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Prédication de Carême par le Pasteur Michel BERTRAND,
Président de l'Eglise réformée de France,
diffusée le 15 Février 1997 à 18 heure par "France Culture"


DEVANT DIEU


Des témoins confiants et libres


«Je crois, viens au secours de mon manque de foi ».

- un instant avec Mozart [01] -

Avoir choisi l'expression «Devant Dieu» pour ces prédications de Carême a de quoi surprendre. Elle étonne. Elle détonne même dans un paysage culturel dont Dieu paraît absent et où l'être humain s'instaure comme son propre fondement, sans autre vis-à-vis que lui même et les idoles qu'il se fabrique. Idole, idéologie, ces mots ont même racine et ils ont pris souvent dans l'histoire le même visage monstrueux.
Notamment au cours de ce siècle finissant qui fut celui de «l'humanité perdue » ; perdue à Auschwitz, à Hiroshima, au Goulag, au Rwanda et en tant d'autres lieux dont les noms sont inscrits dans nos mémoires douloureuses.

Mais ces termes, «Devant Dieu» résonnent aussi comme une provocation au milieu des croyances qui prolifèrent aujourd'hui. En effet, derrière l'athéisme de surface, nous voyons les dieux faire retour, parfois jusqu'au drame, sous les masques les plus contradictoires : poussée des intégrismes, dérives sectaires, occultisme et superstitions en tous genres.
Religiosités souvent fusionnelles où Dieu est partout, en nous, autour de nous, au-dessus de nous. Omniprésent, envahissant, il ne laisse que peu de place à l'individu pour se tenir debout, seul devant Lui, différent de Lui et des autres.

«Devant Dieu». La Réforme a fait retentir cette expression au XVlème siècle, comme une parole libératrice au coeur d'un univers religieux encombré d'intermédiaires entre Dieu et les hommes. Elle demeure aujourd'hui comme un appel à briser toutes les images de Dieu que nous nous fabriquons et par lesquelles nous cherchons à mettre la main sur lui.
Toutes ces croyances à la carte qui ne sont que le versant religieux de l'individualisme contemporain : Dieu «où je veux, comme je veux, quand je veux». Or le Dieu de la Bible est autre que nous-mêmes. Il ne se laisse pas enfermer dans nos langages, ni emprisonner dans nos systèmes. Mais Il parle. Il parle et sa Parole dresse celui ou celle qui y répond comme un vis-à-vis, comme un être libre et responsable devant Lui et devant les autres.

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Et c'est bien ce que nous allons découvrir dans les chapitres 8 et 9 de l'Evangile de Marc qui constituent la trame biblique de ces émissions.

Aujourd'hui je voudrais centrer mon propos sur le moment essentiel du tête-à-tête avec Dieu, ce face-à- face fondateur de la foi, rendu possible par le Christ.

Pour cela je partirai des versets 27 à 30 du chapitre 8 qui commencent pas ces mots : «Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe ».

Jésus et ses disciples se déplacent donc dans ces contrées proches des terres païennes, à l'écart de la juste foi, vers ces lieux de religiosité ambiguë, d'incrédulité et d'idolâtrie qui ressemblent tellement à notre monde.

Et c'est là, «en chemin », que Jésus interroge ses disciples : «Qui suis- je au dire des hommes ? » Et dans un premier temps les réponses ne manquent pas. Elles fusent de toutes parts : «Jean- Baptiste, Elie, un des prophètes ». Ils sont à l'aise les disciples pour donner des réponses préparées par d'autres.

Ils ressemblent à ceux qui aujourd'hui se précipitent vers les «prêt-à-porter» religieux qui fleurissent toujours en période d'incertitude. Ou à ceux qui se crispent sur les doctrines héritées du passé afin d'apaiser leur peur devant le présent et l'avenir.

Mais voilà, Jésus ne saurait se satisfaire d'une foi par procuration. Alors il interroge à nouveau : «Et vous qui dites- vous que je suis ? ». Il demande à chacun une démarche personnelle, un engagement dans ses mots, dans ses gestes et dans sa vie à lui. «Pierre prenant la parole répondit à Jésus : Tu es le Christ ». (8/29) Et nous pouvons penser que Pierre a formulé là une bien belle et juste réponse témoignant d'une foi solide, conforme à la théologie officielle.

Et pourtant Jésus va aussitôt «commander sévèrement » à ses disciples «de ne parler ainsi de lui à personne » (8/30). Il redoute que ce titre de Christ, qui désignait le Messie attendu, ne soit source de malentendus.

Le mot Christ ou Messie était au coeur d'une telle espérance qu'il pouvait susciter chez ceux qui l'entendaient les rêves les plus fous et les illusions les plus dangereuses. Il éveille notamment dans ce petit peuple occupé par une puissance étrangère des espoirs légitimes de libération, de justice et de paix.

Et Jésus ne veut pas qu'on le prenne pour ce Messie puissant et glorieux que tous appelaient de leurs prières et de leurs voeux. Son chemin à lui passe ailleurs. Il passe par l'abaissement d'un serviteur crucifié. Une folie aux yeux du monde !

Jésus pressent déjà chez Pierre le refus des souffrances qui l'attendent et qui attendent les disciples. Il discerne déjà leur incapacité à comprendre que se tenir devant Dieu c'est se tenir devant la croix.

- un instant avec Mozart [02] -


Ainsi l'un des fils conducteurs de ce passage de Marc, et d'ailleurs de l'ensemble de cet évangile, c'est l'incompréhension des disciples. Vivre sa vie devant Dieu n'est pas chose facile.

C'est dire que ce qui déroute les disciples pourrait bien, à notre tour, nous dérouter aussi et nous surprendre dans l'idée que nous nous faisons de la foi. Et cela au moins de quatre manières.

1. Et d'abord tout commence par une question de Jésus. «Et vous qui dites- vous que je suis ? » Une question adressée à ses disciples. Une question posée à chacun individuellement pour susciter une réponse.

Jésus ne leur livre pas une doctrine toute faite, un savoir dogmatique sur Dieu mais il les met en chemin. Il ne leur demande pas d'acquiescer à un catéchisme mais il réclame leur réponse personnelle. En les questionnant il les renvoie à leur propre parole, à leur propre responsabilité.

Ainsi se tenir devant Dieu c'est se tenir à l'écoute de sa Parole. Une Parole qui interpelle, qui donne à chacun la parole, qui ouvre un espace de liberté et de responsabilité, qui peut susciter des réponses diverses.
C'est une Parole bouleversante qui fait même une place aux questions de chacune et de chacun. Questions qui courent tout au long de ce passage.
Questions rentrées des disciples qui ne comprennent pas les souffrances du Christ mais qui n'osent pas interroger Jésus. Questions sur leur impuissance à guérir les souffrances de la terre. Questions devant le mal qui parfois nous submergent quand la vie est trop dure et le malheur trop grand.
Car la foi ne fait pas magiquement disparaître les interrogations fondamentales liées au sens de la vie humaine et au tragique de l'histoire. Mais elle les porte comme une épreuve, un défi et parfois un appel qui nous tournent vers Dieu.

Et beaucoup d'hommes et de femmes pourraient aujourd'hui rendre compte de leur démarche, de leur quête avec ces mots de l'astrophysicien Hubert Reeves quand il écrit: «on rencontre Dieu au niveau des interrogations et non plus au niveau des certitudes, on le trouve mêlé à nos angoisses et à nos questions sur le sens profond des choses » Réf [01].

Et ce questionnement, qui met en route les disciples et qui accompagne les croyants, s'il est parfois rude à porter, empêche aussi la foi de se refermer sur elle- même en un discours clos, absolu, univoque.

Cela est particulièrement important à l'heure où les religions et les Eglises ont tendance à se crisper sur leurs identités et prétendent parfois imposer à tous leurs réponses.

Ces interrogations fondamentales, présentes ici, comme souvent dans la Bible, au coeur du dialogue avec Dieu, devraient nous garder de toute suffisance, nous préserver des dérives sectaires et des risques d'intolérance qui reviennent en force.


2. Mais du coup cette foi, on l'aura compris, n'est pas statique. Elle n'a pas l'immobilité des certitudes dogmatiques. C'est un mouvement, une quête, un chemin.

Et ce chemin pourrait bien être la deuxième caractéristique étonnante de l'attitude du croyant devant Dieu, du croyant questionné et mis en route par sa Parole. Le mot chemin revient d'ailleurs plusieurs fois dans ce passage. C'est «en chemin » que Jésus interroge ses disciples, c'est «en chemin » qu'il est confronté à leurs incompréhensions.
Et d'ailleurs, dans l'évangile de Marc, Jésus est toujours en chemin, toujours en déplacement. Dans ce passage on le voit passer sans cesse d'un lieu à un autre. Au bord de la mer, sur la montagne, à la maison.
Du coup, toute réponse sur son identité est remise en jeu par un nouveau déplacement et par la rencontre de nouveaux interlocuteurs.

Christ apparaît ici comme toujours hors d'atteinte. Se tenir devant Dieu ce n'est jamais mettre la main sur lui.
La foi est un chemin pas une possession et c'est ce qui devrait, là encore, la protéger de tout fanatisme. Comme l'écrit l'exégète Daniel Marguerat «le lecteur de Marc apprend que s'installer dans le savoir est le contraire de l'évangile. Il faut sans cesse se risquer à commencer » Réf [02].

Il faut se risquer à suivre Jésus, à mettre nos pas dans les siens, et se laisser transformer par lui, renouveler par sa Parole. C'est-à-dire accepter d'être en décalage, en porte-à-faux avec les logiques de ce monde. Et c'est bien ce que les disciples auront du mal à comprendre et notamment quand Jésus leur parlera de sa Passion et de leurs souffrances : «Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui- même et prenne sa croix, et qu'il me suive ». (8/34)

Ainsi se tenir devant Dieu en suivant le Christ n'est pas un aménagement de nos vies, mais un changement de vie. Un chemin de repentance et de conversion.

L'Evangile n'est pas un petit surplus de spiritualité pour un monde en manque de sens, un message simplement rassurant qui viendrait satisfaire la curiosité religieuse de nos contemporains, c'est un appel à renouveler notre comportement quotidien, nos engagements dans l'histoire, nos relations avec les autres.

Se tenir devant Dieu, c'est suivre le Christ, c'est-à-dire renoncer à tout ce que nous fabriquons et qui nous fascine, tout ce que nous faisons et qui nous façonne, tout ce que nous possédons et qui nous possède. C'est abandonner ce à quoi nous tenons, pour nous abandonner à Celui qui nous tient.

Car sur ce chemin difficile, rempli, comme dans ce passage, d'interrogations, de cris et de silences, habité par l'énigme du mal, jalonné de moments de remise en questions, nous ne sommes pas seuls. Le Christ fait route avec nous.


3. Et nous touchons là un troisième étonnement, une troisième surprise. Se tenir devant Dieu n'est pas de l'ordre d'un savoir, d'une évidence, mais d'une rencontre personnelle avec Christ.

Une rencontre qui sauve, qui libère, qui pardonne, qui guérit. Comme ici Jésus rassemblant les foules, guérissant les malades, appelant ses disciples et les associant à sa mission. Alors même qu'ils ne comprennent pas très bien ce qui se passe et ce qu'il leur dit.

Une rencontre qui n'est pas le fait des oeuvres humaines et des exploits religieux, mais le résultat d'un acte d'amour dont Dieu a l'initiative. Si nous pouvons nous tenir devant Lui c'est parce que lui-même s'approche de nous tels que nous sommes.

Cette rencontre n'est pas forcément spectaculaire. Elle n'a pas lieu un jour, une fois pour toutes. Mais elle est chaque jour cet événement par lequel une femme, un homme, se sent et se sait accueilli, aimé gratuitement par Dieu, quels que soient ses performances ou ses défaillances spirituelles.

Dans cette position «Devant Dieu» nous recevons notre identité véritable. Nous sommes reconnus et «justifiés» comme nous disons nous protestants, c'est-à-dire mis à notre juste place, dans une juste relation avec Dieu et avec les hommes.
La foi est cette «confiance» disait Luther, cette confiance qui «nous arrache à nous mêmes et nous établit hors de nous, pour que nous ne prenions pas appui sur nos forces, sur notre conscience, nos sens, notre personne, nos oeuvres, mais que nous prenions appui sur ce qui est au- dehors de nous : la promesse et la vérité de Dieu qui ne peuvent tromper » Réf [03]. Une telle confiance n'est pas une disposition de l'esprit, une qualité morale ou un pouvoir humain, mais elle est l'oeuvre du Christ en nous, certitude imprenable qui leste et enracine nos existences, assurance de sa présence même lorsqu'il nous arrive de l'oublier, puissance sans laquelle nous ne pourrions ni croire, ni vivre, ni espérer.

Cette confiance s'exprime notamment lors des récits de guérison. Dans ce passage de Marc, on voit des gens s'approcher de Jésus, le supplier avec une certitude à la fois totale et chancelante comme par exemple le père de l'enfant possédé quand il crie: «je crois, viens au secours de mon manque de foi ». (9/24)

Enfermé dans son tourment et son malheur cet homme pressent confusément que sans cette démarche de compassion du Christ vers lui, sa propre foi demeurerait infirme. La foi est tout entière dans cette rencontre, dans cette confiance qui nous tourne vers Dieu malgré nos limites et nos faiblesses.


4. C'est enfin cette confiance qui permet de se tenir devant Dieu et de répondre personnellement à la question que Jésus pose ici à ses disciples : «Et vous qui dites- vous que je suis ? ».

La réponse personnelle de Pierre montre bien que Jésus ne parle pas ici à la cantonade, de manière générale, mais il s'adresse à chacun individuellement, reconnaissant chacun comme un être unique et précieux devant Dieu.
Ainsi, quatrième étonnement pour les disciples et pour nous, ce qui fonde notre foi, ce n'est pas d'abord, comme beaucoup le pensent, notre appartenance historique ou affective à une communauté religieuse, à une Eglise, à une institution, mais c'est notre relation personnelle au Christ sans intermédiaires.

Et au XVIe siècle les Réformateurs réaffirmeront que la foi réside en effet dans ce dialogue personnel et intime avec Dieu et ils fonderont théologiquement, spirituellement le rôle de l'individu.
Pour ce qui est de sa foi -et elle concerne tous les domaines de sa vie- le chrétien n'a de comptes à rendre qu'à Dieu.

Privilège inouï ! Aucun pouvoir, aucun magistère, aucun chef, aucune hiérarchie ne sauraient le contraindre, ni penser, ni répondre, ni décider à sa place.

Au XIXe siècle le pasteur Alexandre Vinet soulignera avec force cette dimension individuelle de la foi.
«L'Evangile s'adresse aux individus dit-il, ce n'est pas à un homme abstrait, neutralisé par les idées de tous, qu'il jette sa parole ; c'est à vous, c'est à moi, c'est à chacun (...). Chaque homme est pris à partie dans ce qu'il a de propre et d'exclusif ; aucun être collectif ne s'interpose entre lui et Dieu (...) ; c'est de lui- même et de lui seul qu'il est question, comme s'il était tout seul au monde, comme s'il était toute l'humanité » Réf [04]. C'est donc dans la rencontre personnelle avec Dieu, dans cette relation nourrie des Écritures bibliques et fortifiée par la prière, que réside la source de la liberté et de la responsabilité du croyant, la force de son engagement au coeur du monde, sa capacité de résistance à tous les pouvoirs.

C'est cette relation de confiance dont Dieu a l'initiative qui donne au croyant «le courage d'être seul » devant Lui. Ou comme le dit le théologien Paul Tillich «le courage de s'accepter soi- même comme accepté en dépit du fait que l'on est inacceptable » Réf [05].

- un instant avec Mozart [03] -


Ainsi cette première approche des chapitres 8 et 9 de l'évangile de Marc, nous montre qu'exister comme individu devant Dieu est une entreprise difficile sans cesse à recommencer. Et sans doute faut-il d'emblée lever quelques malentendus.

° Et d'abord se tenir devant Dieu n'est pas se replier dans un dialogue intime et privé avec Lui, mais c'est assumer devant Lui une solitude responsable qui rend disponible pour les autres, nous allons le découvrir au fil des émissions.
° Cette dimension individuelle de la foi n'a rien à voir non plus avec l'individualisme contemporain confortable et conformiste, qui ne vise qu'à un épanouissement immédiat sans renoncement. Elle implique au contraire un refus de tous les conditionnements collectifs, une critique des idoles et des puissances de ce monde.

° Enfin cette solitude n'est pas, comme certains le croient et le disent une forme de suffisance ou d'orgueil spirituel. Ce n'est pas la prétentieuse assurance de religieux bardés de certitudes, mais la confiance certaine donnée par Dieu à ceux qui le cherchent et qui le servent.


En effet, celui qui a été rencontré par Christ, reçoit la force et le courage de devenir témoin, c'est-à-dire de rendre compte à son tour de sa rencontre avec Dieu.
Non pas enseigner, démontrer, imposer, mais signifier par des mots et des gestes, même maladroits, ce que lui- même a reçu.

En réponse à la question de Jésus, en réponse à la Parole de Dieu, «chacun est appelé au risque de sa propre parole et de son propre témoignage et rien ni personne ne saurait nous en dispenser » Réf [6]. Chacun est appelé à trouver les mots pour confesser le Christ aujourd'hui, le dire dans son contexte particulier, dans son histoire, dans sa culture, dans son langage propre, mais en sachant en même temps que la vie devant Dieu a toujours quelque chose d'incommunicable, d'indicible.

Le Dieu devant lequel nous nous tenons dépasse toujours ce que nous pouvons en dire. Nos mots sont toujours inadéquats, inappropriés, infirmes, pour parler de la rencontre personnelle avec lui. L'incapacité et l'impuissance des disciples à témoigner fidèlement du Christ, malgré la belle confession de Pierre, est à cet égard significative.

Mais n'est-ce pas justement qui peut nous empêcher d'ériger nos discours de foi en absolu ? Et n'est-ce pas dans ce sens qu'il faut comprendre ce secret que Jésus impose ici à ses disciples «leur commandant de ne parler de lui à personne » ou de «ne raconter à personne ce qu'ils ont vu » ? Ce secret qui court de manière si insistante et mystérieuse dans l'évangile de Marc et qui a suscité tant d'hypothèses explicatives.

C'est sans doute, nous l'avons vu, parce que Jésus craint les malentendus et la suite va lui donner raison.
Mais n'est-ce pas aussi, fondamentalement, une manière de dire qu'aucun langage ne peut rendre compte de Dieu et de notre relation à Lui, que tous nos discours sur Lui ne sont que des approximations ? Dieu se dérobe toujours à nos mots, à nos pensées, à nos sentiments, à nos expériences, à nos institutions, à notre témoignage lui-même.

Et du coup ce secret appelle les témoins, appelle les chrétiens et les Eglises, à l'humilité et à la tolérance pour partager leurs convictions sans se croire en possession de toutes les réponses. Il les préserve de toute volonté d'imposer aux autres ce qu'ils croient, il les protège de toute tentation de prosélytisme agressif, d'hégémonie ou de domination sur la société.

Dietrich Bonhoeffer, pasteur allemand qui fût emprisonné et pendu par les nazis, affirmait lui aussi au coeur de la tourmente, que la vie devant Dieu prend la forme d'un secret. Notre temps disait-il en substance appelle des hommes et des femmes de prière, moins des parleurs publics de Dieu que des parleurs privés avec Dieu.

Les chrétiens vivent et témoignent sans inquiétude ni timidité d'une «certitude cachée ». Elle «ne se déploie pas en contrainte sur les autres, mais elle leur offre la présence pleinement humaine et disponible du croyant » Réf [07].

Ainsi les témoins peuvent conduire vers le Christ ou maladroitement le désigner. Ils peuvent ouvrir un chemin.
Ils peuvent poser des jalons.

Mais leur tâche s'arrête quand commence le tête-à-tête libre et responsable avec Dieu. Le témoin fait ce qu'il a à faire et ensuite il s'efface. Le reste, qui est l'essentiel, ne lui appartient pas. C'est l'oeuvre de Dieu lui-même.

Cela devrait le délivrer de toute obsession du résultat. Et nous délivrer de toute mauvaise conscience, de nos regrets et de nos tristesses quand nous constatons notre impuissance à faire partager l'Evangile à nos plus proches prochains. Qui sait si l'essentiel ne se produira pas au moment où nous ne l'attendions pas ? Au moment où, ayant fait ce que nous avions à faire, nous aurons le sentiment d'avoir été inutile ou inefficace ?


Finalement, nous ne savons jamais quand survient l'essentiel. Car la foi, demeure un don de Dieu. Mais il est déposé au creux de nos existences fragiles de témoins. Des témoins confiants et libres qui peuvent joindre leurs voix à celle du père et dire à Dieu : «je crois, viens au secours de mon manque de foi ».

- un instant avec Mozart [04] -



-Références des citations :

Réf [01] Hubert REEVES, in Bulletin du C.P.E.D.
Réf [02] Daniel MARGUERAT, La construction du lecteur par le texte (Marc et Matthieu). The synoptic gospels : source criticism and trie new literary criticism. FA. Camille Focart, Leuven, University Press, 1993, p. 262
Réf [03] Martin LUTHER, Commentaire de l'épître aux Galates. Oeuvres Tome XVI, Labor et Fides, Genève p.97.
Réf [04] Alexandre VINET, Essais de philosophie morale. Paris, 1837, p.153
Réf [05] Paul TILLICH, Le courage d'être. Casterman, Paris, 1967, pp.162-165
Réf [06] François VOUGA, Catéchèse et évangélisation in Le Point catéchétique, Sept.-Nov., 1984-1985 p.9
Réf [07] André DUMAS, Une théologie de la réalité, Dietrich Bonhoeffer. Labor et Fides, Genève, 1968, pp.216-217


- Les instants avec Mozart :

[01] Adagio du Concerto en La pour clarinette et orchestre, KV 622. Clarinette Jack Brymer. Orchestre Academy of St Martin in the Fields. Direction Sir Neville Marriner.
[02] Larghetto du Quintette en la majeur, pour clarinette et cordes KV 581
[03] Adagio en ut majeur pour cor anglais, violon, alto et violoncelle, KV 580 a
[04] Vêpres d'un confesseur, Laudate Dominum, K. 339. Kiri Te Kanawa, soprano. Choeur et orchestre symphonique de Londres. Direction : Sir Colin Davis

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