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« Que ta volonté soit faite ! » Avec cette demande, le regard passe à nouveau de l’humain
vers le divin, dans ce va-et-vient permanent qui anime toute la prière.
Commençons avec un petit détour par
l’Évangile de Matthieu, pour voir Jésus lui-même se débattre avec la volonté de
Dieu. C’est la nuit. Jésus a compris qu’il allait être arrêté et condamné. Et
il prie. C’est la prière à Gethsémané, sur le mont
des Oliviers, en face de Jérusalem. Jésus a peur.
Jésus arrive avec ses disciples à un
endroit appelé Gethsémané et il leur dit : «
Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » Puis il emmène avec
lui Pierre et les deux fils de Zébédée. Il commence à
ressentir de la tristesse et de l’angoisse. Il leur dit alors : « Mon cœur est
plein d’une tristesse mortelle ; restez ici et veillez avec moi. » Il va un peu
plus loin, se jette le visage contre terre et prie ainsi : « Mon Père, si c’est
possible, éloigne de moi cette coupe de douleur. Toutefois, non pas comme je
veux, mais ce que tu veux. » Il revient ensuite vers les trois disciples et les
trouve endormis. Il dit à Pierre : « Ainsi vous n’avez pas été capables de
veiller avec moi, même une heure ? Restez éveillés et priez, pour ne pas tomber
en tentation. L’être humain est plein de bonne volonté, mais il est faible. »
Il s’éloigne une deuxième fois et prie ainsi : « Mon Père, si cette coupe ne
peut pas être enlevée sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » Il
revient encore auprès de ses disciples et les trouve endormis ; ils ne
pouvaient pas garder les yeux ouverts. Jésus les quitte de nouveau, s’éloigne
et prie pour la troisième fois en répétant les mêmes paroles. Puis il revient
auprès des disciples et leur dit : « Vous dormez encore et vous vous reposez ?
Maintenant, l’heure est arrivée et le Fils de l’homme est livré entre les mains
des pécheurs. Levez-vous, allons ! Voyez, l’homme qui me livre est ici ! »
Jésus parle encore quand arrive Judas, l’un des douze disciples. Avec lui, une
foule nombreuse de gens armés d’épées et de bâtons. (Matthieu 26.36-47)
Jésus, se bat, négocie, supplie. Mais accepte.
Mieux, il devine, il comprend, et finalement fait sienne cette volonté
terrible. Ce récit dramatique offre une sorte de démonstration de ce que peut
être la prière, avec un effacement de soi, de ses désirs ou de ses peurs, pour
s’immerger dans la volonté de plus grand que soi.
C’est en même temps une démonstration de ce
mouvement de l’être qui s’offre à la volonté de Dieu en comprenant que, à
travers l’épreuve impossible qui s’approche et qu’on ne peut plus fuir, c’est
la volonté d’un Père aimant qui s’accomplit malgré tout, parce que Lui sait
qu’un bien plus grand encore en sera le fruit.
« Que ta volonté soit faite, sur la terre
comme au ciel. »
En grec:

littéralement: « Qu'advienne ta volonté, comme au ciel aussi sur terre »
C'est l'une des phrases les plus lourdes de
sens du Notre Père, une des plus difficiles à prononcer. Elle est généralement
comprise comme une soumission à la volonté de Dieu, une résignation face à ce
que Dieu impose. Elle peut aussi être comprise comme une morale,un ensemble de règles de vie à suivre, puisque c'est Dieu qui
l'ordonne et qu'il n'est pas bon de les enfreindre. Plus encore, cette phrase
est souvent comprise comme une acceptation du destin ou de la fatalité, une
invitation à accepter les épreuves, la maladie, la séparation, le pire peut-être,
puisque Dieu le veut. ..
Une scène du « Dialogue des Carmélites » m'avait
frappé. Pendant la Révolution, une communauté de Carmélites, soeurs
contemplatives, cherche à survivre après avoir été chassée de son couvent.
Finalement embastillées et réfractaires, refusant de renier leur foi, les religieuses
montent à l'échafaud. Sauf une, échappée par miracle, présente en civil dans la
foule. Elle veut absolument rejoindre ses soeurs pour partager leur supplice, mais
celui qui l'accompagne la retient et lui fait réciter le Notre Père. Quand elle
arrive à « que ra volonté soif faite », ses mots s'étranglent dans sa gorge:
elle comprend que la volonté de Dieu est à la fois le martyre de ses soeurs et
sa propre survie, comme témoin - alors, elle accepte.
« Que ta volonté » serait donc la demande résignée, héroïque du Notre
Père, l’acceptation du destin, de la dureté de la vie, de sa souffrance et
de ses deuils.
Eh bien, il se pourrait que ce soit le contraire.
En ce qui me concerne, prononcer ces mots suscite chaque fois en moi une
bouffée d’espoir qui m’envahit tout entier. Tout simplement parce que la
volonté de Dieu est bonne, forcément et totalement. Elle est positive, pleine
de promesses ! Ce n’est pas une soumission à une autorité, une morale ou un
destin, c’est au contraire une formidable promesse, puisque la volonté de Dieu
se confond avec cette Cité de Dieu annoncée par la phrase précédente, « que
ton règne vienne». La volonté de Dieu n’est jamais le malheur et la
fatalité, c’est au contraire ce qui combat, plus que toute autre force au
monde, le malheur et la fatalité. « Que ta volonté soit faite », c’est
une promesse, une bonne nouvelle, une merveilleuse nouvelle, une réconciliation
avec la vie, il ne peut y avoir au monde de meilleure nouvelle ! Aux antipodes
de la résignation...
Dire « que ta volonté soit faite »,
c’est demander que le projet de Dieu pour la création se réalise, que
l’humanité entière découvre la Cité de Dieu, que cessent toutes ces souffrances
et ces larmes, et que l’univers se réconcilie avec lui-même et avec son
créateur. C’est demander que cette volonté de Dieu d’emmener la création vers
son but, l’amour, se réalise et se concrétise. C’est demander que Dieu
lui-même, celui qui est ce qu’Il sera, se réalise lui-même, devienne réel en
réalisant son projet, sa volonté pour et avec la création. C’est donc
l’histoire, le destin de l’humanité et celui de Dieu lui-même, c’est-à-dire le
cosmos tout entier, qui sont convoqués et inclus dans cette réalisation de la
volonté de Dieu. Si Dieu est créateur, Il « est » en créant ; s’Il est amour,
Il « est » en aimant ; s’Il est ce qu’Il sera, alors Il se réalise lui-même en
réalisant sa volonté. Et c’est ce que nous lui demandons.
Cela signifie instantanément, pour chacun de
nous, le passage de l’horizon individuel à l’horizon de l’humanité et de
l’histoire, le renoncement au chacun-pour-soi et au
s’en-sortir-tout-seul pour entrer dans le plus vaste,
le renoncement à soi pour entrer dans la volonté de Dieu : « Ta volonté, et non
la mienne ».
Ce renoncement, parfois, coûte. Entrer dans
la volonté bonne de Dieu peut conduire à accepter pour soi un ou des
sacrifices. Des sacrifices qui le plus souvent se révèlent légers après coup,
mais qui parfois sont terribles. Là revient indirectement l’aspect héroïque ou
résigné de cette demande : « que ta volonté soit faite ». Car,
quelquefois, cela peut conduire à devoir accepter l’impossible, l’affreux, l’insoutenable.
Non que le malheur ou la souffrance ne soient jamais le but de Dieu, non que
jamais Il ne les souhaite, mais le malheur ou la souffrance, trop souvent,
résultent du fonctionnement du monde. Pour avancer, il semble que le monde ait
besoin de ses propres contradictions et de ses propres déchirures, de ce
mélange et de ce combat du meilleur et du pire. De même que le bien a besoin du
mal, la lumière de l’ombre, la vie de la maladie et de la mort ; de même
l’amour a besoin du manque. Et nous aussi, nous avons spirituellement besoin de
nos propres défaillances, pour nous aider à renoncer à nous-mêmes.
Comprendre cette logique, et l’admettre,
c’est accepter la volonté de Dieu. C’est y entrer. Et même l’aimer. Aimer les
contradictions du monde, en admettre la souffrance, et le cas échéant
l’accepter pour soi-même. Parce que c’est à travers ses déchirements que le
monde va son chemin vers le Royaume et que Dieu le conduit jusqu’à son
accomplissement. Aimer ne signifie évidemment pas y avoir plaisir, mais
comprendre que ces contradictions ont un sens et qu’elles conduisent quelque
part.
Si nous sommes ainsi conduits à accepter pour
nous le pire, perte, deuil, souffrance, alors nous pouvons peut-être, en plus,
accepter cela comme une aide au renoncement à soi, au moi, à la déconstruction
et à l’effacement de soi pour se fondre dans une réalité plus vaste. Nous
devenons ainsi l’outil du Créateur, pour que sa volonté se réalise, jusqu’à
s’approcher de ce rêve de tous les mystiques : disparaître, se décréer, devenir rien, cesser d’être un obstacle à l’amour
de Dieu pour le monde. Se fondre et presque se dissoudre dans sa volonté au
point de ne plus être que par une sorte de non-être, mais en devenant l’outil
docile et sans aspérité de Dieu, l’extrémité d’un poil de son pinceau dessinant
sa volonté sur la terre. Chacun outil unique et donc indispensable. Cette
demande est la plus mystique du Notre Père. Au XIVème
siècle, Maître Eckart comprenait la virginité de Marie comme une illustration
de cette attitude d’effacement de soi, en faveur de la disponibilité à Dieu.
Mais alors, quel épanouissement, parce qu’on ne s’épanouit qu’en renonçant à
son vieil ego, en laissant Dieu développer et utiliser toutes nos
potentialités, tout le meilleur de nous-mêmes…1
1. Hadewijch
d’Anvers, religieuse mystique du XIIIe
siècle : « Le cercle des choses doit se restreindre et s’anéantir, pour que
celui de la nudité élargi, dilaté, embrasse l’infini... ». Cité par W. Verlaguet, Réforme, mars 2007.
Certains – je n’oserais pas le dire si je
n’en avais pas rencontrés – certains, frappés par le malheur ou le destin,
parviennent à accepter ce destin comme entrant dans un processus où agit la
volonté de Dieu. Volonté qui est et reste toujours et malgré tout une « bonne
nouvelle », parce qu’elle fait avancer l’humanité vers la Cité de Dieu. Ceux-là
peuvent devenir, à travers leur propre épreuve, encore plus disponibles pour
son service.
Je sais, ici la pensée vacille un peu, saisie
de vertige, et s’inquiétant d’une sorte de masochisme ou de négation de soi,
mais ne refusons pas trop vite : quand le malheur frappe vraiment, celui ou
celle qui peut garder ce regard-là est sans doute sauvé.
Allons plus loin encore. Vouloir la volonté
de Dieu, c’est aussi accepter le passé, tout le passé, tout ce qui a eu lieu,
même le pire de l’histoire, même les déchirements et même le moins honorable en
ce qui nous concerne. L’accepter comme ayant pris part à un processus où
agissait la volonté de Dieu. Tout le passé, du simple fait qu’il a eu lieu et
s’est donc inscrit dans la création, dans le monde tel qu’il a été créé et
voulu, peut être considéré comme la volonté de Dieu, sinon directement, du
moins consécutivement. Et ce passé peut donc être accepté et même aimé comme tel.
C’est ainsi que Simone Weil comprend cette phrase du Notre Père, et elle
ajoute que, dans ce sens, tout ce qui est passé, même le pire, peut et doit
devenir objet de notre désir, puisqu’il s’est inscrit dans la création, et donc
participe, d’une manière ou d’une autre, à l’accomplissement final de l’amour.
Autant l’espoir, la volonté, l’action ne peuvent être tournés que vers la Cité
à venir d’où le malheur sera chassé, autant l’amour pour Dieu ne peut qu’aimer
le passé comme ayant fait partie de sa volonté. Jusqu’à la dernière seconde, le
pire sera toujours contraire à cette volonté, mais lorsqu’il est advenu, alors
il rentre dans cette volonté, comme un appel à réparer et à éviter.
Ainsi le pire du passé peut et devrait être à
la fois détesté et aimé. Détesté pour sa souffrance et son inhumanité, qu’il
nous invite à chasser de l’avenir ; mais aimé pour ce qu’il participe à ce long
chemin vers la Cité de Dieu.
Heureusement, le pire n’est pas toujours
quotidien. Et de matin en matin, la volonté de Dieu n’est pas appel à
acceptation mais promesse, bonne nouvelle, ouverture d’espoir. Encore plus
fortement que le passé, quel qu’il soit, peut être accepté, l’avenir, lui, peut
et doit être objet de notre désir et de notre engagement, car il annonce la
Cité de Dieu. L’avenir est aussi ouvert que le passé est fermé : « Que ta
volonté soit faite, enfin, sur la terre comme au ciel » !
Qu’est-ce qui l’empêche ? Pas le ciel. Le
ciel tourne rond. C’est donc sur terre que la question se pose, et sans doute à
cause de nous, les humains. Au ciel, c’est-à-dire dans l’ordre de la nature,
l’univers fonctionne selon les règles que Dieu lui a données, selon sa volonté.
La difficulté est donc sur terre. Là où la
volonté de Dieu ne forcera jamais la nôtre. Elle dépend de notre acceptation et
de notre participation, là où nous seuls pouvons lui faire obstacle. Et voici
sans doute la signification finale de cette demande du Notre Père :
demander que ta volonté soit faite, c’est demander que nous n’y fassions plus
obstacle, que nous cessions d’être un obstacle à ce que, comme la prière vient
de le dire, « ton règne vienne ».
Cette demande suit donc naturellement la
précédente, et même les deux précédentes. L’expression « sur la terre comme
au ciel » pourrait d’ailleurs couvrir ces trois premières demandes. Car son
nom sera sanctifié quand son règne viendra, et pour que ce règne vienne, il
suffit que toutes nos résistances acceptent de s’effacer, que nos égoïsmes, nos
prétentions ou nos indifférences, nos petits esclavages et nos diverses
lâchetés acceptent de s’effacer et cessent de faire obstacle à la volonté de
Dieu, à la réception du Royaume en nous, pour qu’il vive en nous et rayonne.
Demander « que ta volonté soit faite »,
c’est demander à Dieu qu’il nous libère de nos petitesses, de nos convoitises
et de nos ambitions, de nos aveuglements aussi, pour que non seulement nous ne
fassions plus obstacle à sa volonté, qui est la venue de son Règne, mais qu’au
contraire nous y entrions joyeusement, positivement, pour le faire advenir et
le hâter en le mettant en pratique.
Alors, quand notre volonté se confondra avec
celle de Dieu, quand nous serons totalement entrés dans son projet et que nous
voudrons comme lui sa Cité, quand nos volontés convergeront, quand nos
multiples volontés se fondront avec celle de Dieu, cette volonté se réalisera.
Et la Cité de Dieu sera là.
Mais pas avant. Pas sans nous.
Nous sommes le seul obstacle à la réalisation
du règne de Dieu et de Dieu lui-même.
C’est une bonne nouvelle : que ta volonté
soit faite, c’est l’invitation à participer, même à travers la douleur, à
la venue de l’éternité.
Une histoire pour illustrer cette volonté de
Dieu qui n’attend que notre bon vouloir :
Un couple entre en rêve dans un magasin.
Derrière le comptoir, un ange. Le couple lui demande :
—
Que
vendez-vous ? L’ange répond :
—
Tout
ce que vous désirez ! Alors les jeunes gens énumèrent :
—
Si
vous vendez tout ce que nous désirons, alors nous aimerions bien la fin
des guerres et des bidonvilles, l’intégration de tous les marginaux, du travail
pour les chômeurs, plus d’amour et de vie fraternelle…
Mais l’ange leur coupe la
parole :
—
Excusez-moi,
jeunes gens, vous m’avez mal compris. Ici nous ne vendons pas de fruits, nous
ne vendons que les graines… ! »
Dans notre parcours-méditation
du Notre Père, nous avons achevé ce qui est considéré comme la première
partie, les demandes tournées vers Dieu : « ton nom, ton règne, ta volonté...
». Nous sommes au seuil de ce qui est considéré comme la seconde partie, les
demandes tournées vers nous : « notre pain, notre pardon, notre fragilité (mal
et tentation) ». Mais nous l’avons compris : lorsque nous parlons du Père,
c’est de nous que nous parlons, et lorsque nous parlons de nous, c’est vers lui
que nous nous tournons.
Toujours est-il que nous voici au milieu de
cette prière, enveloppée de la tendresse d’un Père, élargie à la fraternité
d’une seule humanité, arc-boutée par son nom à l'univers, espérant une Cité de
Dieu où règnent l'amour et la fraternité, offerte pour devenir le pinceau de
Dieu qui dessine sa volonté sur terre. Et cette prière, dans son va-et-vient
entre nous et Dieu, creuse en nous de plus en plus profond.
« Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce
jour »
En grec:
![]()
littéralement: « le pain de nous, le quotidien, donnent-nous
aujourd'hui. »
Sans doute la plus belle des demandes du Notre
Père. Celle à laquelle je m'accroche de toutes mes forces et qui me fait le
plus de bien.
La plus belle déjà par la sonorité de ses
mots d'origine, en grec.
Celle qui est au centre du Notre Père - en
grec, vingt-quatre mots la précèdent el vingt-cinq la suivent – mais surtout la
plus belle par ce qu'elle dit, dans sa simplicité:
« Donne-nous la force pour aujourd'hui ».
C'est tout. Et c'est... tout!
Quel pain?
Cette demande est couramment ll1terpretee
comme un appel à penser aux autres, au monde et à la faim dans le monde; un
appel, pour nous qui n'en manquons pas, à partager notre propre pain, et un
appel à Dieu pour que cesse l'insupportable scandale des enfants de l'abandon et
de la faim. Un appel à vivre la multiplication des pains, puisque chaque fois
qu'on le partage, on s'aperçoit qu'il y en a suffisamment pour tous.
Suffisamment de pain pour le monde entier, comme l’annoncent les deux récits où
Jésus multiplie les pains.
Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. Le
pain, c’est d’abord ce qui nous fait vivre, nous : la nourriture, la chaleur,
un lit, un toit, la sécurité, l’argent, la considération, les relations, une
activité valorisante, bref, tout ce qui nous nourrit, nous mobilise, nous
motive et que nous consommons tous les jours. C’est d’abord cela notre pain de
chaque jour, celui que d’abord nous demandons, avant même de pouvoir le
partager. Mais il ne nous suffit pas, et le mot grec pour dire « quotidien »
– seul qualificatif de tout le Notre Père – signifie littéralement «
ce qui est au-dessus de l’être ». Il permet d’englober à la fois la
permanence, le pain quotidien, et ce qui est au delà de l’être, le pain
spirituel. À la fois les moyens de vivre, et ce qui nous fait humains. Le pain
que nous demandons c’est tout ce qui nous fait vivre, le pain essentiel, notre
nécessaire de chaque jour, qui n’est pas seulement matériel – l’homme ne vivra
pas de pain seulement, dit Jésus – mais aussi spirituel.
Simone Weil suggère même radicalement que
nous n’avons pas à demander le pain d’ici-bas, le pain matériel. En ce qui
concerne celui-là, dit-elle, nous n’avons qu’à demander que les choses soient
conformes à la volonté de Dieu, c’est tout. Si nous en bénéficions, tant mieux
; si nous n’en bénéficions pas, tant mieux aussi, pourvu que cela corresponde à
la volonté de Dieu qui toujours est bonne... La seule chose à demander, la
seule pour laquelle prier, c’est notre pain spirituel sans lequel nous ne
sommes plus grand’chose et perdons notre humanité. Il
est inutile de prier pour le reste, il suffit de se confier au Père.
Mais en quoi consiste ce pain spirituel ? Le Notre
Père le dit lui-même, dans son déroulement : c’est tout simplement :
–
de
recevoir la tendresse du Père, et la fraternité avec l’humanité ;
–
de
renoncer à nous pour nous situer dans plus vaste que nous : son nom, et pas le
nôtre ;
–
d’attendre
le règne d’amour et de fraternité, la Cité de Dieu ;
–
de nous
fondre dans la volonté de Dieu pour devenir la pointe de son pinceau ;
– de recevoir et de vivre le
pardon ;
–
d’être
protégé du mal et du trébuchement... Notre pain spirituel, c’est tout
simplement de recevoir ce que demande le Notre Père. Voilà pourquoi
cette demande du pain est exactement au centre de la prière.
Tout cela pourrait aussi se résumer en disant
que notre pain, notre pain nécessaire, c’est le Christ, le pain de vie dont
parle l’Évangile de Jean (Jean 6). Le seul pain dont nous avons vraiment
besoin, le seul que nous avons à demander chaque jour, c’est de vivre en Christ
et le Christ en nous, parce que cette vie en Christ résume tout ce qui précède.
Cela seul est vital pour notre vie, même lorsque nous n’avons plus rien d’autre
– ceux qui ont survécu aux camps de la mort, ou jadis aux galères, ont souvent
été ceux qui ont pu préserver une vie spirituelle. Et cela seul est vital pour
notre vie, même lorsqu’au contraire nous avons tout le reste en abondance, et
peut-être en surabondance. Le pain spirituel n’est pas un plus ou un superflu,
c’est lui qui décide de la qualité, du bonheur, du sens et de l’accomplissement
d’une vie.
De même, le pain et le vin de la table
sainte, au dernier repas de Jésus à Jérusalem ou chaque dimanche dans les
Églises, ne symbolisent pas autre chose que cette vie en Christ – ou vie dans
l’Esprit de Dieu – dont le contenu n’est lui-même rien d’autre que celui du Notre
Père. Notre pain de chaque jour. Offert par une résurrection.
Ce pain-là, à peine l’avons-nous demandé que
nous l’avons reçu. La simple orientation de la pensée
pour le demander suffit pour que nous le recevions aussitôt. Simplement parce
que le Christ est toujours là, à côté de nous, disponible, prêt à entrer. Dès
que nous lui ouvrons la porte, il entre. Cette demande du pain s’accomplit donc
au moment même où nous la prononçons : le simple souhait que Christ vive en
nous fait qu’il entre et qu’il vit. La demande, si elle est sincère, est en
réalité déjà elle-même le signe qu’il est entré et qu’il vit. C’est pourquoi
cette demande est si apaisante et provoque une onde intérieure de paix et de
réconfort, qui m’envahit chaque fois que je la prononce. Demander ce pain,
c’est l’avoir reçu.
En réalité, dans cette phrase, c’est Dieu qui
nous parle plus que nous lui parlons. C’est lui qui nous sollicite, pour nous
dire : « Mange, le chemin est trop long pour toi », comme jadis au
prophète Élie, alors épuisé et découragé. Parce qu’Il veut nous emmener, nous
aussi, jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu...
Oui, au moment central de la prière, ce n’est
plus moi qui parle, c’est Dieu qui me parle, et me prie, comme s’Il priait en
nous pour nous encourager à le prier, afin de nous joindre à lui. Et c’est sans
doute pour cela que la demande du pain est comme le résumé du Notre Père,
quand l’Esprit nous murmure : « mange...» !
Deux précisions encore sont nécessaires.
La première : nous demandons le pain pour
aujourd’hui, jamais pour demain. Comme avec la manne au désert, on ne fait pas
de provisions. Puisque nous recevons ce que nous demandons au moment même où
nous le demandons, que la vie du Christ nous pénètre du fait même que nous la
demandons, c’est une demande qui ne peut que concerner le présent, rien que le
présent. Pas le lendemain, à la différence de la demande pour le Règne.
C’est tous les jours que nous avons besoin de
manger, c’est tous les jours que nous avons besoin de prier. On ne fait pas de
provisions de spiritualité, pas même le dimanche pour la semaine… C’est tous
les jours que nous avons besoin de prier.
La seconde précision, capitale, c’est que
nous disons « nous » et « notre » pain. Parce que c’est nous
tous, c’est toute l’humanité, qui a besoin de pain spirituel, de la vie du
Christ, et parce que le pain, cela ne se garde jamais pour soi. Le pain est
toujours partagé, toujours commun, même et surtout le pain essentiel, le pain
de vie. Il n’existe pas de bien spirituel pour soi seul, ce serait
contradictoire et absurde. Et dire « notre pain », c’est englober toute
l’humanité. Mais là s’opère comme un basculement : cette fois il ne s’agit plus
seulement du pain spirituel, mais du monde avec ses détresses, aussi bien
matérielles que morales, et de notre responsabilité vis-à-vis de lui. Comme le
dit le Talmud, les besoins matériels de mon prochain sont pour moi des besoins
spirituels. Alors mon pain spirituel prend nécessairement un contenu d’action
qui concerne mes frères et mes sœurs de l’humanité. Dire « donne-nous notre
pain », c’est donc aussi me convoquer moi-même, nous convoquer tous face à
la faim du monde, sa faim matérielle autant que sa faim spirituelle. Car en
nous donnant le pain de ce jour, en se donnant lui-même pour force de ce jour,
le Christ va probablement donner une finalité à ce jour, et en faire une étape
de sa réponse à la faim du monde, matérielle et spirituelle. Une étape de sa
réponse à ce que nous venons de demander : son nom, son règne, sa volonté. Une
étape pour laquelle Il aura besoin de nous.
Alors le pain de ce jour devient aussi le
pain sur la planche, ce que Dieu me demande de faire, aujourd’hui, pour lui et
pour le monde.