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Le pain : demande centrale du Notre Père,
peut-être la plus belle, qui résume tout. Car demander notre pain,
–
c’est
recevoir et être enveloppé de la tendresse d’un père et de la fraternité d’une
humanité : « notre » ;
–
c’est
renoncer à nous-mêmes pour nous situer dans plus vaste que nous : « ton nom et
pas le mien » ;
–
c’est
attendre activement le règne d’amour et de fraternité, la Cité de Dieu ;
–
c’est
nous fondre dans la volonté de Dieu pour devenir la pointe de son pinceau sur
la terre…
Et tout cela, nous le recevons au moment même
où nous le demandons. Car en réalité ce n’est pas nous qui le disons : c’est
Dieu lui-même qui dit en nous : « mange, le chemin est trop long pour toi...
».
Après le pain, voici le pardon. Dans sa
respiration et son va-et-vient, la prière semble de nouveau se déplacer vers
Dieu, mais c’est encore au plus profond de nous-même qu’elle va venir
rencontrer notre élan vital.
« Pardonne-nous nos offenses, comme nous
aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »
En grec:

littéralement: « Et remets-nous nos dettes. Comme nous aussi nous
avons remis à nos débiteurs. »
Pardonne
Cette phrase du Notre Père n'est pas toujours
bien comprise. D'abord parce que le pardon est toujours difficile, autant à
recevoir qu'à donner. Ensuite à cause de ce lien troublant entre le pardon de
Dieu et le nôtre.
Deux surprises déjà: il s'agit d'une remise
de dettes, non de pardon des péchés. Nous ne sommes donc pas dans le domaine de
la morale ou de la religion.
Et puis, le pardon que nous donnons semble
dans cette phrase précéder, et peut-être même conditionner, celui que nous
recevons...
Pourtant cette phrase va, à son tour, être
une bonne nouvelle.
Elle est parfois comprise comme un
marchandage :« Si j'ai su pardonner à ceux qui m'ont
fait du mal, alors toi aussi, tu me pardonneras tout ce que j'ai à me reprocher... »
Mais non, il ne s'agit pas de cette logique là, d'une logique comptable dans
laquelle, d'ailleurs, nous serions toujours perdants. Cette phrase ne demande ni
de se culpabiliser ni de s'angoisser, parce qu'il ne s'agit pas de fautes ni de
morale; il s'agit de notre être et de nos souffrances.
Nous nous savons
loin du compte, tous en défaut.
Loin de ce que nous voudrions être, loin de
ce que nous devrions être, pleins de dettes, de remords, de petites et parfois
de grandes trahisons envers autrui, envers ceux que nous aimons le plus et
envers nous-mêmes. Et nous en souffrons. Et cela nous abîme de l’intérieur. Et
nous savons qu’il en est de même des autres.
Nous sommes tous pleins de dettes et de
mauvaise conscience, mais par ailleurs nous savons aussi tout ce que nous-mêmes
avons souffert : toutes les frustrations qui ont été les nôtres, les échecs,
les petites et grandes humiliations, les déceptions, les deuils, la grisaille
des jours, l’âge, la peur, la souffrance du corps, la solitude même au milieu
des proches – chaque fois que nous avons eu mal, que
le monde ou que la vie nous a fait mal.
La vie nous doit, et il nous semble que le
monde a encore plus de dettes envers nous que nous envers lui. Nous avons
souvent ce sentiment que ce sont la souffrance et la frustration qui dominent
la vie plus que le bonheur. Même les « méchants », ceux qui s’octroient tous
les moyens pour être heureux, ne semblent pas l’être vraiment.
Les voilà, nos dettes. Non seulement tous nos
manques et toutes nos fautes, mais aussi, parce qu’elles y sont toujours
entremêlées, toutes nos frustrations, tout ce qui nous a manqué : pas seulement
le mal commis, mais aussi le mal subi. Et encore au-delà, peut-être que nos
dettes sont également constituées par tout le bien que nous avons fait et pour
lequel nous attendions confusément un peu de reconnaissance. Nos dettes, ici,
ce sont aussi nos créances, ce qui nous a manqué.
En quelque sorte, nos dettes, c’est tout
notre passé en tant qu’il réunit tout ce qui nous a manqué, et de là
conditionne notre futur :
–
que ce
soit par notre faute ou notre responsabilité ;
–
que ce
soit par la faute des autres, ce que nous avons subi sans en recevoir
réparation ;
– ou que ce soit le bien que nous avons donné
sans en recevoir un retour.
C’est cela nos dettes dans cette phrase du Notre
Père : les traites que le passé détient sur notre présent, sur notre moral,
sur notre avenir. Et c’est cela, remords, souffrances, déceptions, que nous
sommes invités à abandonner, pour être à nouveau neufs.
Allons plus loin : nos dettes sont ce qui
nous constitue fondamentalement. Nous sommes profondément manque,
attente, désir, mais c’est justement tout ce qui nous manque, nos défaillances,
nos souffrances et nos aspirations qui nous fait humains ; c’est tout cela qui
nourrit et constitue notre élan vital. Cet écartèlement permanent entre ce que
nous vivons et ce que nous aurions voulu vivre est le propre de l’être humain
et c’est ce qui fait de nous des sujets constamment en besoin d’amour. La
psychologie croit l’avoir découvert depuis un siècle, mais la religion le sait
depuis des millénaires. Nos dettes, au-delà de la liste de ses manques que
chacun peut plus ou moins énumérer, c’est ce manque ou cet appel fondamental,
originel, multiforme qui nous constitue – et c’est cela que nous sommes
invités, dans cette demande de pardon, à offrir.
Alors, tout le reste s’éclaire et se déroule
naturellement.
D’abord le pardon. Si nos dettes sont ce qui
nous constitue, alors le pardon ne peut qu’être donné, sinon la vie humaine
serait impossible. À moins d’effacer le monde et de le repenser autrement. Mais
Dieu semble avoir écarté cette option depuis qu’Il a promis à Noé de ne jamais
recommencer le déluge…
Le pardon devient naturel, évident,
nécessaire pour moi comme pour autrui, par moi comme par autrui. Je suis
pardonné et je pardonne, forcément. L’un n’est même pas la condition de
l’autre, c’est comme une logique évidente, qui imprègne et englobe toute la
réalité et toute la vie. Je pardonne parce qu’il est tout simplement impossible
de faire autrement, parce que la vie ne serait tout simplement pas possible
autrement. Je pardonne parce que je connais la souffrance, le manque, les miens
et donc ceux des autres. Je suis pardonné par Dieu parce que Dieu, le créateur,
connaît cela encore mieux que moi : Il nous a voulus ainsi, en besoin et en
manque d’amour pour que nous puissions aimer. Et Il nous pardonne avant même
que nous en discernions la nécessité.
Mais si je ne pardonne pas, je me ferme
moi-même au pardon, je me mets moi-même dans l’impossibilité de le recevoir.
Jadis, dans une communauté de moines en plein
désert, un frère a commis une faute et doit être jugé. Pour être sûrs d’être
les plus justes possible, les frères vont chercher celui qui est le plus à même
d’être impartial, un abbé considéré comme un grand saint, particulièrement
proche de Dieu. Dans un premier temps, cet abbé refuse. Mais le responsable de
la communauté insiste et envoie des serviteurs dire au sage : « Viens, s’il
te plaît, tout le monde t’attend. » Alors le Père se lève, va chercher une
corbeille percée, la remplit de sable et l’emporte sur son dos. « Mais
pourquoi fais-tu cela ? » demandent ceux qui sont venus le chercher. «
Vous voyez, mes péchés coulent à flots derrière moi, et je ne les vois pas ; or
je
viens aujourd’hui pour juger les fautes d’autrui.. ».
Ayant entendu cette parole, les anciens ne
purent évidemment que pardonner au frère fautif...1
Si nous ne pardonnons pas, nous nous fermons
nous-mêmes au pardon….
D’où cette étrange antériorité qui surprend
et choque souvent dans le Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » ou « remets-nous
nos dettes, comme nous avons déjà remis celles des autres...». En fait,
nous demandons simplement à Dieu de nous pardonner avec le même naturel que
nous-mêmes avons déjà, et depuis toujours, pardonné à autrui. Parce que le
pardon est la matière même de la vie.
Il est vrai que parfois il paraît trop
difficile de pardonner ou nous sentons que notre pardon ne pourra être réel
tant que l’autre n’aura pas lui-même pris conscience et senti le besoin d’un
pardon. Pourtant, contrairement à ce qu’on croit ressentir et vivre, le pardon
est en réalité antérieur, préalable, anticipé sur la faute elle-même. Même si
le pardon n’excuse pas la faute, ni ne la nie. Même si, bien sûr, la justice
humaine doit passer. Le pardon est pourtant déjà là, avant que la faute soit
commise, y compris pour un terroriste ou un violeur. Vous ne le savez peut-être
pas encore, mais vous avez déjà pardonné à ceux auxquels vous en voulez...
1. Apophtegme (récit) des Pères du désert, glané dans l’hebdomadaire Réforme
sous la plume d’Antoine Nouïs.
Le pardon est comme une évidence qui englobe
et imprègne ; qui est appelé à englober et à imprégner toute la réalité, toute
la vie humaine et la vie de l’humanité. Une évidence du pardon, qui s’appelle
la grâce. Et pour laquelle Jésus, le Christ, acceptera de mourir.
Mais qu’en est-il quand on ne peut pardonner ou qu’on ne peut se sentir pardonné, parce que la blessure
est irrémédiable ? À ce point infiniment délicat, il est peut-être nécessaire
de distinguer trois niveaux. D’abord, cette invitation, à la fois individuelle
et universelle, nécessaire, à donner et à recevoir le pardon.
Elle n’écarte pas, à un deuxième niveau, le
besoin de prendre conscience du mal commis. Pour que le pardon puisse être
reçu, pour qu’il puisse devenir réel, c’est-àdire une
relation entre pardonné et pardonnant, il est nécessaire que le ou les
pardonnés prennent conscience de leurs fautes, souvent réciproques, et de toute
l’ampleur de leurs fautes. Sinon le pardon ne libérera que celui qui le donne,
et non celui qui a besoin d’être pardonné. Le pardon n’est pas un oubli, ni une
négation du mal. Comme la tradition juive le rappelle, il a besoin de la
conscience du mal commis.
Et c’est pourquoi, enfin, à un troisième
niveau, le pardon ne dispense pas de la sanction sociale. Le mal, même
pardonné, reste un mal, qui a besoin d’être socialement désigné, et si possible
réparé. Le pardon donné par une victime ne dispense pas la faute ou le crime
d’être pénalement sanctionnés.
Mais je reviens à la détresse, peut-être la
vôtre, de celui ou de celle qui ne peut pardonner, ou qui ne peut se sentir
pardonné, parce que la blessure est irrémédiable.
Personne ne peut lui en faire reproche.
Pourtant s’il reçoit un jour la grâce d’entrevoir le pardon, il commencera sa
propre délivrance et se libérera lui-même.
Faudrait-il donc toujours pardonner sans
condition ? Oui, si tu le peux. Le pardon est naturel comme une évidence : pour
Dieu vis-à-vis de nous, qui sans jamais désespérer de nous, continue de nous
conduire. Et pour nous vis-à-vis d’autrui, si nous voulons bien ouvrir les yeux
et réfléchir à ce que nous sommes. Pardonne à ton frère
jusqu’à soixante-dix fois sept fois, répond Jésus à la question inquiète d’un
de ses compagnons…
Mais alors, ultime question, pourquoi la foi
? Pourquoi même cette demande du pardon, s’il est acquis d’avance ? Justement
parce que cette demande nous fait prendre conscience du pardon dont nous avons
besoin, de notre besoin de pardonner et de notre pouvoir de pardonner. C’est unpeu comme le pain spirituel du Notre Père qui se
reçoit dans l’instant où il est demandé. Il en est de même pour le pardon : il
est assuré avant même d’être demandé, mais pour le vivre, il nous faut tout
donner, tout lâcher, comme ce marchand qui, ayant trouvé une perle extra-ordinaire, renonce à tous ses biens pour
l’acquérir... Tout donner, c’est-à-dire renoncer à toutes nos dettes : à ce que
la vie nous doit, à ce que nos adversaires ou nos obligés nous doi-vent, et à nos propres remords pour ce que nous devons.
Tout donner, tout renoncer, redevenir
vierges. C’est d’ailleurs ce que nous avons déjà fait deux phrases plus tôt en disant
« que ta volonté soit faite » : je renonce à moi, à mon passé, à mes
traites et à mes revanches sur l’avenir, pour m’offrir à ta volonté, à ton
amour, et devenir le simple outil, la simple plume de ton pinceau sur le grand
livre de la création.
C'est ainsi, et uniquement ainsi, que nous
serons pardonnés et pardonnerons tout le mal qui s'enchevêtre. Et le mal qui
est en moi, et renaît sans cesse de ma béance fondatrice, cessera de porter ses
tristes fruits à l'intérieur de moi comme au dehors.
Tout donner, revanches el souffrances, parce
que Dieu nous appelle, vierges, pour sa page blanche.
Tentations
La respiration et le va-et-vient permanent du
Notre Père entre l'intérieur et l'extérieur, entre Dieu et nous, se poursuivent
avec la demande suivante.
« Ne nous soumets pas à la tentation », en grec:
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littéralement: « Et ne nous conduit pas vers l'obstacle » ou le
trébuchement.
Enfin, une phrase excitante ! Enfin un
sujet qui permet de parler d'argent, de sexe, de gâteaux à la crème et d'ambition.. Mais non, pas directement. Une fois de plus cette phrase
du Notre Père dit autre chose que ce qu'on y entend d'habitude. Car une fois de
plus, il ne s'agit pas de morale.
Le Notre Père dit littéralement: « Ne nous conduis
pas vers l"obstacle». L'obstacle, pas la tentation: il ne s'agit pas d'un
petit diable qui viendrait nous tenter, comme Ève et Adam au jardin d'Eden, en
faisant appel à nos plus bas instincts pour nous voir craquer devant une pomme,
une voiture, une nouvelle robe, un dessous de table ou un amour de rencontre.
Il s’agit de Dieu qui de façon délibérée ferait passer notre chemin par un obstacle
que nous ne pourrions surmonter et qui nous ferait tomber.
Pourquoi forcément tomber ? Parce que nous
tomberions. C’est sans doute la première leçon de cette phrase : la certitude
que nous sommes tous fragiles, la certitude et l’utile rappel, que nous serions
à coup sûr vaincus par une vraie tentation. Quelle qu’elle soit, subtile ou
grossière, si elle s’en donne les moyens elle aura raison de nous. Nous
céderons parce que nous ne sommes pas assez solides ni assez consistants et
que, quelle que soit notre force, pris par notre point faible, nous nous
défaisons. Sans appel. Et il vaut mieux en être conscients.
C’est ce qu’exprime Simone Weil quand elle
suggère que la seule véritable épreuve pour l’être humain, c’est d’être laissé
seul face au mal. Alors l’individu est détruit, soit directement brisé, soit
happé par le mal pour en être gangrené, au point d’en devenir le complice.
Céder à la tentation. C’est-à-dire se trahir.
Trahir ce qu’on est, ce qu’on veut, ce qu’on sait devoir et mériter d’être, ce
qu’on a été jusqu’alors à nos propres yeux comme aux yeux des autres, trahir ce
que les autres attendent de nous. C’est cela le trébuchement, l’obstacle. Il
peut venir de la façon la plus grossière, la plus directe, et là nous pourrions
parler de sexe ou d’argent, comme il peut venir de la façon la plus subtile et
la plus insidieuse. Par exemple lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre ce qui peut
être un compromis, une sagesse, ou ce qui peut être une compromission, une
trahison.
Que ce soit au travail : Ce qu’on me
demande est contraire à mes principes. Mais c’est peut-être utile à mon
entreprise, et il faut bien que je garde mon emploi, ma famille compte sur moi...
Ou que ce soit en couple : j’aurais
peut-être dû accepter ceci ou ne pas cacher cela ; mais on ne peut pas toujours
donner, ni toujours risquer des conflits...
Ou que ce soit en matière de convictions : bien
sûr, avec cette idée-là les extrémistes font des adeptes, mais moi, le soir,
avec ces jeunes, j’ai peur...
Là sont sans doute les vraies tentations :
dans cette hésitation, cette infime bascule entre le compromis et la
compromission, lorsque le glissement est presque insensible.
Dans tous ces cas-là, dans toutes ces
tentations-là, les grossières comme les subtiles, le plus salutaire est sans doute
d’avoir peur. Craindre de se trahir. Il peut être bon d’avoir peur pour rester
attentif. Peur de la tentation, sans honte mais avec une calme lucidité, parce
qu’on sait qu’on est moins fort qu’elle. C’est dans la prière et nulle part
ailleurs, dans l’interrogation de Dieu par la prière, que je vois plus clair,
que je me découvre porté, et que je peux éviter de me trahir. « Ne nous
soumets pas à la tentation » : elle est trop forte pour moi. Je m’y
perdrais...
Et même lorsque de tout notre être nous voulons
agir le plus juste possible, l’obstacle ou la tentation est toujours là, encore
plus subtil, aussi dangereux. C’est précisément ce qui advient à Jésus,
lorsqu’il se retire au désert et que le diable vient le tenter. Que lui propose
le diable ? D’être le Fils de Dieu... Si tu es Fils de Dieu, prouve-le, utilise
tes pouvoirs pour bien faire, donne à manger aux pauvres, en transformant ces
pierres en pains ; dirige les peuples vers la paix en prenant le pouvoir
politique dans tous ces royaumes qui m’appartiennent ; fais la démonstration de
ta gloire et de ta puissance en te jetant du haut du Temple pour que tous aient
la foi... Autrement dit, donne-toi les moyens d’être toi-même et de réaliser le
bien !
Vertigineuse tentation : vouloir tellement
être soi-même ou faire le bien, qu’on en arrive à s’accorder des facilités ou à
s’autoriser des moyens, à vouloir forcer les choses pour un bien, et donc à
n’être plus soi-même. Tentation diabolique et désespérante qui fait échouer le
meilleur, parce qu’on mélange la fin et les moyens…
Pire : finir par avoir confiance en soi-même,
au point de ne plus laisser de place au doute, à l’autre, à Dieu. Se croire
juste, ou fort, ou arrivé, ou utile, ou suffisant. Là est l’ultime tentation,
celle qui arrive quand toutes les autres semblent surmontées, celle qui arrive
parce que toutes les autres semblent surmontées. Ultime tentation, ultime
illusion, qui n’est pas si rare : croire avoir surmonté les tentations...
C’est une autre figure de ce que l’Évangile
appelle le péché contre l’Esprit : se passer de Dieu. Et c’est cette tentation
que Jésus, quand elle lui est présentée, balaye d’un rappel : « Tu ne te
prosterneras que devant Dieu seul. » Ni devant une idole, ni devant une
tentation, ni devant toi-même. À nouveau, c’est dans la prière, et nulle part
ailleurs, que je vois plus clair et peux m’épargner de trahir.
Dans un monastère, le moine-cordonnier,
furieux, vient de jeter son outil, et se jette à genoux. « Mon Dieu, je n’en
peux plus. Les autres moines passent leur vie à
lire, à méditer, certains écrivent des livres ou réalisent
des enluminures. Et moi, quelle est ma vie ? J’ai pour tout horizon un atelier
poussiéreux et sombre, je respire à longueur de journées le délicat parfum du
cuir moisi, tout mon art consiste à réparer de vieilles sandales… Tandis que
mes frères s’adonnent à de nobles tâches, qui leur attirent estime et
félicitations, voilà à quoi j’use ma vie ! Je sais bien que tous les humains
doivent porter leur croix, je l’accepte, seulement voilà, la mienne ne me
convient pas ! Permets-moi d’en choisir une autre… »
« Rien de plus facile, lui répond Dieu. Je vais te faire faire un aller-et-retour au ciel, dans le lieu où sont entreposées
toutes les croix. Tu pourras toutes les essayer et choisir celle qui te
conviendra le mieux. » Aussitôt là-haut, le moine, émerveillé par la beauté
et la diversité de toutes les croix, commence à les essayer. Mais à peine en
a-t-il pris une qu’il la rejette avec effroi. Tour à tour, il se sent lacéré, brûlé,
noyé, affamé, soumis au déshonneur, à l’exil, en butte à la plus noire
calomnie, enfin enfermé dans les ténèbres d’une démence profonde… Après de
nombreux essais, il déniche toutefois une croix qui, oui, lui convient. Il
l’endosse : cela va, il se sent à l’aise… cette croix sent bien un peu le cuir
moisi, mais enfin… « Cette fois ça y est, s’écrie-t-il tout joyeux, j’ai
enfin trouvé la croix qui me convient ! » Il lève alors les yeux et voit
tout le paradis rire à gorge déployée : il vient d’endosser la croix qu’il
avait déposée en entrant…
Tentation de croire qu’une autre vie serait
plus belle que celle à laquelle Dieu nous appelle…
Justement il nous reste une question
troublante : le Notre Père dit bien « ne nous conduis pas vers
l’obstacle »… Pourquoi Dieu nous conduirait-Il vers l’obstacle, pourquoi
voudrait-Il nous tenter ou nous faire tomber ? L’idée que Dieu puisse tenter
des humains, juste pour voir, pour examiner s’ils resteront fidèles, un peu
comme avec le personnage de Job, cette idée ne peut être qu’absurde et
choquante. Mais, alors, pourquoi ne pas demander à Dieu de nous protéger
intégralement de toute tentation ? Pourquoi cette idée que Dieu pourrait nous
conduire vers l’obstacle ? “Ne nous jette pas dans l’épreuve” traduit
Simone Weil.
Sans doute parce que Dieu sait que nous avons
besoin de ces épreuves. Non pour nous tester ni pour jouer, mais pour nous
éprouver comme on trempe un métal, nous forger, nous façonner en vue de ce
qu’Il attend de nous. Il sait que nous avons besoin de déconstruire notre moi
pour y renoncer, ou plutôt pour faire place à un autre moi, celui qu’Il nous
destine, celui auquel Il nous appelle, celui dont lui-même et sa Cité ont
besoin. Il sait que les épreuves peuvent aider à déconstruire ce vieux moi, ce
vieil ego, le «vieil homme» dont parlait l’apôtre Paul, et à forger le
nouveau. De même que le monde grandit à travers ses déchirures, c’est à travers
nos expériences, nos échecs, nos errements et nos douleurs que nous
grandissons, que nous nous humanisons jusqu’à devenir capables de
compréhension, de compassion, d’amour et d’action envers autrui, lui aussi
déchiré. Dieu « châtie ceux qu’il aime », comme l’exprimait déjà
l’auteur de la lettre aux Hébreux…
Si bien que ce que nous demandons à Dieu,
dans cette phrase du Notre Père, c’est de nous conduire non pas sur un
chemin où il n’y aura plus d’obstacles, mais sur un chemin où il y en aura qui
nous feront grandir pour sa Cité, mais où il nous épargnera ceux qui nous
feraient trahir.
Ainsi, en lui demandant « ne nous soumets
pas à la tentation », nous lui demandons à la fois :
–
de nous
faire accepter, voire même aimer les tentations surmontables ;
– de nous épargner celles qui
nous briseraient ;
–
de nous
donner la force de traverser celles qui sont nécessaires ;
– et de toujours nous conserver la peur de
trahir.
Si nous allions encore plus loin, nous
pourrions même renverser la proposition. La phrase du Notre Père « ne
nous soumets pas à la tentation » se comprendrait alors : « soumets-nous
à la tentation du bien »… Tente-nous par le bien, séduis-nous,
persuade-nous par le bien ; par ta volonté, par ton amour, par ton projet pour
l’humanité et pour moi, gagne-moi à ta cause pour que je m’y offre et m’y
donne…
Dans cette optique, où Dieu n’impose jamais,
pas plus qu’il ne punit ni ne bouleverse les lois naturelles données à la
création, Dieu ne dirige pas l’univers ni les humains, mais Il les invite sans
cesse à s’orienter vers le bien, à le suivre sur le chemin de l’amour et à se
fondre dans sa volonté pour le monde. Et son action n’est que persuasion,
séduction, jamais contrainte.
Ce que nous pouvons désirer de mieux est
alors qu’Il nous fasse accepter les épreuves indispensables, qui nous
permettent de grandir ; qu’Il nous épargne celles qui nous détruiraient ou nous
feraient trahir ; mais encore qu’Il ne cesse de nous tenter par le bien, le
juste et le beau, par l’amour qu’il offre toujours.