Nous vivons incontestablement aujourd'hui une crise du lien à l'autre qui rend le vivre ensemble de plus en plus problématique. La méfiance remplace la confiance. Le tissu social se disloque. La société se fragmente. En même temps que naissent des groupes fusionnels qui ne rassemblent que des semblables.
En effet, pour éviter la différence qui menace, on rêve d'uniformité. Pour conjurer l'altérité qui dérange, on recherche la pureté.
Pureté du groupe, pureté ethnique, pureté doctrinale, pureté de l'origine, «pureté dangereuse » Réf [01], qui envahit l'espace public et justifie bien des violences.
L'autre, le prochain, sous ses différents visages concrets, nous inquiète et nous fait peur. Il est d'autant plus ressenti comme une menace qu'il s'écarte des modèles dominants que la publicité nous renvoie de manière répétitive : jeune, riche, beau, performant et en bonne santé.
Sa présence ravive alors en nous ce qu'il y a de fragilité et de finitude. Elle me montre ce que je pourrais être et que je ne veux pas devenir. Et du coup la société va chercher à escamoter ce qui la dérange et qu'elle ne veut pas voir.
Ainsi, elle manifeste le souci d'assurer des soins et de venir en aide à des êtres fragilisés. Mais en même temps sur un plan symbolique, elle circonscrit, et oublie parfois, dans des lieux à part (hôpital, maison de retraite, établissement spécialisé), ce qu'elle perçoit comme une menace : la souffrance, la maladie, la mort, le handicap, la vieillesse.
Ou encore elle expulse du centre de ses villes, ceux qui gênent et qui dérangent (les SDF, les mendiants...), repoussant chaque jour un peu plus, aux marges de la Cité, ceux qui sont déjà entrés dans la spirale de l'exclusion. Symptôme dramatique d'une société qui refuse de regarder sa face douloureuse et qui cache ses pauvres, faute de pouvoir supprimer la pauvreté.
Et puis il y a la présence des étrangers parmi nous. On sait les phénomènes de peur et de rejet qu'ils suscitent. Peut-être parce qu'ils cumulent tous les handicaps : difficulté linguistique, singularité culturelle et religieuse, précarité sociale et économique. En période de crise comme celle que nous vivons, ils risquent toujours de devenir la figure du bouc émissaire.
Cette attitude d'oubli ou de rejet de l'autre existait déjà au temps de Jésus.
On en trouve notamment un écho dans les récits de guérison d'hommes et de femmes que leur maladie tenait à l'écart de la société et de la religion. Ils étaient impurs et suscitaient la peur, le mépris, l'exclusion de la communauté des justes.
Et sans doute en était-il ainsi pour cet enfant possédé dont Marc raconte la maladie de manière particulièrement effrayante : l'esprit qui le possède l'agite de convulsions, il l'a jeté dans l'eau et le feu pour le faire périr, l'enfant tombe par terre et se roule en écumant.
Alors on imagine la scène, la crainte de la foule, sa répulsion même à l'égard de l'enfant possédé.
Et on perçoit en même temps le caractère de provocation de la parole de Jésus quand il donne cet ordre : «Amenez-le moi ».
L'autre différent, repoussant et repoussé est remis au centre par Jésus. Il faut que l'insupportable soit vu de tous, alors que la tentation était d'écarter le plus loin possible ce à quoi on ne voulait pas ressembler.
Ce sont des phénomènes comparables que nous connaissons aujourd'hui à propos des exclus de notre société. L'exclusion est pour beaucoup, et notamment les plus fragilisés, la figure du malheur qu'on repousse de toutes ses forces. Et la peur d'en être un jour frappé, constitue un puissant moteur du rejet des exclus.
Peur de vivre à leur côté et à leur manière. Peur de devenir indifférenciable d'eux. Peur d'habiter les mêmes cités ou les mêmes quartiers qu'eux. Peur en somme de finir par leur ressembler. Réf [02]
Aussi faut-il faire grand cas de la peur sous toutes ses formes que fait naître en nous la présence de l'autre. Il faut l'entendre et la comprendre.
Car comme le dit le psychanalyste Thierry de Saussure : «Il n'est pas naturel d'aimer l'autre comme soi-même. (...) Aimer l'autre vraiment... ne peut être que le fruit d'une prise de conscience et d'un dépassement..., une maturation sans cesse à conquérir » Réf [03].
Combien de gens, et parmi les plus fragiles, éprouvent cette peur et ne l'expriment pas, refoulant des sentiments, des questions, des angoisses, par crainte d'être mal jugés ou considérés comme de «mauvais citoyens» et de «mauvais chrétiens » qui pensent mal ?
Or dénigrer la peur que recèle toujours la relation à l'autre, refouler le malaise suscité par l'étranger, n'est pas une bonne façon de résoudre le problème. Ce n'est pas par la moralisation et la mauvaise conscience qu'on l'expulse et le guérit.
Lorsque la peur est ignorée ou culpabilisée, comme si la rencontre de l'autre relevait de l'évidence, le refoulé fait inévitablement retour, à un moment ou à un autre. Et c'est sans doute ce qui explique les poussées émotionnelles et irrationnelles qui travaillent nos sociétés et qui font le lit des fanatismes et des intégrismes religieux, des extrémismes racistes et xénophobes.
Alors comment retrouver dans nos sociétés individualistes «une culture du prochain » (P.Ricca) ?
C'est-à-dire un vivre ensemble où le prochain n'est plus ignoré, oublié, méprisé mais respecté et aimé ? Comment parler de l'autre d'une manière qui ne soit pas inquiétante ou culpabilisante mais renouvelante ? Comment suivre Jésus, qui dans ces textes de Marc, nous appelle à passer de la peur de l'autre à la peur pour l'autre ?
Je vous propose de découvrir dans ces chapitres 8 et 9 de l'évangile de Marc, comment se noue la relation à l'autre et aux autres, notamment à travers trois récits de miracles, la multiplication des pains, la guérison de l'aveugle et celle de l'enfant possédé.
Ces miracles mettent en scène des êtres humains en situation d'extrême détresse, aux prises avec des expériences-limites de privation : la faim de parole et de pain, la maladie qui isole et fait souffrir, le rejet social, la peur de la mort.
Et ces scènes ont lieu de surcroît dans des contrées étranges sinon étrangères, des régions proches des terres païennes, en marge de la juste foi et donc de la considération des bien-pensants et des bien-croyants.
Je voudrais saisir brièvement trois aspects de la relation qui va s'instaurer entre Jésus et «l'autre ». L'autre qui vient vers lui ou bien qu'on lui amène.
l. Et d'abord, contrairement à ses disciples qui baissent les bras devant la souffrance, ou qui s'installeraient volontiers dans un lieu à l'écart, seuls avec lui, Jésus accepte de se laisser déranger par l'autre pour lui faire une place.
Il se laisse déranger dans sa solitude par les foules affamées que ses disciples voudraient renvoyer. Il accueille la supplication de ceux qui lui demandent de guérir l'aveugle.
Enfin, il entend le cri de détresse du père de l'enfant malade. Et par ces simples mots : «Amenez-le moi » (9/19), il arrache à l'ombre et à l'oubli, l'enfant lié et brisé par une force obscure. En l'accueillant tel qu'il est, il le replace déjà au coeur de la communauté humaine.
Ainsi la relation avec l'autre commence quand je me laisse rejoindre par ceux qu'une attente, un désir, une souffrance, une solitude ont mis en route. Les formes en sont diverses, modestes, quotidiennes à portée d'écoute de chacune et de chacun.
C'est le besoin d'un peu d'attention, la recherche d'un sens pour sa vie, un soutien matériel, des demandes religieuses parfois bien ambiguës. Une faim, une soif, une quête qui a du mal à se dire. Ou le sentiment diffus d'être rejeté, oublié, abandonné, perdu. Ou encore une épreuve, une blessure, une maladie, un deuil, un échec.
C'est tout cela qu'il faut savoir accueillir et écouter sans condition, parfois d'un simple geste, d'un mot, d'un sourire, d'un regard, d'un silence.
Or souvent nous sommes avant tout préoccupés par ce que nous allons apporter aux autres.
C'est d'ailleurs la première réaction des disciples qui se demandent bien comment ils vont pouvoir nourrir la foule qui depuis trois jours se presse autour de Jésus.
Ils oublient que l'essentiel est d'accueillir l'autre avec ce que l'on a, avec ce que l'on est. Accueillir l'autre là où il est, comme il est et non comme on voudrait qu'il soit.
Et cela est particulièrement vrai dans une société profondément travaillée par les mutations économiques et les évolutions sociales, une société qui meurt parfois d'indifférence plutôt que de vivre de ses différences.
Une société peuplée de solitudes, où derrière des demandes matérielles se cachent souvent des demandes affectives, des quêtes de sens et d'identité, qui sont toutes des demandes d'être.
Mais souvent, submergés de bons sentiments et de louable générosité, nous sommes trop occupés à nourrir la bouche qui a faim «pour écouter la bouche qui parle, comme si les mots n'entraient pas dans le champ de notre sollicitude » Réf [04].
2. Jésus, ici, non seulement se laisse déranger pour accueillir l'autre tel qu'il est, mais encore il se laisse atteindre au plus profond par la souffrance que l'on porte vers lui. Le terme du texte grec original est très fort. Jésus est «pris aux entrailles » (8/2) par la faim, la maladie, la douleur.
Et cela nous livre le deuxième trait de la relation de Jésus à l'autre, c'est celui de la compassion, du souffrir avec.
Cette compassion, qu'expriment les paroles et l'attitude de Jésus, c'est la capacité de se voir dans l'autre, de se projeter dans ce que l'autre vit, de ne pas rester étranger à ce qu'éprouve le prochain, mais au contraire de s'y reconnaître. Il s'agit de considérer l'autre comme un autre soi-même, comme sa propre chair.
Cette capacité à s'identifier à autrui constituait déjà « un ressort éthique » puissant dans l'Ancien Testament. Le croyant était appelé à aimer l'orphelin, la veuve, l'étranger comme lui-même, car il savait par la mémoire de l'exode et de l'exil que lui-même avait été démuni, opprimé, étranger.
Dans compassion il y a passion, au deux sens de ce mot d'amour et de souffrance. La compassion c'est avoir la passion de l'autre jusqu'à souffrir avec lui. Et c'est pourquoi l'amour de Dieu a pris corps dans notre histoire. En Christ il s'est fait chair, humanité, finitude. Dans sa vie comme dans sa mort, Dieu se rend solidaire jusqu'au bout de l'humanité. Il souffre avec.
Tout ce qui blesse et défigure l'être humain atteint Dieu lui-même. Nulle souffrance, nulle humiliation qui ne devienne la sienne. Impossible de séparer l'indicible de la souffrance humaine de la croix du Christ. C'est en lien avec toute cette souffrance que se dit sa passion et ce qu'elle a d'unique.
3. Mais Jésus ne se borne pas à se laisser déranger et émouvoir, il dérange aussi lui-même. Il nourrit, il guérit, il libère. Il bouscule par sa parole et par ses actes le cours immuable de l'injustice et les fatalités du malheur.
Ses miracles disent son autorité sur ce qui asservit les humains, sur ce qui échappe à leur emprise et pourtant les détruit. Ce sont des actes de salut ici et maintenant, dans l'autre retrouvé, libéré, secouru, une protestation contre la souffrance humaine, un refus de plier devant les forces du mal.
Par la parole et la pratique de Jésus, des hommes et des femmes sont arrachés à un destin sur lequel ils n'avaient plus de prise, un destin de déficience physique, de misère économique, de marginalisation sociale, d'excommunication religieuse.
Par Jésus ils sont rendus tout à la fois à leur humanité de créature, à une vie communautaire sociale et religieuse, à une relation renouvelée avec Dieu.
Mais en même temps, Jésus ne se laisse jamais récupérer par les bénéficiaires de son action. Il ne se laisse pas enfermer dans leurs idées reçues et leurs attentes. Les foules, les disciples, les scribes semblent toujours pris à contre-pied par ses paroles et par ses gestes.
C'est comme s'il n'y avait jamais réellement coïncidence entre l'attente des hommes et les réponses de Jésus. Comme si la libération qu'il apporte ou promet n'était pas nécessairement celle qu'espéraient ses interlocuteurs.
Ainsi le Christ apparaît lui-même comme la figure de l'autre qui appelle à devenir autre. Figure étrangère à ce monde parce qu'il incarne un amour gratuit, un amour rejeté et bientôt crucifié hors des murs de la ville.
Les disciples eux-mêmes nous l'avons vu ne parviennent pas à comprendre la mission de Jésus et ce qu'il leur demande.
Et au moment où sur la montagne trois de leurs compagnons ont eu la vision d'un monde nouveau, ceux qui sont restés dans la plaine se montrent incapables de guérir l'enfant possédé.
Il y a là, pour eux, un échec douloureux. Une blessure que même après coup ils ne s'expliquent pas. Au point que le soir, quand Jésus fut «rentré à la maison », ses disciples l'interrogèrent : «Et nous, pourquoi n'avons-nous pu chasser cet esprit ? »
Et leur question est légitime. En effet, plus tôt dans l'Evangile, Jésus leur avait donné autorité pour chasser les démons (6/7). Alors, ils se croyaient sans doute désormais propriétaires d'un pouvoir magique leur permettant d'agir en l'absence du Christ.
Ils ont cru que la guérison, le salut, la libération étaient au bout de leurs performances et de leurs oeuvres humaines. Ils ont pensé pouvoir faire seuls, par leurs seules forces, ce que seul le Christ peut faire en eux et par eux.
Et leur échec nous redit, une fois encore, que ce qui est premier, c'est l'amour de Dieu qui toujours nous précède et nous donne à nous-mêmes. Telle est l'expérience première de la foi, recevoir son existence comme un don.
Notre être véritable n'est donc pas lié à nos performances, ni entamé pas les échecs qui nous blessent. Il ne se réalise pas dans notre faire, dans notre agir, fut-il le plus généreux, mais dans notre relation personnelle au Christ.
Du coup nous n'avons rien à prouver ni à Dieu, ni aux autres et nous n'avons rien à défendre, aucune prérogative, aucune image, aucun pouvoir.
Libéré du souci de soi le chrétien devient pleinement disponible, dé-préoccupé de lui-même il peut sans appréhension et sans peur s'ouvrir à l'autre.
L'autre démuni et menacé avec qui et pour qui il se dresse.
Car ce n'est pas vrai que «l'enfer c'est les autres ». L'enfer, c'est bien plutôt l'absence des autres et leur oubli. L'enfer c'est l'enfermement mortifère, le refus du prochain qui me révèle à moi-même.
Nul n'a plus fortement exprimé ce lien de la liberté et du service de l'autre que Luther, quand il écrit : «le chrétien ne vit pas en lui- même il vit en Christ et en son prochain.. Hors de là, il n'est pas chrétien.. Il vit en Christ par la foi, en son prochain par l'amour » Réf [05].
A la suite de Jésus nous ne pouvons donc pas séparer service de Dieu et service du prochain. L'un et l'autre sont semblables et solidaires. «Tu aimeras Dieu.... Tu aimeras ton prochain ». Les deux commandements sont ici unis en profondeur par le mystère du Fils de l'Homme qui aime, qui souffre et qui meurt avec nous.
Ainsi, rien ne peut me lier plus fortement aux autres que la foi qui naît dans la solitude devant Dieu. C'est le courage d'être seul qui donne au chrétien la passion du vivre ensemble.
Cette passion n'est pas guidée par une quelconque soif de puissance ou une quête pathétique de bonne conscience, elle est réponse à la grâce première de Dieu.
Et cette grâce de Dieu a notamment trois conséquences concrètes dans notre propre relation à l'autre.
* D'abord c'est elle qui nous garde du découragement quand nous avons le sentiment de ne rien faire pour notre prochain, qu'il soit proche ou lointain.
Ainsi, lors du miracle de la multiplication des pains, les disciples se sentent démunis devant les foules qui ont faim. Ils n'ont pas grand-chose à offrir : sept pains seulement.
C'est pourtant cela qui va permettre de nourrir tout le monde. Car l'essentiel qui est un don de Dieu, ne peut être programmé, ni prévu et il a lieu parfois quand on ne l'attend pas.
C'est au moment où les disciples font le constat de leur impuissance que s'opère l'essentiel. C'est au moment où on a l'impression d'être inutiles ou inefficaces, que l'autre perçoit ou reçoit ce qui le redresse et le fait vivre.
Il me renvoie ainsi quelque chose de ma propre finitude, de ma propre fragilité, en même temps qu'il me redit la promesse dont je vis moi-même.
L'autre retrouvé est ainsi un défi à tous nos orgueils, à nos solitudes et à nos suffisances. Car nous ne pouvons vivre sans les autres et nous mourrons de nos enfermements.
* C'est cette grâce première de Dieu qui nous donne aussi la force de ne pas renoncer quand la relation à l'autre se fait difficile, de ne pas abandonner quand surviennent les oppositions et les échecs. Car le rapport avec autrui comporte toujours le risque de malentendu, d'affrontement et de rejet.
Ici l'incompréhension des disciples sur ce que dit Jésus à propos de ses souffrances et sur leur propre impuissance. L'hostilité des pharisiens qui, après le miracle de la multiplication des pains, viennent vers Jésus «pour lui tendre un piège » (8/11).
L'étonnement, l'incrédulité, le conflit que provoque la pratique de Jésus, soulignent à quel point elle est en rupture par rapport aux normes, aux modèles qui régissent notre existence. Et le monde d'aujourd'hui n'est pas plus prêt que celui d'hier à recevoir l'Evangile.
Ainsi notre relation à l'autre nous ouvre constamment au Dieu Tout-Autre. Un Dieu étranger aux logiques de ce monde qui n'impose pas son royaume dans l'évidence et la puissance, mais qui révèle son amour dans la faiblesse de la croix. Il ne nous abandonne pas à nos propres forces mais il nous appelle à la force de la foi.
Telle est bien d'ailleurs la réponse de Jésus au père de l'enfant possédé qui crie vers lui son désespoir : «Tout est possible pour celui qui croit » (9/23).
* C'est cette grâce enfin qui nous ouvre le chemin persévérant de la prière. Ce chemin essentiel dont Jésus rappelle ici l'importance à ses disciples pour les garder du découragement.
En effet lorsque ceux-ci lui demandent pourquoi ils n'ont pu guérir l'enfant possédé, Jésus leur répond : «Ce genre d'esprit, rien ne peut le faire sortir que la prière ». (9/29).
La prière, moment privilégié où nous nous tenons seuls devant Dieu et en relation étroite avec les autres. Car contrairement à ce que pensent certains, la prière dont parle ici Jésus, n'est pas une intimité close, un dialogue privé avec Dieu, une évasion hors du monde où les autres n'auraient pas de place.
Elle n'est pas comme certains le craignent une fuite loin de l'histoire mais un acte qui nous y ramène et qui nous permet de confier à la puissance de l'amour de Dieu, celles et ceux que la vie écrase.
L'homme et la femme qui prient sont des êtres qui, comme Jésus, acceptent d'être «dérangés» par l'autre au point de devenir eux-mêmes dérangeants. Capables même «d'importuner Dieu » ose dire un texte biblique (Luc 18/1-8), « importuner Dieu » jusqu'à ce qu'il réponde.
Prier c'est appeler dans la nuit pour arracher l'impossible. «Si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous » (9/22). Crier et prier c'est parfois le même mot en hébreu. La prière est le cri poussé vers Dieu pour que l'homme vive, pour rendre cette terre habitable et faire de cette vie une vie digne d'être vécue.
Prier, c'est joindre les mains sans se croiser les bras pour fortifier et donner sens à nos engagements au service des autres.
Et sans doute avons-nous à réapprendre sans cesse une prière qui nous lie aux autres et au monde, une prière qui ose nommer les souffrances devant Dieu, une prière qui porte en elle une force de protestation et d'action contre le mal. Elle est la forme concrète de l'espérance.
Prière de Jérémie, prière de Job, prière du psalmiste reprise par Jésus sur la croix «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as- tu abandonné » (15/34), prière de confiance de celui qui par amour s'est livré à la mort : «Père, je remets mon esprit entre tes mains » (Luc 23/46).