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Le boulanger de nos vies

« Que ta volonté soit faite ! » Avec cette demande, le regard passe à nouveau de l’humain vers le divin, dans ce va-et-vient permanent qui anime toute la prière.

Commençons avec un petit détour par l’Évangile de Matthieu, pour voir Jésus lui-même se débattre avec la volonté de Dieu. C’est la nuit. Jésus a compris qu’il allait être arrêté et condamné. Et il prie. C’est la prière à Gethsémané, sur le mont des Oliviers, en face de Jérusalem. Jésus a peur.

Le Mont des Oliviers

Jésus arrive avec ses disciples à un endroit appelé Gethsémané et il leur dit : « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » Puis il emmène avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée. Il commence à ressentir de la tristesse et de l’angoisse. Il leur dit alors : « Mon cœur est plein d’une tristesse mortelle ; restez ici et veillez avec moi. » Il va un peu plus loin, se jette le visage contre terre et prie ainsi : « Mon Père, si c’est possible, éloigne de moi cette coupe de douleur. Toutefois, non pas comme je veux, mais ce que tu veux. » Il revient ensuite vers les trois disciples et les trouve endormis. Il dit à Pierre : « Ainsi vous n’avez pas été capables de veiller avec moi, même une heure ? Restez éveillés et priez, pour ne pas tomber en tentation. L’être humain est plein de bonne volonté, mais il est faible. » Il s’éloigne une deuxième fois et prie ainsi : « Mon Père, si cette coupe ne peut pas être enlevée sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » Il revient encore auprès de ses disciples et les trouve endormis ; ils ne pouvaient pas garder les yeux ouverts. Jésus les quitte de nouveau, s’éloigne et prie pour la troisième fois en répétant les mêmes paroles. Puis il revient auprès des disciples et leur dit : « Vous dormez encore et vous vous reposez ? Maintenant, l’heure est arrivée et le Fils de l’homme est livré entre les mains des pécheurs. Levez-vous, allons ! Voyez, l’homme qui me livre est ici ! » Jésus parle encore quand arrive Judas, l’un des douze disciples. Avec lui, une foule nombreuse de gens armés d’épées et de bâtons. (Matthieu 26.36-47)

Jésus, se bat, négocie, supplie. Mais accepte. Mieux, il devine, il comprend, et finalement fait sienne cette volonté terrible. Ce récit dramatique offre une sorte de démonstration de ce que peut être la prière, avec un effacement de soi, de ses désirs ou de ses peurs, pour s’immerger dans la volonté de plus grand que soi.

C’est en même temps une démonstration de ce mouvement de l’être qui s’offre à la volonté de Dieu en comprenant que, à travers l’épreuve impossible qui s’approche et qu’on ne peut plus fuir, c’est la volonté d’un Père aimant qui s’accomplit malgré tout, parce que Lui sait qu’un bien plus grand encore en sera le fruit.

Ta volonté

« Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. »

En grec:

littéralement: « Qu'advienne ta volonté, comme au ciel aussi sur terre »

C'est l'une des phrases les plus lourdes de sens du Notre Père, une des plus difficiles à prononcer. Elle est généralement comprise comme une soumission à la volonté de Dieu, une résignation face à ce que Dieu impose. Elle peut aussi être comprise comme une morale,un ensemble de règles de vie à suivre, puisque c'est Dieu qui l'ordonne et qu'il n'est pas bon de les enfreindre. Plus encore, cette phrase est souvent comprise comme une acceptation du destin ou de la fatalité, une invitation à accepter les épreuves, la maladie, la séparation, le pire peut-être, puisque Dieu le veut. ..

Une scène du « Dialogue des Carmélites » m'avait frappé. Pendant la Révolution, une communauté de Carmélites, soeurs contemplatives, cherche à survivre après avoir été chassée de son couvent. Finalement embastillées et réfractaires, refusant de renier leur foi, les religieuses montent à l'échafaud. Sauf une, échappée par miracle, présente en civil dans la foule. Elle veut absolument rejoindre ses soeurs pour partager leur supplice, mais celui qui l'accompagne la retient et lui fait réciter le Notre Père. Quand elle arrive à « que ra volonté soif faite », ses mots s'étranglent dans sa gorge: elle comprend que la volonté de Dieu est à la fois le martyre de ses soeurs et sa propre survie, comme témoin - alors, elle accepte.

« Que ta volonté » serait donc la demande résignée, héroïque du Notre Père, l’acceptation du destin, de la dureté de la vie, de sa souffrance et de ses deuils.

Eh bien, il se pourrait que ce soit le contraire. En ce qui me concerne, prononcer ces mots suscite chaque fois en moi une bouffée d’espoir qui m’envahit tout entier. Tout simplement parce que la volonté de Dieu est bonne, forcément et totalement. Elle est positive, pleine de promesses ! Ce n’est pas une soumission à une autorité, une morale ou un destin, c’est au contraire une formidable promesse, puisque la volonté de Dieu se confond avec cette Cité de Dieu annoncée par la phrase précédente, « que ton règne vienne». La volonté de Dieu n’est jamais le malheur et la fatalité, c’est au contraire ce qui combat, plus que toute autre force au monde, le malheur et la fatalité. « Que ta volonté soit faite », c’est une promesse, une bonne nouvelle, une merveilleuse nouvelle, une réconciliation avec la vie, il ne peut y avoir au monde de meilleure nouvelle ! Aux antipodes de la résignation...

Dire « que ta volonté soit faite », c’est demander que le projet de Dieu pour la création se réalise, que l’humanité entière découvre la Cité de Dieu, que cessent toutes ces souffrances et ces larmes, et que l’univers se réconcilie avec lui-même et avec son créateur. C’est demander que cette volonté de Dieu d’emmener la création vers son but, l’amour, se réalise et se concrétise. C’est demander que Dieu lui-même, celui qui est ce qu’Il sera, se réalise lui-même, devienne réel en réalisant son projet, sa volonté pour et avec la création. C’est donc l’histoire, le destin de l’humanité et celui de Dieu lui-même, c’est-à-dire le cosmos tout entier, qui sont convoqués et inclus dans cette réalisation de la volonté de Dieu. Si Dieu est créateur, Il « est » en créant ; s’Il est amour, Il « est » en aimant ; s’Il est ce qu’Il sera, alors Il se réalise lui-même en réalisant sa volonté. Et c’est ce que nous lui demandons.

Cela signifie instantanément, pour chacun de nous, le passage de l’horizon individuel à l’horizon de l’humanité et de l’histoire, le renoncement au chacun-pour-soi et au s’en-sortir-tout-seul pour entrer dans le plus vaste, le renoncement à soi pour entrer dans la volonté de Dieu : « Ta volonté, et non la mienne ».

Ce renoncement, parfois, coûte. Entrer dans la volonté bonne de Dieu peut conduire à accepter pour soi un ou des sacrifices. Des sacrifices qui le plus souvent se révèlent légers après coup, mais qui parfois sont terribles. Là revient indirectement l’aspect héroïque ou résigné de cette demande : « que ta volonté soit faite ». Car, quelquefois, cela peut conduire à devoir accepter l’impossible, l’affreux, l’insoutenable. Non que le malheur ou la souffrance ne soient jamais le but de Dieu, non que jamais Il ne les souhaite, mais le malheur ou la souffrance, trop souvent, résultent du fonctionnement du monde. Pour avancer, il semble que le monde ait besoin de ses propres contradictions et de ses propres déchirures, de ce mélange et de ce combat du meilleur et du pire. De même que le bien a besoin du mal, la lumière de l’ombre, la vie de la maladie et de la mort ; de même l’amour a besoin du manque. Et nous aussi, nous avons spirituellement besoin de nos propres défaillances, pour nous aider à renoncer à nous-mêmes.

Comprendre cette logique, et l’admettre, c’est accepter la volonté de Dieu. C’est y entrer. Et même l’aimer. Aimer les contradictions du monde, en admettre la souffrance, et le cas échéant l’accepter pour soi-même. Parce que c’est à travers ses déchirements que le monde va son chemin vers le Royaume et que Dieu le conduit jusqu’à son accomplissement. Aimer ne signifie évidemment pas y avoir plaisir, mais comprendre que ces contradictions ont un sens et qu’elles conduisent quelque part.

Si nous sommes ainsi conduits à accepter pour nous le pire, perte, deuil, souffrance, alors nous pouvons peut-être, en plus, accepter cela comme une aide au renoncement à soi, au moi, à la déconstruction et à l’effacement de soi pour se fondre dans une réalité plus vaste. Nous devenons ainsi l’outil du Créateur, pour que sa volonté se réalise, jusqu’à s’approcher de ce rêve de tous les mystiques : disparaître, se décréer, devenir rien, cesser d’être un obstacle à l’amour de Dieu pour le monde. Se fondre et presque se dissoudre dans sa volonté au point de ne plus être que par une sorte de non-être, mais en devenant l’outil docile et sans aspérité de Dieu, l’extrémité d’un poil de son pinceau dessinant sa volonté sur la terre. Chacun outil unique et donc indispensable. Cette demande est la plus mystique du Notre Père. Au XIVème siècle, Maître Eckart comprenait la virginité de Marie comme une illustration de cette attitude d’effacement de soi, en faveur de la disponibilité à Dieu. Mais alors, quel épanouissement, parce qu’on ne s’épanouit qu’en renonçant à son vieil ego, en laissant Dieu développer et utiliser toutes nos potentialités, tout le meilleur de nous-mêmes…1

1. Hadewijch d’Anvers, religieuse mystique du XIIIe siècle : « Le cercle des choses doit se restreindre et s’anéantir, pour que celui de la nudité élargi, dilaté, embrasse l’infini... ». Cité par W. Verlaguet, Réforme, mars 2007.

Certains – je n’oserais pas le dire si je n’en avais pas rencontrés – certains, frappés par le malheur ou le destin, parviennent à accepter ce destin comme entrant dans un processus où agit la volonté de Dieu. Volonté qui est et reste toujours et malgré tout une « bonne nouvelle », parce qu’elle fait avancer l’humanité vers la Cité de Dieu. Ceux-là peuvent devenir, à travers leur propre épreuve, encore plus disponibles pour son service.

Je sais, ici la pensée vacille un peu, saisie de vertige, et s’inquiétant d’une sorte de masochisme ou de négation de soi, mais ne refusons pas trop vite : quand le malheur frappe vraiment, celui ou celle qui peut garder ce regard-là est sans doute sauvé.

… sur la terre comme au ciel

Allons plus loin encore. Vouloir la volonté de Dieu, c’est aussi accepter le passé, tout le passé, tout ce qui a eu lieu, même le pire de l’histoire, même les déchirements et même le moins honorable en ce qui nous concerne. L’accepter comme ayant pris part à un processus où agissait la volonté de Dieu. Tout le passé, du simple fait qu’il a eu lieu et s’est donc inscrit dans la création, dans le monde tel qu’il a été créé et voulu, peut être considéré comme la volonté de Dieu, sinon directement, du moins consécutivement. Et ce passé peut donc être accepté et même aimé comme tel. C’est ainsi que Simone Weil comprend cette phrase du Notre Père, et elle ajoute que, dans ce sens, tout ce qui est passé, même le pire, peut et doit devenir objet de notre désir, puisqu’il s’est inscrit dans la création, et donc participe, d’une manière ou d’une autre, à l’accomplissement final de l’amour. Autant l’espoir, la volonté, l’action ne peuvent être tournés que vers la Cité à venir d’où le malheur sera chassé, autant l’amour pour Dieu ne peut qu’aimer le passé comme ayant fait partie de sa volonté. Jusqu’à la dernière seconde, le pire sera toujours contraire à cette volonté, mais lorsqu’il est advenu, alors il rentre dans cette volonté, comme un appel à réparer et à éviter.

Ainsi le pire du passé peut et devrait être à la fois détesté et aimé. Détesté pour sa souffrance et son inhumanité, qu’il nous invite à chasser de l’avenir ; mais aimé pour ce qu’il participe à ce long chemin vers la Cité de Dieu.

Heureusement, le pire n’est pas toujours quotidien. Et de matin en matin, la volonté de Dieu n’est pas appel à acceptation mais promesse, bonne nouvelle, ouverture d’espoir. Encore plus fortement que le passé, quel qu’il soit, peut être accepté, l’avenir, lui, peut et doit être objet de notre désir et de notre engagement, car il annonce la Cité de Dieu. L’avenir est aussi ouvert que le passé est fermé : « Que ta volonté soit faite, enfin, sur la terre comme au ciel » !

Qu’est-ce qui l’empêche ? Pas le ciel. Le ciel tourne rond. C’est donc sur terre que la question se pose, et sans doute à cause de nous, les humains. Au ciel, c’est-à-dire dans l’ordre de la nature, l’univers fonctionne selon les règles que Dieu lui a données, selon sa volonté.

La difficulté est donc sur terre. Là où la volonté de Dieu ne forcera jamais la nôtre. Elle dépend de notre acceptation et de notre participation, là où nous seuls pouvons lui faire obstacle. Et voici sans doute la signification finale de cette demande du Notre Père : demander que ta volonté soit faite, c’est demander que nous n’y fassions plus obstacle, que nous cessions d’être un obstacle à ce que, comme la prière vient de le dire, « ton règne vienne ».

Cette demande suit donc naturellement la précédente, et même les deux précédentes. L’expression « sur la terre comme au ciel » pourrait d’ailleurs couvrir ces trois premières demandes. Car son nom sera sanctifié quand son règne viendra, et pour que ce règne vienne, il suffit que toutes nos résistances acceptent de s’effacer, que nos égoïsmes, nos prétentions ou nos indifférences, nos petits esclavages et nos diverses lâchetés acceptent de s’effacer et cessent de faire obstacle à la volonté de Dieu, à la réception du Royaume en nous, pour qu’il vive en nous et rayonne.

Demander « que ta volonté soit faite », c’est demander à Dieu qu’il nous libère de nos petitesses, de nos convoitises et de nos ambitions, de nos aveuglements aussi, pour que non seulement nous ne fassions plus obstacle à sa volonté, qui est la venue de son Règne, mais qu’au contraire nous y entrions joyeusement, positivement, pour le faire advenir et le hâter en le mettant en pratique.

Alors, quand notre volonté se confondra avec celle de Dieu, quand nous serons totalement entrés dans son projet et que nous voudrons comme lui sa Cité, quand nos volontés convergeront, quand nos multiples volontés se fondront avec celle de Dieu, cette volonté se réalisera.

Et la Cité de Dieu sera là.

Mais pas avant. Pas sans nous.

Nous sommes le seul obstacle à la réalisation du règne de Dieu et de Dieu lui-même.

C’est une bonne nouvelle : que ta volonté soit faite, c’est l’invitation à participer, même à travers la douleur, à la venue de l’éternité.

Le magasin de l’ange

Une histoire pour illustrer cette volonté de Dieu qui n’attend que notre bon vouloir :

Un couple entre en rêve dans un magasin. Derrière le comptoir, un ange. Le couple lui demande :

Que vendez-vous ? L’ange répond :

Tout ce que vous désirez ! Alors les jeunes gens énumèrent :

Si vous vendez tout ce que nous désirons, alors nous aimerions bien la fin des guerres et des bidonvilles, l’intégration de tous les marginaux, du travail pour les chômeurs, plus d’amour et de vie fraternelle…

Mais l’ange leur coupe la parole :

Excusez-moi, jeunes gens, vous m’avez mal compris. Ici nous ne vendons pas de fruits, nous ne vendons que les graines… ! »

Notre pain

Dans notre parcours-méditation du Notre Père, nous avons achevé ce qui est considéré comme la première partie, les demandes tournées vers Dieu : « ton nom, ton règne, ta volonté... ». Nous sommes au seuil de ce qui est considéré comme la seconde partie, les demandes tournées vers nous : « notre pain, notre pardon, notre fragilité (mal et tentation) ». Mais nous l’avons compris : lorsque nous parlons du Père, c’est de nous que nous parlons, et lorsque nous parlons de nous, c’est vers lui que nous nous tournons.

Toujours est-il que nous voici au milieu de cette prière, enveloppée de la tendresse d’un Père, élargie à la fraternité d’une seule humanité, arc-boutée par son nom à l'univers, espérant une Cité de Dieu où règnent l'amour et la fraternité, offerte pour devenir le pinceau de Dieu qui dessine sa volonté sur terre. Et cette prière, dans son va-et-vient entre nous et Dieu, creuse en nous de plus en plus profond.

« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour »

En grec:

littéralement: « le pain de nous, le quotidien, donnent-nous aujourd'hui. »

Sans doute la plus belle des demandes du Notre Père. Celle à laquelle je m'accroche de toutes mes forces et qui me fait le plus de bien.

La plus belle déjà par la sonorité de ses mots d'origine, en grec.

Celle qui est au centre du Notre Père - en grec, vingt-quatre mots la précèdent el vingt-cinq la suivent – mais surtout la plus belle par ce qu'elle dit, dans sa simplicité:

« Donne-nous la force pour aujourd'hui ». C'est tout. Et c'est... tout!

Quel pain?

Cette demande est couramment ll1terpretee comme un appel à penser aux autres, au monde et à la faim dans le monde; un appel, pour nous qui n'en manquons pas, à partager notre propre pain, et un appel à Dieu pour que cesse l'insupportable scandale des enfants de l'abandon et de la faim. Un appel à vivre la multiplication des pains, puisque chaque fois qu'on le partage, on s'aperçoit qu'il y en a suffisamment pour tous. Suffisamment de pain pour le monde entier, comme l’annoncent les deux récits où Jésus multiplie les pains.

Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. Le pain, c’est d’abord ce qui nous fait vivre, nous : la nourriture, la chaleur, un lit, un toit, la sécurité, l’argent, la considération, les relations, une activité valorisante, bref, tout ce qui nous nourrit, nous mobilise, nous motive et que nous consommons tous les jours. C’est d’abord cela notre pain de chaque jour, celui que d’abord nous demandons, avant même de pouvoir le partager. Mais il ne nous suffit pas, et le mot grec pour dire « quotidien » – seul qualificatif de tout le Notre Père – signifie littéralement « ce qui est au-dessus de l’être ». Il permet d’englober à la fois la permanence, le pain quotidien, et ce qui est au delà de l’être, le pain spirituel. À la fois les moyens de vivre, et ce qui nous fait humains. Le pain que nous demandons c’est tout ce qui nous fait vivre, le pain essentiel, notre nécessaire de chaque jour, qui n’est pas seulement matériel – l’homme ne vivra pas de pain seulement, dit Jésus – mais aussi spirituel.

Simone Weil suggère même radicalement que nous n’avons pas à demander le pain d’ici-bas, le pain matériel. En ce qui concerne celui-là, dit-elle, nous n’avons qu’à demander que les choses soient conformes à la volonté de Dieu, c’est tout. Si nous en bénéficions, tant mieux ; si nous n’en bénéficions pas, tant mieux aussi, pourvu que cela corresponde à la volonté de Dieu qui toujours est bonne... La seule chose à demander, la seule pour laquelle prier, c’est notre pain spirituel sans lequel nous ne sommes plus grand’chose et perdons notre humanité. Il est inutile de prier pour le reste, il suffit de se confier au Père.

Mais en quoi consiste ce pain spirituel ? Le Notre Père le dit lui-même, dans son déroulement : c’est tout simplement :

de recevoir la tendresse du Père, et la fraternité avec l’humanité ;

de renoncer à nous pour nous situer dans plus vaste que nous : son nom, et pas le nôtre ;

d’attendre le règne d’amour et de fraternité, la Cité de Dieu ;

de nous fondre dans la volonté de Dieu pour devenir la pointe de son pinceau ;

– de recevoir et de vivre le pardon ;

d’être protégé du mal et du trébuchement... Notre pain spirituel, c’est tout simplement de recevoir ce que demande le Notre Père. Voilà pourquoi cette demande du pain est exactement au centre de la prière.

Tout cela pourrait aussi se résumer en disant que notre pain, notre pain nécessaire, c’est le Christ, le pain de vie dont parle l’Évangile de Jean (Jean 6). Le seul pain dont nous avons vraiment besoin, le seul que nous avons à demander chaque jour, c’est de vivre en Christ et le Christ en nous, parce que cette vie en Christ résume tout ce qui précède. Cela seul est vital pour notre vie, même lorsque nous n’avons plus rien d’autre – ceux qui ont survécu aux camps de la mort, ou jadis aux galères, ont souvent été ceux qui ont pu préserver une vie spirituelle. Et cela seul est vital pour notre vie, même lorsqu’au contraire nous avons tout le reste en abondance, et peut-être en surabondance. Le pain spirituel n’est pas un plus ou un superflu, c’est lui qui décide de la qualité, du bonheur, du sens et de l’accomplissement d’une vie.

À peine l’avons-nous demandé…

De même, le pain et le vin de la table sainte, au dernier repas de Jésus à Jérusalem ou chaque dimanche dans les Églises, ne symbolisent pas autre chose que cette vie en Christ – ou vie dans l’Esprit de Dieu – dont le contenu n’est lui-même rien d’autre que celui du Notre Père. Notre pain de chaque jour. Offert par une résurrection.

Ce pain-là, à peine l’avons-nous demandé que nous l’avons reçu. La simple orientation de la pensée pour le demander suffit pour que nous le recevions aussitôt. Simplement parce que le Christ est toujours là, à côté de nous, disponible, prêt à entrer. Dès que nous lui ouvrons la porte, il entre. Cette demande du pain s’accomplit donc au moment même où nous la prononçons : le simple souhait que Christ vive en nous fait qu’il entre et qu’il vit. La demande, si elle est sincère, est en réalité déjà elle-même le signe qu’il est entré et qu’il vit. C’est pourquoi cette demande est si apaisante et provoque une onde intérieure de paix et de réconfort, qui m’envahit chaque fois que je la prononce. Demander ce pain, c’est l’avoir reçu.

En réalité, dans cette phrase, c’est Dieu qui nous parle plus que nous lui parlons. C’est lui qui nous sollicite, pour nous dire : « Mange, le chemin est trop long pour toi », comme jadis au prophète Élie, alors épuisé et découragé. Parce qu’Il veut nous emmener, nous aussi, jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu...

Oui, au moment central de la prière, ce n’est plus moi qui parle, c’est Dieu qui me parle, et me prie, comme s’Il priait en nous pour nous encourager à le prier, afin de nous joindre à lui. Et c’est sans doute pour cela que la demande du pain est comme le résumé du Notre Père, quand l’Esprit nous murmure : « mange...» !

Deux précisions encore sont nécessaires.

La première : nous demandons le pain pour aujourd’hui, jamais pour demain. Comme avec la manne au désert, on ne fait pas de provisions. Puisque nous recevons ce que nous demandons au moment même où nous le demandons, que la vie du Christ nous pénètre du fait même que nous la demandons, c’est une demande qui ne peut que concerner le présent, rien que le présent. Pas le lendemain, à la différence de la demande pour le Règne.

C’est tous les jours que nous avons besoin de manger, c’est tous les jours que nous avons besoin de prier. On ne fait pas de provisions de spiritualité, pas même le dimanche pour la semaine… C’est tous les jours que nous avons besoin de prier.

La seconde précision, capitale, c’est que nous disons « nous » et « notre » pain. Parce que c’est nous tous, c’est toute l’humanité, qui a besoin de pain spirituel, de la vie du Christ, et parce que le pain, cela ne se garde jamais pour soi. Le pain est toujours partagé, toujours commun, même et surtout le pain essentiel, le pain de vie. Il n’existe pas de bien spirituel pour soi seul, ce serait contradictoire et absurde. Et dire « notre pain », c’est englober toute l’humanité. Mais là s’opère comme un basculement : cette fois il ne s’agit plus seulement du pain spirituel, mais du monde avec ses détresses, aussi bien matérielles que morales, et de notre responsabilité vis-à-vis de lui. Comme le dit le Talmud, les besoins matériels de mon prochain sont pour moi des besoins spirituels. Alors mon pain spirituel prend nécessairement un contenu d’action qui concerne mes frères et mes sœurs de l’humanité. Dire « donne-nous notre pain », c’est donc aussi me convoquer moi-même, nous convoquer tous face à la faim du monde, sa faim matérielle autant que sa faim spirituelle. Car en nous donnant le pain de ce jour, en se donnant lui-même pour force de ce jour, le Christ va probablement donner une finalité à ce jour, et en faire une étape de sa réponse à la faim du monde, matérielle et spirituelle. Une étape de sa réponse à ce que nous venons de demander : son nom, son règne, sa volonté. Une étape pour laquelle Il aura besoin de nous.

Alors le pain de ce jour devient aussi le pain sur la planche, ce que Dieu me demande de faire, aujourd’hui, pour lui et pour le monde.