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L'ultime face-à-face

 

Toutes les demandes se sont révélées des bonnes nouvelles. La tendresse qui, dès le premier mot, « Père »  ,nous enveloppe et enveloppe toute la prière et toute la vie, l'humanité qui devient fraternité; ce nom qui nous sort de nous-mêmes; l'attente impatiente du Règne de Dieu; la volonté dans laquelle nous nous fondons; le pain, la force de chaque jour qui nous est donnée au moment même où nous la demandons; le pardon qui imprègne toute la vie, et la peur, pourtant, de se trahir.

Et nous voici à l'ultime demande: délivre-nous du mal!

En grec:

 

littéralement: « Mais arrache-nous loin du mal ».

Du mal plutôt que du Malin, comme traduisent certains. D'abord parce qu'il ne s'agit pas d'un nom propre mais d'un adjectif. Une traduction légitime pourrait être: « arrache-nous de ce qui est mauvais ». Ensuite, parce qu'il n'est sans doute ni juste ni judicieux d'externaliser le mal. Dire « le Malin », comme s'il y avait un tiers, une conscience ou une volonté derrière le mal, paraît plus fort et plus averti; le Malin semble plus menaçant et plus consistant que le mal, mais en même temps plus rassurant, parce que ce n’est pas nous !… Mais c’est une erreur dangereuse parce qu’elle nous trompe, laissant croire que le mal serait extérieur à nous.

Le mal n’est pas étranger, il est en nous, de nous. Il est nous : nous sommes cet assemblage de positif et de négatif mêlés. Le mal est dans la création, il en fait partie, constitutivement. La création est cet assemblage de positif et de négatif mêlés, prévu et voulu par Dieu, sans doute pour que soient possibles la vie, l’évolution, le changement, la liberté et finalement l’amour. C’est ce que disent aussi les religions orientales, avec leurs deux forces négative et positives à la fois opposées et indissociables.

C’est ce que dit également la Bible quand elle parle du Léviathan, ce monstre que Dieu crée pour l’utiliser ; ou qu’elle met en scène le Satan, c’est-à-dire le procureur, pour que quelqu’un accuse quand Dieu, lui, pardonne…

Il est donc plus lucide et plus courageux de ne pas considérer le mal comme un élément extérieur, une force autonome ayant une volonté propre, un « Malin » ou un diable, mais bien comme partie prenante de la réalité et de nous-mêmes, une partie nécessaire. Il se présente en tous cas comme inclus dans la façon dont le Créateur a pensé la création. Était-ce la meilleure façon ? Cela demeure la grande question, l’éternelle question, le grand et légitime reproche que nous pouvons présenter à Dieu, la vraie question. Peut-être le mal, en creusant le manque, est ce qui permet le plus grand amour. Peut-être. Mais n’est-ce pas trop cher ? Cette question-là demeurera jusqu’à la fin, et nous avons le droit d’espérer pouvoir, un jour, ailleurs, réclamer et recevoir une réponse. Peut-être qu’au tribunal ultime, c’est nous aussi qui pourrons poser cette question-là à Dieu.

Mais pour l’heure, l’univers tel qu’il nous apparaît a besoin du mal pour vivre, de même que l’humanité en a besoin pour désirer la Cité de Dieu, et progresser.

Quelque chose pourtant étonne : si le mal, dans toutes les formes et les forces qu’il revêt et que nous connaissons trop, est à la fois si effrayant et malgré tout nécessaire, s’il est l’ennemi peut-être plus fort que nous, il semble étrange qu’il n’apparaisse dans le Notre Père qu’à la dernière place, à la dernière demande, relégué comme s’il s’agissait d’un thème de second ordre. Et on s’étonne que quelque chose d’aussi effrayant termine toutes ces bonnes nouvelles

Au contraire ! Si le mal est le dernier mot d’une prière ouverte par « père » – il la boucle exactement : de Pater (père) à ponerou (mal) ce ne peut être un hasard. C’est parce que telle est la réalité : une tension permanente qui vibre entre Dieu et le mal, entre ces deux pôles qui sous-tendent l’existence. Cette tension fondatrice entre le mal et ce qui s’oppose au mal, le Notre Père n’a rien fait d’autre que de la décrire à travers le règne, la volonté, le pain, le pardon, la tentation. Une prière qui n’est rien d’autre, dans ses demandes successives, qu’un seul et même combat, un seul et même parcours contre le mal. Partant du Père vers le mal, opposant le Père au mal, elle ne fait que décrire le combat de Dieu, et le nôtre, contre le mal, l’ultime combat, l’ultime face-à-face.

Parce que le mal, c’est ce dont Dieu lui-même, Dieu le premier, souffre. Le prophète Jérémie le décrit même pleurant… Le mal, celui qui nous écrase, nous blesse ou nous fait horreur, celui qui défigure l’humanité et parfois nous-mêmes, c’est celui qui déchire Dieu lui-même. Dieu, partout, en tous lieux et en tous siècles, ne provoque jamais le mal mais le subit et le combat, comme une blessure sans cesse ravivée. À l’image du Christ supportant sur la croix toute la souffrance et toute la révolte du monde. Car sur la croix, le Christ ne souffre pas pour satisfaire Dieu et payer nos fautes à notre place, c’est Dieu lui-même qui souffre de toute la souffrance de l’humanité.

Du Mal

Mais pourquoi cette déchirure permanente de l’humanité, pourquoi cette déchirure permanente de Dieu lui-même ?

Sans doute ne peut-on le comprendre qu’en découvrant que le mal n’est pas d’une nature différente du bien, quelque chose d’étranger, mais qu’il est au contraire de même nature que le bien, qu’il est en fait une bifurcation du bien, un embranchement raté, un bien manqué, qui provient de la même source. Le mal n’a pas d’existence propre ni de noire volonté, le mal est simplement la multitude des tentatives ratées, encore plus nombreuses qu’il y a d’êtres humains, pour parvenir au bien. C’est d’ailleurs le sens originel du mot grec traduit par péché qui signifie littéralement « manquer la cible ».

Personne ne veut le mal pour le mal. On ne veut toujours – c’est la grandeur et le drame des humains – que le bien, mais il est hors de portée... Méchant, je cherche du moins mon plaisir dans ma méchanceté ; égoïste, je cherche quand même mon propre bien ou celui de mon groupe ; généreux, je cherche celui d’autrui ou de l’humanité. Mais même alors, dans le meilleur des cas, je ne parviens jamais totalement au but, et mes propres succès créent de nouvelles blessures. Dans le pire des cas, mes efforts, même les meilleurs, peuvent tourner au drame ou à la tragédie. Nous cherchons toujours le bien, mais trop souvent nous subissons ou nous produisons son contraire. Et lorsque je produis quand même du bien, il s’accompagne malgré moi d’une part de mal, qui revient et me rattrape par la petite porte, celle de l’erreur, de l’autosatisfaction ou de la jalousie... Vous avez certainement déjà expérimenté ce retour du mal au sein du meilleur.

Et c’est pour cela que le mal fait si mal, parce que c’est du bien tordu. Et c’est pour cela que nous avons besoin d’être délivrés du mal.

Délivre-nous du mal, parce qu’il est plus fort que nous.

Délivre-nous du mal parce que le mal est notre sol et notre environnement, parce qu’il est notre destinée, notre certitude, inéchappable si nous restons seuls. Parce que je le sais : je suis sûr d’être vaincu si je reste sans aide, détruit par lui, que ce soit en étant victime du mal des autres, que ce soit en glissant dans la dépression ou la folie, que ce soit par mon propre égoïsme et sa solitude, par l’égarement vers des décisions ou des moyens où je perdrais mon âme, ou la course pathétique après un bonheur qui se désagrège quand je crois le saisir. Disons-le tranquillement : sans aide je suis perdu, vaincu par le mal, broyé, miné ou instrumentalisé par lui. Je n’ai aucune chance de le vaincre. Aucune. Seul, je suis perdu.

« Qui, demande l’apôtre Paul, me délivrera de ce corps de mort ? » Et il ajoute simplement : « Loué soit Dieu, par Jésus-Christ ! »

Oui, Père, délivre-nous du mal ! Toi seul peux nous arracher au mal autour de nous et en nous, comme le figurera la croix de Jésus, vaincue par son tombeau vide. Dieu seul peut intervenir et nous arracher aux multiples engrenages, parfois insensibles mais plus forts que nous, qui nous broieraient à nous en faire perdre visage humain. Lui seul peut nous éclairer et nous conduire au milieu des périls concrets, immédiats, insupportables, la mort d’un proche, faire le malheur des siens, trahir son âme. Lui seul peut conduire le monde, sa création, au terme de son douloureux accouchement, jusqu’à ce règne que nous avons appelé dès notre deuxième demande. Lui seul peut me délivrer de moi-même et transformer tout le mal que je subis ou que je porte en moi, en une déconstruction de mon vieil ego, déjà annoncée avec « ta volonté et non la mienne ». A travers une alchimie que lui seul peut conduire, pour que le mal qui nous constitue ou nous agresse soit transformé en outil afin que le monde entier se délivre du mal.

Il n’y a pas d’autre possibilité, aucune. Sans aide nous sommes détruits par le mal.

Aux mains de Dieu, ce mal sera transformé en déconstruction de nos prétentions, et en forces de pardon pour devenir l’outil de Dieu et l’outil de sa Cité. Je ne serai plus alors un individu perdu, rempli de lui-même et de ses angoisses : je serai devenu le fil relié à Dieu, son écho sur la terre, une parcelle vivante de son Esprit, disponible pour devenir sa plume sur le grand livre du monde…

C’est pour cela que le mal vient à la fin, que la peur du mal vient à la fin. Nous ne pouvons l’aborder, l’affronter et le voir en face que parce que nous avons déjà dit « notre Père », demandé la Cité, accepté la volonté, reçu le pain et le pardon ; parce que nous sommes déjà enveloppés de tendresse et de confiance, et que c’est seulement armés de cette confiance que nous pourrons aborder la crainte du mal, sans y tomber. « Le mal, c’est ce qui interrompt la prière », écrit même Simone Weil. Elle ajoute : du mal, « Il faut en avoir peur, mais que la peur soit comme l’achèvement de la confiance ». C’est la confiance même qui donne la lucidité d’avoir peur et permet de mesurer l’ampleur du danger, et de l’affronter. De même, remarque Max-Alain Chevallier, l’ultime exhortation donnée par Jésus à ses disciples, avant son arrestation et sa mort, fut : « Veillez et priez, pour ne pas tomber en tentation ». Là aussi, la tentation et la peur du mal vient à la fin, après avoir reçu la foi et l’enseignement.

Le Notre Père a donc raison de finir sur cette peur. C’est cela la véritable humilité : savoir que je ne fais pas le poids. Nous sommes vulnérables, nous avons besoin de reconnaître le mal pour ce qu’il est : terrifiant, multiforme et plus fort que nous. Mais nous pouvons voir et savoir cela dans la confiance, dans la certitude que nous sommes accompagnés et conduits, dans le pain que Dieu nous a donné, qu’Il nous donne et nous donnera chaque fois au moment même où nous le demandons. Ce pain dont l’autre nom est l’Esprit, celui qui sera donné à la Pentecôte aux compagnons du Christ et qui nous assure que Dieu a déjà et d’avance vaincu le mal. Toutes les promesses du Notre Père seront tenues, parce que, un jour, toutes les promesses de Dieu seront tenues.

Alors le Notre Père se résume en un seul cri : « Père, délivre-nous du mal ! ». Tout est dit. Et Dieu répond : « Mon enfant, c’est déjà fait. Je suis avec toi ; mange, sinon le chemin serait trop dur pour toi. Je te donne, je vous donne ma force, maintenant. »

Amen

Au terme de cette méditation du Notre Père, nous avons tout reçu. Cette prière a résumé notre foi et notre vie :

« Père » : la tendresse du Créateur nous enveloppe ;

« Notre » : l’humanité devient fraternité ;

« Au ciel » : la distance et l’altérité creusent notre manque et notre faim ;

« Ton nom », pas le nôtre : nous sommes décentrés, sortis, libérés de nous-mêmes ;

« Ton règne » : notre avenir, la Cité fraternelle, notre espoir, s’avancent vers nous ;

« Ta volonté » : nous voici absorbés, emportés, englobés dans la volonté de Dieu, dont nous devenons l’outil ;

« Notre pain » : aussitôt nous le recevons, cette force de chaque jour que porte le Notre Père en lui-même ;

« Le pardon » : il imprègne toute la réalité et devient naturel, inéluctable, celui que nous recevons et celui que nous donnons ;

« La tentation » : promesse de courage et rappel que nous avons besoin de la tentation pour nous déconstruire et reconstruire ;

« Le mal » : l’humilité, la peur de trahir et la certitude que, sans notre Père, nous sommes perdus.

Tout cela dans une sorte de respiration, de va-et-vient entre soi et Dieu où on ne parle jamais si bien de Dieu que quand on parle de soi, et de soi que quand on parle de Dieu...

Enfin le Notre Père, comme toute prière juive ou chrétienne, se termine par le mot « amen », mais que la tradition fait précéder d’une parole supplémentaire :

« Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles. »

C’est une formule de louange. Elle ne figure pas dans le Nouveau Testament, du moins pas dans les anciens manuscrits. Elle n’est pas une demande, mais une affirmation, un peu comme si le règne, la puissance et la gloire de Dieu dépendaient de nous. Elle n’appartenait vraisemblablement pas à la prière d’origine, celle de Jésus de Nazareth. Mais les Églises aiment développer des formules de louange pour la liturgie et l’édification d’un peuple croyant…

Elle reprend en fait les trois premières demandes :

– le règne fait écho à la Cité de Dieu ;

la puissance fait écho à la volonté de Dieu, sur la terre comme au ciel ;

et la gloire fait écho au nom de Dieu et elle « est », quoi qu’il arrive et quoi que nous fassions, dès l’instant où Dieu lui-même « est ».

Cette formule qui n’ajoute pas de nouveau contenu peut se comprendre comme une ultime reconnaissance d’humilité : « c’est bien à toi que reviennent la vérité, la puissance et la gloire, pas à nous » ; ou comme une façon d’affirmer que le Règne demandé est déjà présent.

Elle suggère que Dieu pourrait avoir besoin de nos paroles de louange ou de glorification, mais ce n’est pas ainsi que se présente le Dieu du Nouveau Testament. Il se présente au contraire comme un Dieu « glorifié » lorsqu’Il est cloué sur une croix, c’est-à-dire quand Il se donne dans un amour sans condition, et non quand il attend nos célébrations… Là est sans doute la raison pour laquelle le Notre Père ne comporte aucune formule de louange ni de remerciement, si ce n’est, indirectement, le sobre « que ton nom soit sanctifié ».

Le risque est alors que cette formule finale altère la grande force et l’étonnante intensité du Notre Père, en particulier sa logique, avec cette fin abrupte sur « le mal ».

Car cette terminaison abrupte sur le mal a quelque chose de fort.

Nous avons souligné ce surprenant parcours du Père au mal, de la confiance à la crainte. S’il s’agissait là du véritable itinéraire de la foi ? Si cet itinéraire ne commençait pas forcément par la repentance et le désespoir de se savoir pécheur, mais par l’émerveillement de la rencontre, l’émerveillement de se découvrir enfant de Dieu, la confiance, et se poursuivait dans la découverte des promesses du Père et de sa volonté, pour soi et pour le monde, dans le dialogue et le va-et-vient intérieurs entre lui et nous – pour, progressivement, prendre conscience que cette merveille pourrait ne pas être, pourrait se perdre, que le mal est plus fort que moi et que je pourrais trahir et me trahir… ?

Alors l’humilité et le doute ne seraient pas un préalable et une condition à la foi, ils en découleraient. Je voudrais ici faire une sorte d’éloge de l’inquiétude. Contrairement à la plupart des appels à la conversion et au déroulement de nombreuses liturgies, l’inquiétude et le doute ne sont pas contraires à la foi. Ils n’en sont pas la préparation ou la porte d’entrée, ils en sont des éléments constitutifs, indissociables et permanents. La confiance ne remplace pas l’humilité, elle la crée. Elle est conscience de sa propre fragilité, qui, mesurant son besoin du Tout-Autre, mesure ce qu’elle perdrait en Le perdant. Elle est conscience que le chemin gardera ses obstacles et que cette confiance et ce dialogue avec Dieu, si précieux, pourraient ne pas être, pourraient se perdre. Par définition, la foi, ce pari de la confiance réciproque, garde une part d’incertitude.

L’humilité est donc une fille de la confiance. Et ce sont d’ailleurs l’humilité, l’inquiétude et le doute, ces fidèles et précieux garde-fous, qui de l’intérieur écartent de la foi ce double piège que sont l’illuminisme et, plus redoutable, l’intégrisme. Précieuse et indispensable humilité, indispensable à la foi, qui par contre-coup donne toute son intensité et sa nécessité à ce que vient de dire le Notre Père.

Car c’est précisément parce qu’on est totalement enveloppé dans cette confiance offerte par le Notre Père, qu’il devient possible d’affronter cette inquiétude sans en être terrassé. Parce que seule la confiance en Dieu et en ce que promet le Notre Père, peut permettre de regarder en face, sereinement, le mal. Voilà pourquoi beaucoup de croyants savent que le cheminement du Notre Père est aussi le leur, qui commence par la confiance mais n’ignore jamais, et parfois découvre, l’inquiétude et la peur de se perdre. Voilà pourquoi aussi le cheminement du Notre Père semble retracer l’histoire du salut : à l’origine, un don paternel de tendresse et de fraternité, auquel répond la foi : « ton nom » ; et la conversion qu’elle suscite : s’insérer dans la volonté de Dieu. Puis la vie dans cette nouvelle dimension : pain, pardon, et combat contre le mal…

C’est une promesse merveilleuse : nourris du Père, du pain, des frères, de la volonté, du nom et du pardon, je peux désormais affronter le mal, et savoir qu'il est déjà vaincu.

C'est aussi cela que signifie l'ultime mot, « amen », en grec:

Amen est un mot hébreu qui signifie ferme, fixe, solide, sûr. Dire amen, c'est dire « en vérité », « en confiance » ou « en solidité»; c'est dire « il en est bien ainsi, c'est vrai, c'est solide, et c'est déjà réalisé ».

C'est dire aussi « Tout ce qui vient d'être dit ou vécu, je l'accepte ».

C'est dire encore: « tout ce que je viens de demander,c'est Dieu lui-même qui le dit en moi, c'est notre prière commune, à Lui et à moi, c'est Lui qui comme moi le souhaite et l'attend, et c'est déjà en train de se réaliser, en moi et pour le monde ».

C'est une façon, enfin, de dire que toute réalité est incluse dans ce lien entre Dieu et l'humanÎté qui parcourt l'ensemble du Notre Père, et que la Bible appelle amour. Toute réalité: le « nous » qui commence le Notre Père ne signifie pas « chacun de nous », mais nous tous, collectivement: que l'humanité entière s'unisse pour reconnaître ton nom; que la Cité de Dieu soit non seulement justice, mais communion; que ta volonté devienne nôtre, à nous tous ensemble; que le pain soit celui de l'humanité entière, matériel et spirituel; que le pardon soit notre pardon collectif et qu'il devienne un mode de vie, notre atmosphère; que la tentation qui nous est épargnée soit aussi celle de nos chutes collectives...

On pourrait s'étonner que le mot amour ne figure nulle part dans le Notre Père, mais non: c'est qu'il le parcourt tout entier et le fait respirer du premier au dernier mot...

Voilà tout ce que contient ce beau mot de amen. On ne saurait mieux terminer le Notre Père :

« C’est cela, c’est bien cela, je le veux, et je le reçois ».

Amen !…

Envoi

Alors oui, pour répondre à notre question initiale, il est possible de parler à Dieu. Et Il nous entend.

Et tout est sans doute dit dans le Notre Père. Avec cohérence puisque toutes ses demandes s’enchaînent comme s’il s’agissait d’une seule phrase ou d’une seule pensée. On pourrait presque le traduire ainsi, comme une seule phrase :

Dieu différent, à la fois proche et ailleurs,

qui nous libère de nous-mêmes

et nous appelle à la promesse d’une autre réalité,

tu nous invites à devenir ton outil

grâce à la force que tu nous donnes chaque jour,

malgré nos manques, effacés comme nous effaçons ceux des autres,

et malgré les obstacles sur le chemin de cette nouvelle cité,

afin que finalement soit vaincu le mal.

Peut-être même que le Notre Père pourrait suffire, comme seule et vraie confession de foi, pour toutes les Églises, et pour tous les cultes.

Il est vrai que ni la Bible, ni le Christ n’y figurent, ni aucun nom, aucun lieu, aucun dogme, tels l’incarnation, la résurrection ou la trinité... Pourtant toute la foi y apparaît contenue, accessible, acceptable, nourrissante, pour tout croyant du monde et des temps.

Peut-être suffit-il que ce texte se trouve dans la Bible, et que ce soit le Christ qui l’ait enseigné. Là est sans doute le véritable rôle de la Bible et du Christ : non pas être des objets de culte ou de foi, mais simplement transmettre. Comme des médiateurs, des messagers de la Parole et de notre foi, à l’entremêlement de cette Parole et de cette foi.

Le Notre Père ne cite pas non plus l’Esprit. Sans doute parce que c’est l’Esprit de Dieu lui-même qui dit le Notre Père en nous. C’est Dieu qui s’adresse à Dieu, à travers nous. L’Esprit englobe et prononce lui-même, en nous, toute la prière.

Et puisqu’il est possible de parler à Dieu, Simone Weil suggère comment. Elle conseille de dire le Notre Père chaque jour, en prenant le temps de peser chaque mot, et si nous sommes distraits un instant, de recommencer jusqu’à l’avoir dit en en pesant chaque terme. Alors quelque chose, même d’infime, se sera forcément passé, Dieu nous aura visité, notre regard sera plus juste, notre âme se sera retrouvée. Je la cite :

« Cette prière contient toutes les demandes possibles ; on ne peut pas concevoir de prière qui n’y soit déjà enfermée. Elle est à la prière comme le Christ à l’humanité. Il est impossible de la prononcer une fois en portant à chaque mot la plénitude de l’attention, sans qu’un changement peut-être infinitésimal, mais réel s’opère dans l’âme. »1

1. Attente de Dieu, déjà cité, page 228.

Alors, si vous rencontrez un problème difficile, une inquiétude, une souffrance ou une décision à traverser, je voudrais simplement vous encourager à dire lentement le Notre Père, en en pesant chaque mot, comme le conseillait Simone Weil. Vous découvrirez que le Notre Père répond, qu’en y entrant avec cette difficulté, vous êtes soulagé(e) de son poids, que vous trouvez la force de l’assumer et la lucidité pour décider, que votre regard a changé et que la charge, déjà, a commencé de se dissoudre.

Simplement en disant, en pensant le Notre Père. Faites-le : faites-lui confiance.

Un dernier mot, avant de dire une dernière fois « Amen ».

En finissant de préparer ces méditations, je me suis demandé ce que personnellement, chaque matin, je disais en priant, avant de prononcer le Notre Père. Je dis quatre choses :

je remercie, parce que je ne peux pas faire autrement, pour tout ce qui m’a étonné la veille, pour tout ce qui a été donné ;

je demande, et c’est mon essentiel, que Dieu me fasse faire ce jour-là tout ce qui sera utile pour lui et pour ceux qu’il mettra sur ma route ;

je lui demande de m’aider à aimer ceux que j’aime ;

et je lui rappelle tous ceux que je connais et qui ont particulièrement besoin de lui en ce moment…

Et j’ai constaté que c’était le Notre Père :

je remercie, et c’est sanctifier son nom ;

je demande à être utile, et c’est mon pain, son règne et sa volonté ;

je demande à aider ceux que j’aime, et c’est le pardon et la tentation ;

je rappelle ceux qui ont particulièrement besoin, et c’est demander qu’Il nous délivre du mal…

Avant de nous quitter, un ultime cadeau à emporter : une parole de Wilfred Monod, théologien protestant du début du siècle dernier, comme une invitation à cette fabuleuse promesse que, lorsque nous prions ce que Dieu veut, quand notre volonté et celle de Dieu se rejoignent, alors cela se réalise et les montagnes se déplacent.

« Par la prière, nous collaborons avec le Dieu qui veut sauver le monde ; par la prière, nous exauçons les soupirs mystérieux de l’Esprit Saint.

Celui qui prie exauce Dieu… Exaucer Dieu, c’est permettre à Dieu de nous exaucer. Celui qui prie devient un excellent conducteur du Saint Esprit, il permet à Dieu d’agir… »2

Amen !

2. W. Monod, La catastrophe de Courrières et Aux croyants et aux athées.