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Que ton nom soit sanctifié… !
Après « Père », le nôtre, mais un Père qui
est dans les cieux, voici le nom de Dieu.
Alors que Moïse garde tranquillement ses
moutons dans le désert, Dieu l’appelle depuis un buisson qui brûle sans brûler
et lui commande d’aller délivrer ses frères exploités par Pharaon en Égypte.
Moïse n’en a aucune envie, et discute pied à pied.
Retrouvons l’épisode en Exode 3 :
Moïse dit à Dieu : « Bon ! Je vais donc
aller trouver les Israélites. Je leur dirai : “Le Dieu de vos ancêtres m’envoie
vers vous.” Mais ils vont me demander ton nom. Qu’est-ce que je dois répondre ?
» Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SUIS. Voici ce que tu diras aux
Israélites : “JE SUIS m’a envoyé vers vous.” » « Puis tu leur diras encore :
“Celui qui m’a envoyé vers vous s’appelle le Seigneur. Il est le Dieu de vos
ancêtres, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.” C’est mon
nom pour toujours. C’est le nom par lequel vous pourrez faire appel à moi de
génération en génération. »
Tel est donc l’étrange nom que Dieu se donne,
en réponse à la question de Moïse. Dans la Bible en hébreu, l’expression est
proprement intraduisible. La souplesse de cette langue permet de traduire ce «
nom » de multiples façons : « Je suis celui qui suis », ou « Je suis
qui je suis », ou « Je suis qui je serai », ou « Je suis parce
que je suis », ou « Je suis ce que je fus », ou « Je serai ce que
je serai », ou « Je suis quand je serai », ou même simplement « Je
suis » ou « Je serai »... Toutes ces traductions, et leurs variantes
ou combinaisons, font les délices des hébraïsants. Elles sont toutes possibles
à partir de la formule employée par ce célèbre texte, formule qui reprend
elle-même un des noms traditionnels du Dieu du Premier Testament, transcrit le
plus souvent par Yahvé, ou traduit par le Seigneur, selon la
vocalisation qu’en donne l’hébreu pour le rendre imprononçable. Car ce nom qui
n’en est pas un, affirme surtout que le nom de Dieu est inaccessible et
imprononçable, parce que Dieu lui-même est insaisissable. Il suffit, pour Moïse
et le peuple, de savoir qu’il s’agit du Dieu qui s’est jadis révélé en agissant
pour les grands ancêtres, Abraham, Isaac et Jacob. Les Juifs l’ont compris dès
toujours et, pour éviter de prononcer le nom sacré, le remplacent par le
Saint, l’Éternel, le Très Haut, le Béni ou plus beau encore, ce simple mot
: le Nom...
Et nous-mêmes, quand nous disons : « notre
Père », nous ne prononçons pas de nom propre...
Dire Père pour dire Dieu, proposions-nous la
dernière fois, c’était placer aussitôt la prière et toute la vie dans une
sphère de tendresse ; c’était se découvrir en fraternité avec l’humanité
entière ; c’était affirmer la transcendance d’une paternité au-delà de toutes
les paternités humaines ; c’était, avec ces quatre mots, déjà recevoir
une tendresse, une fraternité et une altérité,
qui nous appellent au-delà de nous-mêmes.
Et maintenant nous disons: « Que ton nom soit
sanctifié ». En grec:
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littéralement: « Soit sanctifié ton nom ».
Ton nom, et pas le mien. Dès le début de la
prière, dès cette première demande, je suis évacué, comme expulsé du paysage:
ce n'est pas moi qui suis au centre, ce n'est pas pour moi que je prie, c'est
son nom qui est à sanctifier, c'est lui qui est le centre du monde, et non moi.
Ce décentrement de moi, je le ressens
personnellement très fort quand je prie cette phrase, comme un soulagement, car
il me sort de ma prison. Mes questions, mes angoisses, mes limites, mes efforts
ne sont plus mon seul horizon, ils s'inscrivent dans une vie beaucoup plus large,
à la fois collective et traversant le temps. Ce n'est pas moi qui compte mais
Dieu, la création, son projet. Je ne vis pas pour moi mais dans une dimension
beaucoup plus large que moi, pour un projet beaucoup plus vaste que moi. Sortir
de moi, sortir de mon nom, c'est sortir de mes limites, c'est sortir de prison,
c'est être libéré de moi même, c'est passer à
l'échelle de l'univers. La prière, ce n'est pas fait pour s'occuper de soi,
mais de l'univers.
Ton nom...
Donner un nom, passer par le langage,
c'est-à-dire une médiation, c'est reconnaître une distance et une différence,
une épaisseur entre soi et ce dont on parle. Ton nom, c'est le lieu de cette
distance; de cet aveu aussi que de l'autre, mon amant, mon frère ou mon Dieu,
je ne connais pas tout. Je ne saisis qu’un nom, avec son foisonnement de sens
mais aussi de mystères. Un nom, c’est ce qui désigne et résume, ce qui parcourt
mais en même temps rappelle l’intervalle ; c’est donc le lieu d’une
incertitude, et cette incertitude en fait paradoxalement le lieu d’une
confiance possible, le lieu d’une foi. C’est quand le nom apparaît que la foi
se décide. C’est quand le nom est prononcé par l’un et l’autre que la relation se
noue. Comme lorsque Jésus, après sa résurrection, appelle Marie de Magdala par son prénom et qu’elle répond en ne l’appelant
plus « Jésus », mais « Rabbouni », maître...
Ainsi cette première demande du Notre Père
est-elle en réalité le moment de la confession de foi. Dire «que ton nom
soit sanctifié», c’est dire « je crois ».
Sanctifié... Cela veut dire rendre saint,
c’est-à-dire mis à part, respecté... Non pas que Dieu ait besoin de marques de
respect, Il est évidemment au-delà de cela, mais que respecter ce qui le
concerne n’est pas, pour nous, absurde. C’est reconnaître qui est qui, c’est
reconnaître ce que je suis et à qui j’ose parler quand je prie. S’adresser
directement à Dieu lui-même, à ce Dieu au-delà des cieux, a quelque chose de terrifiant…
Alors dire « que ton nom soit sanctifié », c’est accepter sa place, c’est faire
acte de respect et d’humilité, et s’en découvrir rassuré.
Mais respecter ce qui concerne Dieu, c’est
aussi lui réserver du temps : le temps de la prière, le temps du culte, le
temps du silence et de l’écoute.
Que ton nom soit sanctifié.
Mais, comme le rappelle Simone Weil, le nom
de Dieu est saint par définition, il est la sainteté même, au point que lui et
lui seul donne leur sainteté à toutes les autres choses. Alors, quand nous
demandons que le nom de Dieu soit sanctifié, nous demandons ce qui est déjà,
éternellement et absolument, sans que notre demande puisse y ajouter ou en
retrancher quoi que ce soit. Mais en demandant ce qui est déjà absolument,
nous-mêmes sortons de la relativité qui est la nôtre, pour accéder à la
réalité, une réalité qui dépasse et englobe la nôtre. À nouveau, nous sortons
de prison. C’est lorsque nous nous plaçons dans la réalité d’un monde création
et partenaire de Dieu que nous sommes réalistes, et seulement alors. Se croire
réaliste quand on est matérialiste, est une erreur.
Mais quelle est cette réalité ? Et quel est
ce nom ?
Par définition insaisissable, comme Dieu est
insaisissable. C’est le nom qui n’a pas de nom. Le nom par défaut, qui ne peut
qu’être pluriel, et que le judaïsme refuse donc de prononcer. Que Dieu lui-même
refuse de prononcer ! Pourtant, Moïse et le livre de l’Exode nous en donnent la
clef, ou plutôt le trousseau de clefs, devant ce fameux buisson ardent : « Je
suis qui je suis », ou « Je suis qui je serai »... Superbe.
Un nom pirouette qui se refuse, s’échappe, se
dérobe, qui ne peut pas se livrer et en même temps qui donne à connaître
l’essentiel, qui révèle l’être uniquement par sa présence et son action. Un nom
qui fait mieux qu’un nom, qui à la fois préserve l’essentiel et le livre. Un
nom qui, comme l’amour, ne dit pas qui il est mais le prouve.
« Je suis qui je serai » : Dieu est
celui qui est là, en relation avec nous, qui l’est depuis la nuit des temps, et
le sera encore au matin du dernier jour. Et sa façon de se laisser connaître,
c’est de se découvrir à travers ce qu’il nous propose, ce qu’il nous fait
vivre, ce qu’il transforme avec et à travers nous. Dieu, pour nous, c’est ce
qu’il fera avec nous.
Je comprends alors que cette première demande
du Notre Père, « ton nom et pas le nôtre », qui semblait
m’expulser du paysage, était bel et bien une demande pour mon propre bien, plus
que pour la gloire d’un Dieu déjà saint par lui-même. Pour mon bien, parce
qu’il ne peut rien m’arriver de mieux que ne plus m’occuper de moi, de ne plus
me considérer au centre du paysage, mais de me comprendre comme faisant partie
de l’immense projet de Dieu : qu’un jour tous sanctifient ce nom.
Alors je peux accepter que cette première
demande du Notre Père, que ton nom soit sanctifié, le tien et non le
nôtre, est un appel à disparaître, à m’effacer, à me dissoudre comme individu
conquérant, pour m’étendre aux dimensions de Dieu, de la création et de son
projet pour l’humanité. À travers cette demande nous sommes invités,
discrètement, avec une infinie discrétion, mais sûrement, à renoncer à notre
moi, à nos angoisses, mais aussi à nos revendications, à notre prétention à
être quelque chose par nous-mêmes, pour nous fondre dans la tendresse mais
aussi l’aventure de Dieu et à en devenir l’outil. Afin qu’un jour tous
s’oublient pour former ensemble le nom et le visage de Dieu. Ce sera cela, la
communion des saints.
Et tout le reste de la prière, toute la suite
du Notre Père sera commandée par cette attitude, cette orientation
fondamentale : ton nom et pas le mien. Toute la suite du Notre Père,
d’une certaine manière ne fera que mettre en application et décliner cette
orientation. Qui est presque une conversion : « Tu es père et tu es Dieu, et
je suis fils et frère ? Alors, je te suis : ton nom, et plus le mien ». Le
nom, c’est le lieu de la foi.
Et cette prière du Notre Père
continuera comme une respiration, comme un aller et retour continu entre le
divin et l’humain, entre Dieu et moi. Où il apparaîtra que sanctifier le nom de
Dieu, c’est aussi s’engager à ce que ce nom devienne une lumière, une
référence, un phare et un repère pour tous, pour que tous les humains se
dirigent vers la promesse que contient ce nom, celle d’un Règne que le Notre
Père appellera dès la phrase suivante. Que ton nom soit sanctifié, c’est un
ordre de mission.
Mais qu’en est-il enfin d’un autre nom, celui
de Jésus de Nazareth, désigné comme Christ ? Prononçant lui-même la prière, son
nom n’y pouvait figurer. Sa présence s’y glisse pourtant, car sans lui tout ce
qui précède resterait abstrait ou incomplet. Jésus le Christ est tout
simplement l’illustration parfaite de ce Dieu qui s’appelle lui-même : « Je
suis ce que je serai ». Qui est Dieu ? Voyez : Abraham, la libération
d’Égypte, Israël, David, Isaïe, Noël, Jésus de Nazareth, la croix, la
résurrection, une Église...
L’enfant de Noël, c’est le nom insaisissable
qui devient chair ; c’est la Parole de Dieu qui devient paroles humaines,
prononcées et entendues ; c’est la sainteté absolue qui devient faiblesse et
fragilité ; c’est le nom trois fois saint qui s’efface pour céder la place à un
nouveau pari, le pari de Dieu qui s’incarne dans un individu, un jour, quelque
part, pour dire : désormais, chaque fois que vous prononcez le nom d’un être
humain, vous prononcez le nom de Dieu.
Dieu n’a pas besoin qu’on le remercie, ni
besoin d’attendre nos demandes pour donner. Une légende rabbinique le rappelle
:
Abraham avait pour habitude de relever les
quatre coins de sa tente pour surveiller les quatre coins de l’horizon. Et
lorsqu’il voit passer un voyageur, il se précipite à sa rencontre, se prosterne
devant lui, le fait entrer dans sa tente et lui offre ce qu’il a de meilleur,
puis, quand le voyageur est rassasié et satisfait, il lui dit :
— Maintenant nous allons rendre grâces à
Celui qui nous a donné toutes ces choses.
C’est ainsi qu’Abraham parlait de son Dieu
Un jour, alors qu’Abraham surveille les
abords de sa
tente, il voit passer un vieux mendiant, laid, sale et
repoussant. Surmontant sa répulsion, il se lève, court à sa rencontre, se
prosterne devant lui, et, selon son habitude, le fait entrer dans sa tente pour
lui offrir ce qu’il a de meilleur. Puis, selon sa coutume, il l’invite à rendre
grâce au Très-Haut. Il a alors la surprise d’entendre le mendiant se rebeller
et lui déclarer :
— J’ai mes dieux, je ne connais pas ton Dieu
et je ne lui rendrai pas grâce.
Indigné par l’audace de ce mendiant qu’il a
accueilli et qui insulte son Dieu, Abraham entre dans une violente colère et
chasse le mendiant. Alors qu’il est encore tout frémissant d’indignation, il
entend la voix du Tout-Puissant qui l’appelle :
— Abraham ! Abraham !
Il se prosterne en disant:
- Me voici.
Alors, le Seigneur reprend:
- Cela fait 70 ans que je nourris ce mendiant
et je n'ai jamais attendu de lui un seul merci, et toi, pour une fois que tu
l'as nourri, tu exiges de lui une parole de reconnaissance ?»
Abraham comprend immédiatement la leçon, et
se met à courir après le mendiant pour réparer son erreur.
Mais ce dernier, croyant qu'Abraham est
toujours aussi indigné, s'enfuit de plus belle, jusqu'à ce qu'enfin Abraham le
rattrape, et lui demande pardon ...
Le Règne, son affaire ...
Avec la demande du nom commençait une
respiration de la prière, un aller et retour permanent entre Dieu et moi, qui va traverser, animer toute la prière et lui donner son
rythme, comme un souffle.
Ainsi, après le nom de Dieu qui nous emmène
aux dimensions de l'univers, de la création el de Dieu lui même,
l'insaisissable, le règne de Dieu nous ramène à nous-mêmes et à notre humanité.
« Que ton règne vienne » En grec:
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littéralement: « Que vienne ton règne », ou « qu ton empire
vienne »; C'est le moment où l'on peut enfin crier. Merveilleuse demande
où nous pouvons enfin déverser tout ce qui ne va pas. Formidable demande,
peut-être la plus puissante, la plus vibrante, la plus impatiente, où nous
pouvons enfin présenter tout ce qui nous lacère le cœur : toutes nos
souffrances, à nous, et celles du monde, nos espoirs et nos déceptions, notre
besoin de reconnaissance, de justice et de fraternité, nos rêves et nos
frustrations d’une humanité un peu plus humaine, de relations un peu plus
fraternelles. Tout ce qui est comme le négatif de ce règne de Dieu que nous
attendons.
Tout ce qui a besoin d’être corrigé dans ce
monde se bouscule dans nos têtes. Nous pensons à ces images télévisées de tous
les coins du monde, faim, violences, destructions, exils, regards
désespérés…Exemple d’actualité, les sans-abri qui, dans notre riche Europe,
meurent de froid l’hiver, telle cette femme, il y a quelques Noëls, ayant
accouché dans la rue et dont le bébé est mort de froid dans les heures qui ont
suivi, comme une Marie qui n’aurait même pas trouvé d’étable... On est saisi
d’une honte intérieure, diffuse et collective, face à ces défaillances de nos
si riches sociétés. Et saisi de l’urgence que cela change…
Demander que ton règne vienne, c’est demander
que cela cesse et ne puisse plus se produire, nulle part sur la terre. Ni cela
ni le reste, guerre, faim, exploitation, humiliation et tout ce qu’on aimerait
ne même plus penser que cela existe.
Le règne de Dieu, c’est d’abord la fin de
tout cela.
C’est donc une demande lourde d’un fabuleux
espoir, l’espoir qu’un jour ce fameux règne viendra, le « Royaume de Dieu » ou
son banquet ! Qu’un jour règneront enfin la justice, le pardon, l’amour et la
beauté, un jour de réparation et de fin des déchirures, de cieux nouveaux et de
nouvelle terre, le loup et l’agneau ensemble comme le promet la Bible. Un jour
de repos de l’humanité où toutes les larmes seront séchées et où nous pourrons
tous vivre, enfin, selon le dessein originel de Dieu et selon notre vérité
profonde, aujourd’hui entravée. Quand nous disons « que ton règne vienne »,
c’est cela que nous demandons.
Et cela, pour l’instant, n’existe pas.
À la différence du nom de Dieu, qui est saint
par définition, le règne de Dieu, lui, n’est pas encore, il est même un manque
terrible, une béance. Et donc un appel.
De ce point de vue, cette demande du règne
est la plus offensive de toute la prière, la plus exigeante, la plus interpellante pour Dieu. Un cri. Presque une rébellion.
Nous pouvons, et peut-être même nous devons, protester, crier notre lassitude,
notre impatience et notre amertume devant ce monde et devant les promesses de
Dieu qui ne se réalisent toujours pas. Nous avons le droit de protester face à
Dieu, d’exiger de Lui, comme Moïse, qu’il soit fidèle à lui-même et tienne ses
propres promesses.
Que ton règne vienne ! Maintenant ! Enfin. Il
y a urgence.
Il y a urgence. Et en même temps... Ton
règne, et pas le nôtre.
Comme pour le nom. Ton règne, et pas le
nôtre, discrète et essentielle précision pour rappeler que ce n’est pas à nous
de définir ce règne ni de l’imposer ; que ce n’est pas plus à nous de définir
ce que doit être le bonheur de l’humanité, que nous n’avons le droit de
l’imposer aux autres. Et donc, tout en priant qu’il vienne, accepter que ce
règne ne soit pas encore là, ou autrement que nous l’imaginions.
Rappel aussi, peut-être surtout, que de toute
façon le règne de Dieu n’est pas un règne à la manière humaine qui s’impose par
la force ou la loi. Il vient. « Que ton règne... vienne. » De lui-même,
pas par force, mais comme naturellement.
Le mot grec basileia,
que nous traduisons par « règne », signifie plutôt « empire ». Dans ce mot
« empire », je ressens une idée d’imprégnation plutôt que de pouvoir sur la
création. Le royaume de Dieu, qu’on désignerait mieux aujourd’hui par « Cité de
Dieu », c’est ce qui imprègne toute la création, la remplit progressivement,
l’accomplit pour l’amener à son terme, à son but. On pourrait traduire : « Que
ton règne d’amour et de fraternité imprègne chaque jour davantage ta création
». « Le règne de Dieu, écrit Simone Weil, c’est le Saint Esprit
emplissant complètement toute l’âme des créatures intelligentes ».
Imaginons cela un instant. Merveilleux !
L’esprit de Dieu emplissant complètement l’âme de toutes les créatures
intelligentes… L’imaginer, c’est comprendre ce que sera le règne de Dieu. Et
c’est cela qui vient.
C’est bien de l’Esprit qu’il s’agit, plus
encore que de moyens matériels : qu’a-t-il manqué à cette femme obligée
d’accoucher en pleine rue ? Ni les hôpitaux, ni les services sociaux, tout
était prévu. Mais sans doute, dans tout ce qui était prévu, a-t-il manqué ce
zeste d’attention et de chaleur humaines supplémentaires pour que cette femme
ne préfère pas rester dehors, préservant ce qu’elle tenait pour son ultime part
de liberté et de dignité.
La Cité de Dieu sera là lorsque cela
n’arrivera plus, parce que l’Esprit de Dieu emplira tous les humains : ce que
la Bible appelle la loi gravée dans les cœurs.
Mais s’il s’agit de cela, alors, à
l’évidence, on ne peut rien imposer. On ne peut pas distribuer l’Esprit, on ne
peut que l’appeler. Et quand nous prions, c’est ce que nous faisons : « que
ton règne vienne », comme pour rappeler à Dieu que nous l’attendons, que
nous attendons qu’il accomplisse ses promesses – c’est même là notre première
demande, la plus forte et la plus universelle, la plus urgente aussi, même si
elle dure depuis l’origine et durera jusqu’à la fin de l’histoire.
Oui, jusqu’à la fin, parce que conjointement
à notre demande, nous savons aussi que, dans la mesure où ce n’est pas la force
qui l’imposera, cela prendra du temps. Mais aussi que
cela vient déjà. Quand nous disons que ton règne vienne, nous lui demandons de
continuer de venir comme il vient déjà, comme il ne cesse de venir en
Jésus-Christ, comme il vient à travers les autres religions, les autres
révélations de Dieu. Et comme il ne cesse de venir à travers nous, les croyants
du monde entier, ceux qui attendent et demandent son règne, ceux qui, parce
qu’ils l’attendent, le reçoivent et commencent à le vivre.
Ainsi notre demande est double. Nous
demandons que le règne se hâte de venir, parce qu’il est temps ; et nous
demandons de nous y faire participer, pour que nous-mêmes en hâtions la venue.
Le hâter par nos gestes personnels, au jour le jour, ou par des poussées
collectives. Lorsque des femmes, des hommes, ici ou ailleurs, osent,
s’organisent, commencent à vivre autrement, fraternellement. Lorsque par
moments des peuples entiers se mobilisent pour faire avancer l’histoire.
Extraordinaire puissance et résolution de peuples qui, à certains moments de
leur histoire, demandent tout simplement à être respectés. Puissance et
détermination paraissent alors irrésistibles : ils firent s’effondrer
l’apartheid ou les pays communistes, ils font résister aujourd’hui tant de
musulmanes face aux fous qui déshonorent l’Islam.
Comme un rappel que, collectivement, lorsque
l’on veut, on peut, et que lorsqu’on laisse faire, c’est que l’on est
d’accord... Rappel aussi que la Cité de Dieu ne cesse pas de venir et que nous
y participons.
En réalité, les deux premières demandes du Notre
Père, qui semblaient si loin l’une de l’autre, sont étroitement liées : le
jour où le nom de Dieu sera sanctifié, alors son règne sera là. Nous ne le
fabriquerons pas, mais nous le hâtons. Chaque fois que nous vivons selon
l’Évangile nous hâtons la venue de la Cité de Dieu, et quand nous prions «
que ton règne vienne », nous disons en même temps :
« Continue de nous donner chaque jour le
courage et l’imagination de le recevoir et le vivre déjà, de le faire venir en
le vivant, de vivre déjà, nous, comme nous voudrions que chacun vive, comme
nous voudrions que le monde entier vive, car c’est comme cela, comme le levain
dans la pâte et la graine dans le sol d’hiver, que le règne de Dieu s’approche
et imprègne toute la création. »
Ainsi, la béance que représente le manque du
règne de Dieu, n’est pas seulement un appel à Dieu, elle est aussi un appel à
nous-mêmes, puisque chaque fois que nous vivons notre espérance, nous hâtons la
venue de ce règne. Et la promesse est pour tout de suite : ce règne n’est pas
seulement tout ce qu’il faudra bien corriger pour que le monde devienne
fraternel et juste, sans souffrance ni solitude ; le règne de Dieu est déjà là,
présent, lorsque nous le désirons assez pour nous offrir à lui. Alors nous le
recevons en nous-mêmes et pouvons le vivre, fraternels, pardonnants,
justes, solidaires ou pleins de tendresse, dans un monde qui ne l’est pas
encore. Jésus l’annonçait : le règne et la Cité de Dieu sont déjà réellement
présents, quand nous commençons à les vivre en nous, entre nous et autour de
nous.
Aujourd’hui encore et toujours, la création
souffre. Mais cette souffrance est celle d’un accouchement. Aujourd’hui encore
le règne de Dieu, symbolisé par le nouveau-né venu à Noël, vient et grandit.