(I Corinthiens 15 - Jean 14. V. 1 à 14)
Dans mes deux premières prédications, j'ai voulu souligner que vivre avec le Christ, comme morts et ressuscités, c'est choisir l'essentiel, choisir de vivre debout. Vivre en Christ, c'est vivre pleinement son identité humaine.
Et la mort ? Pas facile d'en parler ! Et pourtant, c'est une des questions clefs de la vie.
Pas facile d'en parler quand on est dans le deuil ! La tête est alors pleine de souvenirs qui se bousculent, le coeur est blessé, et l'esprit peine à se familiariser avec une absence.
Pas facile d'en parler quand on voit la mort menacer et frapper autour de nous, particulièrement quand elle est inacceptable, injuste... C'est alors le temps du cri : "Seigneur, pourquoi ?". Ou le temps de la révolte : "Si Dieu existait, il ne permettrait pas ça !".
Pas facile d'en parler pour celles et ceux qui se savent directement menacés et qui doivent faire face. C'est dur de se voir arracher petit à petit des morceaux de vie : ses activités, ses projets, son personnage, ses ambitions, ses illusions et ses masques parfois qui protégeaient de l'insupportable. C'est difficile d'attendre l'inconnu, la souffrance peut-être, l'angoisse de la mort. C'est dur de voir son corps se défaire, ses forces abandonner, et d'imaginer que bientôt il n'y aura plus de demain...
Pas facile de parler de la mort, ... même quand elle semble loin. Parce qu'il y a toujours la question de notre propre mort derrière, qu'on veut cacher ou qu'on essaie d'apprivoiser. Et c'est vrai qu'une vie peut être terriblement habitée par la mort, particulièrement quand on en a peur et quand on veut en rejeter l'éventualité ! Peut-être pourrait-on dire, en paraphrasant une question connue : "Dis-moi comment tu penses ta mort, et je te dirai comment tu vis".
Pas facile de parler de la mort. On peut bien sûr parler de la mort physique, on peut en décrire les processus ; on peut en faire des statistiques. On peut accompagner les mourants... Mais qui peut dire une parole définitive sur la mort, et sur son sens ?
Réalisme biblique
La Bible elle-même s'applique d'abord à balayer toutes nos illusions.
C'est la réflexion désabusée du sage de l'Ecclésiaste, au soir de sa vie : "Un souffle de vie identique anime hommes et bêtes, et les uns comme les autres doivent mourir... ! " (Eccl. 3,19).
C'est le cri de révolte de Job, le fidèle menacé par la mort, qui demande des comptes, et qui ne reçoit que les explications fallacieuses de ses amis, et l'ironie du Seigneur qui répond du coeur de la tempête : Qui es-tu, pour oser rendre mes plans obscurs à force de parler de ce que tu ignores ? (Job 38,2).
C'est la plainte du Psalmiste qui gémit à Dieu son angoisse de se voit disparaître : "Que gagnerais-tu si je mourais, si je descendais dans la tombe. Celui qui n'est plus que poussière peut-il te louer encore, peut-il proclamer ta fidélité ? " (Ps 30.10).
Et c'est surtout la Croix du Christ : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mas-tu abandonné ? " (Mat. 25,46).
Pas d'illusion ! Pas d'envol d'une âme sublime loin d'un corps méprisable. Pas d'élévation dans un ciel supérieur, ou d'évasion vers une nouvelle planète.
Mais la mort. La poussière. Le mystère qui éprouve la foi.
Bien sûr, il y a la consolation. Il est bon que nous nous consolions avec ces présences, ces petits gestes, et ces mots qui peuvent sembler si frêles et si dérisoires devant la mort et ses chagrins, mais qui sont cependant si importants, comme de petites transfusions de vie aux moments difficiles. Nous serions fous de nous en priver. Notre vie en a besoin pour ne pas se dessécher, et la consolation fait partie de cet amour les uns des autres que le Seigneur nous demande.
Mais, face à la mort, au-delà de la consolation, quelle est notre espérance ?
Quel est l'Evangile qui la nourrit ? Et quels sont les mots pour la dire ?
Vitalisme ou immortalité de l'âme : des langages usés ?
Il y a aujourd'hui un certain silence des chrétiens à propos de la mort. Peut-être parce qu'on en a trop parlé ? Et peut-être parce que le langage longtemps employé est aujourd'hui largement usé...
Notre prédication s'est d'abord nourrie de ce qu'on pourrait appeler le "vitalisme" biblique : l'homme, créature de Dieu, n'est véritablement vivant que de la vie que lui insuffle son Créateur : "Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain ", raconte le livre de la Genèse (2,7). "Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et cet homme devint un être vivant ". Dans d'autres textes, c'est le sang qui est ce fluide vital, d'où son rôle symbolique important, et les tabous qui le concernent. Bien sûr, il ne s'agit pas là de données historiques ou scientifiques, mais de confession de foi. Au-delà des images, l'essentiel du message était que la vie se trouve dans une vraie relation avec Dieu, c'est-à-dire dans la fidélité. D'où l'idée des anciens que la maladie surtout mystérieuse ou spectaculaire pouvait être la conséquence de la désobéissance. D'où aussi leur conviction que la vie du méchant ne pouvait que se dessécher loin de Dieu, et finalement disparaître.
La mort, c'était donc la privation de cette énergie vitale, juste conséquence de l'impiété, mais scandale quand elle menace prématurément le fidèle. L'auteur du Psaume 88, qui se dit à deux doigts de la mort, se révolte : "J'ai ma place parmi les morts, comme les cadavres couchés dans la tombe. Tu ne tiens plus aucun compte d'eux et tu ne fais plus rien pour eux " (v.6).
Dans cette manière de voir, la mort ne pouvait être acceptable, voire souhaitable, que lorsqu'elle apportait le repos à celui qui était fatigué de vivre, surtout s'il était rassasié par une longue vie, après avoir tout connu, profité de tout, et assuré une descendance nombreuse. Celui-là pouvait alors tranquillement "aller se coucher avec ses pères".
Il est difficile de parler ainsi aujourd'hui. D'abord parce que le Christ a fondamentalement contesté le lien individuel entre la mort et l'infidélité à Dieu : la maladie ou l'accident n'est pas la conséquence d'une culpabilité particulière. Je me refuse à croire et à dire, quand j'accompagne au cimetière un petit enfant, ou une maman enlevée aux siens par un cancer, ou un homme brutalement fauché dans un accident tragique, que Dieu a voulu les priver de son souffle, qu'il a voulu les priver de vie. Et puis, parce que la mort est souvent ressentie comme un échec : échec médical, drame affectif, vide de la séparation... même quand il s'agit de morts prévisibles... Et le langage de la vie qui s'éteint doucement, presque heureusement, ne correspond que bien trop rarement à ce qui est vécu. Sauf peut-être lorsqu'une personne a pu être vraiment accompagnée dans le cheminement vers une mort acceptée, libérée de l'angoisse et de souffrances insupportables, et soutenue jusqu'au bout par l'affection des siens.
L'autre grand thème qui a nourri la prédication chrétienne, c'est celui de l'immortalité de l'âme. C'était la conception du monde grec où l'Evangile a d'abord été proclamé, qui plaçait la vraie vie ailleurs que dans l'imperfection terrestre : l'âme habite provisoirement un corps, mais elle est destinée à s'en détacher pour retrouver sa véritable dimension. On trouve déjà des traces de cette conception dans le Nouveau Testament, mais c'est surtout par la suite qu'elle a fortement imprégné l'enseignement chrétien sur la vie et la mort. Et aujourd'hui encore, quelques restes en subsistent dans nos mentalités.
Je pense par exemple à nos représentations du Paradis. On s'en moque beaucoup aujourd'hui, et même les croyants n'imaginent guère une éternité employée à jouer de la harpe revêtus de robes blanches, mais nous avons bien de la peine à trouver une autre représentation de la vie éternelle !
Je pense aussi à l'idée encore assez répandue, même parmi les non croyants, que la vie terrestre sert à préparer autre chose : un repos éternel bien mérité, une renommée qui laisse des traces, ou une réincarnation pour ceux qui y croient !
Je pense encore à l'idée diffuse que la souffrance, celle des malades, des mourants ou des condamnés, rattraperait quelque chose des imperfections de cette vie ; une idée peu avouée mais qui peut expliquer nos hésitations à combattre énergiquement la souffrance, ou le maintien dans notre société de la notion du rachat des fautes par la peine infligée au coupable.
Le langage de l'immortalité de l'âme a ainsi amené bien des déformations de la prédication chrétienne, qui ont provoqué en retour des critiques justifiées. Et surtout, il ne rend pas compte de l'essentiel de l'Evangile de la Croix : le Règne de Dieu qu'elle plante dans notre monde n'est pas renvoyé ailleurs, et la vie éternelle que la résurrection de Jésus fonde n'est pas seulement une vie après la mort.
Nous nous trouvons donc bien démunis pour parler de la mort, pas seulement nous les chrétiens, mais notre société en général : pas d'images pour se la représenter, en tous cas pas d'image qui soient acceptées de tous, et pas ou peu de mots pour nous la dire, pour partager nos questions, nos souffrances et nos espoirs. Et je me demande parfois si l'inflation des rites funéraires à laquelle nous assistons n'est pas là pour masquer notre difficulté à parler de la mort.
Et pourtant, devons-nous simplement la subir ?
Devons-nous nous taire devant elle ?
Et devons-nous renoncer à témoigner d'une Parole qui permet de vivre,
jusqu'avec la mort, et jusque dans sa mort ?
Jésus parle de sa mort
L'Evangile de Jean nous présente Jésus en train d'annoncer sa mort à ses disciples. Au chapitre 14 (v.1-6) par exemple : "Ne soyez pas si inquiets... Croyez en Dieu et croyez aussi en moi. Il y a beaucoup d'endroits où demeurer dans la maison de mon Père et je vais vous préparer une place. Je ne vous l'aurais pas dit si ce n'était pas vrai. Et après être allé vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que vous soyez, vous aussi, là où je suis. Vous connaissez le chemin qui conduit où je vais ".
Thomas lui dit : - "Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous en connaître le chemin ? "
Jésus lui répondit : -" Je suis le chemin, je suis la vérité, je suis la vie ".
Paroles énigmatiques, en tous cas pour celui qui voudrait percer les mystères du ciel. Jésus explique moins qu'il ne dit. Il dit sa mort, il dit sa confiance en Dieu, et il dit son espérance. Et en même temps, il se propose à ses disciples comme le chemin pour entrer dans ce mystère de la mort et de la vie. Jésus nous propose ainsi son accompagnement : avec lui, nous pouvons essayer à notre tour de parler de notre vie et de notre mort.
La mort est aujourd'hui souvent un non-sens, inadmissible quand c'est la mort de jeunes, la mort par accident... Bien souvent, on la cache, qu'on la relègue à l'hôpital ou qu'on l'enferme chez soi. Bien souvent aussi, la technique médicale isole le mourant de son entourage. On est bien loin du temps des morts "publiques", préparées avec soin pour avoir la plus belle mort possible, et pouvoir donner son dernier témoignage, ses derniers conseils....
Jésus ne cache pas sa mort, même si ses disciples ont de la peine à l'entendre, ou ne veulent pas l'entendre. Mais il en parle en la plaçant devant Dieu, qu'il connaît comme son Père. Il peut ainsi la dire simplement, à cause de cette confiance dans l'amour du Père.
Ce dialogue de la vérité et de la confiance se continuera encore au mont des Oliviers, au moment où Jésus est plongé dans l'angoisse de la mort qui approche : "Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe de douleur. Toutefois, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne " (Luc 22,42). Et jusque sur la Croix encore, jusqu'au dernier moment : "Père, je remets mon esprit entre tes mains " (Luc 23,46), ce qui signifie "je remets ma vie", et pas seulement une âme qui s'envolerait loin d'un corps souffrant.
La connaissance de Dieu comme Père permet à Jésus de parler de sa mort, de dire sa peur, son combat intérieur, son sentiment d'abandon, tout comme sa confiance. Il n'est pas différent de nous qui avons à lutter pour accepter d'être mortels, c'est-à-dire pour accepter notre mort comme celle des autres.
Bien souvent, la prédication chrétienne a voulu refuser cette lutte. La foi en la résurrection devait enlever toute peur, toute douleur et toute tristesse. On ne devait ni pleurer, ni dire ses questions ou sa souffrance. Tout cela était vu comme un manque de foi ! Le protestantisme, en particulier, pour lutter contre toutes les superstitions qui entourent la mort, a souvent négligé tout ce chemin du deuil et s'est parfois enfermé dans une prédication de la résurrection sèche et désincarnée.
Bien au contraire, Jésus nous accompagne dans nos rencontres avec la mort. Il nous donne ses mots, sa prière, et sa confiance pour vivre nos deuils.
Prendre ce chemin, prendre son chemin, c'est se libérer de la mort, se libérer pour les autres, pour ne plus craindre d'entendre et de recevoir leurs souffrances ; se libérer pour soi-même pour oser affronter sa peur ; se libérer pour vivre, jusqu'avec la mort, jusque dans la mort.
A la lumière de la Croix
Ensuite, la Croix de Jésus nous fait comprendre que la mort, ce n'est pas le jugement. Pour Jésus, nous l'avons entendu, c'est le temps d'aller vers son Père. C'est le temps de la paix, qu'il veut aussi laisser à ses disciples.
L'angoisse de la mort vient en partie de l'idée qu'on va être jugé. Depuis la nuit des temps, beaucoup de religions ont pour but ultime d'aider le fidèle à passer ce jugement, en le purifiant, en faisant valoir ses mérites, ou en lui fournissant les cadeaux nécessaires pour amadouer les dieux.
Cette peur du jugement est sans doute double, car il y a aussi le jugement des autres ! Et on le craint sans doute beaucoup plus qu'on ne veut le dire ! Tout le monde sait bien que, dès que quelqu'un est mort, on se met à lui découvrir des tas de qualités. Et nos convois funèbres bruissent de jugements compatissants. De celui qui était dur, on dit qu'il avait des principes, à celui qui était parfois désagréable on découvre un coeur d'or, et de l'égoïste on dit qu'il aimait la vie... Quitte à se livrer ensuite, en catimini, à quelques critiques bien senties. N'est-ce pas là un signe de notre mal à l'aise par rapport à l'idée que nous serons, nous aussi, un jour jugés ?
La mort n'est pas le temps du jugement. Elle met fin au temps des jugements humains. Et elle n'est pas le temps du jugement de Dieu, le jugement de sa justice et de sa grâce, tout autre que celui de nos mesures.
La mort, c'est le temps de remettre ceux qui nous ont quitté à la grâce du Père. Nous n'avons ni à justifier nos morts et à les défendre, ni à nous en défendre en les poursuivant encore de notre haine ou de notre désir de vengeance.
C'est cette liberté seule qui peut nous permettre de construire un souvenir vrai. Car nous avons besoin de faire revivre dans notre mémoire les liens du passé, de ses moments privilégiés, de ses sourires et de ses rires, de ses affections et de ses attentions, de ses échecs aussi. Et cette recherche est bonne, si du moins elle ne prétend pas figer les traits de ceux qui ne sont plus là, les juger, ou arrêter le temps et nier la mort. La parole de la grâce et de la confiance nous donne de construire un souvenir fait de reconnaissance et de pardon, le souvenir qui n'obsède ni ne pèse, mais qui aide au contraire à vivre.
Et c'est cette liberté née de la grâce du Père qui peut nous permettre, à nous aussi d'affronter notre propre mort, à la suite de Jésus, et avec lui : "Je vous le déclare, c'est la vérité, celui qui écoute mes paroles et croit en celui qui ma envoyé, a la vie éternelle ; il ne sera pas condamné, mais il est déjà passé de la mort à la vie ". (Jean 5,24)
Espérance...
Et après ? ... Ou bien doit-on se limiter à l'accompagnement, à la consolation et au souvenir ? Non, après, il reste encore la vie. Même si elle dépasse nos idées et nos compréhensions. Même si nous ne pouvons que la balbutier comme ceux qui ne savent ni ne possèdent, mais qui reçoivent de la Croix une espérance sûre !
L'apôtre Paul s'y essaie dans le chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens dont je vous rappelle juste quelques phrases. D'abord la racine de l'espérance : "Je vous ai transmis l'enseignement que j'ai reçu, celui qui est le plus important : le Christ est mort pour nos péchés, comme l'avaient annoncé les Ecritures ; il a été enterré et il est revenu à la vie le troisième jour, comme l'avaient annoncé les Ecritures... " (v.1 et 3-4).
Puis, le défi et l'assurance : "Si notre espérance dans le Christ est valable uniquement pour cette vie, alors nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes ! Mais, en réalité, le Christ est revenu à la vie, donnant ainsi la garantie que ceux qui sont morts reviendront également à la vie " (v. 19-20)
Et encore, à la fin du texte, la vision de la foi, et la louange : "Lorsque ce qui est mortel se sera revêtu de ce qui est immortel, et que ce qui meurt se sera revêtu de ce qui ne peut pas mourir, alors se réalisera cette Parole de l'Ecriture : "La mort est supprimée ; la victoire est complète !
Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton pouvoir de tuer ? ...
Loué soit Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ ! ". (I Corinthiens 15,54-55, 57)
Dans toute notre existence, et jusque face à la mort, l'Evangile nous propose ainsi encore la vie.
Une vie cachée, secrète, inconnue.
Comme la justice est inconnue de l'injustice.
Comme la liberté est cachée à celui qui s'enferme dans ses envies ou ses sécurités.
Comme la paix est ignorée de celui qui a peur.
Comme l'amour est un secret que ne peut atteindre celui qui ne regarde qu'à lui-même...
Une vie cachée, secrète, inconnue.
Une vie pourtant, avec Christ, déjà inscrite dans notre histoire, contemplée à la Croix.
Une vie que chacun peut donc espérer, et désirer, et goûter déjà.
ECD 88030 : J.S. Bach Chorals pour orgue BWV 645-650
[01] - Plage 01 : BWV 645 Choral "Wachet auf, ruft uns die Stimme" (1'20)