(Galates 3. V.23 à 4. V.7 - Actes des Apôtres 3 v. 1 à 10.)
Nos recherches actuelles d'identité
Une des questions les plus importantes pour nos contemporains et pour nous-mêmes, c'est sans doute la question de l'identité : qui suis-je ? Bien sûr, elle n'est pas souvent formulée si directement, mais elle est sous-jacente à beaucoup de nos actions et réactions. Les évolutions de la société moderne ont en effet mis en question les repères identitaires traditionnels. J'en cite rapidement quelques-uns uns :
Je pense d'abord à l'identité par les racines : l'exode rural a ouvert une période de grande mobilité : on change de milieu de vie pour le travail, pour les études, ou pour d'autres raisons, de plus en plus souvent au cours de sa vie. Au bout de deux ou trois générations, bien rares sont ceux qui savent "d'où ils sont" ! On a ainsi perdu les racines qui nous reliaient non seulement à un "lieu" géographique, mais à tout ce qui était attaché à ce lieu : une culture, un système de référence, une façon de vivre. Cette perte provoque en retour le regain d'intérêt pour la recherche de racines que nous pouvons constater autour de nous : les recherches généalogiques, les travaux sur l'histoire et la culture des terroirs, le souci de la conservation du patrimoine, etc... Mais cela peut aller aussi jusqu'à la crispation identitaire qui peut se traduire en intégrismes religieux ou en xénophobie, autour d'une identité "mythifiée" prétendument pure, éternelle, incontestable,... et on en arrive au racisme !
Il y a aussi la perte de la racine familiale. On était quelqu'un parce qu'on était le "fils de quelqu'un", ou "le frère de quelqu'un", "de la famille de quelqu'un". Identité parfois lourde à porter, mais qui donnait à chacun une place dans une histoire et dans un groupe social. Or, avec l'urbanisation croissante, la plupart des familles sont aujourd'hui réduites au minimum : dans le meilleur des cas le père, la mère et les enfants, le temps de l'éducation de ces derniers. Les grands-parents ne sont plus là. Les frères et soeurs s'éloignent vite les uns des autres. De plus, les familles éclatent et se recomposent de manière de plus en plus complexe, et nombreux sont ceux qui perdent toute relation familiale. Ce qui transparaît en retour dans nos débats actuels sur la question de savoir si la famille ne devrait pas retrouver un plus grand rôle dans le domaine de l'éducation ou dans celui de la solidarité, pour éviter que la société soit contrainte à se charger de tout.
Je mentionnerai encore la perte de l'identité par la fonction sociale, le métier. On était le boulanger, le boucher, le pasteur... parfois de père en fils, et cela donnait à chacun une utilité, une légitimité, une raison d'être sociale. Or, on change aujourd'hui de plus en plus de métier pendant sa vie professionnelle. Et on s'y investit sans doute moins, en réservant du temps pour une vie familiale ou personnelle tout autre. Et n'oublions pas que la montée du chômage a privé, parfois très douloureusement, beaucoup de nos contemporains, de cette dimension sociale de leur identité.
Il faut dire aussi que nous aspirons aujourd'hui à une identité autonome. Chacun se voit d'abord comme un sujet actif, indépendant, libre, et non pas comme un membre d'une famille ou d'un groupe. Et on distingue en général nettement ce qui est du domaine public et ce qui est personnel, le "privé", où on n'accepte pas que les autres, la société, l'Etat, les institutions,... prétendent intervenir : ce que je fais chez moi, ma vie personnelle, affective,... ça ne regarde personne !
Ces revendications ont mis en question en particulier les propositions traditionnelles d'identité chrétienne. Je pense par exemple à la manière dont l'affirmation théologique de notre qualité de "fils de Dieu" était traduite en identité de "fils de l'Eglise". Calvin lui-même parlait de "l'Eglise, au sein de laquelle Dieu a voulu que ses enfants soient assemblés, non seulement pour être nourris par le ministère de celle-ci pendant qu'ils sont encore en âge d'enfants, mais pour qu'elle exerce toujours un soin maternel à les gouverner, jusqu'à ce qu'ils soient venus en âge d'homme, voire qu'ils atteignent le dernier but de la foi. Car il n'est pas licite de séparer ces deux choses que Dieu a conjointes : c'est que l'Eglise soit la mère de tous ceux dont il est le Père... ".
Dans l'Eglise, le fidèle pouvait construire son identité, dans une communauté où il était connu et reconnu, et par rapport à des modèles qui lui étaient proposés : j'ai encore dans ma bibliothèque les biographies de missionnaires, pasteurs ou autres grands personnages exemplaires que mes parents avaient reçues à l'école du Dimanche...
On voit combien la revendication moderne d'autonomie, y compris parmi les chrétiens, met tout cela en question.
Qui suis-je ? Beaucoup se contentent alors d'ersatz de réponses. Par exemple la réponse de la conformité : boulot, télé, dodo... : on se fond dans la masse, on s'identifie aux autres, on fait ce qu'ils font, on pense ce qu'ils pensent, ... et on finit par vivre en quelque sorte par procuration devant son écran de télé, comme spectateurs des débats, des aventures ou des fêtes des autres !
D'autres réagissent en survalorisant ce qu'ils imaginent être leur identité, personnelle, familiale ou nationale, en oubliant qu'une identité ce n'est pas une donnée fixe, une caractéristique immuable, qu'il faudrait sauver de la menace que représentent les autres, mais que c'est une relation aux autres, une vie !
Dans la préface à son ouvrage sur "L'identité de la France", l'historien Fernand BRAUDEL écrivait : "... qu'entendre par identité de la France ?... sinon le résultat vivant de ce que l'interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durer, les puissantes assises de la croûte terrestre ? En somme un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges. Un processus, un combat contre soi-même, destiné à se perpétuer. S'il s'interrompait, tout s'écroulerait. Une nation ne peut être qu'au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique... ". Ce qui est dit là de l'identité nationale peut certainement être dit aussi de nos identités personnelles.
Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? C'est donc la recherche de beaucoup. Et c'est sans doute un des défis majeurs proposés à la foi chrétienne : est-elle capable aujourd'hui de nous aider à construire notre identité ? Que nous propose l'Evangile ?
Une identité reçue de la Parole
Le récit du premier miracle après la Pentecôte peut nous aider à aborder cette question de la construction d'une identité. Ce récit est là d'abord pour nous montrer que Jésus continue à agir, au travers de la confession de foi de ses disciples, même s'il n'est plus avec eux. Et ce premier acte de la foi des Apôtres, c'est de rendre à un homme sa dignité. Je lis le début du chapitre 3 du livre des Actes :
"Un après-midi, Pierre et Jean montaient au temple pour la prière de trois heures. Près de la porte du temple, appelée "la Belle Porte", il y avait un homme infirme depuis sa naissance. Chaque jour, on l'apportait et on le déposait là, pour qu'il puisse demander de l'argent à ceux qui entraient dans le temple. Il vit Pierre et Jean qui allaient y entrer et leur demanda un don. Pierre et Jean fixèrent les yeux sur lui et Pierre lui dit :
- Regarde-nous.
L'homme les regarda avec attention, car il s'attendait à recevoir d'eux quelque chose. Pierre lui dit alors :
- Je n'ai ni argent ni or, mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ de Nazareth, marche !
Puis il le prit par la main droite et le fit lever. Aussitôt les pieds et les chevilles de l'infirme devinrent fermes ; d'un saut, il fut sur ses pieds, se tint debout puis se mit à marcher. Il entra avec les apôtres dans le temple, en marchant, sautant et louant Dieu. Toute la foule le vit marcher et louer Dieu. Quand ils reconnurent en lui l'homme qui se tenait assis à la Belle Porte du Temple pour mendier, ils furent tous remplis de crainte et d'étonnement, à cause de ce qui lui était arrivé ".
Cet infirme, c'est d'abord un non-existant, c'est personne. Il n'a d'ailleurs pas de véritable identité, et il n'est nommé que par son handicap : "c'est un infirme", et par sa dépendance : "on devait le porter pour qu'il demande l'aumône". Double dépendance, de ses proches et des autres. Il est dehors, exclu, passif, assisté.
Contraste avec ce qui se passe à la fin du récit où surgit un homme qui bouge, qui parle, qui prend des initiatives, un homme qui n'est plus laissé dehors mais entre dans le Temple, un homme restauré jusque dans son ultime dignité humaine et religieuse : il est debout, à louer Dieu. Que s'est-il passé ? On peut trouver dans ce texte plusieurs pistes.
Au début du récit, Pierre et Jean montent au Temple pour un rite de fidélité religieuse : fidélité à la tradition des Pères, fidélité aussi à la pratique de Jésus. Et voilà que ce rite est bouleversé par la louange de cet homme mis debout, son cri de joie spontané qui s'impose au centre de la foule. Une liturgie bousculée, transformée,.. ou plutôt rendue à sa vocation première de service de vie.
Le second bouleversement dans ce texte c'est celui de la charité. La charité envers les plus faibles, les plus démunis, que nous avons toujours à la porte de nos temples, et de plus en plus aux carrefours de nos villes... Une charité qui ne se limite plus ici à être le simple transfert du superflu de l'un vers le besoin de l'autre, mais qui devient une vraie pratique du salut qui rend son identité à celui qui l'avait perdue.
Il y a le changement des attitudes et des regards. L'infirme faisait partie du tableau de la Belle Porte; on ne le voyait même pas. Lui regardait tous ceux qui entraient et sortaient, mais avec le regard en dessous de celui qui quémande. Pierre et Jean le fixent et l'obligent à les regarder. Et cet homme les observe. Alors commence un échange ou chacun prend conscience de l'autre, non plus seulement comme un mendiant, ou un donateur potentiel, mais comme une personne.
Puis il y a la parole, et le toucher. Et l'identité retrouvée : celui qui n'était pas connu est maintenant reconnu : oui c'était bien lui, le mendiant de la Belle Porte !
C'est bien là en quelque sorte une résurrection : un homme est né de nouveau !
Le noyau de ce changement se trouve dans la parole de Pierre au centre du texte :
"ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ de Nazareth, marche !. Ce que Pierre donne, ce n'est pas de l'argent, il n'en a pas. Il ne propose pas non plus de la puissance, comme le font les gourous qui la monnayent le plus souvent contre rémunération ou soumission. Ce qu'il donne, c'est le nom de Jésus Christ de Nazareth, c'est à dire sa foi, telle qu'il la confesse quand il dit : "Jésus de Nazareth est le Christ". Ce n'est pas une simple formule, car Pierre met ainsi en jeu le Seigneur lui-même, et la foi qu'il a en lui. Donner le nom de Jésus Christ à l'infirme, c'est en quelque sorte s'en dessaisir, c'est le lui proposer comme une personne présente et agissante pour qu'avec lui il se lève, et marche, et parle, et redevienne un homme !
Nous sommes là au début de la proclamation de la foi chrétienne, et déjà en son centre.
La foi telle quelle nous est toujours proposée. Non pas une philosophie de l'existence, non pas une morale plus ou moins rigide, mais cette rencontre avec le Christ qui peut transformer nos rites en service de la vie, nos charités en partages, nos comportements en reconnaissances de l'autre, nos vies diminuées, fatiguées, étriquées,.. en vies pleines et heureuses.
Construire son identité en Christ
Dans l'épître aux Galates, pour défendre la liberté chrétienne face à tous les légalismes, y compris religieux, Paul réfléchit à cette identité reçue par la foi en Christ. Je lis quelques phrases des chapitres 3 et 4 :
"C'est par la foi que vous êtes fils de Dieu dans l'union avec Jésus-Christ. Vous tous, en effet, avez été baptisés pour être unis au Christ et vous vous êtes ainsi revêtus de la condition nouvelle qui est dans le Christ. Il n'y a donc pas de différence entre les Juifs et les non-Juifs, entre les esclaves et les hommes libres, entre les hommes et les femmes ; vous êtes tous un dans l'union avec Jésus-Christ...
Et un peu plus loin :
... Pour prouver que vous êtes bien ses fils, Dieu a envoyé dans nos coeurs l'Esprit de son Fils, l'Esprit qui crie : "Mon Père !". Ainsi, tu n'es plus esclave mais fils ; et puisque tu es son fils, Dieu te donnera les biens qu'il réserve à ses fils. ".
(Galates 3, 26-28 et 4, 6-7)
Fils de Dieu,
revêtus de la condition nouvelle qui est en Christ,
unis à Christ,
et avec lui héritiers de Dieu.
Cette identité nous est affirmée, déclarée : vous êtes fils de Dieu. Paul ne reconnaît pas par là une qualité qui aurait été acquise par une initiation spéciale, ou une ascèse particulière ; il ne s'adresse pas à une élite spirituelle mais à tous les membres de la communauté chrétienne.
Ce qu'il fait, c'est simplement lire l'histoire de la Croix : en revêtant jusqu'au bout notre humanité, le Christ nous a pris avec lui ; nous sommes ses frères adoptifs, nous aussi fils de Dieu. Preuve en est, argumente l'apôtre, que l'Esprit nous donne d'appeler Dieu : Notre Père. Ce n'est pas là une argutie de vocabulaire, mais c'est tenir compte de ce qui s'est effectivement passé en Jésus-Christ qui nous a ouverts à une relation avec Dieu. Et même si nos notre Père sont souvent inquiets, pleins de doutes, d'incompréhensions, ou revendicatifs et révoltés, il n'en reste pas moins que, en Christ, nous sommes les fils et les filles de Dieu : nous sommes quelqu'un devant lui, par la foi, quelqu'un qui compte, quelqu'un qu'il aime.
La foi, vous le voyez bien, ce n'est pas une qualité religieuse supérieure ; ce n'est pas une puissance de croyance et de confiance, ni un discernement exceptionnel des choses divines, mais c'est simplement recevoir la parole de la Croix qui nous met en place devant Dieu, qui nous fait entrer dans une relation vraie avec lui, au travers même de nos difficultés, de nos doutes et de nos révoltes : nous sommes fils de Dieu, fils adoptifs en Christ.
En Christ, fils de Dieu : si cette identité-là nous est donnée,
elle l'est aujourd'hui comme elle l'a été hier.
L'identité a besoin de mémoire. Nous avons chacun notre part de mémoire qui nous façonne. Même si comme je le disais tout à l'heure nous avons tendance à perdre nos racines, nous avons une mémoire, consciente ou non, de ce que nous avons été, de notre histoire, au moins de notre histoire récente. La difficulté, c'est que plus notre mémoire est courte, plus elle risque d'être inquiétante pour notre identité ("je suis un raté") ou culpabilisante ("je suis mauvais") ou au contraire discriminatoire ("je suis meilleur que l'autre").
Dans la Bible, chaque fois qu'Israël se pose des questions sur son identité, il est renvoyé à une mémoire fondamentale, celle de l'histoire du salut. C'est par exemple un des grands thèmes du livre du Deutéronome : regardez votre histoire, regardez les délivrances accordées, les signes donnés. Regardez ce que vous êtes pour Dieu : un peuple choisi, un peuple sauvé. Cette histoire n'est pas rappelée pour que le peuple s'y réfugie ou s'y enferme, dans une sorte de crispation sur ce qui a été et qui devrait toujours rester. Au contraire, il s'agit de faire mémoire de ce passé de salut pour être prêt à recevoir à nouveau la parole de Dieu.
L'évangile nous propose de la même façon d'inscrire nos mémoires dans la mémoire essentielle de la Croix. Et de la même façon, l'identité que nous recevons du passé de la Croix du Christ n'est pas une identité arrêtée dans des principes, qu'ils soient théologiques ou de morale, ce n'est pas une identité enfermée dans une Eglise immuable, ou dans un monde qui n'aurait plus d'histoire, mais une identité à vivre, avec confiance et espérance, parce que la mémoire de la Croix nous assure de la fidélité de Dieu.
En Christ, fils de Dieu : une identité donnée pour un projet.
L'Evangile de Matthieu se termine sur une exhortation missionnaire bien connue:
Allez donc auprès des hommes de toutes les nations et faites d'eux mes disciples ; baptisez-les au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à obéir à tout ce que je vous ai commandé. Et sachez-le, je vais être avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde ".
(28,19-20)
C'est étonnant de voir comment on comprend souvent cette mission à l'envers !
Faire des disciples, dans la bouche de Jésus, ce n'est pas faire des copies à l'identique, mais c'est mettre des hommes et des femmes en relation avec celui qui veut les servir pour être eux-mêmes, debout, adultes, les uns devant les autres et devant Dieu.
Apprendre à garder ce que Jésus a prescrit, ce n'est pas imposer des règlements, des codes, des moules, mais transmettre une Parole vivante, par l'Esprit qui nous la fait ré-entendre toujours nouvelle.
Et baptiser, ce n'est surtout pas imposer une marque identitaire, celle de notre Eglise, ou même celle de notre christianisme. Lorsqu'un baptême est célébré, il y a deux choses importantes : l'amour de Dieu est rappelé, tel qu'il a été signifié en Christ, et le nom du baptisé est dit. L'un et l'autre sont mis en relation, pour signifier que le baptisé est appelé à se construire, à vivre pleinement, dans cette relation que Dieu a commencée.
Cette identité reçue en Christ est ainsi ouverte sur l'avenir. L'avenir du baptisé, mais aussi l'avenir des autres, pour qui la vie du baptisé est aussi appelée à prendre sens.
En Christ :
Une identité donnée et reçue toujours à nouveau,
une identité respectueuse de la personnalité et de l'histoire de chacun.
Une identité qui peut se partager, s'enrichir du contact des autres.
Une identité sûre et vivante.
C'est le don de Dieu, que sa Parole nous rappelle. A nous de le vivre !