Carême 1995 : LE SILENCE DE DIEU

CROIRE QUAND DIEU SE TAIT

Les disciples dans la tempête

Marc 6/45-52


Qu’est-ce que croire quand
Dieu se tait ? Pourquoi ce silence, quand nous le cherchons ? A quoi bon le
prier, s’il ne nous répond pas ?


Peut-être ces questions
sont-elles les nôtres. Ce ne sont pas des questions théoriques. Comme nous
l’entendions à travers l’histoire de Job, ce sont des questions surgies du plus
profond de l’existence, quand elle se trouve affrontée à l’énigme du mal, au
non-sens de la souffrance, aux préoccupations ultimes.


Saisis par ces questions,
nous ne pouvons ni les résoudre ni nous en défaire. Certains ont été éloignés de
la foi à cause d’elles. D’autres les portent comme une blessure au cœur même de
leur foi. Et ils les portent souvent seuls. Car les Eglises ont tendance à tenir
un discours théologique raisonnable ou rassurant. Discours qui est très en
retrait de l’audace de la parole biblique, celle de Job , mais pas seulement de
Job : celle des Psaumes, de Jérémie, de l’Ecclésiaste , parole qui interroge,
qui objecte, qui questionne, qui proteste. Tout au long de la Bible, la foi
n’est pas une manière de colmater les failles, de refermer les questions, mais
au contraire d’empêcher qu’elles ne se referment, de les maintenir ouvertes.


J’aimerais aujourd’hui
m’arrêter à deux de ces questions, avec lesquelles nous avons déjà commencé de
cheminer :

- celle du "pourquoi ?" :
pourquoi ce silence de Dieu ? Qu’est-ce qui est en jeu dans ce silence ?

- celle du "comment ?" :
comment l’assumer ? Comment vivre par temps de silence ?


Entre ces deux questions,
un récit comme une sorte de poème de la nuit.

-o-


Pourquoi ce silence de Dieu
 ? A quoi nous renvoie-t-il ?


1.
Il nous renvoie d’abord à nos limites, et par là à notre condition d’êtres
limités, finis, mortels. Nous portons tous en nous le vœu d’une transparence de
la relation, d’une présence immédiate, limpide, qui abolirait toute distance,
tout écart, toute angoisse.


Déjà , dans le domaine de
nos relations mutuelles, nous avons à faire le deuil de cette transparence.
Accéder à la maturité, c’est assumer ce travail de deuil, c’est accepter, par
exemple, la perte d’une figure idéale de l’autre, et d’une relation fusionnelle
avec lui ou avec elle. C’est prendre en charge la distance, la différence, sans
laquelle il n’est pas de véritable communion. C’est consentir à une certaine
opacité de la relation. Le silence de Dieu est la trace de cette distance entre
Dieu et nous, entre nous-mêmes et nous-mêmes. La Parole ne se donne pas dans une
quelconque transparence, dans une expérience fusionnelle. En ce sens et avec
tout ce qu’il représente d’angoisse, d’incertitude, le silence de Dieu fait
partie de notre condition, de nos limites. La foi biblique n’est pas une manière
d’échapper à cette condition et à ces limites, mais d’y consentir devant Dieu.
De faire ainsi le deuil de nos rêves de toute puissance, pour accepter d’être
simplement des humains.


Luther a donné une
expression très forte de cette non-évidence de la foi. Cherchant à expliquer ce
qu’est la foi chrétienne, il la caractérise comme une "confiance", un ferme
assentiment par quoi Christ est saisi, en sorte qu’il est l’objet de la foi. Ou
plutôt, rectifie aussitôt Luther, il n’est pas l’objet, il est présent dans la
foi même, il est sujet. "La foi, écrit Luther, est donc en quelque sorte
connaissance, ou ténèbres, elle ne voit rien. Et cependant, saisi par la foi,
Christ se tient en ces ténèbres" ([1]).
On pouvait s’attendre à ce que surgissent des mots comme ceux de clarté,
d’illumination peut-être, mais c’est celui de "ténèbres" qui vient sous la plume
de Luther, pour exprimer cette sorte de paradoxe : "Christ se tient en ces
ténèbres" , ce que j’ai envie de retraduire : la Parole se tient dans ce
silence.


2.
Le silence de Dieu nous renvoie à nos limites. Mais il nous renvoie aussi ,
c’est le second versant , à une altérité : la Parole est autre, autre que tout
ce que nous pouvons imaginer ou concevoir. Dieu parle ailleurs que là où nous
pensons, autrement que ce que nous pensons. Le silence est aussi une forme de
cette altérité.


Tout au long de la Bible,
la parole se donne au travers d’une dramatique de la relation entre Dieu et le
peuple. Ce n’est pas une relation lisse, unie, tranquille, une sorte de Lac
Léman ; bien au contraire, c’est un débat, c’est un combat, c’est une histoire
pleine de conflits, d’échecs, de crises : la parole est méconnue, oubliée,
rejetée. Il y a tous ces moments où "le silence vient rompre la parole", pour
reprendre une expression d’André Neher dans son beau livre L’exil de la
Parole
 ([2]).
D’une étape à l’autre, d’une écriture à l’autre, nul ne peut prévoir ce qu’il va
advenir de cette parole. La relation est "pathétique", au sens précis du terme,
elle est souffrance, qui culmine dans la passion de Jésus.


Si j’écoute les témoignages
bibliques sur Jésus, c’est un total renversement : le silence de Dieu n’est pas
cette distance vertigineuse qui nous séparerait de je ne sais quel olympe
inaccessible. Il renvoie à une parole qui s’immerge en pleine histoire humaine,
dans nos crises et dans nos drames, qui participe de tout ce qui fait une vie
humaine : les rêves, les conflits, le mal subi, la mort inexplicable.


Jésus réinterprète
radicalement tout l’héritage dont il procède. Le plus impressionnant, c’est
l’audace de cette réinterprétation. Jésus bouleverse nos images de Dieu. Il les
retourne, pour nous livrer le visage d’un amour qui va chercher les plus
éloignés, les plus décriés, pour dire à chacun que sa vie est unique, qu’il est
aimé d’un amour qui échappe à toute raison, et que rien, jamais, rien ne pourra
lui retirer.


C’est dans la mort de Jésus
que cette réinterprétation atteint au plus profond. Jésus dévoile Dieu dans cela
même qui paraît l’exclure : dans l’échec, le non-sens, la dérision, la mort. La
Parole se donne, vulnérable, elle assume cela même qui la nie et la détruit.
Elle ne parle pas d’un lieu de toute-puissance, mais d’un lieu de fragilité, de
finitude. Dans la mort de Jésus, l’ultime parole, c’est le silence.


Un récit de l’évangile de
Marc peut nous conduire plus avant dans ce thème. C’est comme une mise en scène
de la foi affrontée à l’absence. Poème de la parole dans la nuit (Marc 6/45-52).


Le soir est tombé, Jésus
vient de partager le pain dans le désert. La foule en a été nourrie. Fête du
rassasiement, de la profusion, de l’excès , avec toute la richesse du symbole
qui s’exprime ici. Aussitôt après, Jésus "contraint" ses disciples à partir de
l’autre côté du lac, en bateau, pour le précéder, pendant qu’il veille à la
dispersion de la foule. Les disciples sont ainsi, comme malgré eux, séparés de
Jésus, et précipités dans l’absence.


La nuit est venue. Tandis
qu’ils avancent au large, la mer devient houleuse. Ils sont seuls, aux prises
avec la tempête, aux prises avec l’angoisse. Longue nuit de l’absence, les corps
tendus, noués par la peur, dans la barque proche à tout moment d’être submergée.
Interminable nuit. Le silence s’abat sans fin sur cette nuit, laissant les
disciples se battre seuls devant l’abîme.


Tout au bout de la nuit
survient l’inconcevable : une présence, une parole, un symbole. Une présence, à 
côté, dans la mer, toute proche. Mais ne sont-ils pas victimes d’une illusion ?
N’est-ce pas plutôt leur affolement qui s’exprime ici ?


Une parole : "Courage !
C’est moi. N’ayez pas peur !"
. La voix ne dit pas son nom. Il y a un mystère
, "C’est moi" , où résonne comme un écho du "Je suis", le nom de
Dieu dans l’Exode, le nom de la délivrance.


Un symbole. La parole
domine l’abîme. Car la mer déchaînée est toujours dans la Bible résurgence du
chaos, des puissances de destruction, engloutissement dans la mort. Jésus marche
sur la mer. Il marche sur la mort. Il ouvre un chemin à travers la tourmente,
par-dessus l’abîme. Il rejoint la barque. Le calme revient. Tous accostent au
rivage.


Poème de la nuit, qui
dévoile et préserve l’énigme. Poème de l’absence, pour la communauté chrétienne
précipitée après Pâques dans le temps de l’absence, dans l’inconnu, dans
l’insécurité, dans la persécution. Poème de l’espérance, comme un récit de
Pâques anticipé.


Mais la parole n’exempte
pas du silence, de l’angoisse, de l’attente. La présence ne se donne que dans
l’absence. Et l’identité de Jésus reste comme masquée par la nuit.


Comment croire quand Dieu
se tait ? Quand la parole s’est perdue, ou nous reste inaccessible ? Si la foi
vit d’une parole, que devient-elle quand cette parole vient à manquer ? 


Ce n’est pas manque de foi
que de connaître ces moments de doute. Ces remises en questions, ces accès de
révolte qui submergent tout. La foi toujours cohabite avec le doute. Elle n’est
jamais sans lui. Tout croyant porte en lui ce débat intérieur. Il n’est que de
penser aux Psaumes, à Jérémie, à Job, pour mesurer avec quelle intensité ce
débat peut habiter le croyant ; avec quelle liberté aussi celui-ci en vient à 
prendre Dieu à parti, à le questionner, à l’accuser. Il faudrait une certaine
naïveté, ou une totale ignorance de ce qu’est la foi , chrétienne en tout cas ,
pour imaginer qu’elle ferait disparaître comme par enchantement les
interrogations, les incertitudes, la révolte ou le scandale. La foi n’exempte
pas du malheur ni du chagrin. Pas davantage des moments de désarroi, de l’effroi
devant l’abîme, du vertige devant le vide.


Croire, se fier à la
parole, c’est toujours une certaine manière de vivre avec le doute.


J’aimerais suggérer trois
indications qui pourraient peut-être servir de repères.


1. Le
silence de Dieu pose un point d’interrogation au cœur de la vie, au cœur de la
foi elle-même. Il préserve la foi de se dégrader en un système, de se boucler
sur des formules ou des affirmations à l’emporte-pièce, de se dénaturer en une
idéologie prétendument chrétienne. Jusque dans la certitude, il maintient le
questionnement toujours ouvert. Croire ne peut être alors qu’un cheminement, une
quête. Quête jamais achevée, où les réponses trouvées aujourd’hui devront
peut-être être remises en jeu demain.


Certes, la foi vit d’une
Parole qui la fonde, dans laquelle elle s’enracine, dont elle reçoit sa
certitude. "Notre théologie est certaine, dit Luther, car elle nous transporte
en dehors de nous-mêmes" ([3]),
c’est-à -dire elle nous fait prendre appui non pas sur nous, mais au-delà de nous
sur la parole du Christ.


Mais le silence de Dieu
creuse aussi un manque, un questionnement qui préserve la foi , ou devrait la
préserver , de la dérive de l’intolérance. Car l’intolérance commence dès que
l’on colmate ce manque, dès que le discours religieux se bétonne en un savoir
qui ne laisse plus de place à l’interrogation.


Les moments où nous
ressentons le plus le silence de Dieu vont être des moments de remises en
question, où nos images de Dieu seront brouillées, vont être reprises,
retravaillées, brisées peut-être, pour faire place à de nouveaux langages, à de
nouvelles perceptions.


Premier repère : le silence
comme question, relançant la quête d’une parole.


2. Où
et comment va s’exercer cette quête ? En butte au silence, la foi se trouve
reconduite à la parole des origines, celle dont les Ecritures gardent la trace ;
celle que nous livre l’événement Jésus.


Le croyant, la communauté
chrétienne font mémoire de cette parole. Nous savons aujourd’hui l’importance de
cet acte de faire mémoire. Mais ici ce n’est pas essayer de ressaisir quelque
chose d’un passé qui nous échappe inexorablement. C’est remémorer ce que Dieu a
fait hier comme la promesse de ce qu’il fera demain. C’est reprendre ces vieux
récits bibliques pour en recevoir une parole toujours actuelle, toujours
créatrice aujourd’hui. C’est le pari de la foi que de ces écritures anciennes,
qui appartiennent à des cultures disparues et qui en portent l’empreinte, une
Parole peut à nouveau surgir pour nous : entre les textes, au-delà des textes,
brisant les textes. Ces textes eux-mêmes portent d’ailleurs la marque d’un
incessant travail de lecture et de relectures. Les exégètes ont mis à jour ce
travail de reprise continue, un peu comme des archéologues qui découvriraient
par leurs fouilles les strates successives d’une ancienne cité. Le texte
apparaît ainsi comme la sédimentation de plusieurs lectures successives, dans
des lieux ou des milieux différents, d’une même Parole aux virtualités
multiples. Parole qui n’a jamais fini d’éclairer le présent.


Ainsi la mémoire ne fait
retour sur le passé que parce qu’elle est tournée en avant. Elle prend appui sur
la parole déjà donnée dans l’attente d’une autre parole, d’une parole qui
viendra. Mémoire d’espérance. Mémoire d’avenir, qui appelle le renouvellement de
nos manières de voir. "Une tradition n’est vivante, écrit Paul Ricoeur, que si
elle donne l’occasion d’innover, si elle constitue une ressource à 
réinterpréter, et non une éternité figée" ([4]).


C’est dire l’importance des
lieux de lecture , tous les lieux de lecture de la Bible, comme des lieux où
l’espérance peut être ressaisie.


C’est dire aussi
l’importance de la communauté chrétienne comme lieu de lecture, comme communauté
interprétante, où la Parole ne cesse de naître toujours à nouveau d’une écoute
collective et d’un déchiffrement commun.


3. Enfin,
c’est peut-être le dernier repère que j’aimerais mentionner, le silence de Dieu
renvoie à quelque chose d’inexplicable. Quelque chose qui ne peut pas être
résorbé, qui ne peut pas être intégré , dans aucun système, ni même dans aucune
théologie. Quelque chose qui est là toujours en reste : cette part d’énigme, de
non-sens, de tragique, qui est proprement le défi du mal.


La foi porte en elle cette
contradiction. Elle ne s’en débarrasse pas. Cette blessure prend alors la forme
de la protestation. Devant le scandale du mal, la foi maintient vivante la
protestation. De Jérémie, de Job, des Psaumes, il nous faut réapprendre
aujourd’hui l’importance de ce langage de la protestation. L’Eglise comme
communauté d’indignation qui porte devant Dieu, sans relâche, la plainte de
l’humanité souffrante. L’Eglise traversée par le cri des réprouvés, au point que
ce cri devienne sa prière, son appel, son engagement.


Quand Dieu se tait, la foi
retrouve cette force de la protestation.


Références musicales :


 -
Dvorak, Concerto de violon, 1° mouvement

- Chostakovitch, String
Quartet n° 15

- Arvo Pà¤rt, Silouans
Song


([1])
Martin
luther, op. cit., p. 142.


([2])
André
neher, L’exil de la parole.
Du silence biblique au silence d’Auschwitz
, Seuil, 1970.

([3])
Martin
luther, op. cit., XVI, p. 97.


([4])
Paul
ricoeur, in Le Monde,
29.10.1991.