Jean 18 v. 28 à 40 et Matthieu 27 v. 19 à 20
Croire publiquement !
Curieuse question au premier abord.
La foi n'est-elle pas avant tout du domaine privé, intérieur, personnel ?
De plus, vous le savez bien, on ne parle pas de ce qui fâche. Pas de politique ni de religion.
Facile à dire... mais alors pourquoi la question de Dieu, a-t-elle déchaîné dans l'histoire autant de violences et de fanatismes ? Guerres de religion, d'hier et d'aujourd'hui.
Il n'est que de nommer à une époque récente : le Liban, la Bosnie, l'Irlande, l'Algérie actuelle... pour que nous reviennent en mémoire tant d'atrocités, de souffrances, auxquelles les humains mêlent le nom de Dieu.
Ni l'Europe, ni la foi chrétienne n'en ont - à elles seules - le monopole.
Mais elles y tiennent une bonne place.
La Bible, elle même, n'est exempte ni de violences, ni de récits guerriers.
Que vient faire l'ombre de Dieu sur tous ces fanatismes ?
Qu'a-t-il à voir dans tout cela ?
Assurément... le fanatisme n'est pas la foi.
Il en est la caricature... peut-être même la négation.
......
Seulement voilà, si cet interlocuteur, que nous avons nommé Dieu, se contentait de demeurer dans un "ailleurs", de se vêtir d'invisibilité. S'il demeurait indéchiffrable, caressant de son mystère l'angoisse métaphysique de l'humanité... Peut-être alors serait-il l'occasion de moins de troubles ?
Peut-être... mais serait-il encore Dieu, celui qui se satisferait de notre seule intériorité ?
Celui dont le règne s'arrêterait aux frontières du domaine public ?
S'il a l'intention de se faire reconnaître comme acteur dans l'histoire.
S'il se mêle d'intervenir sur la scène publique, et pire de laisser à ceux qu'il a rencontrés la responsabilité d'en rendre compte, alors que de risques !
Comment éviter que ne se produisent - et peut être malgré lui - des remous dépassant nos seules convictions personnelles, intimes.
......
Qu'en dit-on sur la planète terre ?
La Déclaration Universelle des Droits de l'homme affirme, en son article 18, la liberté individuelle et imprescriptible de pensée et de religion.
La liberté de croire ou de ne pas croire.
Les protestants français ont été de tous temps, très attachés à la laïcité de l'État.
Celui-ci n'a pas à intervenir dans le domaine de la conscience.
Cette indépendance leur a toujours paru fondamentale, car elle seule garantit la liberté de l'acte de croire, et donc son authenticité.
Les princes dit "très chrétiens", les démocraties "dites chrétiennes"... tout autant que les régimes se réclamant d'autres croyances leur ont toujours paru suspects.
Mais, croire librement... signifie-t-il pour autant croire secrètement ?
.....
En affirmant que l'amour du prochain est indissociable de l'amour de Dieu, Jésus prenait un risque sérieux de bousculer l'ordre public.
Or c'est précisément pour trouble à l'ordre public qu'il est un beau jour cité à comparaître devant le procurateur romain : Ponce Pilate.
Ce haut fonctionnaire a une charge redoutable... Le maintien de l'ordre dans les territoires occupés de Palestine .
......
Quel Dieu étrange, que celui qui s'abaisse ainsi à entrer dans les remous de l'actualité ?
Qui fait parler de lui dans la rubrique des condamnations diverses !
Faut-il vraiment fouiller les registres de l'histoire pour trouver trace des faits et gestes de ce Dieu ?
Elle vient pourtant de loin la rumeur de ces interventions, de ces revendications attribuées à Dieu comme des actes de libération dans l'histoire...
Un peu plus d'un millénaire avant notre ère déjà, un certain Moïse se présentait devant le souverain Égyptien. Il revendiquait la libération de son peuple, exploité comme immigré dans cette haute civilisation.
"Vieux Pharaon, laisse aller mon peuple..." (Let my people go...)
......
Qui donc est-il ce Ponce Pilate devant qui Jésus comparait ?
La Bible des chrétiens n'est pas le seul livre à nous parler de lui.
Les historiens de l'époque nous le décrivent comme un fonctionnaire consciencieux, sans grande personnalité, ni d'ailleurs scrupules excessifs !
Il assume une charge difficile, doit faire oublier certaines erreurs passées.
Il est surtout préoccupé de son avancement et des rapports que l'on fera sur lui à l'Administration Centrale de César.
Les croyances et les pratiques du peuple juif qu'il a charge d'administrer, ne semblent guère avoir entamé son scepticisme fondamental.
......
Nous avons dans les quatre évangiles plusieurs compte-rendus de cette audience.
Aucun d'entre eux ne prétend restituer les minutes du tribunal de l'autorité d'occupation.
A la lumière des événements qui ont suivi, chacun souligne l'aspect qui lui parait le plus important.
C'est ce qui en fait l'intérêt.
Le reportage de Jean est celui qui donne le plus de détails sur ce dialogue entre un fonctionnaire païen et Jésus.
L'acteur non croyant de ce procès approche la personne de Jésus.
Il pressent qu'il n'est pas vraiment dangereux.
Par deux fois il essaye de lui rendre la liberté pour finalement - et par manque de courage - céder à la pression des chefs religieux sous son contrôle.
......
La scène se passe très tôt, le matin au point du jour. ( Jean 18 v. 28 à 40)
Caïphe, le Grand Prêtre des Juifs, qui instruit le procès religieux, n'a pas pouvoir de prononcer une peine capitale.
Il ne peut que renvoyer le suspect à l'autorité romaine...
Non sans lui avoir fortement suggéré qu'il y avait probabilité de subversion contre elle.
Non convaincu, Pilate essayera de le renvoyer vers la juridiction religieuse.
Refus de cette dernière :
-"Il ne nous est pas permis de mettre quelqu'un à mort " .
Pour eux la cause est entendue.
" Faites entrer l'accusé ", dit alors Pilate.
Celui qui comparait ici, accusé de s'être prétendu Roi, est un prévenu, sans avocat, sans défense.
Sa sentence a été dictée d'avance, par ses dénonciateurs.
Nous sommes loin des scènes de violence - menées prétendument au nom de Dieu - telles que nous les évoquions tout à l'heure :
- " Es-tu le Roi des Juifs ? " demande alors Pilate, qui n'en est sans doute pas à son premier prétendant messianique.
- " Dis tu cela de toi-même, ou d'autres te l'ont-ils dit de moi ? " répond Jésus, qui renvoie son juge à ses responsabilités.
Agacement de Pilate... qui remet l'accusé à sa place.
- " Est-ce que je suis juif, moi ? Ta propre nation et ses grands prêtres t'ont livré à moi. Qu'as tu fait ? "
......
Mais le dialogue se poursuit à un autre niveau.
- " Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, mes gardes auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais ma royauté maintenant, n'est pas d'ici ".
- " Tu es donc Roi ! " , reprend Pilate, qui a de la suite dans les idées.
- " C'est toi, qui dit que je suis Roi ", rétorque Jésus... qui n'en a pas moins. "
- "Je suis né et je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérité.
Quiconque est de la vérité écoute ma voix."
- " Qu'est-ce que la vérité ? "
Le scepticisme de Pilate ne va pourtant pas l'empêcher de faire une nouvelle tentative pour libérer Jésus. A ses yeux de romain, respectueux du droit, il n'y a pas là matière à la peine capitale.
Il croit trouver une issue.
Il propose à la foule, comme de coutume pour la fête, de choisir qui il va relâcher. Jésus... ou un certain Barabas, terroriste notoire.
Il pensait avoir gagné. C'était compter sans l'acharnement des religieux ... Barabas, font-ils crier à la foule !
......
L'évangéliste Matthieu va encore compliquer les choses, en faisant paraître ici la femme de Pilate :
- " Ne te mêle pas de l'affaire de ce juste ! Car aujourd'hui j'ai été tourmentée en rêve à cause de lui .". ( Mat. 27 v. 19)
Il ne lui manquait plus que cela à ce pauvre Pilate.
Dehors la foule crie : ... Crucifie le !
Malins, les responsables religieux le touchent au point faible :
- " Si tu le relâches, tu ne te conduis pas en ami de César.". ( Jean 19 v. 12)
Parole terrible pour un fonctionnaire soucieux de son avancement.
......
On connait la suite. Il lâche prise, se met hors jeu, s'en "lave les mains".
Ce n'est plus mon problème, c'est le vôtre.
Lors de son dernier échange, Jésus avait pourtant minimisé aux yeux de Pilate son rôle d'acteur en cette affaire :
- " Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir, s'il ne t'avait été donné d'en haut, les vrais responsables sont ceux qui m'ont livré à toi ". (Jean 19 v. 11)
Pourtant, même cette petite chance, il ne la saisira pas.
Pauvre Pilate, il était bien loin de se douter que l'audience de ce matin... lui vaudrait d'avoir son nom répété au long des siècles dans l'acte de foi des chrétiens :
"Il a souffert sous Ponce Pilate...". ... ( Note 1 )
Pilate était sur la trajectoire d'un Dieu venu à sa rencontre dans l'histoire.
Il a devant lui un juste, un non violent.
Il est convaincu de son innocence, mais n'a pas le courage de ses convictions.
Jésus serait sans doute mort de toute manière... la haine religieuse était trop forte contre lui.
Mais bon, on ne re-écrit pas l'histoire.
......
La femme de Pilate gardera, par contre, bonne réputation chez les chrétiens.
Les évangiles plus tardifs lui donnent même un nom : Procula. ( Note 2 )
Elle sera déclarée sainte par les églises grecque et romaine.
C'est aller très au delà du récit de Matthieu, que d'en faire une chrétienne avant la lettre.
Peut-être, alertée par les bruits qu'elle entend courir chez les femmes de son entourage... a-t-elle simplement peur pour la carrière de son mari ?
Pilate et sa femme restent deux silhouettes d'une difficile neutralité...
Peut-on se laver les mains des incursions dans notre histoire de celui qu'il nous faut bien, avec Jésus, nommer Dieu ?
......
Dans son dialogue tendu avec Pilate au sujet de sa royauté, Jésus a utilisé à plusieurs reprises des termes qui pourraient laisser croire que cette royauté s'exerce ailleurs que dans l'histoire.
- " Mon royaume n'est pas de ce monde... " ou encore : " il n'est pas d'ici. ".
Dans le langage de Jean ces mots ne signifient pas du tout que l'intervention de Dieu concerne une sorte de paradis extra-terrestre. Un ailleurs, hors de notre monde.
Par l'interpellation de Jésus, Dieu ne dé-localise pas ceux qu'il vient rencontrer.
Pas plus qu'il ne les dé-responsabilise.
Il leur ouvre les yeux sur une autre vision de ce monde...
......
Pilate sait très bien qu'il ne dialogue pas avec un Dieu descendu de son Olympe.
Il semble même avoir bien compris que ce prophète juif ne revendique aucune prise de pouvoir...
Pas plus qu'il n'est un agent de la résistance armée.
Ce qui le laisse sceptique c'est que cet homme, dans sa dérisoire faiblesse, prétende manifester la vérité sur notre monde.
Jésus pourtant ne se présente à lui, ni comme un Maître de sagesse, encore moins comme un gourou. Simplement comme un témoin de ce qui est !
- "Je suis venu dans le monde pour témoigner de la vérité, quiconque est de la vérité écoute ma voix " .
Oser croire cela est un acte public dont ce procurateur romain, pourtant non hostile à Jésus et bien qu'alerté par sa femme, n'est pas encore prêt à prendre le risque.
......
Avant d'aborder le récit de la Passion de Jésus, l'évangéliste Matthieu introduit une vision grandiose.
Elle donne à la révélation publique de Dieu, dans la personne du Christ, sa dimension ultime.
Il s'agit d'une vision du terme de l'histoire. ( Mat. 25 v. 37 à 49)
Les nations, sont assemblées devant Lui.
Elles sont appelées à présenter leur bilan.
Premier accueil, chaleureux :
- " Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde, car :
- j'ai eu faim, vous m'avez donné à manger,
- j'ai eu soif, vous m'avez donné à boire,
- j'étais étranger, vous m'avez recueilli,
...
- nu, vous m'avez vêtu,
- malade, vous m'avez visité,
- en prison,vous êtes venus à moi ! "
Surprise générale : Mais quand avons nous fait tout cela ... ?
Le Roi répond alors :
- " Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits qui sont mes frères... c'est à moi que vous l'avez fait ! ".
Il s'agit d'une vision, bien sûr... mais elle est destinée à susciter notre vigilance.
Où chercher Dieu dans l'histoire ?
Ni au dessus, ni à côté, ni en dehors.
Mystérieusement caché dans la personne de tous ces laissés pour compte.
Ils sont autant de signes, de sa présence publique au milieu de nous.
Autant de rappels que croire est bien un acte public !
Trois remarques à ce sujet, et qui ne sont pas étrangères au dialogue de Jésus avec Pilate :
1) C'est dans la vie publique des croyants, que les non croyants lisent d'abord l'évangile :
Jésus n'a guère eu de vie privée.
Ce que nous en connaissons par les évangiles, est une vie sans cesse harcelée par les foules.
Ses actes, ses paroles sont guettés par ses adversaires.
Ses moindre faits et gestes sont commentés, colportés...
Il doit conquérir, avant l'aube, ses moments de prière et de communion dans l'intimité avec son Père.
Rares sont ses instants de détente au milieu d'amis proches et sûrs. A Béthanie par exemple.
Et nous voudrions, nous, que ceux qui ont écouté et entendu sa voix en retirent une petite vie tranquille... Sans soucis, bien loin de l'agitation de notre monde !
C'est une voix qui ne peut demeurer enfouie dans la profondeur et le secret de notre intimité.
Elle y fait au contraire retentir avec une force irrésistible tous les cris et tous les appels qui ont ponctués sa route parmi nous.
Il nous les redit sans cesse.
Non pour nous désespérer, ou nous enfermer dans nos mauvaises consciences.
Au contraire, pour nous en délivrer.
Nous faire entrer dans sa passion pour ce monde.
Nous le faire voir dans sa vérité.
Lors de l'Assemblée d'Uppsal en 1968, le Secrétaire Général du Conseil Oecuménique : Le Docteur Visser' T Hooft rappelait : ( Note 3 )
"Il est temps de comprendre que tout membre de l'Église qui refuse pratiquement de prendre une responsabilité à l'égard des déshérités, où qu'ils soient, est tout aussi coupable d'hérésie que ceux qui refusent tel ou tel article de foi.".
Parole qui marqua le dialogue oecuménique à l'époque.
Je me souviens aussi d'une visite à Paris de Don Helder Camara, évêque de Recife au Brésil.
Rencontrant des prêtres et des pasteurs, il avait dit à peu près la chose suivante :
"Aussi longtemps que nos églises ont prêché la charité et le partage, cela n'a pas changé grand chose dans nos pays. Le jour où des évêques ont commencé à distribuer aux paysans pauvres les terres diocésaines, tout a commencé à changer dans l'accueil de l'évangile.".
Elle est longue la liste de tous ceux que la rencontre du Christ a ainsi jetés dans l'arène publique.
Arènes du cirque romain où les premiers martyrs sont exécutés pour subversion envers l'État.
Laïcs jetés aux lions, évêques mis à mort pour les empêcher de parler.
Cela a continué tout au long de l'histoire, et aujourd'hui encore...
Lors de notre première rencontre j'ai évoqué les noms de plusieurs de ces témoins d'hier et d'aujourd'hui.
......
Oui accueillir et dire la parole du Christ dans la société est souvent un acte qui dérange.
Parole de vie, elle ne peut être langue de bois.
Elle éclaire notre histoire de la lumière crue de la vérité.
Elle éblouit et gêne le plus souvent nos pratiques discrètes... le clair-obscur de nos approximations.
......
L'apôtre Paul invitait avec vigueur son jeune collaborateur : Timothée, à ne pas craindre de s'exprimer clairement.
- "Proclame la Parole, insiste à temps et à contre temps, reprends, menace, exhorte, toujours avec patience et souci d'enseigner...". ( 2 Tim. 4 v.2)
Croire publiquement peut en effet conduire à agir et s'exprimer à contre-courant des idées reçues.
Non par désir de choquer ou surprendre, mais parce que la vérité dont parle le témoin n'est pas une vérité qui lui soit propre.
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2) Lorsque la communauté chrétienne risque une parole de vérité, il ne s'agit pas d'un discours politique au sens habituel du terme.
Les croyants sont d'ailleurs souvent les premiers à le rappeler dans leurs communautés.
Surtout quand ils craignent que ces paroles dérangent leurs propres convictions politiques...
Il faut conserver au discours politique sa spécificité, et lui restituer aujourd'hui sa noblesse.
La parole d'une église n'a nullement pour fin une prise de pouvoir.
Pas plus que la volonté d'imposer ce qui correspondrait à ses intérêts.
Quel intérêt peut-elle d'ailleurs avoir, autre que celui de servir ce monde à l'image du Christ serviteur ?
......
A cet égard l'attitude de Jésus devant Pilate est hautement significative.
Il ne se défend pas, et son Royaume n'est pas d'ici. Il le dit clairement.
Pourtant, la scène qui se déroule entre Caïphe, Pilate, et lui, est un événement politique majeur de l'histoire.
Les conséquences en seront innombrables... à commencer pour l'empire romain.
La parole de l'église ne vise donc aucunement une prise de pouvoir.
Elle s'exprime cependant sur la réalité de notre histoire. Elle l'éclaire d'une vérité qui lui est propre.
Elle est en conséquence souvent reçue comme une parole aux résonances politiques.
En 1942, le Pasteur Marc Boegner, qui créa ces conférences de Carême, était alors président de l'Église Réformée de France. Aussitôt après la rafle des Juifs au Vel. d'Hiv. il adresse un message à toutes les paroisses. ( Note 4 )
"L'Église réformée ne peut garder le silence devant les souffrances de milliers d'êtres humains qui reçurent asile sur notre sol. Une Église chrétienne aurait perdu son âme et sa raison d'être si elle ne maintenait la loi divine au-dessus de toutes les contingences humaines. Comment pourrait-elle jamais oublier que c'est dans le peuple dont les juifs sont les enfants selon la chair qu'est né le Sauveur du monde ? "
Acte de foi, aussitôt perçu comme un acte politique par les autorités de Vichy ! Les préfectures tenteront de saisir le document... En vain, il sera lu dans presque toutes les paroisses le Dimanche suivant.
La communauté chrétienne ne doit pas avoir peur de ce risque d'une parole publique.
Son silence pourrait être pire... il l'a souvent été !
Il lui faut apporter tout son soin à se faire réellement comprendre.
Elle a aussi la lourde tâche de s'exprimer sur des situations nouvelles, dont les personnages de l'Écriture ne peuvent avoir l'expérience.
Il lui faut alors discernement et sagesse pour prendre le risque d'une parole, ancrée dans l'intelligence de la foi.
La Parole de vérité, entendue dans la voix du Christ, ne peut donc être gardée comme une parole privée, à usage interne... Ce serait la trahir !
La foi ne peut éviter le risque de s'affirmer publiquement.
S'exprimant publiquement, elle court le risque d'être critiquée, incomprise.
Elle l'est souvent.
Il lui faut donc sans cesse réaffirmer, à partir des données de l'évangile, le pourquoi de ce qu'elle énonce.
S'adressant probablement à de futurs baptisés, l'Apôtre Pierre ne leur cache pas les difficultés, voire les calomnies qu'ils vont devoir affronter. Il les exhorte dans sa première lettre :
" Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte ". ( 1 Pierre 3 v. 15)
3) Il est un dernier aspect, et plus contemporain, de la parole publique des croyants.
Il tient à leurs divisions... et à leurs divergences sur la Parole à prononcer.
Un demi siècle de labeur oecuménique a fait tomber beaucoup de préjugés, renversé bien des barrières d'ignorance ou de mépris.
Il# rassemble progressivement les chrétiens autour du noyau essentiel de leur foi commune.
Nombre de chrétiens - et de jeunes parmi eux - s'interrogent aujourd'hui sur la pertinence du maintien de séparations héritées de l'histoire.
Il faut, je pense, avoir le courage de dire aujourd'hui que le rêve d'une institution réunifiée et porteuse d'une parole univoque... n'est qu'un rêve !
L'espérance oecuménique est autrement plus riche, plus large et plus forte que cela.
......
Le Nouveau Testament tout entier bruisse des échos d'une église primitive aux multiples visages.
Les témoignages de Jean, de Paul, de Pierre et de Jacques frère du Seigneur, dans les communautés qu'ils animent se heurtent parfois... mais s'enrichissent mutuellement.
C'est à travers leurs tensions que se dessine peu à peu le véritable visage d'une catholicité plurielle.
Une universalité, à la mesure de la richesse du monde de Dieu.
Les théologiens ne sont pas au terme de leur labeur oecuménique.
Il leur faut aider le peuple chrétien à se défaire d'un langage cacophonique.
Il faut lui redonner l'audace et le goût, d'un témoignage polyphonique.
Cela importe d'autant plus, que les chrétiens sont aujourd'hui attendus, pour un dialogue nouveau, avec les autres religions.
Et c'est bien dans l'arène publique, qu'à l'aube de ce nouveau millénaire, un peuple croyant - enfin réconcilié - a rendez vous avec le monde.
Ce monde qui attend de lui d'abord des gestes, des actes.
Ce sont ses actes, qui rendront crédible la parole de vérité dont il se réclame.
......
Il nous faut retrouver une unité de communion... libérée des querelles d'appareils.
Il nous faut un dépouillement... à l'image de Celui que nous reconnaissons pour notre Maître.
Il faut que notre parole rende à ce monde l'espérance... dont il doute si facilement.
Il nous faut oser croire... publiquement !
......
Seigneur,
Depuis ta venue sur terre,
les fanatismes rôdent autour de la foi.
Toi, le Dieu proche,
et livré à la vindicte des hommes,
Nous voici, comme Pilate, en quête de vérité.
Ouvre nos yeux au rendez-vous de ta présence.
Par leurs divisions,
les croyants obscurcissent ton visage.
Accorde leur l'unité,
et une foi transparente de ta vérité
1) Symbole des Apôtres
2) Voir Commentaire de Pierre Bonnard sur l'Évangile de Matthieu à propos de ce verset
(Delachaux et Niestlé 1963)
3) Assemblée Oecuménique d'Uppsal (1968) : Rapport Officiel (Éditions C.O.E.)
4) Marc Boegner, cité dans : "L'exigence oecuménique" (Albin Michel 1968)