà des gens qu’on connaît, qu’on aime
ou qu’on a tout tout simplement à prendre en en compte ;
c’est cette double dimension qui nous constitue en êtres
humains, c’est-à-dire en êtres plus grands
qu’eux-mêmes.

Dire « notre père
 » et devenir humains.

Dire, en les pensant, ces
deux simples mots, et accéder au statut d’humain.

Aux cieux

Notre père, mais pas
n’importe lequel. Celui qui est dans les cieux. Et donc aucun
autre : si Dieu est notre Père, alors aucune autre autorité,
aucune autre paternité ne peut se prétendre absolue ou
inconditionnelle. Que notre vrai père soit aux cieux ne marque
pas seulement l’amour qui nous maintient, cela scelle notre
liberté et notre responsabilité. Aucune autre autorité,
même la plus totalitaire, même la plus rationnelle ou la
plus insidieuse, la plus généreuse ou la plus
séduisante, n’a le droit de nous dominer, et nous, nous
n’avons pas le droit de nous laisser dominer. Nous appartenons
au Père qui est dans les cieux, et donc à personne
d’autre sur terre.

Dans les cieux… C’est
bien loin ! Surtout qu’il ne s’agit évidemment pas
des nuages ni des étoiles, mais d’autres cieux, au-delà
des cieux, ailleurs.

Et me voilà remis à
ma place. Petite. Toute petite ! Au moment même où je
suis institué dans ma liberté et ma responsabilité
à l’égard de mes frères ou sœurs, je
suis replacé dans ma petitesse, ma fragilité.
Certainement à dessein. Que Dieu soit au-delà des
cieux, comme dans la vision qui ouvre le livre du prophète
Ezéchiel1, voilà qui marque l’espace,
le vide, l’infinie distance qui nous séparent de Dieu,
du Père. Ce Père-là est seul bon, seul vrai,
nous constitue libres grâce à cette distance même,
mais Il est en même temps et par là-même
inaccessible, inatteignable, insaisissable.

C’est l’énorme
risque pris par Dieu : ne pas être un dieu qui comble nos
manques et nos besoins, mais au contraire un Dieu qui creuse nos
manques et crée notre besoin. Non pas un Dieu du monde,
assimilé aux forces de la nature qui donnent la pluie ou le
soleil, la santé ou la maladie, la richesse, la sécurité
ou la victoire en Coupe du monde ; non pas un Dieu qui pourrait être
appelé pour combler les faillites du monde, ou celles de nos
vies, mais au contraire un Dieu lointain, inaccessible, et en même
temps amour. Nous touchons là le secret de l’amour. Si
Dieu est au-delà, c’est pour créer le besoin,
creuser le manque et l’attente en nous, créer de
l’espace et de la distance pour nous donner faim : faim
d’infini, faim de perfection, faim de justice, faim de beauté,
faim d’amour ou faim de fraternité ; faim de Lui...

Un Dieu qui, au lieu de nous
satisfaire, se retire, nous laisse la place de vivre, creuse un
manque tel que

1. Ézéchiel
1.22-28.

l’amour devienne
la seule issue, et qu’il nous invite à exploser aux
dimensions du monde et de l’humanité. Un Dieu qui ne
résout pas la question du mal, de la souffrance ou de la mort,
mais qui a pris le risque d’abandonner, dans sa création,
une place au mal, à la souffrance et à la mort, pour
que le manque ainsi créé nous donne l’envie d’un
amour insensé.

Parce que l’amour a
besoin de distance pour se déployer, et parce que l’amour
que Dieu offre est encore plus précieux que la réponse
au mal, à la souffrance et à la mort. Parce qu’il
n’y a rien de plus précieux que cet amour ; parce que
cet amour est la réponse au mal, à la souffrance
et à la mort ; parce que lui-même est amour, et que
c’est cela qu’Il nous offre, c’est lui-même
qui s’offre à nous pour que nous devenions ses enfants.

C’est bien en cela
qu’il est Père : aimant, et aux cieux : lointain.

Un amour insensé

Mais la conséquence de
ce Dieu au ciel, c’est, à nouveau, que Dieu paraît
absent. Un Dieu qu’on ne peut pas rejoindre. Inaccessible,
transcendant, tout-autre. Comme l’écrivait la philosophe
Simone Weil, il n’y a pas d’escalier pour monter au ciel.
Or, quand une distance est infranchissable, seul l’amour peut
la combler. Il devient la seule issue.

De notre côté,
nous ne pouvons que regarder vers ce Dieu lointain. Regarder dans sa
direction, en espérant qu’il existe un lien entre notre
besoin d’absolu et ce que Dieu est. L’amour qu’Il
est, l’amour auquel Il nous invite, l’infini et la
perfection dont Il nous a rendu affamés. Regarder dans sa
direction et lui faire toute confiance pour que lui, nous trouve. Car
si nous ne pouvons pas le rejoindre, lui, Dieu, le peut : Il l’a
fait en Christ et Il continue de le faire en chacun de nos frères
et de nos sœurs, de ceux dont Il nous fait frères et
sœurs. Eux que nous rencontrons par lui, et lui que nous
rencontrons à travers eux.

Et, lui qui peut nous
rejoindre, lui qui peut franchir l’infranchissable distance qui
nous sépare de ce Dieu au-delà des cieux, nous offre en
nous rejoignant cet amour insensé dont nous avons besoin plus
que de tout autre chose, cet amour qui nous rend humains et dont
lui-même a fait son nom.

Comment le fait-Il
concrètement ? Justement dans cet amour envers nos frères
et sœurs. Aimer Dieu n’est pas si simple : n’avez-vous
jamais éprouvé le vide et le silence de cette distance
entre Dieu et nous, rendant notre amour pour lui toujours un peu
abstrait, aride ou frustré ? Mais cet amour un peu virtuel
prend soudain chair et forme dans nos frères et nos sœurs
humains, et vient s’incarner dans l’amour pour les
autres, tous les autres. Déjà à travers tout ce
qui s’échange avec ceux que nous aimons personnellement,
mais aussi à travers tous : c’est à travers les
regards et les gestes des autres que nous recevons l’amour du
Père, et c’est à travers notre regard et nos
gestes qu’eux-mêmes reçoivent l’amour du
Père.

Un Père : un amour. Au
ciel : lointain. Mais un « nous » : une humanité
où se reçoit cet amour jamais comblé.

Ainsi, dans ces quelques
premiers mots du Notre Père, la boucle est déjà
bouclée.

Et nous avons déjà
tout : la tendresse, la fraternité et l’altérité.